De VAllemaffnBj n* partie, chapb z
dédain ou Tennui, en sont souvent la cause ; mais en général l'étendue des idées et la chaleur de l'âme doivent inspirer le besoin de se communiquer aux autres ; et ces hommes, qui ne veulent pas être ju« gés par ce qu'ils disent, pourraient bien ne pas mériter plus d'intérêt pour ce qu'ils pensent. Quand on sait faire parler Goethe^ il est admirable ; son éloquence est nourrie de pensées ; sa plaisanterie est en même temps pleine de grâce et de philosophie ; son imagination est frappée par les objets extérieurs, comme l'était celle -des artistes chez les anciens ; et néanmoins sa raison n'a que trop la maturité de notre temps. Rien ne trouble la force de sa tête ; et les inconvénients même de son caractère, l'humeur, l'embarras, là contrainte, passent comme des nuages au bas de la montagne sur lo sommet de laquelle son génie est placé.
Ce qu'on nous raconte de l'entretien de Diderot pourrait donner quelque idée de celui de Goethe ; mais, si l'on en juge par les écrits de Diderot, la distance doit être infinie entre ces deux hommes. Diderot est sous le joug de son esprit ; Goethe domine même son talent : Diderot est afifecté, à force de vouloir faire effet; on aperçoit le dédam du succès dans Gœthe, à un degré qui plaît singulièrement, alors même (jlt'on s'impatiente de sa négligence. Diderot a besoin de suppléer, à force de philanthropie, aux sentiments religieux qui lui manquent; Gœthe serait plus volontiers. amer que doucereux; mais ce qu'il est avant tout, c'est naturel ; et sans cette qualité, en effet, qu'y a-t-il dans on homme qui puisse en intéresser un autre?
Gœthe n'a plus cette ardeur entraînante qui lui inspira Werther , mais la chaleur de ses pensées suffit encore pour tout animer. On dirait qu'il n'est pas atteint par la vie, et qu'il la décrit seulement en peintre : il attache plus de prix maintenant aux tableaux qu'il nous présente qu'aux émotions qu'il éprouve ; le temps l'a rendu specta- • teur. Quand il avait encore une part active dans les scènes des passions, quand il souffrait lui-même par le cœur, ses écrits produisaient une impression plus vive.
Comme on se fait toujours la poétique de son talent, Gœthe soutient à présent qu'il faut que l'auteur soit calme, alors même qu'il compose un ouvrage passionné, et que l'artiste doit conserver son sang-froid pour agir plus fortement sur l'imagination de ses lecteurs : peut-être n'aurait-il pas eu cette opinion dans sa première jeunesse ; peut-être alors était-il possédé par son génie, au lieu d'en être le maître ; peut» être sentait-il alors que le sublime et le divin étant momentanés dans le cœur de l'homme, le poète est inférieur à l'imagination qui l'anime, et ne peut la juger sans la perdre.
Au premier moment, on s'étonne de trouver de la froideur et même quelque chose de roide à l auteur de Werther ; mais quand on obtient de lui qu'il se mette à l'aise, le mouvement de son imagination fait disparaître en entier la gêne qu'on a d'abord sentie : c'est un homme dont l'esprit est universel, et impartial parce qu'il est universel, car il
y a point d'indifTérence dans son impartialité ; c'est une double xistence, une double force, une double lumière qui éclaire à la fois dans toute chose les deux côtés de la question. Quand il s'agit de penser, rien ne l'arrête, ni son siècle, ni ses habitudes, ni ses relations ) il fait tomber à plomb son regard d'aigle sur les objets qu'il observe; s'il avait eu une carrière politique, si son âme s'était développée par les actions, son caractère serait plus décidé, plus ferme , plus patriote ; mais sop esprit ne planerait pas si librement sur toutes les manières de voir ; les passions ou les intérêts lui traceraient une roUte positive.
Goethe se platt, dans ses écrits comme dans ses discours, à briser les fils qu'il a tissus lui-même, à déjouer les émotions qu'il excite, à renverser les statues qu'il a fait admirer. Lorsque dans ses fictions il inspire de l'intérêt pour un caractère, bientôt il montre les inconséquences qui doivent en détacher. Il dispose du monde poétique, comme un conquérant du monde réel, et se croit assez fort pour introduire, comme la nature, le génie destructeur dans ses propres ouvrages. S'il n'était pas un homme estimable, on aurait peur d'un genre de supériorité qui s'élève au-dessus de tout, dégrade et relève, attendrit et persifle, affirme et doute alternativement, et toujours ayac le même succès.
J'ai dit que Goethe possédait à lui seul les traits principaux du génie allemand; on les trouve tous en lui à un degré éminent: une grande profondeur d'idées, la grâce qui naît de l'imagination, grâce plus originale que celle que donne l'esprit de société ; enfin une sensibilité quelquefois fantastique, mais par cela même plus faite pour intéresser des lecteurs qui cherchent dans les livres de quoi varies leur destinée monotone, et veulent que la poésie leur tienne lieu d'événements véritables. Si Goethe était Français, on le ferait parler du matin au soir : tous les auteurs contemporains de Diderot allaient puiser des idées dans son entretien, et lui donnaient une jouissance habituelle par l'admiration qu'il inspirait. En Allemagne, on ne sait pas dépenser son talent dans la conversation ^ et si peu de gens, même parmi les plus distingués, ont l'habitude d'interroger et de répondre ^ que la société n'y compte pour presque rien; mais l'influence de Goethe n'en est pas moins extraordinaire. Il y a une foule d'hommes en Allemagne qui croiraient trouver du génie dans l'adressa d'une lettre, si c'était lui qui l'eût mise. L'admiration pour Goethe est une espèce de confrérie dont les mots de ralliement servent à faire con^ nsdtre les adeptes les uns aux autres. Quand les étrangers veulent aussi Padmirer, ils sont rejetés avec dédain, si quelques restrictions laissent supposer qu'ils se sont permis d'examiner des ouvrages qui gagnent cependant beaucoup à l'examen. Un homme ne peut exciter un tel fanatisme sans avoir de grandes facultés pour le bien et pour le mal ; car il n'y a que la puissance, dans quelque genre que ce soit| que les hommes craignent assez pour l'aimer de cette manière*
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CtikV, vin. — SGHILLtÉ.
Schiller était un homme d'un génie rare et d'une bonne foi patfhHé; ces deux qualités devraient être inséparables, au moins dans un homme de lettres. La peiïsée ne peut être mise à Tégal de l'action que quand elle réveille en nous l'image de la vérité ; le mensoiige est plus dégoûtant encore dans les écrits que dans la conduite. Les actions même trompeuses, restent encore des actions, et l'on sait à' quoi se prendre pour les juger ou pour les haïr; mais les ouvrages ne sont qu'un amas fastidieux de vaines paroles, quand ils ne partent pas d'une conviction sincère.
Il n'y a pas une plus belle carrière que celle de^ lettres, quand on la suit comme Schiller. Il est vrai qu'il y a tant de sérieux et de loyauté dans tout, en Allemagne, que c'est là seulement qu'on peut connaître d'une manière complète le caractère et les devoirs de chaque vocation. Néanmoins Schiller était admirable entre tous, par ses Vertus autant que par ses talents. La conscience était sa musô : cellè-là fi'a pas besoin d'être invoquée, car on l'entend toujours quand on l'écoute une fois. Il aimait la poésie, l'art dramatique, l'histoire, la littérature pour elle-même. Il aurait été résolu à ne point publier ses ouvragés, qu'il y aurait doùné le même soin; et jamais aucune considération tirée, ni du succès, ni de la mode, ni des préjugés, ni de tout ce qui vient dès autres enfin, n'aurait pu lui faire altérer ^es écrits ; car ses écrits étaient lui ; ils exprimaient son âme, et il àe concevait pas la possibilité de changer une expression, si le sentiment intérieur ^i l'inspirait n'était pas changé. Sans doute, Schiller ne pouvait pas être exempt d'amour-propre. S'il en faut pour aimer la gloire, il en faut même pour être capable d'une activité quelconque; mais rien ne diffère autant dans ses conséquences que la vanité et l'amour de la gloire: Tune tâche d'escamoter le succès ; l'autre veut le conquérir ; l'utle est inquiète d'elle-même et ruse avec l'opinion ; l'autre ne compte que sur la nature et s'y fie pour tout soumettre. Enfin, au-dessus même de l'Hmour de la gloire, il y a encore un sentiment plus pur, l'amour de la vérité, qui fait des hommes de lettres comme les prêtres guerriers d'4ule noble cause ; ce sont eux qui désormais doivent garder le feu sacré, car de faiUes femmes ne suffiraient jHu» comme iadis pouf le défendre.
C'est une belle Chose que l'innocence dan* te fitiûaiâi ai U candeur dans la force. Ce qui nuit à l'idée qu'on se fait de la bonté, c'est qu^on la croit de la faiblesse ; mais quand elle est unie au plus haut degré de lumières et d'énergie, elle nous fait comprendre comment la Bible a pu nous dire que Dieu fit l'homme à sou image. Schiller s'était fait tort, à son entrée dans le monde, par des égarements d'imagination; mais avec la force de l'âge il reprit cette pureté sublime qui naît des hautes pensées. Jamais il n'entrait en négociation avec les mauvais
sentiments. Il vivait, il parlait , il agissait comme si les mécùants n'existaient pas ; et quand il les peignait dans ses ouvrages, c'était avec plus d'exagération, et moins de profondeur que s'il les avait vraiment connus. Les méchants s'offraient à son imagination comme un obstacle, comme un fléau physique; et peut-être en effet qu'à beaucoup d'égards ils n'ont pas une nature intellectuelle; l'habitude du vice a chanpré leur âme en un instinct perverti.
Schiller était le meilleur ami, le meilleur pl're , le meilleur époux ; aucune-qualité ne manquait à ce caractère doux et paisible que le talent seul enflammait; l'amour de la liberté, le respect pour les femmes, l'enthousiasme des beaux-arts, l'adoration pour la Divinité, animaient son génie ; et dans l'analyse de ses ouvrages, il. sera facile de montrer à quelle vertu ses chefs-d'œuvre se rapportent. On dit beaucoup que l'esprit peut suppléer à tout ; je le crois, dans les écrits où le savoir-faire domine ; mais quand on veut peindre la nature humaine dans ses orages et dans ses abîmes , l'imagination même ne suffit pas; il faut avoir une ftme que la tempête ait agitée, mais où le ciel soit descendu pour ramener le calme.
La première fois que j'ai vu Schiller, c'était dans le salon du duc et de la duchesse de Weimar, en présence d'une société aussi éclairée qu'imposante; il lisait très-bien le français, mais il ne l'avait jamais parlé; je soutins avec chaleur la supériorité de notre système dramatique sur tous les autres ; il ne se refusa point à me combattre, et sans s'inquiéter des difficultés et des lenteurs qu'il éprouvait en s'exprimant en français, sans redouter non plus l'opinion des auditeurs, qui était contraire à la sienne, sa conviction intime le fit parler. Je me servis d'abord, pour le réfuter, des armes françaises, la vivacité et la plaisanterie; mais bientôt je démêlai dans ce que disait Schiller, tant d'idées à travers l'obstacle des mots ; je fus si frappée de cette simpli* cité de caractère qui portait un homme de génie à s'engager ainsi dans une lutte où les paroles manquaient à ses pensées ; je le trouvai si modeste et si insouciant dans ce qui ne concernait que ses propres succès, si fier et si animé dans la défense de ce qu'il croyait la vérité, que je lui vouai, dès cet instant, une amitié pleine d'admiration.
Atteint, jeune encore, par une maladie sans espoir, ses enfants, sa femme, qui méritait par mille qualités touchantes l'attachement qu'il avait pour elle, ont adouci ses derniers moments. Mme de WuUzogen, une amie digne de le comprendre, lui demanda, quelques heures avant sa mort, comment il se trouvait : Toujours plus tranquilUf lui répondit-il. En effet, n'avait-il pas raison de se confier à la Divinité, dont il avait secondé le règne sur la terre ? n'approchait-il pas du séjour des justes? n'est-il pas dans ce moment auprès de ses pareils, et n'a-t-i pas déjà retrouvé les amis qui nous attendent?
MADAME DE STÂEL. 113
CORINNE OU L'ITAUB.