‹ Textes classiques de la littérature française: extraits des grands écrivains français avec (volume 2)Chapitre 79 sur 126 · UVRB IV. — CHAP. II. — LE PANTHÉON · texte numérisé non relu

UVRB IV. — CHAP. II. — LE PANTHÉON

' Oswald et Corinne allèrent d'abord au Panthéon, qu'on appelle aujourd'hui Sainte-Marie de la Rotonde. Partout, en Italie, le catholicisme a hérité du paganisme ; mais le Panthéon, est le seul temple antique à Rome qui soit conservé tout entier, le spul où Ton puisse remarquer dans son ensemble la beauté* de Tarchitecture des anciens, et le caractère particulier de leur culte. Oswald et Corinne s'arrêtèrent sur la place du Panthéon pour admirer le portique de ce temple^ et les colonnes qui le soutiennent.

Corinne fit observer à lord Nelvil que le Panthéon était construit de manière qu'il paraissait beaucoup plus grand qu'il ne Test. « L'église Saint-Pierre, dit- elle, produira sur vous un effet tout différent; vous la croirez d'abord moins vaste qu'elle ne Test en réalité. L'illusion favorable au Panthéon vient, à ce qu'on assure, de ce qu'il y a plus d'espace entre les colonnes, et que l'air joue librement autour; mais surtout de ce que Ton n'y aperçoit presque point d'ornements de détail^ tandis que Saint- Pierre en est surchargé. C'est ainsi que la poésie antique ne dessinait que les grandes masses, et laissait à la pensée dé l'auditeur à remplir les intervalles, à suppléer les développements: en tout genre, nous autres modernes, nous disons trop. ^ Ce temple, continua Corinne, fut consacré par Agrippa, le favori d^Auguste, à son ami, ou plutôt à son maître. Cependant cemattreeut la modestie de refuser la dédicace du temple ; et Agrippa se vit obligé de le dédier à tous les dieux de l'Olympe, pour remplacer le dieu de la terre, la puissance. Il y avait un char de bronze au sommet du Panthéon, sur lequel étaient placées les statues d'Auguste et d'Agrippa. De chaque côté du portique, ces mêmes statues se trouvaient sous une autrb forme ; et sur le frontispice du temple on lit encore : Agrippa Va eontacré. Auguste donna son nom à son siècle, parce qu'il a fait de ce siècle une époque de l'esprit humain. Les chefs-d'œuvre en divers genres de ses contemporains formèrent, pour ainsi dire, les rayons de son auréole. Il sut honorer habilement les hommes de génie qui cultivaient les lettres, et dans la postérité sa gloire s'en est bien trouvée.

«'Entrons dans le temple, dit Corinne; vous le voyez, il reste découvert presque comme il l'était autrefois. On dit que cette lumière qui venait d'en haut était l'emblème de la Divinité supérieure à toutes les divinités. Les païens ont toujours aimé les images symboliques. Il semble en effet que ce langage convient mieux à la religion que la parole. La pluie tombe souvent sur ces parvis de marbre; mais aussi les rayons du soleil viennent éclairer les prises. Quelle sérénité! quel air de fête on remarque dans cet édifice! Les païens ont divinisé la vie, et les chrétiens ont divinisé la mort : tel est l'esprit des deux

cultes; mais notre catholicisme romain est moins sombre cependant que ne l'était celui du Nord. Vous Tobserverez quand nous serons à Saint-Pierre. Dans Tintérieur du sanctuaire du Panthéon, sont les bustes de nos artistes les plus célèbres; ils décorent les niches où l'on avait placé les dieux des anciens. Comme depuis la destruction de l'empire des Césars nous n'avons presque jamais eu d'indépendance politique en Italie, on ne trouve point ici des hommes d'Etat si de grands capitaines. C'est le génie de l'imagination qui fait notre seule gloire : mais ne trouyez-vous pas, milord, qu'un peuple qui honore ainsi les talents qu'il possède, mériterait une plus noble destinée ? — Je suis sévère pour les nations, répondit Oswald; je crois toujours qu'elles méritent leur sort, quel qu'il soit. — Cela est dur, reprit Corinne; peut-être, en vivant en Italie, éprouverez-voua un sentiment d'attendrissement sur ce beau pays , que la nature semble avoir paré comme une victime; mais du moins souvenez-vous que notre plus chère espérance, à nous autres artistes, à nous antres amants de la gloire, c'est d'obtenir une place ici.»

Elle s'arrêta sous le portique. « Là, dit-elle à lord Nelvil, était une urne de porphyre de la plus grande beauté, transportée maintenant à Saint-Jean de Latran; elle contenait les cendres d'Agrippa, qui furent placées au pied de la statue qu'il s'était élevée à lui-même. Les anciens mettaient tant de soins à adoucir Fidée de destruction, qu'ils savaient en écarter ce qu'elle peut avoir de lugubre et d'effrayant. 11 y ayait d'ailleurs tant de magnificence dans leurs tombeaux, que le contraste du néant delà mort et des splendeurs de la vie s'y faisait moins sentir. II est yrai aussi que l'espérance d'un autre monde étant chez eux beaitcoup moins vive que chez les chrétiens, les païens s'efforçaient de disputer à la mort le souvenir que nous déposons sans crainte dans le sein de l'Éternel. »

CBAP. tn. — SAnfT-PIBRRE.

... Eq allant à Saint-Pierre, ils s'arrêtèrent deyant le château Saint- Ange. « Voilà, dit Corinne, l'on des édifices doùt rextérieur a le plus d'originalité : ce tombeau d*Adrien, changé en Uùe forteresse par les Goths, porte le double caractère de sa première et de sa seconde destination. Bâti pour la mort, une impénétrable enceinte l'environne; et cependant les vivants y ont ajouté quelque chose d'hostÛe par les fortifications extérieures, qui contrastent avec le silence et la noble inutilité d'un monument ftmérajre. On voit sur le sommet un ange de bronze, avec son épée nue; et dans l'intérieur sont pratiquées des

lenait contre les (TOtns, «ï, presque aussi oarnare que ceux qui rattaquaient, il lança contre ses ennemis les belles statues qui décoraient rintérieur de l'édifice. Cresotnthis, Amsult de Breecia^ Nicolas Rienzi,

MADAME DB STABU \th

ces amis de la Ubmté nmame^ (pii ont pri» si soatwt Iw MMàfëiiirs pour des espérances, se sont défendus longtemps dans li tofiibétkli d'un empereur. J'aime ces pierres, qui s'unissent à tant de Ikits illttê*très j j'aime ce luxe du maître du monde, on magnifique tombeau. Il y a quelque chose de grand dans l'homme qui, possesseur de toutes les jouissances et de toutes les pompes terrestres^ ne craint pas de s'occuper longtemps d'avance de sa mort< Des idées morales, des sentiments désintéressés remplissent l'&me, dés qu'elle iOrt éB quelque manière des bornes de la vie.

« C'est 4'iciff continua Corinnoi que l'on devait apercevoir Saisie Pierre, et c*est jusques^ici que les colcmnes qm le précèdent devaietit s'étendre : tel était le superbe plan de Miche^Ange) il espérait dti moins qu'on l'achèverait après lui ; mais les hommes de notre Usmpi ne pensent plus à la postérité. Quand une fois on a tourné l'enthousiasme en ridicule, on a tout défait, excepté l'argeat et le p(m* voir. »

Alors Saint-Pierre leur apparut, cet édifice, le plus grand que leè hommes aient jamais élevé; car les pyramides d'Egypte elles-mêmes lui sont inférieures en hauteur. « J'aurais peut-être dû vous faire voif/ dit Corinne, le plus beau de nos édifices îs dernier; mais ce n'est paf mon système. Il me semble que, pour se rendre sensible aux beatt^* arts, il faut commencer par voir les objets qui inspirent une admiration vive et profonde. Ce sentiment, une fois éprouvé, révèle, pour ainsi dire, une nouvelle sphère d'idées, et rend ensuite plus capable d'aimer et de juger tout ce qui^ dans un ordre même inférieur, re» trace cependant la première impression qu'on a reçue. Toutes ces gPêf dations, ces manières prudentes et nuancées ^ur préparer les grandi effets, ne sont point de mon goût. On n'arrive point au sublime par degrés; des distances infinies le séparent même de ce qui n'est que beau. » Oswald sentit une émotion tout à fait extraordinaire en arrivant en face de Saint-Pierre« C'était la première fois que l'otivrags des hommes produisait sur lui l'efiet d'une merveille de la nature* C'est le seul travail de Part, sur notre terre actuelle, qai ait le geiifB de grandeur qui caractérise le<^ G^u^res immédiates de la création^ Corinne jouissait de Tétonnement d'Oswald. « J'ai choisi, lui dit^le^ un jour où le soleil est dans tout scm éclat, pour vous faire voir oe monument. Je vous réserve un plaisir phu intime, plus religieux^ c'est de le contempler au clair de bine; maté il fallait d'abord tdua faire assister à la plus brillante des fôtes^ le génie de l^mme décofé par la magnificence de la nature. »

La place Saint-Pierre est entourée de Colonnes, légères cte kân, et massives de près. Le terrain, qui va toujours un peu en montait }juh qu'au portique de l'église, ajoute encore à Tefiet qu'elle produite Un obélisque de quatre-vingts pieds de haut, gui paraît à peine élevé en présence de la coupole de Saint-Pierre, est au milieu de la place. La forme des obélisques elle seule a quelque chose qui plaît k l'imagina-

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tion; leur sommet se perd dans les airs, et semble porter jusqu'au ciel une grande pensée de Thomme. Ce monument, qui vint d'Egypte pour orner les bains de Caligula, et que Sixte-Quint a Tait transporter ensuite au pied du temple de Saint-Pierre^ ce contemporain de tant de siècles, qui n'ont pu rien contre lui, inspire un sentiment de respect; l'homme se sent tellement passager, qu'il a toujours de Pémotion en présence de ce qui est immuable. A chaque distance, des deux cdtés de l'obélisque, s'élèvent deux fontaines dont l'eau jaillit perpétuellementi et retombe avec abondance en cascade dans les airs. Ce murmure des ondes qu'on a coutume d'entendre au milieu de la campagne, produit dans cette enceinte une sensation toute nouvelle; mais cette sensation est en harmonie avec celle que fait naître l'aspect d'un temple majestueux.

La peinture, la sculpture, imitant le plus souvent la figure humaine, ou quelque objet existant dans la nature, réveillent dans notre âme des idées parfaitement claires et positives; mais un beau monument d'architecture n'a point, pour ainsi dire, de sens déterminé, et l'on est saisi, en le contemplant, par cette rêverie sans calcul et sans but, qui mène si loin la pensée. Le bruit des eaux convient à toutes ces impressions vastes et profondes; il est uniforme, comme l'édifice est régulier.

L'étemel mouvement et l'éternel repos*

sont ainsi rapprochés l'un de l'autre. C'est dans ce lieu surtout que le temps est sans pouvoir; car il ne tarit pas plus ces sources jaillissantes, qu'il n'ébranle ces immobiles pierres. Les eaux qui s'élancent en gerbe de ces fontaines sont si légères et si nuageuses, que, dans un beau jour, les rayons du soleil y produisent de petits arcs-en-oiel formés des plus belles couleurs.

oc Arrêtez-vous un moment ici, dit Corinne à lord Nelvil, comme il était déjà sous le portique de l'église; arrêtez-vous, avant de soulever le rideau qui couvre la porte du temple : votre cœur ne bat-il pas à l'approche de ce sanctuaire? et ne ressentez-vous pas, au moment d'entrer^ tout ce que ferait éprouver l'attente d'un événement solennel Y >

Corinne elle-même souleva le rideau, et le retint pouf laisser passer

lord Nelvil. Il marchait lentement à côté de Corinne; l'un et l'autre se taisaient. Là tout commande le silence : le moindre bruit retentit si loin, qu'aucune parole ne semble digne d'être ainsi répétée dans une demeure presque éternelle I La prière seule, l'accent du malheur, de quelque faible voix qu'il parte, émeut profondément dans ces vastes lieux. Et quand, sous ces dômes immenses, on entend de loin venir un vieillard, dont les pas tremblants se traînent sur ces beaux marbres arrosés par tant de pleurs, l'on sent que l'homme est imposant par cette infirmité même de sa nature, qui soumet son âme divine à tant de

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