Vers de M. de Fontanes
souffrances, et que le culte de la douleur, le christianisme, contient la Trai secret du passage de Thomme sur la terre.
Corinne interrompit la rêverie d'Oswald, et lui dit : « Vous avez tu des églises gothiques en Angleterre et en Allemagne ; vous avez dû remarquer qu'elles ont un caractère beaucoup plus sombre que cette église. Il y avait quelque chose de mystique dans le catholicisme des peuples septentrionaux : le nôtre parle à l'imagination par les objets extérieurs. Michel- Ange a dit, en voyant la coupole du Panthéon : « Je «la placerai dans les airs. * Et en effet, Saint-Pierre est un temple posé sur une église. Il y a quelque alliance des religions antiques et du christianisme, dans l'effet que produit sur l'imagination l'intérieur de cet édifice. Je vais m'y promener souvent, pour rendre à mon âme la sérénité qu'elle perd quelquefois. La vue d'un tel monument est comme une musique continuelle et fixée, qui vous attend pour vous faire du bien quand vous vous en approchez ; et certainement il faut mettre, au nombre des titres de notre nation à la gloire, la patience, le courage et le désintéressement des chefs de l'Église, qui ont consacré cent cinquante années, tant d'argent et tant de travaux, à l'achèvement d'un édifice dont ceux qui relevaient ne pouvaient se flatter de jouir. C'est un service rendu, même à la morale publique, que de faire don à une nation d'un monument qui est l'emblème de tant d'idées nobles et généreuses. — Oui, répondit Oswald, ici les arts ont de la grandeur, l'imagination et l'invention sont pleines de génie : mais la dignité de l'homme môme, comment y est-elle défendue? Quelles institutions, quelle faiblesse dans la plupart des gouvernements d'Italie ! et quoiqu'ils soient si faibles , combien ils asservissent les esprits 1 — D'autres peuples , Interrompit Corinne, ont supporté le joug comme nous, et ils ont de moins l'imagination qui fait rêver une autre destinée :
Servi siam, si, ma servi ognor frementi.
Nous sommes esclaves, mais des esclaves toujours frémissants y dit Alfieri, le plus fier de nos écrivains modernes. Il y a tant d^âme dans nos beaux-arts, que peuVêtre un jour notre caractère égalera notre génie. ,
m Regardez, continua Corinne, ces statues placées sur les tombeaux ces tableaux en mosaïque, patientes et fidèles copies des chefs-d'œuvre de nos grands maîtres. Je n'examine jamais Saint-Pierre en détail, parce que je n'aime pas à y trouver ces beautés multipliées qui déran* gent un peu l'impression de l'ensemble. Mais qu'est-ce donc qu'un monument ^où les chefs-d'œuvre de Tesprit humain eux-mêmes parais* sent des ornements superflus! Ce temple est comme un monde à part. On y trouve un asile contre le froid et la chaleur. 11 a ses saisons à lui, son printemps perpétuel, que l'atmosphère du dehors n'altère jamais. Une église souterraine est bâtie sous le parvis de ce temple ; les papes et plusieurs souverains des pays étrangers y sont ensevelis : Chrbtine,
après son abdication ; les Stuarts, depuis que leur dynastie est nn» versée. Rome deipuis longtemps est l'asile des exilés du monde ; Rome elle-même n'est-elle pas détrônée I son aspect console les rois dépouillés comine elle.
« Placez-vous ici, dit Corinne à lord Nelvil,près de Pautel, au milieu de la coupole : vous apercevrez à travers les grilles de fer Péglis« des morts qui est sous nos pieds, et, en relevant les yeux, vos regards attein4ront ^ peine au sommet de la voûte. Ce dôme, en le considérant môme d^en bas, fait éprouver un sentiment de terreur. On croit voir des abtmes suspendus sur sa tôte. Tout ce qui est au delà d'une certaine proportion cause h l'homme, à la créature bornée, un invincible effroi. Ce que nous connaissons est aussi inexplicable que l'inconnu; mais nous avonSf pour ainsi dire, pratiqué notre obscurité habituelle, tandis que de nouveaux mystères nous épouvantent, et mettent le trouble dans nos facultés.
« Toute cette église est ornée de marbres antiques, et ses pierres en savent plus que nous sur les siècles écoulés. Voici la statue de Jupiter, dont on a fait un saint Pierre, en lui mettant une auréole sur la tête. L'expression générale de ce temple caractérise parfaitement le mélange des dogmes sombres et des cérémonies brillantes; un fond de tristesse dans les idées, mais dans l'application la mollesse et la vivacité du Midi; des intentions sévères, mais des interprétations très-douces ; la théologie chrétienne et les images du paganisme ; enfin la réunion la, plus admirable de Téclat et de la majesté que Thomme peut donner à son culte envers la Divinité.
Les tombeaux décorés par les merveilles des beaux-arts ne présentent point la mort sous un aspect redoutable. Ce n'est pas tout à fait comme les anciens, qui sculptaient sur les sarcophages des danses et des jeux; mais la pensée est détournée de la contemplation d'un cercueil par les chefs-d'œuvre du génie. Ils rappellent l'immortalité sur l'autel même de la mort; et l'imagination, aninciée par l'admiration qu'ils inspirent, ne sent pas, comme dans le Nord, le silence et le froid, immuables gardiens des sépulcres. — Sans doute, dit Oswald, nous voulons que la tristesse environne la mort; et môme avant que nous fussions éclairés par les lumières du christianisme, notre mythologie ancienne, notre Ossian ne place à côté de la tombe que les regrets et les chants funèbres. Ici, vous voulez oublier et jouir; je ne sais si je désirerais quA votre beau ciel me fit ce genre de bien. -» Ne croyez pas cependant, reprit Corinne, que notre caractère soit léger, et notre esprit fri vole- Il n'y a que la vanité qui rende firivole; l'indolence peut mettre quelques intervalles de sommeil pu d'oubli dans la vie, mais elle* n'use ni ne flétrit le cœur ; et, malheureusement pour nous, on peut sortir de cet état par des passions plus profondes et plus terribles que celles des &mes habituellement actives. »
En achevant ces mots, Corinne et lorë Nélvil s'approchaient de la porte de l'église, c Encore un demier coup d'œil vers ce sanctuaire
Immense, dit-elle à lord Nelyil. Voyez comme Phomme est peu dg chose en présence de la religion, alors même que nous sommes ré? duits à ne considérer qne son emblème matériel 1 voyez quelle immobilité, quelle durée les mortels peuvent donner à leurs œuvres, tandis qu'eux-mêmes ils passent si rapidement, et ne se survivent que par le génie. Ce temple est une image de l'infini; il n*y a point de teune aux sentiments qu'il fait naître, aux idées qu'il retrace, à l'immense quantité d'années qu'il rappelle à la réflexion^ soit dans le passé , soit d^ l'avenir et quand on sort de son enceinte, il semble qu'on passe des pensées célestes aux intérêts du monde, et de l'éternité religieuçe à l'air léger du temps. »
Corinne fit remarquer à lord Nelvil, lorsqu'ils furent hors de l'église, que sur ses portes étaient représentées en bas-relief les Métamorphoses d'Ovide. « On ne se scandalise point à Rome, lui dit-elle, de? images du paganisme, quand les beaux-arts les ont consacrées. Les merveilles du génie portent toujours à l'âme une impression religieuse . et nous faisons hommage au culte chrétien de tous les chefs-d'œuvre que les autres cultes ont inspirés. » Oswald sourit à cette explication. «Croyez-moi, milord, continua Corinne, il y a beaucoup de bonne foi dans les sentiments des nations dont i'imagiuatioa est trèi-yive. »
CHAP. rv. — LE CAPITOLE.
Corinne se fit conduire au pied de l'escalier du Capitole actuel. L'en* trée du Capitole ancien était par le Forum. « Je voudrais bien, dit Go« rinne, que cet escalier fût le même que monta Scipion, lorsque, repoussant la calomnie par la gloire, il alla dans le temple pour rendre grâces aux dieux des victoires qu'il avait remportées. Mais ce nouvel escalier, mais ce nouveap Capitole a été bâti sur les ruines de l'ancien, pour recevoir le paisible magistrat qui porte à lui tout seul ce nom im-^ mensede sénateur romain, jadis l'objet des respects de l'univers. Ici nous n'avons plus que des noms; mais leur harmonie, mais leur antique dignité cause toujours une sorte d'ébranlement, une sensation assox douce, mêlée de plaisir et de regret. Je demandais l'autre jour à une pauvre femme que je rencontrai, où elle demeurait? À la Roche Tar-e péienne, me répondit-elle; et ce mot, bien que dépouillé des idées qui jadis y étaient attachées, agit encore sur l'imagination. »
Oswald et Corinne s'arrêtèrent pour considérer les deux lions de basalte qu'on voit au pied de l'escalier du Capitole. Ils viennent d'£« gypte ; les sculpteurs égyptiens saisissaient avec bien plus de génie la figure des animaux que celle des hommes. Ces lions du Capitole sont noblement paisibles, et leur genre de physionomie est la yéritahJe image de la tranquillité dans la force.
A guisa di leon, quando si posa *.