‹ Textes classiques de la littérature française: extraits des grands écrivains français avec (volume 2)Chapitre 81 sur 126 · A la manière du lion, quand il se repose. (Dante · texte numérisé non relu

A la manière du lion, quand il se repose. (Dante

Non loin de ces lions^ on voit une statue de Rome mutilée^ que les Romains modernes ont placée là, sans songer qu'ils donnaient ainsi le plus parfait emblème de leur Rome actuelle. Cette statue n'a ni tête, ni pieds ; mais le corps et la draperie qui restent ont encore des beautés antiques. Au haut de l'escalier sont deux colosses qui représentent, à ce qu'on croit, Castor et Pollux, puis les trophées de Marins, puis deux colonnes milliaires qui servaient à mesurer l'univers romain, et la statue équestre de Marc-Aurèle, belle et calme au milieu de ces divers souvenirs. Ainsi tout est là, les temps héroïques représentés pa£ les Dioscures, la république par les lions, les gueires civiles par Marins, et les beaux temps des empereurs par Marc- Aurèle.

£n avançant vers le Capitole moderne, on voit à droite et à gauche deux églises bâties sur les ruines du temple de Jupiter Férétrien et de Jupiter Capitolin. En avant du vestibule, est une fontaine présidée par deux fleuves, le Nil et le Tibre, avec la louve de Romulus. On ne prononce pas le nom du Tibre comme celui des fleuves sans gloire ; c'est un des plaisirs de Rome que de dire : Conduisez-moi sur les bords du Tibre; traversons le Tibre, Il semble qu'en prononçant ces paroles on évoque l'histoire, et qu'on ranime les morts. £n allant au Capitole, du côté du Forum, on trouve à droite les prisons Mamer-. tines. Ces prisons furent d'abord construites par Ancus Martius, et servaient alors aux criminels ordinaires. Mais SeiTius Tullius en fit creuser sous terre de beaucoup plus cruelles, pour les criminels d'£tat, comme si ces criminels n'étaient pas ceux qui méritent le plus d'égards, puisqu'il peut y avoir de la bonne foi dans leurs erreurs. Jugurtha et les complices de Catilina périrent dans ces prisons : on dit aussi que saint Pierre et saint Paul y ont été renfermés. De Tautre côté du Capitole est la roche Tarpéienne ; au pied de cette roche, l'on trouve aujourd'hui un hôpital appelé ^hôpital de la Consolation, Il semble que l'esprit sévère de l'antiquité et la douceur du christianisme soient ainsi rapprochés dans Rome à travers les siècles, et se montrent aux regards comme à la réflexion.

Quand Oswald et Corinne furent arrivés au haut de la tour du Capitole, Corinne lui montra les sept collines, la ville de Rome, bornée d'abord au mont Palatin, ensuite aux murs de Servius Tullius, qui renfermaient les sept collines, enfin, aux murs d'Aurélien, qui servent encore aujourd'hui d'enceinte à la plus grande partie de Rome. Corinne rappela les vers de TibuUe et de Properce, qui se glorifient des faibles commencements dont est sortie la maîtresse du monde. Le mont Palatin fut à lui seul tout Rome pendant quelque temps ; mais dans la suite le palais des empereurs remplit l'espace qui avait suffi pour une nation. Un poôte du temps de Néron fit à cette occasion cette épigramme : Rome ne sera bientôt plus qu*un palais, Allex à VéieSf Romains f si toutefois ce palais n'occupe pas déjà Véies même.

Les sept collines sont infiniment moins élevées qu'elles ne Tétaient

autrefois, lorsqu'elles méritaient le nom de monts escarpés. Rome moderne est élevée de quarante pieds au-dessus de Rome ancienne. Les vallées qui séparsdent les collines se sont presque comblées par le temps et par les ruines des édifices ; mais ce qui est plus singulier encore, un amas de vases brisés a élevé deux collines nouvelles*, et c'est presque une image des temps modernes, que ces progrès ou plutôt ces débris de la civilisation, mettant de niveau les montagnes avec les vallées, efifaçant, au moral comme au ohysique, toutes les belles inégalités produites par la nature.

Trois autres collines', non comprises dans les sept fameuses, donnent à la ville de Rome quelque chose de si pittoresque, que c'est peut-être la seule ville qui par elle-même, et dans sa propre enceinte, ofTre les plus magnifiques points de vue. On y trouve un mélange si remarquable de ruines et d'édifices, de campagnes et de déserts, qu'on peut contempler Rome de tous les côtés, et voir toujours un tableau frappant dans la perspective opposée.

Oswald ne pouvait se lasser de considérer les traces de l'antique Rome, du point élevé du Gapitole où Corinne l'avait conduit. La lecture de Thistoire, les réflexions qu'elle excite, agissent bien moins sur notre âme que ces pierres en désordre, que ces ruines mêlées aux habitations nouvelles. Les yeux sont tout-puissants sur l'âme: après avoir vu les ruines romaines, on croit aux antiques Romains, comme si Ton avait vécu de leur temps. Les souvenirs de l'esprit sont acquis par l'étude ; les souvenirs de l'imagination naissent d'une impression plus immédiate et plus intime, qui donne de la vie à la pensée, et nous rend, pour ainsi dire, témoins de ce que nous avons appris. Sans doute on est importuné de tous ces bâtiments modernes qui viennent se mêler aux antiques débris. Mais un portique debout à côté d'un humble toit, mais des colonnes entre lesquelles de petites fenêtres d'églises sont pratiquées, un tombeau servant d'asile à toute une famille rustique, produisent je ne sais quel mélange d'idées grandes et simples, je ne sais quel plaisir de découverte qui inspire un intérêt continuel. Tout est commun, tout est prosaïque dans l'extérieur de la plupart de nos villes européennes; et Rome, plus souvent qu'aucune autre, présente le triste aspect de la misère et de la dégradation; mais tout à coup une colonne brisée, un bas-relief à demi détruit, des pierres liées à la façon indestructible des architectes anciens, vous rappellent qu'il y a dans l'homme une puissance éternelle, une étincelle divine, et qu'il ne faut pas se lasser de l'exciter en soi-même, et ^ de la ranimer dans les autres.

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