‹ Textes classiques de la littérature française: extraits des grands écrivains français avec (volume 2)Chapitre 90 sur 126 · HYMNE · texte numérisé non relu

HYMNE

Ceux qui pieusement sont morts pour la patrie Ont droit qu'à leur cercueil la foule vienne et prie. Entre les plus beaux noms leur nom est le plus beau^ Toute gloire près d'eux passe et tombe é^hémhr»)

Et, comme ferait une mère, La voix d'un peuple entier les berce en leur tomber :

Gloire à notre Fj^ance ét9rnell0 1 Gloire à ceux qui sont morts pour elle] Aux martyrs 1 aux vaillants 1 aux forts I A ceux qu'enflamme leur exemple.

Oui veulent piacç 4«09 le tt mpla, ^t qui mourrcmt comme jl^ sQPi morts I

C'est pour ces morts, dont Tombre est ici bienvenue, Que le haut Panthéon élève dans la nue, Aurdeesus de Paris, la ville aux fflille tours, 14 reine de nos Tjrs et (le nos Babylçae«i

Cette couronne de colonne^ Que le soleil levant redore tous les jours!

Gloire à eeux q}û SQDt morts pour elle,!

A.MX qiaftyrsl aux vailUntsi aux fortsl A ceux qu'enflamme leur exemple, Qui veulent plac^ dans le temple.

Et <qui mourront eomme ils sont morts 1

Ainsi, quand de tQls morts sont couchés daiis la tombe, En vain l'oubli, nuit sombre où va tout ce qui toq^e, Passe sur leur sépulcre où nous nous inclinons. Chaque jour, pour eux seuls se levant plus fidèle

La gloire, aube toujours nouvelle, Fait iuire l^ur m^moir^ et r«dore leurs uoms )

Gloire à notre France étemelle !

Gloire à ceux qui sont morts pour elle I

Aux martyrs 1 aux vaillants 1 aux fortsl

A ceux qu'enflamme leur exemple, ,

Qui veulent place dans le temple.

Et qui mourront comme ils sont morts 1

JalUet I83U

Pendant les dernières années de la Restauration, renseignement de la Sorbonne brilla du plus vif éclat, et acquit presque l'importance d*une institution politique, grâce au talent supérieur de trois professeurs, MM. Guizot, Cousin et Villemain , grâce surtout à Télévation généreuse de leurs doctrines.

Yillemain, né en 1791 à Paris, se distinguait dans ce triumvirat par le charme de sa parole et l'irrésistible attrait de son esprit. C'était un spectacle plein d'intérêt que d'assister à cette improvisation hardie, à cet enfantement toujours heureux de l'idée ; d'entendre un homme plein de savoir, qui, en présence de deux mille auditeurs, s'abandonnait à tous les souffles de l'inspiration, à toutes tes saillies de sa facile intelligence, tantôt familier et ingénieux, tantôt inspiré et éloquent ; enfin de voir cette figure , peu régulière, se transformer tout à coup et s'illuminer d'un rayon de sa pensée. Les écrits de Villemain présentent sans doute une lecture pleine d'intérêt à quiconque sait apprécier de vastes connaissances littéraires, un goût pur, une sohde raison parée des ornements les plus délicats du style : cependant on peut dire que ceux qui Usent aujourd'hui ses brillantes leçons, sans avoir eu le plaisir de les entendre, risquent de n'admirer que la moitié de ce beau talent. Les cours de Villemain n'étaient pas seulement des leçons, mais encore des modèles d'éloquence.

TABLSAU DE LA LITTÉRATX7RE AU XVm* SZËCLBi

EXTRAIT DB LA ZXII* LEÇON. — BDFFON*

Bacon a dit quelque part :

« Il y a dans le monde trois sortes d'ambition : la première, c'est de régir un peuple, de le dominer par son ascendant, et d'en faire l'instrument de ses desseins; la deuxième, c'est d'élever son pays et de

.«^ le tendre dominant parmi tous les autres; la troisième enfin, et la

plus grande, c'est d'élever Tespèce humaine tout entière, et d'accroître

le trésor de ses connaissances. »

Quand je lis ces belles paroles, je crois reconnaître la source de cette ardeur paisible et patiente qui anima Buffon, qui le soutint^ pendant une longue vie, au môme degré de zèle pour l'étude et d'indifférence pour le reste. Là se trouve, avec son secret, celui de quelques âmes privilégiées, et faibles cependant. Une seule chose leur paraissant digne d'effort, une chose abstraite et spéculative, le progrès des connaissances, elles ne portent dans la vie réelle rien du sentiment élevé que suppose la vérité philosophique. Sublimes par un côté, elles sont timides et terrestres par l'autre. Elles traversent la vie, sans y trouver matière à d'autres sacrifices que ceux qu'elles font à l'étude , et sans éprouver d'autre enthousiasme que celui de la science.

A ce caractère qui ne heurtait aucune opinion dominante, et se ménageait les faveurs du pouvoir, Buffon joignit l'éloquence, c'està-dire une expression égale à la hauteur de ses études et de ses pensées. Par là il donna tout à coup une face nouvelle au spectacle de la nature, et dut frapper vivement l'imagination des contemporains.

Dans les sciences positives, il y a toujours un côté difficile, étranger à la foule même intelligente, et un côté plus ou moins connu et populaire. Seulement la proportion à cet égard change avec le temps. Ce qui était réservé d'abord au domaine de la science, cent ans plus tard entre dans le domaine public. Les découvertes montent ; une sommité nouvelle est atteinte par la science , et reste inaccessible aux notions vulgaires. Ainsi, quoique la foule s'éclaire, la supériorité scientifique 09 maintient et s'élève. Yiendra-t-il un moment où toute science sera populaire? toute vérité dérogera-^elle jusqu'à être comprise par tout le monde? Ce qu'il nous importe de considérer, c'est le nombre de vérités que l'éloquence de Buffon enlevait à l'observation, pour les mettre dans le commerce courant de la pensée. Par là, tout à la fois, il a enrichi l'intelligence commune, et hâté les progrès de la science. Ainsi, lorsqu'il publiait, avec les commencements de son Histoire des animaux, sa Théorie de la terre, brillante ébauche d'une science qui n'était pas faite, non-seulement il popularisait une foule d'observations négligées jusque-là, non-seulement il devinait de génie ce que la science démontre aujourd'hui, par exemple, la combustion centrale du globe ; mais, par le caractère seul de ses recherches, la sublimité de ses conjectures, de ses paradoxes môme, il agitait les esprits, il appelait de loin les découvertes, il créait ce qu'il ne savait pas encore.

On a détaché de l'ouvrage de Buffon quelques descriptions brillantes, qu'on admire à part. C'est lui faire tort : le mérite même de ses Vies des animaux, c'est l'ensemble, c'est la manière dont la tradi-

tion , robservation , le récit^ la critique, sont réunis et mêlés. A l'élégance trop pompeuse de quelques débuts vient se joindre la précision des détails et la simple netteté du récit ; et c*est \k surtout qu'il est excellent écrivain.

La peinture vraie ou conjecturale des mœurs des animaux, la des-> cription des lieux qu'ils habitent, et ce contraste, ce mélange de la nature vivante et de la nature inanimée, offraient de vives couleurs. Pline les a quelquefois saisies dans leurs plus grandes diversités. Quil décrive le lion ou le rossignol, il est tour à tour énergique et brillant. Avec le même éclat Buffon est plus égal , plus élevé, plus pur. Pline appartenait à cette école d'imagination plutôt que de goût, qui produisit dans Tacite un peintre incomparable , mais qui partout ailleurs est empreinte de déclamation et de subtilité. Homme de lettres bien plus que de science, Pline jette souvent sur des fables ou d^s idées fausses un style recherché. Buffon, éclairé des lumières de la science moderne, est sévère et précis dans ses descriptions même les plus ornées. Sa diction, plus irréprochable que celle de Rousseau, n'a paç les affectations qui se mêlent parfois au style si français de Montes^ quieu. Par un autre privilège bien rare, pendant qvar^te année» oq n'aperçoit pas de déclin ni de fatigue dans son talent; et si l'on excepte quelques circonlocutions inutiles, quelques phrases pompeuses, tout dans ses écrits semble également jeune et mûr, vigoureux et poli. Souvent, avec une préoccupation savante qui n*est pas n^oinn exprojSsive que la naïveté du fabuÛste, il transporte à la peiQturç morale de9 animaux plus d'un trait emprunté à la nêtre ; et il décrit leur^ forêts , leurs déserts par la force de l'imagination, comme sli lea avait par-^ courus. Quoi qu'en ait dit un illustre écrivain, la boQté 4e cœur n'est pas étrangère à ses écrits. S'il a oublié le chien de l'aveugle , et »vec lui l'image chrétienne du malheur et de la charité, il n'est Aucun bon sentiment qu'il ne cultive et ne rappelle, Tampur 49 la paix, 4tt trav«il« de la vertu , de la gloire.

Heureux de ses études, de sa fortune, 4t sa gr^de repomiQée, 9'aft* eommodant doucement d^s mœurs de son temps, il n'a pi Qt$$» qiiik anthropie, ni cette verve amère de quelque» philosophe»; mais il n'en est pas moins ami de l'humanité, s^ns déclamation; et quoiqu'il tôt seigneur un peu f&stueux dans sa terre de Montbard , il exprime souvent des idées touchante» et praticables pour le soulagement di) pauvre et l'amélioration du sort des peuples. P^ là, Buffon, malgré 84 réserve, figure dans cette mission philosophique du dix-hiUtième siède, mission qui eut ses erreurs de zèle, ses Imprudents apôtres et ses faux prosélytes , mais qui n'en fût pas inojns ginnde di^ns l'in? tention comme dans les effets, et dont l'influçnp^ a transformé la société française, et s'est étendue même sur les gouvernements abv solus, qui la contestent ou l'accusent. Au O^i^iÇU du mouvement intellectuel de son siècle, le pouvoir de Buffon fut dans son éloquence; et cette éloquence exempte 4e passions et 4e quereUes^

VILLElffAIN. 203

tenait en grande partie à Téléyation m6me de ses études et au calme de sa yie^

Marmontel, dans ses Mémoires , reproche à Buffon d'avoir quitté, par orgueil, les salons philosophiques de Paris, où, dit-il, on ne lui accordait, avec raison, que le mince éloge d'élégant écrivain et de grand coloriste. Permis à Marmontel de compter pour peu cet éloge ; maiîs, en vérité, si le mot de grand coloriste^ inconpu dans la langue de Bossuet et de Racine, signifie quelque chose, on concevra difficilement plus grande louange pour un écrivain qui veut peindre la nature. Le langage métaphysique de Buffon a manqué parfois de précision, parce que sa pensée sur ce point n'était pas complètement nette et libre. Mais lorsque, saisi par les objets mêmes, tirant ses idées de ses perceptions, et les réalisant par la parole, il a peint les formes extérieui^es et les grâces sauvages, les instincts et les habitudes des êtres divers ; lorsqu'en les étudiant, il a pris tour à tour pour eux des sentît ments d'intérêt, d'affection, d'horreur, dors son style est inimitable { et le grand coloriste est le grand écrivain, l'homme de génie (pn pei] j avec force la réalité.

Buffon, à cet égard, n'est pas seulement un écrivais à part, ma I le créateur d'un genre nouveau, de cette éloq^ence descriptive^ qi J doit succéder à Tépuisement des grands sujets religieux, moraun, politiques. Dans cette voie, Buffon, larrivant le prexçijsr, avec um imagination juste et un esprit élevé, et trouvant sous ses yeux une nature encore nouvelle pour le peintre philosophe, n'a point exa« géré les couleurs. Hais bientôt sont venus les imitateurs, lés élèves que Buffon, malgré son orgueil, pu peut-être an nom de cet orgueil même, croyait assez inspirés par son j^énie, assez créés par sa présence pour pouvoir achever ses ta])|eaux : inais lui seid était peintre. Ses plus ingénieux continuateurs n'étaient que des rhéteurs descriptifs; non peut-être quMl ne soit ri^ureux de désigner ainsi Guéneau de Blonihéliard, mort trop jeune, et dont Içs pages brillantes furent confondues par le public avec celles 4e son module. Ilds )1 est vrai cependant que sous sa plume et plus tard sous cette de M. de Lacépède, l'histoire naturelle prend un luxe d'images, un éclat de couleurs que ne soutient plus la correction du dessin , la pureté du trait; on a dérobé le gros rouge dont se servait quelc|uefQ|s le mettre; on Ta prodigué sans mesure, eteq a laissé sur sa palette tant d'autres nuances que seul il savait distribuer ^veç art et admirablement ménager.

Cet art était pour Buffon l'étude de sa vie entière, et, s'il définissait le génie, comme nous Tavons dit, une longue patience^ c'était au travail de son style, plus encore qu'à la conception de ses systèmes, qu'il appliquait cette expression. Son hypothèse de l'origine du monde, en effet , il la conçut assez légèrement sur quelques vraisemblances, et jamais avec cette conviction d'inventeur que Newton avait acquise sur d'autres matières, en y pensant toujours : mais son

style, rordonnance, la forme, l'expression de sa pensée, recoupaient sans cesse.

Ses contemporains ont dit comment il travaillait, retiré dans ses châteaux de Montbard ou de Buffon; ils ont décrit cette tour solitaire de Saint-Louis, environnée de jardins, où il s'enfermait dès le point du jour, ce cabinet sans livres, et sans autre ornement qu'une gravure de Newton, cette table verte où il écrivait : c'est là que Buffon méditait profondément, et composait avec une lente inspiration ses b^les périodes, écrivant, effaçant, récitant à haute voix, et ne pouvant se satisfaire lui-même que par le plus haut degré d'élégance et d'harmonie. Après trente ans de ce labeur, il disait encore dans sa vieillesse : tf J'apprends tous les jours à écrire ; » et il igoutait avec un naïf orgueil : oc II y a dans mes derniers ouvrages infiniment plus de perfection que dans les premiers. » Et ce témoignage est vrai, au moins pour les Époques de la nature, qu'il écrivait à soixante-dix ans, et qu'il avait dix-huit fois recopiées.

Longtemps auparavant il avait, vous le savez, donné, dans une occasion solennelle, la théorie de ce grand art qu*il cultivait avec un soin si religieux. Reçu à TAcadémie française après la publication de ses premiers volumes, il ne laissa pas languir sa parole dans un remercîmentou dans le panégyrique exagéré d'un obscur prédécesseur; et il saisit tout d'abord son auditoire du sujet môme que sa présence rappelait, l'éloquence, la perfection du style.

En général, un grand écrivain, dans les questions de goût, a ^ur type involontaire son propre talent. Les grands écrivains n'en sont pas moins les meilleurs critiques à étudier. Chacun d'eux ne donne qu'un point de vue de l'art ; mais ces points de vue divers sont supérieurs, et, en les comparant, vous avez l'art tout entier.

Ainsi, sur l'éloquence, après Aristote, Platon, Cicéron, Tacite, Bossuet, Fénelon, il y avait quelque chose à dire encore pour un homme de génie qui ne leur ressemble pas : ce sera le discours de Buffon sur le style. Fort admiré de son temps, ce discours parut surpasser tout ce qu'on avait conçu jamais sur im tel sujet; et on le cite encore aujourd'hui comme une règle universelle de goût. Ce n'est cependant que la confidence un peu apprêtée d'un grand artiste, et non la théorie de Fart dans sa belle et inépuisable variété.

Dès le commencement* Buffon, par une singulière préoccupation de iui-même et de son siècle, met, pour ainsi dire, la puissance oratoire en dehors de l'éloquence ; ou du moins l'éloquence qu'il conçoit lui paraît bien différente de cette facilité naturelle de parler, qui n'est qu'un talent, une qualité accordée, dit-il, à ceux dont les passions sont fortes, les organes souples et l'imagination prompte.

« Ces hommes, ajoute-t-il, sentent vivement, s'affectent de môme, le marquent fortement au dehors; et,'qpar une impression purement mécanique, ils transmettent aux autres leur enthousiasme et leurs affeotiens. »

YILLEMAIN. 205

Est-ce donc si peu de chose, de sentir et transmettre l'enthousiasme I Ainsi Pentendait Démosthène, ce sublime et véhément logicien. Buffon veut que Téloquence ne s^adresse qu'au petit nombre de ceux dont la tête est ferme, le goût délicat et le sens exquis, et qui « comme vous, dit-il à TAcadémie, comptent pour peu le ton, les gestes, et le vain son des mots. Il leur faut des choses, des pensées, des raisons; il faut savoir les présenter, les nuancer, les ordonner. Il ne suffit pas de frapper Toreille et d'occuper les yeux ; il faut agir sur l'âme, et toucher le cœur en parlant à l'esprit. » filais cela môme rentre dans les règles de cette éloquence communicative et populaire que Buffon dédaignait tout à l'heure, et dont Gicéron disait si bien ; Res verba rapiunt : a Les choses emportent les paroles. » Il disait encore : Quid est elO' quentia^ nisi eontinuus animée motus? Définition d'orateur, à laquelle récrivain solitaire a dû substituer celle-ci : «Le style n'est que l'ordre et le mouvement qu'on met dans ses pensées. »

Buffon donne ensuite d'excellents et de vieux préceptes sur la nécessité de la composition et du plan. Oui, sans doute, pour bien écrire, il faut avant tout posséder pleinement son sujet : Nisi tes suhest percepta et eognita, inanis et irridenda verhorum volubilitas. Mais si Bufibn ajoute : c II faut former dans son esprit une suite, une chaîne continue, dont chaque point représente une idée ; et lorsqu'on aura pris la plume, il faudra la conduire successivement sur ce premier trait, sans lui permettre de s'en écarter, sans l'appuyer trop inégalement, sans lui donner d'autre mouvement que celui qui sera déterminé par l'espace qu'elle doit parcourir, » je l'avoue, ce conseil rigoureux et cette image exactement compassée me paraissent mal convenir à la verve de tra* vail qui suit la méditation. Je doute que Fauteur lui-môme, qui donne un semblable précepte, ait pu le suivre toujours ; et s'il a réussi du moins à s'y conformer, on y trouvera peut-être la cause de la roideur monotone mêlée parfois à son beau langage. Exprimer sa pensée, c'est la produire, c'est la rendre vivante au dehors; et par cela même, c'est souvent la transformer, l'agrandir, et non pas seulement colorer d'une teinte visible des caractères rangés dans un ordre immobile.

A cette règle que Bufibn prétend dictée par le génie, il en joint une autre, dont il ofTre surtout le modèle; c'est le scrupule sur le choix des expressions, l'attention à ne nommer les choses que par les termes les plus généraux. Grandf sujet de débat, messieurs 1 c'est le précepte qu'on reproche à l'école classique, et qu'on a trop méconnu depuis elle. Mais il ne faut donner ni dans un excès ni dans l'autre. Notre dixseptième siècle, si bienséant et si magnifique dans son langage, n'avait, vous le savez, nulle crainte de la propriété des termes : témoin Pascal, Corneille, Bossuet, Boileau lui-même, qui sans cesse ont usé dd mot expressif et simple, du mot de la chose, Verha quibus dehererU loqui , et n'ont cherché les termes les plus généraux, que lorsque l'imagination ou la pudeur s'en accommodait mieux. D'autre part, si le précepte de Bufibn, appuyé sur son propre exemple , est trop exclusif^

iÛ6 DIX-NEUVIÈME SIÈCLE.

U faut avouer aussi qu'une crudité basse qui se sert da mot proprô, pour indiquer des objets ou des images indignes d'être offerts à la pen« BÔe, n'est pas une richesse pour la langue et pour le talent. Changeons, s'il le faut, quelque chose à la catégorie des termes nobles ou bas. Le progrès de l'état social et des moeurs a déjà fait beaucoup pour cela- Il y avait une fausse roture du langage, comme des hommes; il y avait des choses moralement fort nobles, qui n'avaient point place dans le style noble. C'était un mauvais scrupule qui devait disparattre. Mais que ce qui rappelle des objets immondes, ou des idées obscènes, soit retranché de l'idiome des arts ; qu'on n'imite point pat raflGnenlent le cynisme des temps grossiers ; c'est un bon préjugé auquel le goût et la vérité gagneront. • Le style est la physionomie de l'âme, disait heureusement un philosophe antique, Oratio vuUui animiesL » N'estce pas un motif de conserver toujours à l'expression cette décence qui fait la dignité avec les autres et avec nous-mêmes? Dans ce inot, du reste, messieurs, vous retrouvez l'axiome tant cité et souvent mal cité de Buffon : « Le style est l'homme même; » résumé naturel de son discours à l'Académie et de son génie tout entier.

Oui, messieurs, en effet, si vous voulez retrouver l'image dé cet homme à part dans le dix-huitième siècle, grave et même un peu fk^ tueuz, épris de la gloire avec circonspection, philosophe respectant tous les pouvoirs et presque tous les préjugés, gentilhomme cher à ses vassaux, conmie dit Saint-Lambert, et paraissant devant eux le dimanche en habit doré, ayant plus de dignité dans les manières que de dé« licatesse dans les goûts, plus de bonté que d'émotion, toutes ces nuances morales peuvent se démêler dans le caractère même de son style, si soigné, si noble, si paré. Le mot est plus vrai encore dans un sens plus littéral, et pour exprimer la personnalité même de l'auteur. L'ensemble des connaissances, des sentiments, des idées, des erreurs de Buffon, forme, avec ses expressions, un tout indestructible qui appartient à l'avenir. Sans le style, ses découvertes partielles, et k plus forte raison ses erreurs, ne vivraient plus que dispersées dans vingt ouvrages. Par le génie de l'expression, il s'est fait une place durable dans l'instabilité progressive de la science; et ses ouvrages ont pu cesser d'être utiles, sans cesser d'être admirés.

EXTRAIT DR LA LVm* LEÇON. — LES DEUX GBÉNISBS.

La destinée de ees deux frères offre un tragique intérêt. En repoussant avec horreur les traditions de la calomnie, on voit en eux an lamentable exemple du malheur des révolutions. L'un d'eux se dévoue lentement à Tétiide de l'art : sa gloire est obscure; son imar gination est la fois studieuse et passionnée, et quand ce grand renouvellement de 1789 arrive, il en est saisi vivement Les premiers vers connus d'André Cbénior sont «n kymne d'enthousiasme et de joie 4ur la fameuse séance du Jeu-de-Paume ; c'est l'inauguration pinda-

VILLËMAIN. 20^

rique de la révolution sociale. Les premières tragédies célèbres de Marie-Joseph Ghénier sont des tragédies partiales ^ comme il le dit lui-même, tout empreintes de la yéhémence dee passions nouvelles : c'est Charles II, Henri III; ce sont des pièces qui, flétrissant d'un légitime opprobre les Tieui forfaits de la souyetûneté absolue, étaient, surtout à l'époque où elles parurent, de menaçantes allusions pour une souveraineté affaiblie et tombante. Cette voie commune d'enthousiasme et d'ardeur pour la téformattoil sociale^ où s'étaient précipités les* deux frères, ils ne la i^yifrent pas k»gtemps du fiième pas ni avec le même cœur. André Ghénier était de la race de ces hommes généreux que Ton voit paraître au commeneemeaft des révolutions^ qui se passionnent avec une eourageuso candeui' povtr toutes les nobles idées de liberté I de réparation, de justhie^ qtd les réclamctnl au péril da tous leufs iiitérôts, et puis ^î, lorsque les révolutions s'avancent otl s'égarent, lorsque lâs déformés deimaiidées par des &mes généreuses, et souvent repoussées pûf d'imprudentes rè^tances, sont tombées datns des mains brutales et violentes, s'indignenl^ se s^reiity deviennent transfuges du pltfs fort, et désertent vén kr parti des vaincus et des opfrrimés.

Ainsi, qtÈÉûû \û Rétoîùâen! fat tôuiBée, qtttfid de» meurtres ensan»^ glantèrent dés théories, alons son ântef fut satsiil d*tndigttation. Gepe»^ dant cette émotion de sa pHié fie deviM pas uiie réaction de sa raisotf; tl ne rejeta pas les pthicii>es généreux et libres ^'il avait d'abord embrassés; il lei^ retint avec la mômfe énef|fie; il les professa avec la ïnême éloquence; mais il sépara les assftssitts des réformateurs. Et lûnsi, se dévouant presque à une douMe hAhicr, il <S()nlhlcait de pre^ clamer toutes les théories de liberté, et d'âlt^quer av«^*«né^ veHueuse colère tous les promoteurs d'anarchie. Cest une voie d'homiettr et cte Oourage; ce n'est pas celle d'une longtfe vie dans lés temps de révolution.

Son frère étâit-il, au fond de Pâme, pïuâ tîmirfe OU plus violent? Ce qu'il fit bien au delà pour le parti républicain, étatt-ce un empor* tement de sa passion ou un sacrifice de àa faiblesse? Je ne veux pas 16 juger sévèrement. Je regretterais d'insulter ttœ de ces ombres âU profit de l'autre; e0e m'en désavonéraft. Ce â^est que la le^ofi moi&lê que nous cherchons ici. Nous ne dirons que de qui tient au dételop^ pement du génie qui s'élève, quand l'âme s'épure.

Tandis que , par des écrits polémiques, André Ghénier signalait Sft haine contre des tyrans démocrates, et (jfu'en sîtence son imagination toute grecque se répandait dans des poésies d'une grade ravtss^te, son frère obtenait la célébrité bruyante du théâtre, devenu le tumùfl'* tueux écho des passions politiques, tes lettres le conduisirent à M tribune. Poète tragique et patriotique au milieu de ce drame épouvantable d'une révolution , il devînt orateur. ïï survécut à des temps affreux qtrf le menaçaient hïi-même. îl vif iJîus tard sa gloire littéraire s'accrcttre. Son frère fut plus heureux : il ne fut que

208 DIX-NEUVIÊME SIÈCLE.

fictime; il porta jeune sa tête sur Téchafaud, où il n'avait fait mon* ter personne.

Cependant, messieurs, il ne faut pas que ce parallèle, dont la renié seule «st assez sévère, devienne injuste pour multiplier des contrastes.

Celui des deux Chénier qui avait pour lui la célébrité de la tribune, les applaudissements du théâtre, et qui semblait emporté, égaré par les passions violentes du temps, qui môme fut associé à Tacte le plus coupable de cette époque, son âme cependant conservait et manifesta plus d'une fois des sentiments généreux. Lorsque l'auteur applaudi de Catus Gracchtu faisait entendre ces paroles : Des Uns, et non du sang^ ce peu de mots prononcés était un effort de courage. A une époque moins menaçante, lorsqu'une sorte de controverse publique s'établit entre les deux frères sur le club trop fameux qui fît trembler les assemblées comme les trônes , on doit remarquer l'extrême modération de Marie-Joseph Chénier. On s'aperçoit qu'il craint le danger du débat, et qu'il voudrait émousser la vivacité des coups qui lui sont portés à lui-même, pour ne pas exposer la main qui les porte. Enfin, dans ces jours atroces, où les premiers héros de la réformation civile étaient depuis longtemps poursuivis, où les premiers persécuteurs même étaient déjà yictimes , lorsque André Chénier fut jeté dans les cachots, son frère s'intéressa vivement pour lui. C'était trop peu sans doute; mais lui-même alors, dans son rapport pour exclure les restes de Mirabeau du Panthéon, ayant osé ne pas nommer l'idole immonde qu'on substituait au grand orateur, se trouvait, pour ce courage de réticence, exposé au supplice; loin de pouvoir protéger, il avait i peine le crédit de vivre encore quelques jours. Le Tibère de l'anarchie l'avait désigné, du haut de la tribune, par une de ces allusions présage de mort. Il ne paraissait plus dans l'assemblée décimée. Ce* pendant, poôte encore, il chantait les glorieuses victoires que la révolution opposait aux crimes de ses chefs, et qui servaient à leur puissance, et ce n'était pas de sa part un calcul de crainte, mais un effort de zèle pour son frère. On le vit souvent, auprès de Méhul, le célèbre musicien, méditant avec lui les paroles et l'air de ce Chitnt du départ, qui fut entendu à la journée de Fleurus. Il espérait que cette offrande poétique, tout animée de passions républicaines, plairait à l'impitoyable orgueil des décemvirs, et rachèterait la vie de son frère. Il espé-' rait obtenir à ce prix la grâce d'une si chère victime. Il ne l'obtint pas...

Après plusieurs mois de captivité, André Chénier, avec trente-huit coupables comme lui (il y avait dans le nombre un. autre poète, Roucher y auteur des IToif), André Chénier fut traduit devant le tribunal de mort. Il était accusé d'un crime bien étrange, d'avoir conspiré son évasion de prison et le renversement de la république. Ramené dans son cachot jusqu'au supplice , ses dernières pensées furent toutes de poésie et d'ôâthousiasme. U ftîsait «ncore des vers à l'instant où

l'échafaud l'appelait. H y a peu de vers inspirés si près de la mort. La voix du po6te, dans cette horrible attente, resta ferme et sonore ;

Comme un dernier rayon, comme un dernier zéphire

Anime la fin d'un beau jour, Au pied de 1 échafaud j'essaie encore ma lyre;

Peut-être est-ce bientôt mon tour; Peut-être avant que l'heure en cercle promenée

Ait posé sur rémail brillant, Dans les soixante pas où sa course est bornée,

Son pied sonore et vigilant, Le sommeil du tombeau pressera ma paupière ;

Avant que de ses deux moitiés Ce vers que je commence ait atteint la dernière,

Peut-être en ces murs effrayés, Le messager de mort, noir recruteur des ombres.

Escorté d'infâmes soldats.

Remplira de mon nom ces longs corridors sombres.

11 était huit heures du matin; on appela André Ghénier, et la pièce n'a pas été achevée. Monté sur le tombereau fatal, il se trouva près de Boucher, esprit généreux, cœur droit, enthousiaste partisan des premières réformes politiques de la France. Moins jeune que son compagnon de supplice , Roucher tenait plus à la vie cependant : il était heureux époux, heureux père. La veille de ce jour, il avait, pour dernier souvenir, envoyé son portrait à sa femme et à sa fille, avec cet vers touchants :

Ne vous étonnez pas, objets sacrés et doux, Si quelque ombre funeste obscurcit mon visage; Lorsqu'un savant crayon dessina cette image , L'échafaud m'attendait, et je pensais à vous.

Quand les deux poètes furent près l'un de l'autre, Roucher s'arma du même courage; ils s'entretinrent de leurs travaux, de leurs anciennes espérances. André Chénier avait beaucoup de pensées de gloire; il se frappa plusieurs Fois sur le front, en disant : « Et pourtant, il y avait là quelque chose ! » Puis les deux amis récitèrent entre eux la première scène d'Àndromaqae :

Oui, puisque je retrouve un ami si fidèle...

C'est ainsi qu'ils arrivèrent à l'échafaud. Ce meurtre de plus ttkt consommé trois jours avant le 9 thermidor.

Maintenant, a-t-il fallu que la partialité politique empoisonnAt la

douleur du frère qui survivait, en lui reprochapt le crime de la Ttfm reurP Depuis cette fatale époque, souvent If^ Mne de parti, souvent la polémique jeta sur Cbénier ce calomnieux souvenir. Écoutez sa défense. Aujourd'hui je ne dirai que cel^ do ^pn talent :

On m'ose accuser!

Moi, jouet si longtemps de leur lâc}ie insolence ,

Proscrit pour mes discours, proscrit pour mon silencç .

Seul, attendant la mort, quand leur coupable voix

Demandait à grands cris du sang y et nofi des lois I

Ceux que la France a vus ivres de tyrannie,

Ceux-là même, dans Tombre armant la calomnie^

Me reprochent le sort d'un frère infortuné

Qu'avec la calomnie ils ont assassiné!

L'injustice agrandit une âme libre et fière.

Ces reptiles hideux, sifflant dans la poussière,

En vain sèment le trouble ent^'e son ombre et moi :

Scélérats, contre vous elle invoque Is^loi.

Hélas I pour arracher la victime aux supplices,

De mes pleurs chaque jour fatiguant vos complices,

J'ai courbé devant eux paon front humilié ;

Mais ils vous ressemblaient : ils étaient sans pitié*

8i, le jour où tomba leur puissance arbitraire.

Des fers et de la mort je n'ai sauvé q^'un frère,

Qu'au fond des noirs cachots DumoQt av^it plongé ,

Et qui, deux jours plus tard, périssait égorgé,

Auprès d'André Chénier, avant que de descendre.

J'élèverai la tombe où manquera sa cendre,

Mais où vivront du moins et son doux souvenir,

Et sa gloire, et ses vers dictés pour l'avenir.

Là, quand de thermidor la septième journée

Sous les feux du Lien ramènera l'année,

mon frère, je veux, relisant tes écrits.

Chanter Thymne funèbre à tes mânes proscrits.

Là, souvent tu verras, près de ton mausolée,

Tes frères gémissants, ta mère désolée,

Quelques amis des arts, un peu d'ombre et des fleurai,

Et ton jeune laurier grandira sous mes pleurs K

Cependant une fatalité déplorable doi^iait ui^ prétexte, un argu ment à la calomnie. Vers le temps même où la cruauté des inquisiteurs populaires allait atteindre André Chénier, son frère venait d'achever une tragédie de TirnoUoriy et, dans cette tragédie, le sauvage et Ikuz héroïsme d'un firère immolant son frère à la liberté de aon paysf

UU.J. Chénier, Discours sur la Calomnie (1797).

était exalté par la polta c Man pipa im démenti était doB&é à VhUB-

fpire»

pan? le beau et pathétique régit de Plutarque «, ^u milipu de \%h citation que lui-même éprouve à condamner Timoléon, vous voyez cependant la nature satisfaite et yengée par la peinture éloquente de cette mère, qui ne pardonne point au frère assassin de sen frère et lil)érate\ip 4e son pays| qui ip ri^ppup^e, qi^l le maudit» et Ifl fait douter de sgn pr^tepdu bérçlgme, pn M Apposât {çq ^nfttJièQ)» tfyB« mère.

Ghénier avait efibcé ce trait de caractère authentique, selon rhjstoire et sdon la nature. Dans sa fable tragique , TimoléoB, s'éloignent de Corinthe, aprè^ spn horrible fieteire, était embrassé et presque félicité par ça mère, N'^bu^ons pas cependant de çea iipparençiei : elles sont fausses et trompeuses. A l'époque où. Ghénier achevait Tin^(h Uonj il prodiguait à son frère les soins de la plus inquiète fiiqitié. Il lui ménageait un asile qui semblait assuré.

Enfin cette tragédie de Timoléon ^ loin d'être une flatterie ou ufke e^cnse ppur |ea assassins démagogue^, était pleine des mêmes cria de justice et de pitié qui les ayalent offensés dans Caiut Cr(icç^iif, Au^i fut-elle frappée d'interdiction, et le manuscrit même saisi. Elle n'était pas une apologie des proscriptions politiques; elle était censurée par les prescripteurs.

Dans cet ouvrage, Ghénier s'était trompé comme poète; il avait fait mentir par une fausse exaltation tr^gic^i^ç le QCfiiir de cette mère qu'il mettait sur la scène. Mais il trouva dans le cœur de la sienne une justification invincible à mes yeu^. Cette femme, qui ayi^t ^19y4 Tenlance de ses deux fils, qui leur avait communiqué l'amour des arts-, et dont l'âme fut déchirée parla mort cruelle dp l'un d'eux, elle gardli ppur celui qui survivait, l'afiection la plus tendre. E|le resta çoQstaniç^eQt près de lui, bénissant avec amour ses soios et son respect ^lial, Elle savait donc bien qu'il n'était p^s la caisse de son paalbeurf puisqu'elle n'en voulait être consolée que par lui. G^^^nie^ ^e^l tro^pil çpp)P9f poète ; mais il est irréprochable comme ^Is et QpipiQÇ fr|f e • ïf^ ^9il sûr ^ j'en jure par le cœur de çet^e niè^e,

i..^ i. i iji i i »

Victor Cousin, né en 1792, mort en 1867, suppléant de Boyer-GoUard en 1818, alla à deux reprises, çn }8)7 et çn

18^4, é(u4i6r % ^ i^Qurçe 1^ pbilQSopbiç ftllemande et papti«

Page 1