LETTRE XI
Si vous voulez comprendre le véritable sens des troubles qui suivirent la mort du premier empereur de race franke, oubliez un instant vos lectures et reportez votre attention sur im événement récent, la chute de Tempire français. Lorsque vous avez vu la moitié de l'Europe gouvernée par les membres d'une seule famille, et les villes de Rome, d'Amsterdam et de Hambourg devenir des chefs-lieux de département, avez- vous cru que cela pût durer? Quand ensuite la guerre a détruit ce que la guerre avait créé, quand les Italiens, les lllyriens, les Suisses, les Allemands, les Hollandais ont cessé d'être sujets du même empereur, cette séparation vous a-t-elle frappé comme un boulever-
1. Heri-Zoghe signifie proprement conducteur d^armée, du mot ITere, armée , et du verbe 2ichen, conduire. Grave, graf, gheref expriment , dans tous les dialectes germaniques, l'autorité d'un magistrat secondaire. Rakhen-Burgh signifie gens importants ou notables: la communauté les choisissait pour faire l'office de juges et veiller à l'ordre public. {Augustin Thierry.)
2. A propos de ce nom , je dois dire que je ne prétends pas supprimer celui ae Charlemas^ne, mais seulement l'interpréter, laissant chacun libre de se conformer à l'usage. Les noms célèbres qui, par l'histoire, sont entrés dans la langue nationale font partie de cette langue, je le reconnais, et j'accorde qu'on écrive Charlemagne, Charles Martel, et même Clovis, pourvu qu'on sache bien ce qu'on l'ait, et qu'on ait l'attention, une fois au moins, de le faire savoir au lecteur. (Augustin Thierry.)
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sèment de la société? Enfin, n'est-ce pas dans la nature môme de la puissance impériale que vous avez reconnu les causes de sa ruine? Cette catastrophe, arrivée sous nos yeux, du vivant même du fondateur de l'empire, fait un singulier contraste avec nos conjectures historiques sur la durée de la domination franke , si Charlemagne eût vécu plus longtemps, ou si son fils lui eût ressemblé.
Peut-être, avant la grande et triste expérience que nous avons faite il y a treize ans*, et à Taide des seules idées fournies par la vue de TËurope sous Tancien régime, était-il impossible de discerner la véritable raison des mouvements politiques où fut entraînée la famille de Charlemagne. Le maintien de l'empire frank ne dépendait pas, commtV tant d'historiens l'ont dit, en copiant Montesquieu, du sage tempéra' ment mis entre les Ordres de VÉtat, de Voccupation donnée à la no* , "blesse pour Vempécher de former des desseins, et de la soumission \ filiale des enfants du prince. II ne s'agissait ni d'Ordres de l'Etat, ni r de noblesse, ni des autres classifications sociales de la monarchie moderne ; il s'agissait de retenir sous une sujétion forcée plusieurs peuples étrangers l'un à l'autre, et dont quelques-uns surpassaient de beaucoup le peuple conquérant en civilisation et en habileté pour les affaires. Nous savons aujourd'hui quels phénomènes moraux résultent nécessairement de toute domination établie par conquête. A l'enivrement de gloire militaire qu'éprouve, sous les drapeaux du conquérant, une armée composée d'hommes de races diverses, se joint une liaine profonde de la domination étrangère, passion plus durable que l'autre, qui s'accroît en silence et finit par tout entraîner. Le moment fatal pour les grands empires n'arrive, le plus ordinairement, qu^i la mort de leur fondateur, parce que , en général, les peuples hésitent à s'aventurer, et attendent qu'un dérangement quelconque leur fournisse soit une occasion, soit un prétexte de révolte. Cette loi, source de tant de jugements défavorables prononcés par l'histoire contre les fils des monarques les plus admirés, n'est cependant point absolue. Nous en avons eu la preuve dans la destinée d'un homme de génie» dont l'immense domination fut démembrée de son vivant, lorsqu'il n'avait rien perdu de ses talents militaires et de son énergie politique. Sans doute, il ne suit pas de cet exemple que les enfants de Charlemagne doivent être absous du jugement d'incapacité qui pèse sur eux ; mais c'est im avertissement pour les historiens d'aller chercher les causes des révolutions de ce monde ailleurs que dans le plus ou le moins de mérite des têtes couronnées.
C'est aussi une erreur de croire que toigours la chute d'une grande puissance produise l'anarchie sociale. Souvent le renversement du pouvoir n'est autre chose que la restauration de Tordre et de l'indépendance naturelle des peuples, restauration laborieuse, à laquelle on n'arrive qu'après de longs essais^ et lorsque plusieurs générations ont