‹ Textes classiques de la littérature française extraits des grands écrivains français avec notices biographiques [etc.;] recueil servant de complément à l'Histoire de la Littérature françaiseChapitre 108 sur 347 · ACTE II. Scène V. — ATHALIE, ABNER, MAIHAN · texte numérisé non relu

ACTE II. Scène V. — ATHALIE, ABNER, MAIHAN

SUITE D^AtHALIE.

UATHAN.

Grande reine, est-ce ici votre place?

Quel trouble vous agite et quel effroi vous glace? Parmi vos ennemis que venez- vous chercher? De ce temple profane osez-vous approcher? «

Avez-vous dépouillé cette haine si vive....

ATHALIE

Prêtez-moi l'un et l'autre une oreille attentive. Je ne veux point ici rappeler le passé. Ni vous rendre raison du sang que j'ai versé : Ce que j'ai fait, Abner, j'ai cru le devoir faire, Je ne prends point pour juge un peuple téméraire : Quoi que son insolence ait osé publier, Le ciel même a pris soin de me justifier. Sur d'éclatants succès ma puissance établie A fait jusqu'aux deux mers respecter Athalie ; Par moi Jérusalem goûte un calme profond; Le Jourdain ne voit plus l'Arabe vagabond, Ni l'altier Philistin, par d'éternels ravages,

1. Les anciens comptaient les heures autrement que nous; ils avaient douze heures de jour, et douze heures de nuit. La première heure du jour répondait, selon notre manière de compter, à six heures du matin , et par conséquent, la troisième heure, à neuf heures du matin.

202 DIX-SEPTIÈMB SIÈCLE.

Comme au temps de vos rois» désoler ses riyages;

Le Syrien me traite et de reine et de sœur* :

Enfin de ma maison le perfide oppresseur,

Qui devoit ]usqu*à moi pousser sa barbarie,

Jéhu^ le fier Jéhu, tremble dans Samarie;

De toutes parts pressé par un puissant yoisitf ,

Que j'ai su soulever contre cet assassin,

Il me laisse en ces lieux soureraine maîtresse.

Je jouissois en paix du fruit de ma sagesse;

Mais un trouble importun vient, depuis quelques jours.

De mes prospérités interrompre le cours.

Un songe (me devrois^je inquiéter d'un songe T)

Entretient dans mon cœur un chagrin qui le ronge :

Je Tévite partout, partout il me poursuit.

G'étoit pendant l'horreur d'une profonde nuit; Ma mère JézaDel devant moi s'est montrée, Ck>mme au jour de sa mort pompeusement parée; Ses malheurs n'avoient point abattu sa fierté ; Môme elle avoit encor cet éclat emprunté Dont elle eut soin de peindre et d'orner son visage, Pour réparer des ans l'irréparable outrage : « Tremble, m'a-t-elle dit, fille digne de moi ; Le cruel Dieu des Juifîs l'emporte aussi sur toi. Je te plains de tomber dans ses mains redoutables, Ma fille. » En achevant ces mots épouvantables, Son ombre vers mon lit a paru se baisser ; Et moi je lui tendois les mains pour l'embrasser; Mais je n'ai plus trouvé qu'un horrible mélange D'os et de chairs meurtris, et traînés dans la fange. Des lambeaux pleins de sang, et des membres aflreux Que des chiens dévorants se disputoient entre eux.

ABNER

Grand Dieul

ÀTHAUB.

Dans ce désordre, à mes yeux se présente Un jeune enfant couvert d'une robe éclatante, Tel qu'on voit des Hébreux les prêtres revêtus. Sa vue a ranimé mes esprits abattus ; Mais lorsque, revenant de mon trouble funeste, J'admirois sa douceur, son air noble et modeste. J'ai senti tout à coup un homicide acier Que le traître en mon sein a plongé tout entier. De tant d'objets divers le bizarre assemblage Peut-être du hasard vous parolt un ouvrage :

1 et 2. Le roi de Syrie, Hazaêl, par qui Jéhu fut battu.

Moi-même quelque temps, honteuse de ma peut, Je l'ai pris pour l'efTet d*une sombre vapeur* Mais de ce souvenir mon âme possédée A deux fois en dormant revu la même idée ; Deux fois mes tristes yeux se sont vus retracer Ce même enfant toujours tout prêt à me percer. Lasse enfin des horreurs dont j*étois poursuivie^ J'allois prier Baal de veiller sur ma vie, Et chercher du repos au pied de ses autels : Que ne peut la frayeur sur Tesprit des mortels! Dans le temple des Juifs un instinct m*a poussée. Et d'apaiser leur Dieu j'ai conçu la pensée; J'ai cru que des présents calmerolent son courroux, Que ce Dieu, quel qu'il soit, en deviendroit plus doux. Pontife de Baal, excusez ma foiblesse.

J'entre : le peuple fuit, le sacrifice cesse. Le grand prêtre vers moi s'avance avec fureur : Pendant qu'il me parloit, 6 surprise 1 ô terreur! J'ai vu ce même enfant dont je suis menacée. Tel qu'un songe efi'rayant l'a peint à ma pensée. Je l'ai vu : son même air, son même habit de lin , Sa démarche, ses yeux, et tous ses traits enfin; C'est lui-même. 11 marchoit à cêté du grand prêtre; Mais bientôt à ma vue on l'a fait disparoitre. Voilà quel trouble ici m'oblige à m'arrêter, Et sur quoi j'ai voulu tous deux vous consulter. Que présage, Mathan, ce prodige incroyable ?

MATBÀN.

Ce songe et ce rapport, tout me semble eflfroyable.

ATHALiB.

Mais cet enfant fktal, Abner , vous l'avez vu : Quel est- il? de quel sang, et de quelle tribut

ABNER

Deux enfants à l'autel prêtoient leur ministère * L'un est fils de Joad, Josabeth est sa môre; L'autre m'est inconnu.

lUTHAN.

Pourquoi délibérer?

De tous les deux, madame, il se faut assurer. Vous savez pour Joad mes égards, mes mesures; Que je ne cherche point à venger mes injures; Que la seule équité règne en tous mes avis; Mais lui-même, après tout, fût-ce son proiMre fils, Voudroit-il un moment laisser vivre un coupablet

ABNER

De quel crime un enfant peut-ii être capable?

20(à DIX- SEPTIÈME SIÈCLE.

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