‹ Textes classiques de la littérature française extraits des grands écrivains français avec notices biographiques [etc.;] recueil servant de complément à l'Histoire de la Littérature françaiseChapitre 118 sur 347 · LES ACTEURS DE LA SCÈNE PRÉCÉDENT · texte numérisé non relu

LES ACTEURS DE LA SCÈNE PRÉCÉDENT

ISMAEL, à Joad.

Seigneur, le temple est libre, et n'a plus d'ennemis : L'étranger est en fuite, et le Juif est soumis. Gomme le vent dans l'air dissipe la fumée, La voix du Tout-Puissant a chassé cette armée. Nos lévites, du haut de nos saerés parvis, D'Ochozias au peuple ont annoncé le fils. Ont conté son enfance au glaive dérobée, Et la fille d'Achab dans le piège tombée. Partout en même temps la trompette a sonné : Et ses sons et leurs cris dans son camp étonné Ont répandu le trouble et la terreur subite Dont Gédéon frappa le fier Madianite *. Les Tyriens, jetant armes et boucliers, Ont, par divers chemins, disparu les premiers; Quelques Juifs éperdus ont aussi pris la fuite ; Mais, de Dieu sur Joas admirant la conduite, Le reste à haute voix s'est pour lui déclaré. Enfin, d'un même esprit tout le peuple inspiré. Femmes, vieillards, enfants, s'embrassant avec joie. Bénissent le Seigneur et celui qu'il envoie. Tous chantent de Davi^ le fils ressuscité. Baal est en horreur dans la sainte cité ; De son temple profane on a brisé les portes ; Mathan est égorgé.

1. Gédéon, juge d'Israël de 1349 à 1309 avant Jésus-Christ^ entra pendant la nuit a la tête de 300 Hébreux dans le camp des Madianit^. Les Madianites surpris et frappés d'une folle terreur se défendirent mflf et furent égorgés ou pris.

ÀTHALIE.

Dieu des Juifo, ta remportes l Oui) c'est Joas ; je cherche en yain à me tromper s . Je reconnoîs Tendroit où je le fis frapper; Je vois d'Ochozias et le port et le geste; Tout me retrace enfin un sang que je déteste. David, David triomphe; Âchab seul est détruit. Impitoyable Dieu, toi seul as tout conduit! C'est toi qui, me flattant d'une vengeance aisée. M'as vingt fois en un jour à moi-même opposée : Tantôt pour un enfant excitant mes remords, Tantôt m'éblouissant de tes riches trésors Que j'ai craint de livrer aux flammes, au pillage. Qu'il règne donc ce flis, ton soin et ton ouvrage; Et que, pour signaler son empire nouveau, On lui fasse en mon sein enfoncer le couteau ! Voici ce qu'en mourant lui souhaite sa mère : Que dis-je, souhaiter 1 Je me flatte, j'espère> Qu'indocile à ton joug, fatigué de ta loi, Fidèle au sang d' Achab, qu'il a reçu de moi. Conforme à son aïeul, à son père semblable , On verra de David l'héritier détestable Abolir tes honneurs, profaner ton autel, Et venger Athalie, Achab et Jézabel.

{Alhalie sort les lévites la suivent,)

Jean-Baptiste Poquelin, qui prit plus tard le nom de Molière, naquit à Paris, le 15 janvier 1622. Son père, tapissier valet-de-chambre du roi, lui fit faire ses études au collège de Clermont (Louis-le-Grand), où il eut pour maître le philosophe sensuaÙste Gassendi, et pour condisciples le célèbre voyageur Bernieri le poète Hénault, Tëpicurien Chapelle et rëcrivain humoriste Cyrano de Bergerac.

Poquelin, entraîné par son goût pour le théâtre, s'associa avec quelques jeunes gens de famille qui s'étaient réunis pour jouer la comédie. Ayant échoué à Paris, ils se mirent à courir la province.

Cette vie de bohémien littéraire se proloDgea pendant treize ans. C'est alors qa'aa milieu d*un grand nombre de farces, Molière (c'est le nom de guerre que Poquelin avait adopté) composa l'Étourdi (1653) et le Dépit amoureux (1656).

Ce fut en 1658 que Molière reparut à Paris. Il y donna ks Précieuses Ridicules (1659), satire d'un travers contemporain, protestation du bon sens contre le langage et les manières affectées d'une coterie de femmes prétentieuses ; Sganarelle (1660); l'École des maris et les Fâcheux (1661), et l'École des femmes (1662). Don Juan ou le Festin de Pierre (1665} fut une imitation originale d'un drame espagnol. Enfin le 4 juin 1666 parut 2e Misanthrope^ le chefd'œuvre du génie comique. Deux mois après, le Médecin malgré lui rendait au théâtre Tinvention très-amusante d'un ancien fabliau , dont nous avons donné plus haut l'analyse (p. 9, 10). Le TartufCj autre chef-d'œuvre, destiné à une immense popularité, fut joué intégralement pour la

1)remière fois le 5 août 1667, pendant l'absence du roi. Le endemain la représentation en fut interdite : « Monsieur le Premier Président ne voulait pas qu'on le jouftt. » Le roi fut moins sévère: il permit au Tartufe de reparaître (1669). Vinrent ensuite V Amphitryon^ George Dandin, et l'A" vare (1668) ; Monsieur de Paurceaugnac (1669) et le Bour^ geois gentilhommCyle chef-d'œuvre de la comédie bouffonne, les Fourberies de Scapin (1671) et ia Comtesse d'Escarba* gnas.

Le dernier chef-d'œuvre de haute comédie, les Femmes savantes (1672), fut une seconde épreuve du sujet déjà traité par Molière dans les Précieuses Ridicules. « Le génie de Molière, dit É. Ceruzez, s'y montre dans toute sa force, et avec un degré de pureté et un éclat de verve supérieur peut-être au Misanthrope^ et, si on osait le dire à Tartufe même.... On s'émerveille que le poète ait trouvé tant de ressources dans un sujet qui n'est pas de premier ordre. »

Molière, qui ne devint célèbre que vers quarante ans, ne vécut que jusqu'à cinquante et un. Il mourut en jouant le Malade imaginaire (1663). Il ne fut point de l'Académie*

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Parmi le» nombreuses éditions desOEuDres de Molière^ on remarque celles de M. Auger^ 1819-25, 9 vol. in-8; de M. Aimé-Martin, 1823-26.

Histoire de la vie et des ouvrages de Molière par M. 7a<chereauy l^^h^supjilémenty 1827.

Molière n'échappe point k la manière spiritualiste de tous les grands artistes de son temps. Son triomphe, c*est la co* médie de caractèrOi c'est-à-dire l'étude de l'esprit humain. Son procédé, comme celui de Corneille et de 'Racine, c'est l'abstraction vivifiée par le génie. L'Avare^ le Misanthrope , son œuvre capitale avec Tartufe^ sont développés d'après les mêmes principes que les tragédies de Racine» Les deux poêles saisissent une qualité unique d'un individu, anéan* tissant par la pensée toutes les autres, la mettent ensuite en action et même quelquefois en plaidoirie et comme en procès avec les qualités opposées.

La plus grande gloire de Molière, c'est d'avoir été le poêle de rhumanité en même temps que celui de son époque. Non-seulement il a le premier aperçu et chfttié le ridicule, dans des choses que ses contemporains estimaient et prenaient au sérieux, mais il a incarné ces vices et ces travers dans des créations d'une vérité impérissable. Il a su réunir la généralité dans les passions et la propriété dans les caractères. Ses personnages ont une physionomie si distincte, si personnelle, qu'on les reconnaît entre mille; on croit avoir vécu avec eux, et néanmoins chaque siècle retrouve en eux ses penchants et ses vices; ils sont à la fois réels comme des . individus et éternellement vrais comme des types.

Cette représentation de la vie n'est pas seulement une peinture; c'est avant tout une poésie. Ces personnages ne sont pas des portraits, mais des créations. Molière produit comme la nature, et d'après les mêmes lois, mais il ne la calque pas. Comme elle, il tire d'un germe unique ses plus belles conceptions.

I/intrigue qui entraine ses acteurs et les enveloppe comme une atmosphère, est toute resplendissante du feu de son imagination. C'est une verve de gaieté qui éohauffe.

qui passionne tout ce monde comique, et rejaillit de tous les objets, comme la lumière d'un ciel du Midi, en mille effets brillants. Cet éclat de joyeuse humeur, cet entrain d'imagination, croît chez Molière avec le don sévère de l'observation philosophique. A mesure que sa raison devient plus profonde et son coup d'œil plus pénétrant, sa verve comique monte et bouillonne de plus en plus. C'est, pour ainsi dire, ^ le lyrisme de l'ironique et mordante gaieté, aux ébats purs, au rire étincelant. Ze Malade imaginaire^ avec son étourdissante cérémonie, en est le dernier terme et le plift frap« pant exemple. Molière y touche à cet idéal de l'imagination libre et sans frein, qui faisait le charme et la poésie de l'ancienne comédie grecque.

Si l'on considère cette étonnante réunion des plus belles et des plus rares qualités de l'intelligence, cette profonde sagacité, cette verve inépuisable; si l'on songe à la fécondité de ce talent qui suffisait à la fois aux plaisirs de lacour, à l'amusement du peuple, aux besoins de la troupe et à l'admiration des connaisseurs; si l'on tient compte de cette rapidité d'exécution, de cette composition grande et hardie,' espèce de peinture à fresque qui ne laisse pas k brosse se reposer un instant ; si l'on place tout cela au milieu d'une vie active, occupée de mille soins, tourmentée par mille chagrins domestiques, et par les soucis d'acteur, d'auteur, de directeur, de courtisan, on se gardera bien de contredire Boileau, qui, le jour où Louis XIV lui demanda quel était le plus grand poêle du siècle^ répondit sans hésiter : « C'est Molière. »

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