Comparez la satire III de Juvénal
ÈOILËAO. ZÙi
Je pense qu'avGC eux tout Tenfer est chez moi : L'un miaule en grondant comme un tigre en furie ; L'autre roule sa voix comme un enfant qui crie. Ce n'est pas tout encor : les souris et les rats Semblent pour m'éveiller s'entendre avec les chais, Plus importuns pour moi, durant la nuit obscure, Que jamais, en plein jour, ne fut l'abbé de Pure *.
Tout conspire à la fois à troubler mon repos. Et je me plains ici du moindre de mes maux : Car à peine les coqs, commençant leur ramage, Auront de cris aigus frappé le voisinage, Qu'un affreui serrurier, laborieux Vulcain, Qu'éveillera bientôt l'ardente soif du gain, A^ec un fer maudit, qu'à grand bruit il apprête, De cent coups de marteau me va fendre la tête. J'entends déjà partout les charrettes courir, Les maçons travailler, les boutiques s'ouvrir; Tandis que dans les airs mille cloches émues, D'un funèbre concert font retentir les nues : Et se mêlant au bruit de la grêle et des vents. Pour honorer les morts font mourir les vivants.
Encor je bénirois la bonté souveraine, 3i le ciel à ces maux avoit borné ma peine ; Mais si seul en mon lit je peste avec raison, C'est encor pis vingt fois en quittant la maison : En quelque endroit que j'aille il faut fendre la presse D'un peuple d'importuns qui fourmillent sans cesse. L'un me heurte d'un ais dont je suis tout froissé ; Je vois d*un autre coup mon chapeau renversé. Là d'un enterrement la funèbre ordonnance D'un pas lugubre et lent vers l'église s'avance ; Et plus loin des laquais l'un l'autre s'agaçants. Font aboyer les chiens et jurer les passants. Des paveurs en ce lieu me bouchent le passage; Là je trouve une croix de funeste présage ; Et des couvreurs grimpés au toit d'une maison En font pleuvoir l'ardoise et la tuile à foison. Là sur une charrette une poutre branlante Vient menaçant de loin la foule qu'elle augmente • Six chevaux attelés à, ce fardeau pesant . Ont peine à l'émouvoir sur le pavé glissant.
1. Michel de Pure, auteur d'une mauvaise traduction de Quintillen. Il commit la maladresse de provoquer Boileau, et de faire ou de distribuer une nlate satire contre lui. Dans l'édition de 1773, Boileau ajoute au nom de l'abbé de Pure cette note succincte : a Knnuyeux célèbre. «
D'un carrosse en tournant il accroche une roue, Et du choc le renverse en un grand tas de boue : Quand un autre à l'instant s'efforçant de passer Dans le même embarras se vient embarrasser. Vingt carrosses bientôt arrivant -à la file T sont en moins de rien suivis de plus de mille : Et, pour surcroît de maux, un sort malencontreux Conduit en cet endroit un grand troupeau de bœufs ; Chacun prétend passer; l'un mugit, l'autre jure. Des mulets eu sonnant augmentent le murmure. Aussitôt cent chevaux dans la foule appelés De rembarras qui croît ferment les défilés, . Et partout des passants enchaînant les brigades, Au milieu de la paix foi^t voir les barricades * j On n'entend que des cris poussés confusément: Dieu pour s'y faire ouïr tonneroit vainement. Moi donc, qui dois souvent en certain lieu me rendre, Le jour déjà baissant, et qui suis las d'attendre, Ne sachant plus tantôt à quel saint me vouer, Je me mets au hasard de me faire rouer. Je saute vingt ruisseaux, j'esquive, je me pousse ; Guénaud ^ sur son cheval en passant xn'éclabousse : Et n'osant plus parottre en l'état où je suis, Sans songer où je vais, je me sauve où je puis.
Tandis que dans un coin en grondant je m'essuie. Souvent pour m'achever il survient une pluie : On diroit que le ciel, qui se fond tout en eau, Veuille inonder ces lieux d'un déluge nouveau. Pour traverser la rue au milieu de l'orage ^ Un ais sur deux pavés forme un étroit passage. Le plus hardi laquais n'y marche qu'en tremblant : Il faut pourtant passer sur ce pont chancelant : Et les nombreux torrents qui tombent des gouttières, Grossissant les ruisseaux en ont fait des rivières ^. J'y passe en trébuchant ; mais, malgré l'embarras, La frayeur 4e la nuit précipite mes pas.
1. Allusion aux barricades du 20 août 1648, au début de la RroDde, Boileau, né en 1636, les avait vues.
2. « C'étoit le plus célèbre médecin de Paris, et qui alloit toijours à cheval. » {Boileau).