Sénèque le tragique, les Troyennes^ scène I
Qu'en nobles sentiments il soit partout fécond;
Qu'il soit aisé, solide, agréable, profond;
Que de traits surprenants sans cesse il nous réveille;
Qu'il coure dans ses vers de merveille en merveille;
Et que tout ce qu'il dit, facile à retenir,
De son ouvrage en nous laisse Un long souvenir.
Ainsi la tragédie agit, marche et s'explique.
D'un air plus grand encor la poésie épique, Dans le vaste récit d'une longue action, Se soutient par la fable, et vit de fiction. Là pour nous enchanter tout est mis en usage; Tout prend un corps, une âme, un esprit, un visagëi Chaque vertu devient une divimtô Minerve est la prudence, et Vénus la beauté : Ce n'est plus la vapeur qui produit le tonnerre, C'est Jupiter armé pour effrayer la terre; Un orage terrible aux yeux des matelots, C'est Neptune en courroux qui gourmande les flots; Echo .n'est plus un son qui dans l'air retentisse, C'est une nymphe en pleurs qui se plaint de Narcisse^ Ainsi, dans cet amas de nobles fictions, Le poète s'égaie en mille inventions, Orne, élève, embellit, agrandit toutes choses, Et trouve sous sa main des fleurs toujours écloses. Qu'Énée et ses vaisseaux, par le vent écartés, Soient aux bords africains d'un orage emportés; Ce n'est qu'une aventure ordinaire et commune, Qu'un coup peu surprenant des traits de la fortune : Mais que Juhon, constante en son aversion. Poursuive sur les flots les restes d'Ilion ; Qu'Éole, en sa faveur, les chassant d'Italie, Ouvre aux vents mutinés les prisons d'Êolie; Que Neptune en courroux, s'élevant sur la mer, D'un mot calme les flots, mette la paix dans Talr, Délivre les vaisseaux, des syrtes les arrache : C'est là ce qui surprend, frappe, saisit, attache*. Sans tous ces ornements, le vers tombe en langueur; La poésie est morte, ou rampe sans vigueur; Le poëte n'est plus qu'un orateur timide, Qu'un froid historien d'une fable insipide.
C'est donc bien vainement que nos auteurs déçus, Bannissant de leurs vers ces ornements reçus, Pensent faire agir Dieu, ses saints et ses prophètes, Comme ces dieux éclos du cerveau des poètes;
1, Premier livre de VÉnéide,
Mettent à chaque pas le lecteur en enfer; N'offrent rien qu Astaroth, Belzébuth, Lucifef. De la foi d'un chrétien les mystères terribles D'ornements égayés ne sont point susceptîbie» : L'Évangile à Tesprit n'offre de tous côtés Que pénitence à faire et tourments mérités, Et de vos actions le mélange coupable Même à ses vérités donne Pair de la fable. Et quel objet enfin à présenter aux yeux Que le diable toujours hurlant contre les cieux , Qui de votre héros veut rabaisser la gloire, Et souvent avec Dieu balance la victoire* !
Le Tasse, dira-t-on, Ta fait avec succès. Je ne veux point ici lui faire son procès : Mais, quoi que notre siècle à sa gloire publie, Il n'eût point de son livre illustré l'Italie, Si son sage héros, toujours en oraison, N'eût fait que mettre enfin Satan à la raison ; Et si Renaud, Àrgant, Tancrède et sa maîtresse, N'eussent de son sujet égayé la tristesse.
Ce n'est pas que j'approuve, en un sujet chrétien, Un auteur follement idolâtre et païen; Mais, dans une profane et riante peinture, De n'oser de la fable employer la ngure; De chasser les tritons de l'empire des eaux ; D'ôter à Pan sa flûte, aux Parques leurs ciseaux j D'empêcher que Caron, dai^ la fatale barque. Ainsi que le berger ne passé le monarque : C'est d'un scrupule vain s'alarmer sottement. Et vouloir aux lecteurs plaire sans agrément. Bientôt ils défendront de peindre la Prudence, De donner à Thémis ni bandeau ni balance; De figurer aux yeux la Guerre au front d'airain, Ou le Temps qui s'enfuit une horloge à la main; , Et partout des discours, comme une idolâtrie. Dans leur faux zèle iront chasser l'allégorie. Laissons-les s'applaudir de leur pieuse erreur : Mais, pour nous, bannissons une vaine terreur ; Et fabuleux chrétiens, n'allons point, dans nos songes, Du Dieu de vérité faire un dieu de mensonges.
La fable offre à l'esprit mille agréments divers : Là, tous les noms heureux semblent nés pour les vers; Ulysse, Agamemnon, Oreste, Idoménée, Hélène, Mélénas, Paris, Hector, Ënée.