CHANT PREMIERE
Je chante les combats, et ce prélat terrible * Qui, par ses longs travaux et sa force invincible, Dans une illustre église exerçant son grand cœur, Fit placer à la fin un lutrin dans le chœur. C'est en vain que le chantre, abusant d'un faux titre, Deux fois l'en fit ôter par les mains du chapitre : Ce prélat sur le banc de son rival altier Deux fois le reportant, l'en couvrit tout entier. Muse, redis>moi donc quelle ardeur de vengeance
1. En 1674, l'année même où parut V Art poétique y Boileau publia les quatre premiers chants du Lutrin, Il avait soutenu dans une con* versation « qu'un poème héroïque, pour être excellent, doit être peu chargé de matière, et que c'était a l'invention à la soutenir et à l'étendre. » Le premier président de Lamoignon le mit au défi d'en composer un sur le petit démêlé qui s'était élevé entre le trésorier et le chantre de la Sainte-Chapelle, pour savoir si un lutrin serait placé à un endroit ou à un autre, u J'eus plus tôt dit, pourquoi non? raconte Boileau dans sa préface, que je n eus fais réflexion sur ce qu'il me demandoit.... Néanmoins le soir me trouvant de loisir, je rêvai à la chose, et ayant imaginé en général la plaisanterie que le lecteur va voir, j'en fis vingt vers que je montrai à mes amis. Ce commence* ment les réjouit assez. » Le plaisir que le président de Lamoignon prit à cet essai engagea le poète à continuer.
2. Le trésorier remplit la première dignité du chapitre dont il est ici parlé (le chapitre de la Sainte-Chapelle), et il officie avec toutes les marques de Tépiscopat. Le chantre remplit la seconde dignité. {Boileau.)
Virgile, Enéide, vers 1 :
Arma virumque cano....
De ces hommes sacrés rompit riatelligence, Et troubla si longtemps de célèbres rivaux : Tant de fiel entre-t-il dans l'âme des dévots 1
Et toi, fameux héros , dont la sage entremisa* De ce schisme naissant débarrassa l'Église, Viens d'un regard heureux animer mon projet, Et garde-toi de rire en ce grave sujet.
Parmi les doux plaisirs d'une paix fraternelle Paris voyoit fleurir son antique chapelle : Ses chanoines vermeils et brillants de santé S'engraissoient d'une longue et sainte oisiveté : Sans sortir de leurs lits, plus doux que leurs hermines, Ces pieux fainéants faisoient chanter matines^ Veilloient à bien dîner, et laissoient en leur lieu A des chantres gagés le soin de louer Dieu ; Quand la Discorde, encor toute noire de crimes, Sortant des Cordeliers pour aller aux Minimes *, Avec cet air hideux qui fait frémir la paix, S'arrêta près d'un arbre au pied de son palais '• Là, d'un œil attentif contemplant son empire, A l'aspect du tumulte elle-même s'admire. Elle y voit par le coche et d'Ëvreux et du Mans Accourir à grands flots ses fidèles Normans : Elle y voit aborder le marquis, la comtesse, Le bourgeois^ le manant, le clergé, la noblesse, Et partout des plaideurs les escadrons épars Faire autour de Thémis flotter ses étendards. Mais une église seule à ses yeux immobile Garde au sein du tumulte une assiette tranquille. Elle seule la brave ; elle seule aux procès De ses paisibles murs veut défendre l'accès. La Discorde, à l'aspect d'un calme qui l'offense^ Fait siffler ses serpents, s'excite à la vengeance : Sft^uche se remplit d'un poLnon odieux, Et de longs traits de feu lui sortent par les yeux.
« Quoi, dit-elle d'un ton qui fit trembler les vitres> J'aurai pu jusqu'ici brouiller tous les chapitres^ Diviser Cordeliers, Carmes et Gélestins; J'aurai fait soutenir un siège aux Augustina\ Et cette église seule, à mes ordres rebelle,