‹ Textes classiques de la littérature française extraits des grands écrivains français avec notices biographiques [etc.;] recueil servant de complément à l'Histoire de la Littérature françaiseChapitre 23 sur 347 · VILLEHARDOUIN · texte numérisé non relu

VILLEHARDOUIN

la tor, et autre gens commence à entrer après als, et cil de la tor se desconfissent et s*en vont.

Quand ce virent li chevalier qui estoient es uissiers, si s'en issent à la terre^ et dreçent eschiele à plain del mur, et montent contremont le mur par force. Et conquistrent bien quatre des tors ; et il començent assaillir des nés et des uissiers et des galles, qui ainzainz, quimielz mielz, et dépècent bien trois des portes et entrent enz, et commencent à monter. Et chevauchent droit à la herberge l'empereor Morchvbflex'. Et il avoit ses batailles rengies devant ses tentes. Et cum il virent venir les chevaliers achevai, si se desconfîssent. Et s'en va Temperères fuiant par les rues à chastel de Boukelion '. Lors veissiez griffons abatre, et chevaus gaignier, et palefroi, muls et mules et autres avoirs. Là ot tant des mors et des navrez qu'il ne n'ére ne fins ne mesure. Grant partie des halz homes de Grèce guenchirent as la porte.de Blaquerne, et vespres ière jà bas, et furent cil de l'ost lassé de la bataille et de Tocision, et si començent à assembler en uns place granz qui estolt dedens Constantinople. Et pristrent conseil que il se hebergeroient prés des murs et des tors qu'ils avoient conquises, que il ne cuidoieiit mie que il eussent la ville vaincue en un mois, les forz yglises, ne les forz palais et le peuple qui ère dedenz. {Chapitres cxxvd et gxxyiu.)

Traduction.

Le lundy arrivé, les nostres qui estoient dans les navires, les palandries et les galères, prirent tous les armes, et se mirent en estât de faire une nouvelle attaque; ce que voyans ceux de la ville, ils commencèrent à les craindre plus que devant : mais d'ailleurs les nostres furent étonnez de voir les murailles et les tours remplies d'un si grand nombre de soldats, qu'il n'y paroissoit que des hommes. Alors l'assaut commença rude et furieux, chaque vaisseau faisant son effort à l'endroit où il estoit, et les cris s'élevèrent si grands, qu'il sembloit que la terre dust abismer. Cet assaut dura long temps, jusques à ce que nostre Seigneur leur fit lever une forte bize qui poussa les navires plus prés de terre qu'elles n*étoient auparavant, en sorte que deux d'entre elles qui estoient liées ensemble, Pune appelée la Pèlerine et l'autre le Paradis, furent portées si près d'une tour, l'une d'un costé l'autre de l'autre, que, comme Dieu et le vent les conduisit là, l'eschelle de la Pèlerine s'alla joindre contre la tour. Et à l'instant un Vénitien et un chevalier françois, appelé André d'Arboise, y entrèrent, suivis

1. Murtzuphle, officier du palais de l'empereur, s'était fait couronner à Sainte-Sophie, et avait fait étrangler Alexis, son prédécesseur.

2. Le palais de Bucoléon, au bord de la mer, à peu de distance à Touest de Constantinople, était ainsi appelé parce que l'on y voyait une sculpture représentant le combat d'un bœuf contre un lion.

incontinent après de nombre d'autres, qui tournèrent en Alite eeui qui la gardoient, et les obligèrent à Fabandonner.

Les cbevaliers qui estoient dans les palandries ayans veu que leurs compagnons avoient gagné la tour, sautèrent à l'instant sur le ri« vage, et ayans planté leurs eschelles au pied du mur, montèrent contremont à vive force , et conquirent encore quatre autres tours. Les autres animez de leur exemple commencèrent de leurs navires, palandries et galères, à redoubler Tattaque à qui mieux mieux, enroncérent trois des portes de la ville, entrèrent dedans, et ayant tiré leurs chevaux hors des palandries, montèrent dessus et allèrent à toute brid^ au lieu ou l'empereur Murtzuphle estoit campé. Il avoit rangé ses gens en bataille devant ses tentes et pavillons; lesquels comme ils virent les cbevaliers montés sur leurs chevaux de combat venir droit à eux, se mirent en fuite , et l'Empereur mesme s'en alla courant dans les riies au chasteau ou palais de Bucoléon. Lors vous eussiez veu abattre Grecs de tous costez, les nostres gagner chevaux, palefrois, mulets, et autre butin; et tant de morts et de blessez qu'ils ne se pouvoient nombrer. La plus part des principaux seigneurs grecs se retirèrent vers la porte dtt Blaquerne. Gomme le soir approchoit desja, et que nos gens estoient las et fatiguez du combat et du carnage, Us sonnèrent la retraite, se rallians en une grande place, qui estoit dans l*enceinte de Constantinople, puis avisèrent de se loger cette nuit près des murailles et des tours qu'ils avoient gagnées, n'estimans point que d'un mois entier ils pussent conquérir le reste de la ville, tant il y avoit d'églises fortes et de palais, et autres lieux où l'on pouvoit se défendre, outre le grand nombre de peuple qu'il y avoit dans la ville. {Ducange.)

^MOTH

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