ICALADIE ET MORT DE SAINT LOUIS
Après ce que il fu arrivé à Thunes, devant Carthage, une maladie le pristdu flux du ventre, dont il acoucha au lit, et senti bien que il devoit par tens * trespasser de cest siècle ' à Pautre. Lors apela monseigneur Phelippe son fîlz, et li commanda à garder aussi comme par testament touz les enseignemens que il 11 lessa, lesquiez enseignemens le Roy escript de sa sainte main, si comme Ten dît.
Quant le bon Roy ot enseignié son fils monseigneur Phelippe, Tenfermeté * que il avoit commença à croistre forment, et demanda les sacremens de Sainte Esglise, et les ot en sainne pensée, et en droit entendement, ainsi comme il apparut; car quant Ten Penhuilioit et en disoit les sept pseaumes, il disoit les vers ^ d'une part. Et oy conter monseigneur le conte d'Alençon son filz, que quant il aprochoit de la mort, il appela les Sains pour.li aidier et secourre, et meismement * monseigneur saint Jaque, en disant s'oroison qui commence : Esto Domine j c'est-à-dire Dieu soit saintefieur' et garde de nostre peuple. Monseigneur saint Denis de France appela lors, en s'aide , en disant s'oroison, qui vaut autant à dire : « Sire Dieu, donne nous que nous c puissions despire * l'aspreté de ce monde , si que nous ne doutiens * c nulle adversité. » Et oy dire lors à monseigneur d'Alençon , que son père reclamoit sainte Geneviève. Après se fist le saint Roy coucher en un lit couvert de cendre, et mist ses mains sur sa poitrine, et en regardant vers le ciel rendi à nostre Créateur son esperit, en celle bore meismes que le Filz Dieu morut en la croiz.
Précieuse chose et digne est de plorer le trespassement de ce saint prince, qui si saintement et loialement garda son royaume, et qui tant de bêles aumosnes y fist, et qui tant de biaus establissemens y mist. Et ainsi comme Tescrivain qui a fait son livre, qui l'enlumine d'or et d'azur, enlumina ledit Roy son royaume de belles abbaïes que il yfist, des Mansions-Dieu ", des Preescheurs, des Gordeliers, et des autres religions qui sont ci-devant nommées.
Lendemain de feste saint Berthelemi l'apostre, trespassa de cest siècle bon Roy Loys, en Pan de l'incarnacion Nostre-Seigneur Pan de grâce mil ce et lxx, et furent ses os gardés en un escrin et enfouis à Saint-Denis en France, là où il avoit esleuesa sépulture, ouquel lieu il fu enterré , là où Dieu a fait maint biau miracle pour li par ses désertes". (Histoire de saint Louis, 386 et suiv.)
1. Je ne dirai rien. — îi. A ce moment. — 3. De cette vie. 4. La maladie. — 5. Les versets. — 6. Particulièrement. 7. Sanctificateur. — 8. Mépriser. — 9. Craignions. 10. Maisons de Dieu (hôtels-Dieu). — 11. Mérites.
Jean Froissart, né à Yalenciennes en 1333, fils d'un peintre d'-armoiries^ fîit secrétaire de la reine Philippe de Hainaut, femme d'Edouard III, clerc de Yinceslas duc de Brabanty et de Gaston Phœbus comte de Foix, curé de Lessine, chanoine et trésorier de la collégiale de Ghimay. n passa sa vie dans les cours et dans les voyages, composant sur les grands chemins la Chronique qui a illustré son nom. Elle se divise en quatre livres et s'étend de 1322 à 1400.
On la trouve dans /aGollection des Chroniques nationales de Buchon, où elle forme 1 5 volumes tn-8% 1824. Elleaété réimprimée dans le Panthéon littéraire, 3 vol. grand inS^^ 1836.
Froissart a aussi composé des poésies : le Dit du Florin, le Débat du cheval et du lévrier, le Joli buisson de jeunesse» le Roman de Méliador; elles ont été publiées par Buchon l vol. m-8» 1829 *.
La Chronique de messire Jehan Froissart est un vaste tableau d'histoire plein de mouvement, brillant de couleurs, splendide de costumes : batailles, fêtes, tournois, sièges de villes, prises de châteaux, grandes chevauchées, escarmouches hardies, nobles faits et maniements d'armes, entrées des princes, assemblées solennelles, bals et habillements de cour, toute la vie militaire et féodale du quatorzième siècle s'y presse, s'y accumule dans une magnifique profusion.
Né actif, remuant, avide de plaisir, Froissart a besoin d'agitation et de spectacle ; l'histoire lui plaît à ce titre : c'est un moyen d'exister davantage en multipliant ses impressions. Toute sa vie, comme sa chronique, n'est qu'une longue chevauchée. Il improvise ses récits en courant, il saisit les événements à mesure qu'ils se font, et semble ne s'arrêter
1. Voyez, pour Tappréciation de cesouvrages^ V Histoire de la Lit' térature française, page 203.
d'écrire qn'afin de leur donner le temps de naître. Il ne faut pas lui demander la critique sévère, rexamên consciencieux des témoignages ; illes accueille àmesure qu'ilsse présentent, il les enregistre avec une avide curiosité. Impartial, quoi qu'on en ait dit, il reproduit fidèlement les récits de ses hôtes; il n'y met du sien que la chaleur et la viOé Influencé à son insu par ceux qui Tenvironnaient, il a pu transmettre des inexactitudes, mais non les créer ; c'est un miroir fidèla qui reproduit quelquefois des personnages déguisés.
Son style présente les caractères de l'improvisation : ne lui demandez pas cette précision sévère, ces expressions en relîef qui simplifient l'histoire et l'agrandissent. Froissart est diffus, prodigue de mots et de détails. Les objets se présentent en foule et tous à la fois sous sa plume ; il les accueille avec complaisance, les place tous au premier plan, et détruit ainsi la perspective : il ne sait ni réÀimer ni abstraire. Par compensation, jamais peut-être narrateur n'eut une imagination plus heureuse et plus vive : il voit tout en images, il donne à tout une forme dramatique. Cette qualité est le revers brillant du défaut que nous lui reprochions tout à l'heure. Froissart peint toute chose, par impuissance de rien généraliser : il décrit la circonférence de l'histoire parce qu'il ne peut pénétrer jusqu'au cœur. Sa prolixité n'est aussi que l'excès et en quelque sorte l'ivresse d'une qualité. La prose française, débarrassée enfin de ses entraves, heureuse de pouvoir tout exprimer, s'amuse à tout dire, comme pour avoir le plaisir de s'entendre. On croit ouïr le naïf et charmant verbiage d'une fraîche voix d'enfant.
GOMBffiNT LA VILLE DE CALAIB FUT RENDUE AU ROI D'ANGLETERRE. (1347.)
Apres le département du Roy de France et dé son ôst •, du ttiônt de Sangates, oeux de Calais veirent bien que leur secours estoit failli i dont ils estoyent en si grand douleur et destresse, que le plus fort ne se pouvoit à peine soustenir. Lors ils prièrent tant Monseigneur Jehan de vienne, leur capitaine, qu*il monta àûx créneaux des iûUfS delà ville, et fit signe à ceux de dehors, qu'il vouloit parler à eux. Quand