Armée
le Roy d'Angleterre ouit ces nouvelles^ il y envoya Monseigneur Gautier de Hanny, et messire Basset. Quand ils furent lÀ^Monseigneur Jehan de Vienne leur dit : « Ghers SeigneurS| vous estes moult vaillans chevaliers en fait-d'armes : et savez que le Roy de France (que nous tenons à Seigneur) nous a céans envoyés ; et commanda que nous gardissions ceste ville et chastel, si que blasme n'en eussions et lui nul dommage. Nous en avons fait nostre pouvoir. Or est nostre secours failli I et nous si estrains» que nous n'ayons de quoy vivre; si nous conviendra tous mourir^ ou enrager de famine, si le gentil Roy, vostre Seigneur, n'a merci do nous. Laquelle chose luy veuillez prier ei pitié : et qu'il nous veuille laisser aller, tout ainsi que nous sommes : et veuille prendre la ville et le chastel, et tout l'avoir, qui est dedans; si en trouvera assez > » A ce respondit Messire Gautier de Manny, et dit : «Jehan, nous savons partie de l'intention Monseigneur le* Roy; car il nous l'a dit. Sachez que ce n'est mie son entente , que vous en puissiez aller ainsi t ains est son intention que vous mettez tous à sa pure volonté, ou pour rançonner, ceux qu'il luy plaira, ou pour faire mourir. Car ceux de Calais lui ont tant fait de contrariétés et de dépits^ que le sien ont fait despendre * , et si grand foison de ses gens mourir^ que c'est ,un nombre^ » Monseigneur Jehan de Vienne dit : <t Ge seroit trop dure obose pour nous. Nous sommes céans un petit ^ de chevaliers et escuyers, qui loyaument avons servi le Roy de France, nostre Souverain Sire (si comme vous feriez le vostre en pareil ou semblable cas), et avons enduré maint mal et mésaise. Mais ainçois souffririons encores tant de peine, qu'oncques gens^d'armes ne soufiVirent la pareille, que nous ûocsentissions que le plus petit garçon de la ville euft autre mal que le plus grand de nous. Mais nous vous prions que, par vostre humilité, YeuilUz aller devers le Roy d'Angleterre, et luy prier qu'il ait pitié de nous ; si luy ferez courtoisie. Car nous espérons en luy tant de gentillesse', qu'à la grâce de Dieu son propos < se changera^ » Monseigneur Gautier et Monseigneur Basset retournèrent devers le Roy, et luy re- Gorderent ^ ee que dit est. Et le Roy dit qu'il n'avoit volonté de faire autrement^ fors qu'ils se rendissent simplement à son vouloir. Messire Gautier dit t « Monseigneur, vous pourrez bien avoir tort, car vous nous donnez très mauvais exemple» Si vous nous envoyiez en aucune de vos forteresses, nous n'irions mie si volontiers, si vous faisiez ces gens mettre & mort; car ainsi feroit-on de nous par semblable cas. » Ges paroles aidèrent à soustenir plusieurs Barons, qui là estoyent. Si dit le Roy d'Angleterre : « Seigneurs, je ne veuil mie estre tout seul contre vous tous. Sire Gautier» vous direz au Capitaine de Calais ^ que la plus grand grâce, qu'il pourra trouver en moy, c'est qu'ils se partent de la ville six des plus notables Bourgeois^ les chefs* tous nuds^ et tous déchaussés^ les hars ' au col, et les clefii de la ville et du chastel en leurs
1. Dépenser. —2. Un petit nombre. —3. Noblesse, grandeur d'âme. 4. Résolution. — 5. Rapportèrent — 6. Têtes. — 7. Cordes.
mains : et de ceux je feray à ma voulonté, et le remanant I je prendray à merci. >» Â tant revint Monseigneur Gautier à Monseigneur Jehan, qui Tattendoit sur les murs; si luy dit ce qu'il avoit peu faire au Roy. «Je vous prie (dit Monseigneur Jehan) qu'il vous plaise cy demourer, tant que j'aye tout cestuy affaire remonstré à la Communauté de la ville, car ils m'ont cy envoyé, et à eux tient (ce m'est advis) d'en répondre. » Lors Messire Jehan vint au marché, et fit sonner la cloche. Si s'assemblèrent tantost en la halle, hommes et femmes de la ville. Si leur fit Messire Jehan rapport des parolles cy devant récitées, et leur dit bien qu'autrement ne pouvoit estre, et sur ce eussent advis et briève response. Lors commencèrent à plorer toutes manières de gens , et à démener tel dueil, qu'il n'est si dur cœur (qui les veist) qu'il n'en eust pitié, et mesmement Messire Jehan en larmoyoit tendrement. Apres se leva le plus riche Bourgeois de la ville (qu'on appeloit Messire Eustace de Sainct^Pierre), lequel dit devant tous : « Seigneurs, grans et petis, grand mechef seroit de laisser mourir un tel peuple (que cy est) par famine ou autrement, quand on y peut trouver aucun moyen, et seroit grand aumosne et grâce envers Nostre-Seîgneur, qui de tel méchef les pourroit garder. J'ay endroit moy * si grand' espérance d'avoir pardon envers Nostre-Seigneur, si je meurs pour ce peuple sauver, que je veuil estre le premier. » Quand Sire Eustace eut ce dit, chacun l'alla adorer de pitié, et plusieurs se gettoyent à ses pieds, en pleurs et en parfonds souspirs.
Secondement un autre très honneste Bourgeois, et de grand affaire *, se leva, et dit qu'il feroit compaignie à son compère. Sire Eus* tace. Si appeloit-on cestuy Sire Jehan d'Aire. Après se leva Jacques de Wisant (qui estoit moult riche de meubles et d'héritages) et dit qu'il tiendroit compaignie à ses deux cousins. Ainsi fit Pierre Wisant son frère, et puis le cinquième et le sixième; lesquels s'atournerent ainsi que le Roy avoit dit Et adonc Monseigneur Jehan monta sur une petite hacquenee (car à grand malaise pouvoit-il aller à pié) et les mena de* vers la porte. Lors fut grand dueil des hommes, des femmes, et des enfans, de larmes et souspirs. Et ainsi vindrent jusques à la porte, que Messire Jehan fit ouvrir, et se fit enclorre dehors, avecques les six Bourgeois, entre les portes et les barrières. Si dit à Monseigneur Gautier de Manny (qui l'attendoit là) : « Je vous délivre (comme capitaine de Calais) par le consentement du povre peuple de ceste ville, ces six Bourgeois, et je vous jure que ce sont et estoyent aujourd'huy, les plus honorables et notables de corps, de chevance*, et de Bourgeoisie, de la ville de Calais. Si vous prie. Gentil Sire, que vous veuillez prier le Roy pour eux, qu'ils ne meurent pas. ^ Je ne say (dit Messire Gautier) que Monseigneur le Roy en voudra faire, mais j'en feray mon pouvoir. » Lors fut la barrière ouverte ; si allèrent ces six Bourgeois devers le palais du Roy, et Messire Jehan rentra en la ville. Quand Messire Gautier