EXTRAITS DU CHAPITRE V DES EMPIRES
Les Grecs,
Les Grecs, naturellement pleins d'esprit et de courage, avoient été cultivés de bonne heure par des rois et des colonies venues d'Egypte, "qui, s'étant établies dès les premiers temps en divers endroits du pays, avoient répandu partout cette excellente police des Egyptiens* C'est de là qu'ils avoient appris les exercices du corps, la lutte, la course à pied, la course à cheval et sur des chariots, et les autres exercices qu'ils mirent dans leur perfection par les glorieuses couronnes des jeux Olympiques. Mais ce que les Égyptiens leur avoient appris de meilleur étoit à se rendre dociles, et à se laisser former par les lois pour le bien public. Ce n'étoit pas des particuliers qui ne , songent qu'à leurs affaires, et ne sentent les maux de l'Ëtat qu'autant qu'ils en souffrent eux-mêmes, ou que le repos de leur famille en est
troublé : les Grecs étoient instruits à se regarder, et à regftrder leur famille comme partie d'un plus grand corps , qui étoit le corps de TËtat. Les pères nourrissoient leurs enfants dans cet esprit ; et les enfants apprenoient dès le berceau à regarder la patrie comme iine mère commune, à qUi ils appartenoient plus enCôre qU'à leurs parents. Le mot de civilité ne signifioit pas seulement parmi les Orecs la douceur et la déférence mutuelle qui rend les hommes sociables : rhonune civil n'étoit autre cliose qu'un bon citoyen, qui se regarde toujours comme membre de TÊtat, qui se laisse conduire par les lois, et conspire avec elles au bien public^ sans rien entreprendre sur pertonbe. Les anciens rois que la Grèce âvoit eus en divers pays, un Minos, un Cécrops, uti Thésée^ un Godrus, un Temène^ un Gresphonte, un Eurystliène, un Proclès, et les autres semblables, avoient répandu cet esprit dans toute la nation. Ils furent tous populaires, non point en flattant le peuple, mais en procurant son bien, et en faisant régner la loi.
Que dirai-je de la sétérité des jugements? Quel plus grave tribunal y eut-il jamais que celui de Taréopage, si révéré dans toute la Grèce, qu'on disoit que les dieux mêmes y avoient comparu? II a été célèbre dès les premiers teiiiiis, et Cécrops apparemment Tavoit fondé sur le modèle des tribunaux de Tfigypte. Aucune compagnie n'a conservé si longtemps la réputation de son ancienne sévérité, et l'éloquenoe trompeuse en a toujours été bannie.
Les Grecs ainsi policés peu à peu se crurent capables de se gouverner eux-mêmeS; et la pliip'art des villes se formèrent en républiques. Mais de sages législateurs qui s'élevèrent en chaque pays. Un Thaïes, un. Pythagore, un Pittacus, un Lycurgue, un Selon, un Philolaûs^ et tant d'autres que l'histoire marque, empêchèrent que la liberté ne dégénérât en licence. Des lois simplement écrites et en petit nombre ienoient les peuples dans le devoir, et les faisoient concourir au bien commun du pays.
L'idée de liberté, qu'une telle conduite inspiroit, étoit admirable. Car la liberté que se figuroient les Grecs étoit une liberté soumise à la loi, c'est-à-dire à la raison même reconnue par tout le peuple. Ils ne vouloient pas que les hommes eussent du pouvoir partni eux. Les inagistrats, redoutés durant le temps de leur ministère, redevenoient des particuliers qui ne gardoient d'autorité qu'autant que leur en donnait leur expérience. La loi étoit regardée Comme It maltresse: c'étoit elle qui établissoit les magistrats^ qui eu régioit le pouvoir, et qui enfin châtioit leur mauvaise administration.
Il n'est pas ici question d'examiner si ces idées sont aussi Solides que spécieuses. Enfin la'Grèce en étoit charmée^ et préféroit les inconvénients de la liberté à ceux de la sujétion légitime, quoique en effet beaucoup moindres. Mais comme chaque fbrme de gouvernement à ses avantages, œlui que la Grèce tirait du sien étoit que les citoyens. s'affectionnoieht d'autant plus à leur pays, qu'Us le conduJBoient eu
eommutij et que chaque particulier pouYoit parrenir aut premiers honneurs.
Ce que fit la philosophie pour cousenrer Pétat de la Grèce, n'est pas croyable. Plus ces peuples étoient libres, plus il étoit nécessaire d'y établir par de bonnes raisons les règles des mœurs, et celles de la société. Pythagore, Thaïes, Anaxagore, Socrate^ Archytas, Platon> Xénophon, Aristote, et une infinité d'autres, remplirent la Grèce de ces beaux préceptes. Il y eut des extravagants qui prirent le nom de philosophes, mais ceux qui étoient suivis étoient ceux qui enseignoient à sacrifier l'intérêt particulier) et même la vie, à l'intérêt général et au salut de TÊtat ; et o'étoit la maxime la plus commune des philosophes, qu'il falloit ou se retirer des affaires publiques, ou n'y regarder que le bien public.
Pourquoi parler des philosophes? Les poëtes mêmes, qui étoient dans les mains de tout le peuple, les instruisoient plus encore qu'ils ne les divertissoient. Le plus renommé des conquérants * regardoii Homère comme un mattre qui lui apprenoit à bien régner. Ce grand poëte n'apprenoit pas moins à bien obéir, et à être bon citoyen. Lui et tant d'autres poStes, dont les ouvrages ne sont pas moins graves qu'ils sont agréables, ne célèbrent que les arts utiles à la vie humaine^ ne respirent que le bien public, la patrie, la société, et cette admirable civilité que nous avons expliquée.
Quand la Grèce ainsi élevée regardoit les Asiatiques avec leur délicatesse, avec leur parure et leur beauté semblable à celle des femmes. elle n'avoit que du mépris pour eux. Mais leur forme de gouvernement, qui n'avoit pour règle que la volobtë du prince, maîtresse de touteâ les lois, et même des plus sacrées, lui inspiroit de l'horreur; et l'objet le plus odieux qu'eût toute la Grèce, étoient les barbares.
Cette haine étoit venue aux Grecs dès les premiers temps, et leur étoit devenue comme naturelle. Une des choses qui faisoit aimer la poésie d'Homère, est qu'il chantoit les victoires et les avantages de la Grèce sur l'Asie. Du côté de l'Asie étoit Vénus, c'est-à-dire les plaisirs, les folles amours et la mollesse : du côté de la Grèce étoit Junon^ c'est-à-dire la gravité avec l'amour conjugal, Mercure avec l'éloquence, Jupiter et la sagesse politique. Du côté de l'Asie étoit Mars impétueux st brutal, c'est-à-dire la guerre feite avec fureur : du côté de la Grèce étoit Pallas, c'est-à-dire l'art militaire et la valeur conduite par l'esprit. La Grèce , depuis ce temps, avoit toujours cm que l'intelligence et le vrai courage étoient son partage naturel. Elle ne pouvoit souffrir que l'Asie pensât à la subjuguer ; et, en subissant ce joug , elle eût cru assujettir la vertu à la volupté, l'esprit au corps, et le véritable courage à une force insensée qui consistoit seulement dans la multitude.
La Grèce étoit pleine de ces sentiments, quand elle fut attaquée par Darius, fils d'Hystaspe, et par Xerxès, avec des armées dont la grandeur