Alexandre le Grand
parolt fabuleuse, tant elle est énorme. Aussitôt chacun se prépare à défendre sa liberté. Quoique toutes les villes de Grèce fissent autant de républiques, l'intérêt commun les réunit, et il ne s'agissoit entre elles que de voir qui feroit le plus pour le bien public. Il ne coûta rien aux Athéniens d'2d)andonner leur ville au pillage et à l'incendie ; et après qu'ils eurent sauvé leurs vieillards et leurs femmes avec leurs enfants, ils mirent sur des vaisseaux tout ce qui étoit capable déporter les armes. Pour arrêter quelques jours Tarmée persienne à un passage difficile, et pour lui faire sentir ce que c'étoit que la Grèce, une poignée de LacL'démoniens courut avec son roi à une mort assurée, con-. lents en mourant d'avoir immolé à leur patrie un nombre infini de ces barbares, et d'avoir laissé à leurs compatriotes l'exemple d'une hardiesse inouïe. Contre de telles armées et une telle conduite, la Perse se trouva foible, et éprouva plusieurs fois, à son dommage, ce que peut la discipline contre la multitude et la confusion, et ce que peut la valeur conduite avec art contre une impétuosité aveugle.
Il ne restoit à la Perse, tant de fois vaincue, que de mettre la division parmi les Grecs; et l'état même où ils se trouvoient par leurs victoires rendoit cette entreprise facile. Ck)mme la crainte les tenoit unis, la victoire et la confiance rompit l'union. Accoutumés à combattre et à vaincre; quand ils crurent n'avoir plus à craindre la puissance des Perses, ils se tournèrent les uns contre les autres. Mais il faut expliquer un peu davantage cet état des Grecs, et ce secret de la politique persienne.
Parmi toutes les républiques dont la Grèce étoit composée, Athènes et Lacédémone étoient sans comparaison les principales. On ne peut avoir plus d'esprit qu'on en avoit à Athènes, ni plus de force qu*on en avoit à Lacédémone. Athènes vouloit le plaisir : la vie de Lacédémone étoit dure et laborieuse. L'une et l'autre aimoit la gloire et la liberté : mais à Athènes la liberté tendoit naturellement à la liœnce ; et contrainte par des lois sévères à Lacédémone , plus elle étoit réprimée au dedans, plus elle cherchoit à s'étendre en dominant au dehors. Athènes vouloit aussi dominer, mais par un autre principe. L'intérêt se mêloità la gloire. S3s citoyens excelloient dans l'art de naviguer; et la mer, où elle régnoit. Ta voit enrichie. Pour demeurer seule mattresse de tout le commerce, il n'y avoit rien qu'elle ne voulût assujettir; et ses richesses, qui lui inspiroient ce désir, lui foumissolent le moyen de le satisfaire. Au contraire, à Lacédémone, l'argent étoit méprisé. Comme toutes ses lois tendoient à en faire une république guerrière, la gloire des armes étoit le seul charme dont les esprits de ses citoyens fussent possédés. Dès là naturellement elle vouloit dominer; et plus elle étoit au-dessus de l'intérêt, plus elle s'abandonnoit à l'ambition.
Lacédémone, par sa vie réglée, étoit ferme dans ses madmes et dans ses desseins. Athènes étoit plus vive, et le peuple y étoit trop maître. La philosophie et les lois faisoient à la vérité de bcaui
effets dans des naturels si exquis; mais la raison toute seule n'étoit pas capable de les retenir. Un sage Athénien % et qui connoissoit ad* mirablement le naturel de son pays, nous apprend que la crainte étoit nécessaire à ces esprits trop vifs et trop libres, et qu'il n'y eut plus moyen de les gouverner quand la victoire de Salamine les eut rassurés contre les Perses.
Alors deux choses les perdirent, la gloire de leurs belles actions, e1 la sûreté où ils croyoient être. Les magistrats n'étoient plus écoutés ; et comme la Perse étoit affligée par une excessive sujétion , Athènes, dit Platon , ressentit les maux d'une liberté excessive.
Ces deux grandes républiques, si contraires dans leurs mœurs et dans leur conduite, s'embar rassoient Tune l'autre dans le dessein qu'elles avoient d'assujettir toute la Grèce; de sorte qu'elles étoient toujours ennemies, plus encore par la contrariété de leurs intérêts, que par l'incompatibilité de leurs humeurs.
Les villes grecques ne vouloient la domination ni de l'une ni de l'autre : car, outre que chacun souhaitoit pouvoir conserver sa liberté, elles trou voient l'empire de ces deux républiques trop fâcheux. Celui de Lacédémone étoit dur. On remarquoit dans son peuple je ne sais quoi de farouche. Un gouvernement trop rigide, et une yie trop laborieuse, y rendoient les esprits trop fiers, trop austères, et trop impérieux : joint qu'il falloit se résoudre à n'être jamais en paix sous l'empire d'une ville qui, étant formée pour la guerre, ne pouvoit se conserver qu'en la continuant sans relâche. Ainsi les Lacédémoniens vouloient commander, et tout le monde craignoit qu'ils ne commandassent. Les Athéniens étoient naturellement plus doux et plus agréables. Il n'y avoit rien de plus délicieux à voir que leur ville, où les fêtes et les jeux étoient perpétuels; où l'esprit, où la liberté et les passions donnoient tous les jours de nouveaux spectacles. Mais leur conduite inégale déplaisoit à leurs alliés , et étoit encore plus insupportable à leurs sujets. Il falloit essuyer les bizarreries d'un peuple flatté, c'est-à-dire , selon Platon, quelque chose de plus dangereux que celles d'un prince gâté par la flatterie.
Ces deux villes ne permettoient point à la Grèce de demeurer en repos. Vous avez vu la guerre du Péloponnèse, et les autres toujours causées ou entretenues par les jalousies de Lacédémone et d'Athènes. Mais ces mêmes jalousies qui troubloient la Grèce, la soutenoient en quelque façon, et l'empêchoient de tomber dans la dépendance de l'une ou de l'autre de ces républiques.
Alexandre.
Philippe, roi de Macédoine, également habile et vaillant, ménagea fti bien les avantages que lui donnoit, contre tant de villes et de répu-