Tite Live, livre II, chapitres xui-xv
Tite Live a raison de dire qu'il n'y eut jamais de peuple où la frtrgalité, où l'épargne, où la pauvreté, aient été plus longtemps en honneur. Les sénateurs les plus illustres, à n'en regarder que l'extérieur, différoient peu des paysans, et n'avoient d'éclat ni de majesté qu'en public et dans le sénat. Du reste, on les trouvoit occupés du labourage et des autres soins de la vie rustique , quand on les alloit quérir pour commander les armées. Ces exemples sont fréquents dans l'histoire romaine. Curius et Fabrice, ces grands capitaines qui vainquirent Pyrrhus, un roi si riche, n'avoient que de la vaisselle de terre; et le premier, à qui les Samnites en offroient d'or et d'argent, répondit que son plaisir n'étoit point d'en avoir , mais de commander à qui en avoit. Après avoir triomphé et avoir enrichi la république des dépouilles de ses ennemis, ils n'avoient pas de quoi se faire enterrer. Cette modération duroit encore pendant les guerres puniques. Dans la première, on voit Régulus, général des armées romaines, demander son congé au sénat pour aller cultiver sa métairie abandonnée pendant son absence. Après la ruine de Carthage^ on voit encore de grands exemples de la première simplicité. iEmilius Paulus, qui augmenta le trésor public par le riche trésor des rois de Macédoine, vivoit selon les règles de l'ancienne frugalité, et mourut pauvre. Mummius, en ruinant Corinthe, ne profita que pour le public des richesses de cette ville opulente et voluptueuse. Ainsi les richesses étoient méprisées : la modération et l'innocence des généraux romains faisoient l'admiration des peuples vaincus.
Cependant, dans ce grand amour de la pauvreté, les Romains n'épargnoient rien pour la grandeur et pour la beauté de leur ville. Dès leurs commencements, les ouvrages publics furent tels, que Rome n'en rougit pas depuis même qu'elle se vit maîtresse du monde. Le Capitole bâti par Tarquin le Superbe, et le temple qu'il éleva à Jupiter dans cette forteresse, étoient dignes dès lors de la majesté du plus grand des dieux et de la gloire future du peuple romain. Tout le reste répondoit à cette grandeur. Les principaux temples, les marchés, les bains, les places publiques, les grands chemins, les aqueducs, les cloaques même et les égouts de la ville, avoient une magnificence qui paroîtroit incroyable, si elle n'étoit attestée par tous les historiens et confirmée par les restes que nous en voyons. Que dirai-je de la pompe des triomphes, des cérémonies de la religion, des jeux et des spectacles qu'on donnoit au peuple ? En un mot, tout ce qui servoit au public, tout ce qui pouvoit donner aux peuples une grande idée de leur commune patrie, se faisoit avec profusion autant que le temps le pouvoit permettre. L'épargne régnoit seulement dans les maisons particulières. Celui qui augmentoit ses revenus et rendoit ses terres plus fertiles par son industrie et par son travail, qui étoit le meilleur économe, et prenoit le plus sur lui-même, s'eslimoit le plus libre, le plus puissant et le plus heureux.
Il n'y a rier '^ plus éloigné d'une telle vie que la mollesse. Tout
tendoit plutôt à l'autre excès, je yeux dire à la dureté. Aussi les mœurs des Romaios avoient-elles naturellement quelque chose^ non-seulement de rude et de rigide, mais encore de sauvage et de farouche. Mais ils n'oublièrent rien pour se réduire eux-mêmes sous de bonnes lois; et le peuple le plus jaloux de sa liberté que Tunivers ait jamais vu , se trouva en même temps le plus soumis à ses magistrats et ^ la puissance légitime.
La milice d'un tel* peuple ne pouvoit manquer d'être admirablo , puisqu'on y trouvoit, avec des courages fermes et des corps vigoureux, une si prompte et si exacte obéissance.
Les lois de cette milice étoient dures, mais nécessaires. La victoire étoit périlleuse, et souvent mortelle à ceux qui la gagnoient eontre let ordres. Il y alloit de la vie, non-seulement & fuir, à quitter fies armes^ il abandonner son rang, mais encore à se remuer, pour ainsi dire, et à branler tant soit peu sans le commandement du général. Qui mettoit les armes bas devant Tennemi, qui aimoit mieux se laisser prendre que de mourir glorieusement pour sa patrie, étoit jugé indigne de toute assistance. Pour Tordinaire on ne comptoit plus les prisonniers parmi les citoyens, et on les laissoit aux ennemis comme des membres retranchés de la république. Vous avez vu, dans Florus et dans Gicéron*, rhistoire de Régulus, qui persuada au sénat, aux dépens de sa propre vie , d'abandonner les prisonniers aux Carthaginois. Dans la guerre d'Ânnibal, et après la perte de I4 bataille de Cannes, c'est -ii-! dire dans le temps où Rome, épuisée par tant de pertes, manquoit le plus de soldats, le sénat aima mieux armer, contre sa coutume, huit mille esclaves, que de racheter huit mille Romains qui ne lui auroient pas plus coûté que la nouvelle milice qu'il fallut lever '• Mais, dans la nécessité des affaires, on établit plus que jamais comme une loi inviolable, qu'un soldat romain devoit ou vaincre ou mourir.
Par cette maxime, les armées romaines, quoique défaites et rompues, combattoient et se rallioient jusqu'à la dernière extrémité; et, comme remarque Salluste^ il se trouve parmi les Romains plus de gens punis pour avoir combattu sans en avoir ordre, que pour avoir Iftché le pied et quitté son poste : de sorte que le courage avait plus besoia d'être réprimé, que la lâcheté n'avoit besoin d'être excitée.
Ils joignirent à la valeur l'esprit et l'invention. Outra qu'ils étoient par eux-mêmes appliqués et ingénieux, ils savoient profiter admiraUament de tout ce qu'ils voyoient dans les autres peuples da oommode pour les campements, pour les ordres de bataille, pour 11 genre môme des armes, en un mot, pour faciliter tant l'attaque que U défense. Vous avez vu, dans Salluste et dans les autres auleon, ce que lœ
1 . Florus , livre II , chap. n ; Gicéron," TraUé dm Dewifê^ Ufre IIl^ cbap. xxiii.