‹ Textes classiques de la littérature française extraits des grands écrivains français avec notices biographiques [etc.;] recueil servant de complément à l'Histoire de la Littérature françaiseChapitre 320 sur 347 · FLÉCHIER. 4SI · texte numérisé non relu

FLÉCHIER. 4SI

Chrétiens qu^une triste cérémonie assemble en ce lieu, ne ^apt)6lezvous pas en votre mémoire ce que vous avez vu, ce que vous avéi senti il y a cinq mois? Ne vous reconnoissez-vous pas dans Taffliction que j'ai décrite, et ne mettez-vous fa s dans voti-e esprit, à la place du héros dont parle l'Écriture, celui dont je viens voua parler? La vertu et le malheur de Pun et de l'autre âont semblables; et il ne manqué aujourd'hui à ce dernier qu'un éloge digne de luî. On! si Péspi-it divin, l'esprit dô fofcè et de vèritè, avoit enrichi mon d'iscbuirs de Ces îmagei vives et naturelles qui représentent là Vertu, ei qui la persuadent tout ensemble, de combien de nobles idées remplirois-je vos esprits, et quelle impression feroit sur vos cœurs le récit de tant d'actions édifiantes et glorieuses 1

MOtT SB TCRENNE,

N'attendez pas, messieurs, que j'ouvre ici une scène tragique; que je représente ce grand homme étendu sat ses propres trophées; que je découvra ce corps pâle et sanglant, auprès duquel fume encore la fou(ire qui l'a frappé; que je fasse crier son sang comme celui d'Abel, et que j'expose à vos yeux les tristes images de la religilia et de la patrie êplorée. Dans les pertes médiocréfs, on surprend ainsi la pitié des auditeurs ; et, par des mouvements étudiés, on tire au moins de leurs yeux quelques larmes vaines et forcées. Mais on décrit sans art une mort qu'on pleure sans feiiite. Chacun trouve en soi la source de sa douleur, et rouvre lui-même sa plaie; et le cœur, poUf être touché, n'a pas besoin que l'imagih&tion soit émue.

Peu s'en faut que je n'interrompe ici mon discours. Je me trouble, Messieurs : Turenne meurt, tout se confond, la fortune chancelle, la victoire se lasse, la paix s'éloigne, les bonnes intentions des alliés se ralentissent, le courage des ttoupes est abattu par la douleur et ranimé par la vengeance; tout le camp demeure immobile*. Les blessés pensent à la perte qu'ils ont faite, et non pas aui blessures qu'ils ont reçues. Les pères mourants envoient leurs fils pleurer sur leur général mort. L'armée en deuil est occupée à lui rendre les devoirs funèbres; et la renommée, qui se plaît à répandre dans Tuiiivers les accidents extiaordinaires, va remplir toute l'Europe du récit glorieux de la vie de ce prince, et du triste regret de sa mort.

Que de soupirs alors, que de plaintes, que de louanges retentissent dans les villes, dans la campagne! L'un, voyant croître ses moissons, bénit la mémoire dé Celui à qui il doit l'êspérahcë de Sa récolte. L'autre, qui jouit encorô en repos de l'héritage qu'il à reçu de ses pères, souhaite Une étemelle paix à celui qui l'a sauvé des désordres

1. Voir dans les extraits de la correspondance de Mme de Sévigné^ le récit de la mort de.Tur<>nne, emporté par un boulet, sous les murs

(1^^ Saltzbach (Grand-Î^uché de Bade) , le 27 juillet 1675.

et des cruautés de la guerre. Ici, Ton oiïre le sacrifice adorable de Jésus-Christ pour l'âme de celui qui a sacrifié sa vie et son sang pour le bien public. Là, on lui dresse une pompe funèbre, où l*on s'attendoit de lui dresser un triomphe. Chacun choisit Tendroit qui lui paroît le plus éclatant dans une si belle vie. Tous entreprennent son éloge; et chacun, sMnterrompant lui-môme par ses soupirs et par ses larmes, admire le passé, regrette le présent, et tremble pour Tavenir. Ainsi tout le royaume pleure la mort de son défenseur, et la perte d'un bonune seul est une calamité publique.

Massillon, né en 1663 à Hières en Provence, entra k rage de dix-sept ans chez les Oratoriens. II prêcha en 1699 le Carêi^e dans l'église de l'Oratoire, et l'Âvent à Versailles, et se plaça dès lors au premier rang des orateurs de la chaire. Nommé évéque de Glermont en 1717 parle rcgent, il prononça dans la chapelle des Tuileries, en. 171 8, devant Louis XY, alors âgé de neuf ans, les sermons réunis sous le titre de Petit Carême, c Ces sermons, dit-il, ne sont que des entretiens particuliers faits pour l'instruction du roi. » Il faut ajouter que jamais prince ne reçut de meilleures leçons, et que jamais moraliste n'a mieux parlé des dangers et des devoirs du rang suprême. Massillon entra à l'Académie en 1719; il mourut en 1742. Parmi les nombreux sermons qu'il a laissés on admire surtout, outre le Petit Carême, le Sermon sur le petit nombre des élus, et le Sermon sur l'aumône.

Les œuvres de Massillon ont été souvent réimprimées. La première édition complète fut publiée en 1745-48, par Joseph Massillony neveu de Vorateur, Édition de Rmouardf 1810, 13 voL in-8; deMéquignon^ 1818, 15 vol. tn-12. Le Petit Carême a été souvent publié à part. Des extraits de Massillon figurent dans ums les recueils de morceaux choisis de notre littérature.

Massillon ne s'adresse pas au raisonnement conmie

Bourdaloue , il va droit à l'âme. Avec loi, l'éloquence de la chaire entre dans une phase nouvelle ; sans cesser d'être religieuse, elle devient surtout philosophique. Nous som mes déjà bien loin des sermons où Bossuet faisait parler dans toute leur majesté puissante' TÉcriture sainte et les Pères d^ l'Église. Massillon est moins un apôtre qu'un moraliste, il étudie le cœur humain plus que la tradition de rÉglise, et quand ses contemporains s'étonnent qu'un homme voué par état à la retraite puisse faire des peintures si vraies des passions : C*est en me sondant moi-même^ répond-il, qiLefai appris à tracer ces peintures. C'est encore ici l'esprit de Descartes, qui se dégage de plus en plus de Tinfluence dogmatique. Le styl^de Massillon subit les conséquences de cette révolution accomplie dans la pensée. Au lieu des traits hardis qui dans Bossuet brillent et jaillissent comme l'éclair, I^assillon fait luire une lumière douce et continue, qui s'augmente progressivement jusqu'à ce que la vérité apparaisse dans tout son jour. Son éloquence pleine d'onction et de tendresse subjugue moins qu'elle n'entratne ; et tout en nous offrant la peinture de nos vices, il sait, encore nous attacher et nous plaire. Sa diction, toujours facile, élégante et pure, est partout d'une simplicité noble unie à l'harmonie la plus douce ; et, ce qui met le comble au charme que fait éprouver ce style enchanteur, on sent que tant de beautés ont coulé de source et n'ont rien coûté à celui qui les a produites ^

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