COMMENT FUT PRIS LE ROI JEHAN
Le roy Jehan, de son costé, fut très bon Chevalier, et, si la quarte part de ses gens luy eussent ressemblé, la journée eust esté pour eux. .... Au vray dire, ceste bataille futmouU grande et périlleuse. Si y advindrent moult de beaux faits-d'armes, qui ne vindrent mie à congnoissance, et y souffrirent les combattants, d'un costé et d'autre, moult de peine. Là fit le roy Jehan, de sa main, merveilles d'armes, et tenoit une hache de guerre, dont bien se deffendoit et combattoit, A la presse rompre et ouvrir, furent prins, assez près de luy, le comte de Tancarville, messire Jaques de Bourbon, comte de Ponthieu, et monseigneur Jehan d'Artois, comte d'Eu, et d'autre part, un petit en sus, dessous la bannière du Captai fut prins Messire Charles d'Artois, et moult d'au* Ires Chevaliers et Escuyers. La chace de la déconfiture dura jusques es portes de Poictiers, et là eut grande occision et grand abbattis de gens et de chevaux ; car ceux de Poictiers fermèrent leurs portas, et ne iaissoyent nul entrer dedans.... Là se combattit vaillamment, assez près du Roy, Monseigneur de Chargny. Si estoit toute la presse sur luy, pour ce qu'il portoit la souveraine bannière du Roy. Tant y survmdrent Anglois et Gascons de toutes parts, que par force ils ouvrirent la presse de la bataille du Roy, et furent les Français si meslés entre leurs ennemis, qu'ilyavoit bien telle fois cinq hommes sur un Gentilhomme. Là eut adonc trop grand'presse pour la convoitise de prendre le Roi Jehan, et luy crioyent ceux qui le congnoissoyent, et qui plus près de luy estoyent: «Rendez-vous, rendez-vous, ou autrement vous estes mort. » Là avolt un Chevalier de la nation de Sainct-Omer, et estoit retenu du Roy d'Angleterre à gages, et appeloit-on iceluy Denis de Morebeque, qui par cinq ans avoit servi les Anglois, pour tant' qu'il
!• Confusion, mêlée. «- 2. Pour ce que.
avoit, des sa jeunesse, forfait le Royaume de France par guerre d'amis* et d*un homicide qu'il avoit fait à Sainct-Omer. Si cheut adonc si bien audit chevalier », qu'il estoyt delez ' le Roy de France, et le plus prochain qui y fust, quand on tiroit^ ainsi à le prendre. Si se lança en la presse, à force de bras et de corps (car il estoit grand et fort) etdisoit au Roy, en bon François (ou le Roy s'arresta, plus qu'aux autres] : « Sire^ sire^ rendez-vous. i> Le Roy (qui se veoit en dur parti) demauda, en regardant le chevalier : « A qui me rendray-je?à qui? ou est mon cousin le prince de Galles? si je le veoye, je parleroye. — Sire (respondit messire Denis) il n'est pas icy ; mais rendez vous à moy, et je vous meneray devers luy. — Qui êtes vous ? dit le Roy.— Sire, je suis Denis de Morebeque, un chevalier d'Artois, mais je ser le Roy d'Angleterre^ pour ce que je ne puis estre au Royaume de France, pourtant que j'ay forfait tout le mien *. » Lors lui bailla le Roy son dezlre gand, disant : « Je me ren à vous. » Là eut grand'presse, et grans tireurs emprès' le Roy. Car chacun s'eCTorçoit de dire : « Je Tay prins, » et ne pouvoit le roy aller avant, ne monseigneur Philippe son moibs aisné fils....
CEPENDANT LE PRINCE DE 0ALLE8 AVAIT ENVOYA DEUX BARONS S*E1I- QUÂRIR DU ROI DE FRANCE. ILS MONTÈRENT SUR UN TERTRE | POUR VOIR AUTOUR d'eux....
Si apperçeurent une flotte de gens d'armes, tous a pié, qui venoyent moult lentement. Là estoit le Roy de France^ tout à pié, en grand péril; car Anglois et Gascons en estoyent les maistres, et l'avoyent toUu * à Messire Denis de Morebeque, et moult éloingné de luy, et disoyent les plus forts : «Je l'ay prins, je l'ay prins. » Mais toutes fois le Roy deFrance, pour échever' le péril, avoit dit : « Seigneurs, menez moy courtoisement et mon fils aussi, devers le Prince, mon cousin, et ne vous riotez * plus de ma prinse, car je suis assez grand Seigneur, pour vous faire tous riches. » Ces paroUes, et autres, que le Roy leur dit, les saoula* un petit : mais non pourtant tousjours recommençoyent leur riote, et n'alloyent pié de terre, qu'ils ne riotassent. Quand les deux Barons dessus dits veirent cette foule de gens, si descendirent du tertre, et brochèrent chevaux des espérons, celle part**. Quand ils furent à la place, si demandèrent, «qu'est-ce cy?» et on leur dit : «C'est le roy de France, qui est prins, et le veulent avoir, etchalanger*<,plus de dix Chevaliers et Escuyers. » A doncques les deux barons entrèrent^ à force, en la presse , et firent toutes manières de gens tirer arrière, et leur commandèrent de par le Prince, sur la teste, que tous se tirassent irriere, et que nul ne l'approchast, s'il n'y estoit ordonné, et commis.
Guerre privée. — 2.Ce chevalier eut l'heureuse chance de...«
5. Près de. — 4. On s'efforçait de. — 5. Eu tout mon bien confisqué .
6. Enlevé. — 4. Échapper à. — 8. Ne vous disputez plus. 9. Les contenta. — 10. De ce côté. — 11. Réclamer.
PROISSART. 33
Lors se tr^drent toutes gens, bien en sus du Roy, et des deux Barons, qui tantost descen^rent à terre, et endinerent * le Roy tout bas; puis le conduirent, tout en paix, devers le Prince de Galles.
(Chapitres xxxvi-xlv.)