‹ Textes classiques de la littérature française extraits des grands écrivains français avec notices biographiques [etc.;] recueil servant de complément à l'Histoire de la Littérature françaiseChapitre 65 sur 347 · Horace, OdeSf ii · texte numérisé non relu

Horace, OdeSf ii

commencé (car nous estions tous deux des hommes faicts, et luy plus de quelque année), elle n'avoit point à perdre de temps; et n^avoit à se régler au patron des amitiez molles et régulières, ausquelles il fouit tant de précautions de longue et préalable conversation. Cette cy n'a point d'aultre idée que d'elle mesme, et ne se peult rapporter qu'à soy: ce n'est pas une spéciale considération, ny deux, ny trois, ny quatre, ny mille; c'est ie ne sçay quelle quintessence de tout ce meslange, qui, ayant saisi toute sa volonté, l'amena se plonger et se perdre en la mienne, d'une faim, d'une concurrence pareille; ie dis perdre, à la vérité, ne nous reservant rien qui nous feust propre, ni qui feust ou sien, ou mien. Nos âmes ont charié si uniement ensemble; elles se sont considérées d'une si ardente affection, et de pareille affection découvertes jusqu'au fin fond des entrailles l'une de l'autre, que non seulement ie congnoissoys la sienne comme la mienne, mais ie me feusse certainement plus fié à luy de moy, qu'à moy.

Qu'on ne me mette pas en ce reng ces aultres amitiez communes; i'en ay autant de ooignoissance qu'un aultre, et des plus parfaites de leur genre: mais ie ne conseille pas qu'on confonde leurs règles, on s'y tromperoit. En ce noble commerce, les offices et les bienfaicts, nourrissïers des aultres amitiez, ne méritent pas seulement d'estre mis en compte; cette confusion si pleine de nos yolontez en est cause : car tout ainsi que l'amitié que ie me porte ne reçoit point augmentation pour le secours que ie me donne au besoing, quoy que dient les solciens, et comme ie ne me sçais aulcun gré du service que ie me foys, aussi l'union de tels amis estant véritablement parfaicte, elle leur faict perdre le sentiment de tels debvoirs, et ha!r et chasser d'entre eulx ces mots de division et de difi'erence, bienfaict, obligation, recognoissance, prière, remerciement, et leurs pareils. Tout estant, par effect, commun entre eulx, volontez, pensements, jugements^ biens, femmes, enfants, honneur et vie, et leur convenance* n'estant qu'une ame en deux corps, selon la très propre définition d'Âristote^ ils ne se peuvent ny prester ny donner rien.

Si, en l'amitié de quoy ie parle, l'un pouvoit donner à l'aultre, ce seroit celuy qui recevroit le bienfaict qui obligeroit son compaignon : car cherchant l'un et l'aultre, plus que toute aultre chose, de s'entrebienfaire, celuy qui en preste la matière et l'occasion est celuy là qui laiet le libéral, donnant ce contentement à son amy d'effectuer en son endroict ce qu'il désire le plus. Quand le philosophe Diogenes avoit faulte d'argent, il disoit qu'il le redemandoit à ses amis, non qu'il le demandoit'. Et pour montrer comment cela se practique par effect, J'en reciteray un ancien exemple singulier'. Eudamidas, corinthien, avoit deux amis, Charixenus, sicyonien, et Âreteus, corinthien : ye« nantà mourir, estant pauvre, et ses deux amis riches, il feit idnsi son

1. Leur union. — 2. Dioeène Laôroe, VI, 46. 3. Toxaris, de Lucien, en. xxu.

testament: «le lègue à Àreteus de nourrir ma mère, et l'entretenir en « sa vieillesse; à Gharixenus, de marier ma fille, et luy donner le « douaire le plus grand qu'il pourra : et au cas que l'un d'eulx vienne « à défaillir, ie substitue en sa part celuy qui survivra. » Ceulx qui premiers veirent ce testament, s'en mocquerent ; mais ses héritiers en ayants esté advertis l'acceptèrent avec un singulier contentement, et Tun d'eulx, Charixenus, estant trespassé cinq iours aprez, la substitution estant ouverte en faveur d'Areteus, il nourrit curieusement cette mère; et de cinq talents qu'il avoit en ses biens, il en donna les deux et demy en mariage à une sienne fille unique, et deux et demy pour le mariage de la fille d'Ëudamidas, desquelles il feit les nopces en mesme iour.

Cet exemple est bien plein, si une condition en estoit à dire, qui est la multitude d'amis; car cette parfaicte amitié de quoy ie parle est indivisible : cbascun se donne si entier à son amy, qu'il ne luy reste rien à despartir ailleurs ; au rebours, il est marry qu'il ne soit double, triple ou quadruple, et qu'il n'ayt plusieurs âmes et plusieurs volontez, pour les conférer toutes à ce subject. Les amitiez communes, on les peult despartir; on peult aimer en cettuy cy la beauté; en cet aultre, la facilité de ses mœurs; en l'aultre, la libéralité; en celuy là, la paternité; en cet aultre, la fraternité, ainsi du reste: mais cette amitié qui possède l'ame et la régente en toute souveraineté, il est impossible qu'elle soit double. Si deux en mesme temps demandoient à estre secourus, auquel courriez vous? S'ils requeroient des offices contraires, quel ordre y trouveriez vous? Si l'un commet toit à vostre silence chose qui feust utile à l'aultre de sçavoir, comment vous en demesleriez vous? L'unique et principale amitié descoust toutes aultres obligations : le secret que i'ay iuré de ne déceler à un aultre, ie le puii sans pariure communiquer à celuy qui n'est pas aultre, c'est moy. C'est un assez grand miracle de se doubler ; et n'en coignoissent point la hauteur ceidx qui parlent de se tripler. Rien n'est extrême, qui a son pareil : et qui présupposera que de deux l'en ayme autant l'un qua l'aultre, et qu'ils s'entr'ayment et m'ayment autant que ie les ayme, il multiplie en confrairie la chose la plus une et unie, et de quoy une seule est encores la plus rare à trouver au monde. Le demeurant de cette histoire convient tresbien à ce que ie disois : car Eudamidas donne pour grâce et pour laveur à ses amis de les employer à son besoing;'il les laisse héritiers de cette sienne libéralité, qui consiste à leur mettre en main les moyens de luy bienfaire : et sans doubte la force de l'amitié se montre bien plus richement en son foict qu'en celuy d'Âreteus. Somme, ce sont efiécts inimaginables à qui n'en a gousté, et qui me font honnorer à merveille la response de ce jeune soldat à Cyrus * s'enquerant à luy pour combien il vouldroit donner un cheval par le moyen duquel il venoit de gaigner le prix de la course, et s'il

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