‹ Textes classiques de la littérature françaiseChapitre 113 sur 232 · Scène VU. -- CHICANNEAU, LA COMTESSE · texte numérisé non relu

Scène VU. -- CHICANNEAU, LA COMTESSE

CHICANNEAU.

Madame, on n^entre plus.

LA COMTESSE

Hé bieul Vai-je i^a& ÔVV.*^ Bans mentir, aies vaiets me font perdre Y e^^AV..

Pour les faire lever c'est en vain que je gronde î Il faut que tous les jours j'éveille tout mon monde.

CmCANNEAU.

Il faut absolument qu'il se fasse celer.

LA COMTESSE

Pour moi, depuis deux jours je ne lui puis parler*

CmCANNEAU.

Ma partie est puissante, et j'ai lieu de tout craindre.

LA COMTESSE

Après ce qu'on m'a fait, il ne faut plus se plaindre.

CHICAMKEAU.

Si pourtant j'ai bon droit.

LA COBITESSB.

Ah I monsieur^ quel arrêt I

CmCANNEAU.

Je m'en rapporte à vous. Écoutez» s'il vous plaît.

LA COMTESSE

Il faut que vous sachiez, monsieur, la perfidie....

CHICAimEAU.

Ce n'est rien dans le fond.

LA COMTESSE

Monsieur, que je vous die...

CHICANNEAU.

Voilà le fait. Depuis quinze ou vingt ans en çà, Au travers d'un mien pré certain ânon passa, S'y vautra, non sans faire un notable dommage» Dont je formai ma plainte au juge du village. Je fais saisir Tânon. Un expert est nommé, A deux bottes de foin le dégât estimé. Enfin, au bout d'un an, sentence par laquelle Nous sommes renvoyés hors de cour.* J'en appelle « Pendant qu'à l'audience on poursuit un arrêt, Remarquez bien ceci, madame, s'il vous plalt, Notre ami Drolichon. qui n'est point une bête, Obtient pour quelque argent un arrêt sur requête, Et ie gagne ma cause. A cela que fait-on? Mon chicaneur s'oppose à l'exécution.

Autre incident : tandis qu'au procès on travaiUe, Ma partie en mon pré laisse aller sa volaille. Ordonné qu'il sera fait rapport à la cour Du foin que peut manger une poule en un jour: Le tout joint au procès. Enfin, et toute chose Demeurant en état, on appointe la cause Le cinquième ou sixième avril cinquante-sit; J'écris sur nouveaux frais. Je produis, je fournis De dits, de contredits, enq\ièle&» com^uY^^vc^^^^

, McïNE 239

Rapports d'experts, transports, trois interlocutoires, Griefs et faits nouveaux, baux et procès-verbaux ; J'obtiens lettres royaux, et je m'inscris en faux. Quatorze appointements, trente exploits, six instances, Six-vingts productions, vingt arrêts de défenses, Arrêt enfin. Je perds ma cause avec dépens, Estimés environ cinq à six mille francs. Est-ce là faire droit? Est-ce là comme on juge? Après quinze ou vingt ans I II me reste un refuge : La requête civile ^ est ouverte pour moi, Je ne suis pas rendu. Mais vous, comme je vol, Vous plaidez.

LA COMTESSE

Fl&t à Dieu I

CHIGANNBAU.

J'y brûlerai mes livres,

tA COMTESSE.

Jc....(

CmCANNEAU.

Deux bottes de foin cinq à six mille livres I

LA COMTESSE

Monsieur^, tous mes procès allaient être finis ;

Il n« m'en restait plus que quatre ou cinq petits :

L'un contre mon mari, l'autre contre mon père,

Et contre mes enfants. Ahl monsieur, la misère!

Je ne sais quel biais ils ont imaginé.

Ni tout ce qu'ils ont fait; mais on leur a donné

Un arrêt par lequel, moi vêtue et nourrie.

On me défend, monsieur, de plaider de ma vie.

CHICAKMEAU.

De plaider?

LA COMTESSE

De plaider.

CHIGA5NEAU.

Certes, le trait est noir.

J*en suis surpris. ^, ,

LA COMTESSE

Monsieur, j'en suis au désespoir.

GHICANKEAUi

Comment, lier les mains aux gens de votre sorte I Mais cette pension j madame^ est^ile forte?

1. La requête civile est celle qu'on pl'éâente à une cour souveraine, pour en obtenir qu'elle revoie et juge de nouveau la même affaire sur laquelle elle a déjà rendu un arrêt définitif auquel il n'^ ^ ^\asx V\s;^ ^% former oppositioiï;

fiVoie des éditeurs des Grands ÊcrivaiM de la France.^

240 piX-SEPTlÈME SIÈCLE

LÀ COMTESSE

Je n'en Tivrais, monsieur, que trop honnêtement. Mais vivre sans plaider, est-ce contentement?

CHICANNEAU.

Des chicaneurs viendront nous manger jusqu'à Pftme^ El nous ne dirons mot! Mais, s'il vous plaît, madame, Depuis quand plaidez- vous?

LA COMTESSE

Il ne m'en souvient pas; Depuis trente ans, au plus.

GHICANNEAU.

Ce n*est pas trop.

LA COMTESSE

Hélas I

GHICANNEAU.

Et quel âge avez-vous ? Vous avez bon visage.

LA COMTESSE

Hé, 'quelque soixante ans.

GHICANNEAU.

Gomment I c'est le bel âge Pour plaider.

LA COMTESSE

Laissez faire, ils ne sont pas au bout. J'y vendrai ma chemise ; et je veux rien ou tout.

CHICANF^EAU.

Madame, écoutez-moi. Voici ce qu'il faut faire.

LA COMTESSE

Oui, monsieur, je vous crois comme mon propre père»

GHICANNEAU.

J'irai trouver mon juge.

LA COMTESSE

Oh! oui) monsieur» j'irai.

GHICANNEAU.

Me jeter à ses pieds.

LA COMTESSE

Oui, je m'y jetterai :

je Pai bien résolu.

CHTCANNEAU.

Mais daignez don6 m'entendré.

LA COMTESSE

Oui, Vous prenez la chose ainsi qu'il la faut prendrei

GHICANNEAU.

AveZ'Vous dit, madame?

LA COmEâ%£«

Oui,

CHICANNEÂU.

J'irais sans fagon ' Trouver mon juge.

LA COMTESSE

Hélas ! que ce monsieur est bon !

CHICAimEAU.

Si TOUS parlez toujours, il faut que je me taise.

LA COMTESSE

Ah ! que vous m'obligez. Je ne me sens pas d'aise.

CHICANNEAU.

J'irais trouver mon juge^ et lui dirais....

LA COMTESSE

Ouï.

CHICANNEAU.

Voîî Et lui dirais : Monsieur....

LA COMTESSE

Oui, monsieur* '

CHICANNEAU.

Liez-moi....

LA COMTESSE

Monsieur, je ne veux point être liée *.

OHIGANKEAr.

A l'autre l

LA COMTESSE

Je ne la > serai point.

chicanheau.

Quelle humeur est la vôtre ?

LA COMTESSE

Non,

CHICAKNBAn.

Vous ne savez pas, madame, où je viendrai.

LA COMTESSE

Je plaiderai, monsieur, ou bien je ne pourrai.

CmCAMNEAU.

Mais....

1. La comtesse interprète mal le mot liez-moi : semblable malenlenda irait causé une grosse querelle entre la comtesse de Crissé, plaideuse B profession, et une personne qui lui donnait des conseils dans le cabinet B fioileau, le greffier, frère aîné de Boileau Despréaux. Bacine avait ri de !tte scène qu'on lu; avait racontée et il s'en souvint quand il écrivit let laideurs. (Note de M. R. Lavigne).

2. La grammaire demande ici te ; mais elle a ÇTaxvd'^^vGA V %^ \'»:^^ éir. Mme de Sévigné, qui connaissait la règle» àVml ^\^\sws«ùR5i^ «^ ^^ m/s avoir de la barbe si je pariais ainsi. » (Owuiei.'^

J>ÊMOaEOT, \^

242 DIX-SEPTIÈMB SIÈCLE

LA COMTESSE

Mais je ne veux ppint, monsieur, que ron me lie.

/ CHICANNEAU.

Enfin, quand une femme en tête a sa folie....

LA COMTESSE

Fou vous-même !

CHICANTŒAU.

Madame !

LA COMTESSE

Et pourquoi me lier ?

cmcAimEAu.

Madame....

LA COMTESSE

Voyez-vous ? il se rend familier.

CmCANNEAU»

Mais, madame....

LA COMTESSE

Un crasseux, qui n*a que sa chicane.

Veut donner des avis !

CHICANNEAU.

Madame !

LA COMTESSE

Avec son âne !

CHICANNEAU.

Vous me poussez.

LA COMTESSE

Bonhomme, allez garder vos foins.

CHICANNEAU.

Vous m'excédez.

LA COMTESSE

Le sot !

CHICANNEAU.

Que n'ai-je des témoins ?

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