‹ Textes classiques de la littérature françaiseChapitre 164 sur 232 · X. LE MEUNIER, SON FILS ET L'ANE · texte numérisé non relu

X. LE MEUNIER, SON FILS ET L'ANE

invention des arts étant un droit d'aînesse,

>us devons l'apologue à Tancienne Grèce :

lis ce champ ne se peut tellement moissonner ,

le les derniers venus n'y trouvent à glaner.

. feinte * est un pays plein de terres désertes;

ivu» siècle on écrivait déjà fourmi; c'est par uae licence poétique OQtaioe emploie la forme archaïque fourmis. — 2. Croquant, qui : guère en usage, signifiait paysan, vilain. — 3. Obole, petite pièce aie. Le croquant n*eut rien du pigeon qull croyait en son pot^ il pas senlement pour la valeur d'uuft o\>o\ft. — No^w. U* VKw^ ^V V. 'arot, p. 4^. — 4, La fiction, la îaU«^,

â90 DIX-SEPTIÈME SIÈCLE .

Tous les jours nos auteurs y font des découvertes. Je t'en veux dire un trait assez bien inventé ; Autrefois à Racan Malherbe l'a conté.

Ces deux rivaux dHorace, héritiers de sa lyre, Disciples d'Apollon, nos maîtres, pour mieux dire. Se rencontrant un jour, tout seuls et sans témoins - (Gomme ils se confiaient leurs pensers et leurs soins), Racan commence ainsi : Dites-moi, je vous prie, Vous qui devez savoir les choses de la vie, Qui par tous ses degrés avez déjà passé , Et que rien ne doit fuir ^ en cet âge avancé, A quoi me résoudrai -je? Il est temps que j'y pense. Vous connaissez mon bien, mon talent, ma naissance : Doia-je dans la province établir mon séjour. Prendre emploi dans l'armée, ou bien charge à la cour? Tout au monde est mêlé d'amertume et de charmes ; La guerre a ses douceurs, l'hymen a ses alarmes. Si je suivais son goût, je saurais où buter > ; Mais j'ai les miens, la cour, le peuple A contenter. , Malherbe là-dessus : Contenter tout le monde! Écoutez ce récit avant que je réponde-

J'ai lu dans quelque endroit qu'un meunier et son fils,

L'un vieillard, l'autre enfant, non pas des plus petits.

Mais garçon de quinze ans, si j'ai bonne mémoire.

Allaient vendre leur âne, un certain jour de foire.

Afin qu*il fût plus frais et de meilleur débit,

On lui lia les pieds, on vous le suspendit;

Puis cet homme et son fils le portent comme un lustre.

Pauvres gens! idiots! couple ignorant et rustre!

Le premier qui les vit de rire s'éclata :

« Quelle farce, dit-il, vont jouer ces gens-là?

Le plus âne des trois n'est pas celui qu'on pense. »

Le meunier, à ces mots, connaît son ignorance;

Il met sur pied sa bête et la fait détaler.

L'âne, qui goûtait fort l'autre façon d'aller,

Se plaint en son patois. Le meunier n'en a cure ^,

Il fait monter son fîls, il suit : et, d'aventure.

Passent trois bons marchands. Cet objet leur déplut.

Le plus vieux au garçon s'écria tant qu'il put :

« Oh là! oh! descendez, que l'on ne vous le dise,

Jeune homme, qui menez laquais à barbe grise,

C'était à vous de suivre^ au vieillard de monter.

— Messieurs, dit le meunier, il vous faut contenter. »

L'enfant met pied à terre, et puis le vieillard monte;

i. LâtîDÎsme : Qni ne devei neu içuww. — ^. V^m^ \sv\V ^\îû\&ir, S. Cure, soaçiyduhiïncwra*

LA FONTAINE SEl

Quaad trois filles passant, Tune dit : « C'est grand honte Qu'il faille voir ainsi clocher ce jeûne fils, Tandis que ce nigaud, comme un évèque assis, Fait le veau sur son Ane, et pense être bien sage. — Il n'est, dit le meanier, plus de veaux à mon âge : Passez votre chemin, la fille, et m^en croyez. » Après maints quolibets coup sur coup renvoyés, L'homme crut avoir tort, et mit son fils en croupe. Au bout de trente pas, une troisième troupe Trouve encore à gloser. L'un dit : « Ces gens sont fous! Le baudet n'en peut plus; il mourra sous leurs coups. £h quoi! charger ainsi cette pauvre bourrique!

N'ont-ils point de pitié de leur vieux domestique?

Sans doute qu'à la foire ils vont vendre sa peau.

- — Parbleu ! dit le meunier, est bien fou du cerveau

Qui prétend contenter tout le monde et son père.

Essayons toutefois si par quelque manière

Nous en viendrons à bout. » Ils descendent tous deux.

Li'âne se prélassant, marche seul devant eux-

Un quidam ^ les rencontre, et dit : « Est-ce la mode

Que baudet aille à l'aise, et meunier s'incommode?

Qui de l'Ane ou du maître est fait pour se lasser?

Je conseille à ces gens de le faire enchâsser.

Ils usent leurs souliers, et conservent leur âne!

Nicolas, au rebours * car, quand il va voir Jeanne,

Il monte sur sa béte; et la chanson le dit >.

Beau trio de baudets! » Le meunier repartit ?

« Je suis Ane, il est vrai, j'en conviens, je l'avoue;

lifais que dorénavant on me blAme, on me loue.

Qu'on dise quelque chose ou qu'on ne dise rien,

J'en veux faire A ma tète. » Il le fît, et fit bien.

Quant à vous, suivez Mars, ou l'Amour, ou le Prince, Allez, venez, courez; demeurez en province; Prenez femme, abbaye, emploi, gouvernement : Les gens en parleront, n'en douiez nullement.

n. LES MEMBBES ET L'ESTOMAC

Je devais par la royauté

Avoir commencé mon ouvrage l

A la voir d'un certain côté,

(Jn quidam, an passant, le premier vena. Cest le pronom latin qui' quelqu'on. — 2. Allusion k ce passage d'une vieille chanson :

Adieu, craelle Jeanne»

Puisque tu ne :n 'aimes pas, Je remonte sur mon (lue.

392 DIX-SEPÏIÈME SIÈCLE '

Messer Gaster * en est rimage ; S'il af quelque besoin, tout ie corps s'en ressent. De travailler pour lui les membres se lassant, Chacun d'eux résolut de vivre en gentilhomme. Sans rien faire, alléguant l'exemple de Gaster : <c II faudrait, disaient-ils, sans nous qu'il vécût d'air. Nous suons, nous peinons commu bêtes de somme; Et pour qui? pour lui seul : nous n'en profitons pas; Notre soin n'aboutit qu'à fournir ses repas. Chômons, clest un métier qu'il veut nous faire appren^^?^ Ainsi dit, ainsi fait. Les mains cessent de prendre,

Les bras d'agir, les jambes de marcher. Tous dirent à Gaster qu'il en allât chercher. Ce leur fut une erreur dont ils se repentirent. Bientôt les pauvres gens tombèrent en langueur, Il ne se forma plus de nouveau sang au cœur; Qhaque membre en souffrit; les forces se perdirent.

, Par ce moyen, les mutins virent Que celui qu'ils croyaient oisif et paresseux  l'intérêt commun contribuait plus qu'eux. Ceci peut s'appliquer à la grandeur royale; Elle reçoit et donne, et la chose est égale. Tout travaille pour elle, et réciproquement

Tout tire d'elle l'aliment :

Elle fait subsister l'artisan de ses peines. Enrichit le marchand, gage le magistrat. Maintient le laboureur, donne paye au soldat, Distribue en cent lieux ses grâces souveraines,

Entretient seule tout l'État.

Ménénius * le sut bien dire.

La commune s'allait séparer du sénat :

Les mécontents disaient qu'il avait tout l'empire, Le pouvoir, les trésors, Thonneur, la dignité, Au lieu que tout le mal était de leur côté, Les tributs, les impôts, les fatigues de guerre. Le peuple hors des murs était déjà posté, La plupart s'en allaient chercher une autre terre,

Quand Ménénius leur fît voir

Qu'ils étaient aux membres semblables, Et par cet apologue, insigne entre les fables,

Les ramena dans leur devoir.

i. Gaiter, Ya«mip, le ventre, en grec. — 2. L'an 493 avant Jésns-Chrisl Ménénius Agrippa parvint, dit-on, à ramener Je peuple, qui s'était retir sur le mont Sacré, en lui racontant cet apologue.

Page 1