DES ÉLUS
Je m'arrête à vous, mes frères, qui êtes ici assemblés. Je ne parle plus du reste des hommes, je vous regarde comme si vous étiez seuls sur la terre; et voici la pensée qui m'occupe et qui m'épouvante. Je suppose que c'est ici votre dernière heure et la fin de l'univers; que les deux vont s'ouvrir sur vos têtes, Jésus-Ghrist paraître daûs sa gloire au milieu de ce temple, et que voa9 n^êtes assemblés que pour l'attendre, et comme des criminels tremblants à qui l'on va prononcer ou une sentence de grâce, ou un arrêt de mort éternelle : car vous avez beau vous flatter, vous mourrez tels que vous êtes aujourd'hui; tous ces désirs de changement qui vous amusent, vous amuseront jusqu^au lit de la morl; c'est l'expérience de tous les siècles ; tout ce que vous trouverez alors en vous de nouveau sera peut-être un compte un peu plus grand que celui que vous auriez aujourd'hui à rendre, et sur ce que vous seriez si l'on venait vous juger dans ce moment, vous pouvez presque décider de ce qui vous arrivera au sortir de là vie ^, , Or, je vous demande, et je vous le demande frappé de terreur, ne séparant pas eu ce point mon sort du vôtre, et me mettant dans la même disposition où je souhaite que vous entriez; je vous demande donc : si Jésus-Christ paraissait dans ce temple, au milieu de cette assemblée, la plus auguste de l'univers, pour nous juger, pour faire le terrible discernement des boucs et des brebis, croyez-vous que le plus grand nombre de tout ce que nous sommes ici fût placé à la droite? croyez-vous que les choses du moins fussent égales? croyez-vous qu'il s'y trouvât seulement dix justes, que le Seigneur ne put trouver autrefois en cinq villes tout entières? Je vous le demande, vous l'ignorez, je Tignore moi-même^ vous seul, ô mon Dieu! connaissez ceux qui vous appartiennent : mais si nous ne connaissons pas ceux qui lui appartiennent, nous savons du moins que les pécheurs ne lui appartiennent pas. Or, qui sont les fidèles
1. « La première fois que Massillon prêcha (à Paris, dans l'église SaiBt-Eustache) son fameux sermon du PeM nombre des élus, i\ y eut on endroit où an transport de saisissement s'empara de tout l'auditoire : presque tout le monde ^e leva à moitié, par un mouvement involontaire; le murmure d'acclamation et de surprise fut si forl, qu'il troubla Toratenr, et ce trouble ne servit qu'à augmenter le pathétique de ce morceau; le voici :
« Je suppose que c'est ici votre dernière heure, » etc» « Cette ligure, la plu^ hardie qu'on ait jamais employée, et en même temps la plus à sa place, est un des plus beaux traits d'éloquence qu'on puisse lire cbez leg naUon^ 9im^ivvi^% ^\\&^^«scLes; et le reste du discoqr^ n'est pas indigne de cet eiidtoW, iv ^«LVvaxX x ^^ ^^^«^'?» <jXn&\v^vssw\^ sont très rare». » (Voltaire.)
MASSIL^LON '. 487
ici asgemblés? les titres et les dignités ne doivent ôtre comptés pour rien ; vous en serez déponillés devant Jésus-Cbrist i qui sontils? beaucoup de pécheurs qui ne veulent pas se convertir; encore plus qui levoudraient, mais qui diffèrent leur conversion; plusieurs autres qui ne se convertissent jamais que pour retomber; enfin un grand nombre qui croient n'avoir pas besoin de conversion : voilà le parti des réprouvés. Retranchez ces quatre sortes de pêc^ieurs de celte assemblée sainte; car ils en seront retranchés au grand jour : paraissez maintenant, justes; où ôtes-vous? restes dMsraél, passez à la droite : froment de Jésus-Christ, démêlez-vous de cette paille destinée au feu : ô Dieu! où sont vos élus? et que reste-t-il pour votre partage?
Mes frères, notre perte est presque assurée, et nous n'y pensons pas. Quand même, dans cette terrible séparation qui se fera un jour, il ne devrait y avoir qu'un seul pécheur de cette' assemblée du côté des réprouvés, et qu'une voix du ciel viendrait nous assurer dans ce temple, sans le désigner; qui de nous ne craindrait (l'être le malheureux? qui de nous ne retomberait d'abord sur sa conscience, pour examiner si ses crimes n'ont pas mérité ce châtiment' qui de nous, saisi de frayeur, ne demanderait pas à Jésus-Christ, comme autrefois les apôtres : Seigneur, ne serait-ce pas moil Numquid ego sum. Domine ^? et si Ton laissait quelque délai, qui ne se mettrait en état de détourner de lui cette infortune, par les larmes et les gémissements d'une sincère pénitence?
Sommes-nous sages, mes chers auditeurs? Peut-être que parmi tous ceux qui m'entendent, il ne se trouve pas dix justes; peut-être s'en trouvera-t-il encore moins ; que sais-je, ô mon Dieu ! je n'ose regarder d'un œil fixe les abîmes de vos jugements et de votre justice; peutêtre ne s'en trouvera-t-il qu'un seul; et ce danger ne vous touche point, mon cher auditeur? et vous croyez être ce seul heureux dans le, grand nombre qui périra, vous qui avez moins sujet de le croire que tout autre; vous sur qui seul la sentence devrait tomber, quand elle n« tomberait que sur un seul des pécheurs qui m'écoutent?
Grand Dieu, que l'on connaît peu dans le monde les terreurs de votre loi! Les justes de tous les siècles ont séché de frayeur en méditant la sévérité et la profondeur de vos jugements sur la destinée des hommes : on a vu de saints solitaires, après une vie entière de pénitence, frappés de la vérité que je prêche^ entrer au 1 it de la mort dans des terreurs qu'on ne pouvait presque calmer, faire trembler d'efîroi leur couche pauvre et austère, demander sans cesse d'une voix mourante à leurs frères : Croyez-vous que le Seigneur me fasse miséricorde? et être presque sur le point de tomber dans le désespoir, si votre présence, ô mon Dieu, n'eût à l'instant apaisé l'orage, et commandé encore une fols aux vents et à la mer de se calmer : et aujourd'hui, après une vie commune, mondaine, .sensuelle, profane, chacun meurt tranquille; et le ministce dftI<^<Q.w%-
i. Saint Matthieu, chap. xxvt, vers. â^.
Christ, appelé, est obligé de nourrir ia fausse paix du mourant, de ne lui parler que des trésors infinis des miséricordes divines, et de Taider, pour ainsi dire, à se séduire lui-même. O Dieu! que pré<pare donc aux enfants d'Adam la sévérité de votre justice?