‹ Textes classiques de la littérature françaiseChapitre 209 sur 232 · A H. DB POMPONNE · texte numérisé non relu

A H. DB POMPONNE

Jeudi 4 décembre 1664.

Enfin, les interrogations sont finies ce matin. M* Fouquet est entré dans la chambre; M. le chancelier ^ a fait lire le projet "^ tout du long. M. Fouquet a repris la parole le premier, et a dit : « Monsieur, je crois que vous ne pouvez tirer autre chose de ce papier, que Teffet qu'il vient de faire, qui est de me donner beaucoup de confusion. » M. le chancelier a dit î «Cependant vous venez d'entendre, et vous avez pu voir par là quç cette grande passion pour l'État, dont vous nous avez parle tant de fois, n'a pas été si considérable que vous n'ayez pensé à le brouiller d'un bout à l'autre. — Monsieur, a dit M. Fouquet, ce sont des pensées qui me sont venues dans le

1. Lettre du 20 mars 1671. — ■ 2. Lettre du 18 février 1671. — 3. Lettre du 23 décembre 1671. — 4. Un des premiers actes de Louis XIV, lorsque, après la mort de Mazarin, il eut pris en main le gouvernement du royaume, fut l'arrestation du surintendant des finances Nicolas Fouquet. Accusé de malversation, jugé par une commission composée en grande partie de ses ennemis personnels, Fouquet fut condamné au bannissement perpétuel. Le roi commua la peine en une plus dure, et le fit enfermer au château de Pignerol, où il mourut en 1680. Mme de Sévigné, Peilisson, la Fontaine, Mlle de Scudéry restèrent fidèles k Fouquet dans sa disgrâce. >^ 5. Simon Arnauld, marquis de Pomponne, fils d'Arnauld d'Andilly, et nevén du grand ArnauLd, fut ministre des affaires étrangères de 1671 à 1679, et de 1691 jusqu'à sa mort, en 1699. — 6. Le chancelier Séguier, président de la commission, le plus acharné des ennemis de Fouquet. — 7. Il sagit d'un projet de résistance et de soulèvement trouvé chez Fcv'jl^xji^^ ^^fe-m^^^ >i.^'^ sè^'^^J^-» '^ qai, rewoniaût au temps de la Froftde, ne ^\xN«i\» ^«^ I^qwxvùx <sû. Vçî^V>a. madère d'un grief sérieux^

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fort du désespoir où me mettait quelquefois M. le cardinal, principalement lorsqu'après avoir contribué plus que personne du monde à son retour en France, je me vis payé d*une si noire ingratitude. J'ai une lettre de lui et une de la reine-mère, qui font foi de ce que je dis ; mais on les a prises dans mes papiers avec plusieurs autres. Mon malheur est de n'avoir pas brûlé ce misérable papier, , qui était tellement hors de ma mémoire et de mon esprit, que j'ai . été près de deux ans sans y penser, et sans croire l'avoir. Quoi qu'il en soit^ je le désavoue de tout mon cœur, et je vous supplie de croire, monsieur, que ma passion pour la personne et pour le ser* vice du roi n'en a pas été diminuée. » M. le chancelier a dit : « Il est bien difficile de le croire, quand on voit une pensée opiniâtre exprimée en différents temps. » M. Fouquet a répondu : « Monsieur, dans tous les temps, et même au péril de ma vie, je n'ai jamais abandonné la personne du roi ; et dans ce temps-là, vous étiez, monsieur, le chef du conseil de ses ennemis, et vos proches donnaient passage à l'armée qui était contre lui. »

M. le chancelier a senti ce coup; mais notre pauvre ami était échauffé^ et n'était pas tout à fait le maître de son émotion.

Vendredi 5 décembre.

... Je veux rajuster la dernière journée de l'interrogatoire sur le crime d'État. Je vous l'avais mandée comme on me l'avait dite; mais la même personne s'en est mieux souvenue, et me Ta redite à moi. Tout le monde en a été instruit par plusieurs juges. Après que M. Fouquet eut dit que les seuls effets que l'on pourrait tirer du projet, c'était de lui avoir donné la confusion de l'entendre, M. le chancelier lui dit: « Vous ne pouvez pas dire que ce ne soit là un crime d'État. » Il répondit : « Je confesse, monsieur, que c'est une folie et une extravagance, mais non pas un crime d'État. Je supplie ces messieurs, dit-il en se tournant vers les juges, de trouver bon que j'explique ce que c'est qu'un crime d'État : ce n'est pas qu'ils ne soient plus habiles que nous, mais j'ai eu plus de loisir qu'eux pour l'examiner. Un crime d'État, c'est quand on est dans une charge principale, qu'on a le secret du prince, et que tout d'un coup on se met du côté de ses ennemis ; qu'on engage toute sa famille dans les mêmes intérêts ; qu'on fait ouvrir les portes des villes dont on est le gouverneur à l'armée des ennemis, et qu'on la ferme à son véritable maître; qu'on porte dans les partis tous les secrets de . l'État. Voilà, messieurs, ce qui s'appelle un crime d'État. » M. le chancelier ne savait où se mettre, et tous les juges avaient fort envie de rire. Voilà au vrai comme la chose se passa. Vous m'avouerez qu'il n'y a rien de plus spirituel, de plus délicat, et même de plus plaisant.

Mercredi 17 décembre 1664.

Vous languissez, mon pauvre T[iOT^«vcv«^ xs^^vî» woNja» ^»syç;»aaQnfl J^^'eû aussi. J'ai été fàcl^fee â^e \o\x^ ^No\t \sxwx\ii. ^^ \q^ mx^à^

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iliardi un ajrrêt ; car, n'ayant point eu de mes nouvelles, vous avez cru que tout était perdu ; cependant nous avons encorç toutes nos 'espérances. Je vous mandai samedi comme M. d'Ormesson < avait rapporté l'affaire et opiné ; mais je ne vous parlai point assez de l'estime extraordinaire qu'il s'est acquise^ par cette action. J'ai ouï dire à des gens du ^métier que c'est un chef-d'œuvre que ce qu'il a fait, pour s'être expliqué si nettement, et avoir appuyé son avis sur des raisons si solides et si fortes ; il y mêla de l'éloquence, et même de Tagrément. Enfin jamais homme de sa profession n'a eu une plus belle occasion de paraître, et ne s'en est mieux servi.' S'il avait voulu ouvrir la porte aux louanges, sa maison n'aurait pas désempli ; mais il a voulu être modeste, et s'est caché avec soin. Son camarade très indigne, Sainte-Hélène, parla lundi et mardi : il reprit l'affaire pauvrement et misérablement, lisant ce qu'il disait, et sans rien augmenter, ni donner un autre tour à l'affaire : il opina, sans s'appuyer sur rien, que M. Fouquet aurait la tête tranchée, à cause du crime d'État. Et pour attirer plus de monde à lui, et faire un trait de Normand, il dit qu'il fallait croire que le roi donnerait grâee et pardonnerait; que c'était lui seul qui le pourrait.faire. Ce fut hier qu'il fit cette belle action, dont tout le monde fut touché, autant qu'on avait été aise de l'avis de M. d'Ormesson.

Ce matin, Pussort * a parlé quatre heures, mais avec tant de véhémence, tant de chaleur, tant d'emportement, tant de rage, que plusieurs juges en furent scandalisés ; et on croit que cette furie peut faire plus de bien que de mal à notre pauvre ami. Il a redoublé de force sur la fin de son avis, et a dit, sur ce crinie d'État, qu'un certain Espagnol nous devait faire bien de la honte qui avait eu tant d'horreur d'un rebelle, qu'il avait brûlé sa maison parce que Charles de Bourbon y avait passé ; qu'à plus forte raison noue devions avoir en abomination le crime de M. Fouquet; que, pour le punir, il n'y avait que la corde et les gibets ; mais qu'à cause des charges qu'il avait possédées, et qu'il avait plusieurs parents considérables, il se relâchait à prendre l'avis de M. de Sainte-Hélène.

Que dites-vous de cette modération ? C'est à cause qu'il est oncle de M. de Colbert et qu'il a été récusé, qu'il a voulu en user si honnêtement. Pour moi, je saute aux nues quand je pense à cette in- . famie.

Tout le monde s'intéresse dans cette grande affaire. On ne parle d'autre chose; on raisonne, on tire des conséquences, on compte sur ses doigts, on s'attendrit, on craint, on souhaite, on hait, on admire, on est triste, on est accablé ; enfin, mon pauvre monsieur, c'est une chose extraordinaire que l'état où l'on est présentement ; mais c'est une chose divine que la résignation et la fermeté de notre cher malheureux. 11 sait tous les jours ce qui se passe, et

1. Olivier Lefèvre d'Ormesson, rapporteur dans le procès de Fouquet. — 2. Henri Pussort, conseiller d'État, était Vond^ Ôl^ ÇA\\i«!v.^ '^\ ^Ts^Naj^^-è^ 8B baine contre le surintendant.

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tous les Jours il faudrait faire des volumes à sa louange. Je. vous conjure de bien remercier monsieur votre père * de l'aimable billet qu'il m'a écrite et des belles choses quHl m'a envoyées. Hélas! je les ai lues^ quoique j'aie la. tété en quatre. Dites-lui que je suis ravi^ qu'il m'aime un peu, c'est-à-dire beaucoup ; et que pour moi je Taime encore davantage* J'ai reçu votre dernière lettre. Hé ! mon Dieu, vous me payez au delà de tout ce que je fais pour vous; je ■TOUS dois du reste.

LETTRES SUR IJB MARIAGE SE BCADEMOISEIXE 2

A M. DE COnLANGES 3

A Paris, lundi 14 décembre 1670.

Je m'en vais vous mander la chose la plus étonnante^ la plus surprenante, la plus merveilleuse, la plus miraculeuse, la plus triomr phante, la plus étourdissante, la plus inouïe, la plus singulière, la plus extraordinaire, la plus incroyable, la plus imprévue, la plus grande, la plus petite, la plus rare, la plus commune, la plus éclatante, la plus secrète jusqu'à aujourd'hui, la plus brillante, la plus, digne d'envie ; enfin une chose dont on ne trouve qu'un exemple dans les siècles passés, encore cet exemple n'est-il pafl< juste ; unç chose que nous ne saurions croire à Paris, comment la pourrait-on croire à Lyon? une chose qui fait crier miséricorde à tout le monde; une chose qui comble de joie Mme de Rohan et Mme d'Hauterive ; une chose enfin qui se fera dimanche, où ceux qui la verront croiront avoir la berlue; une chose qui se fera dimanche, et qui ne sera peut-être pas faite lundi. Je ne puis me résoudre à la dire> devinez-la, je vous le donne en trois ; jetez-vous votre langue aux chiens? Hé bien! il faut donc vous la dire : M. de Lauzun épodse dimanche au Louvre , devinez qui ? Je vous le donne en

1. Âroauld d'Aodilly, auteur de traductions estimées (les Confessions de saint Augustin, V Histoire des Juifs de Josèphe, etc.) et de nombreux ouvrages de piété. — 2. Mademoiselle j duchesse de Montpensier, fille de Gaston d'Orléans, frère de Louis XIII. « Après avoir rerusé tant de souverains, après avoir eu respërance d'épouser Louis XIV, elle voulut faire à quarante-deux ans la fortune d'un gentilhomme. Elle obtint la permission d'épouser Pèguilin, du nom de Caumont, comte de Lauzun... Mademoiselle donnait tous ses biens, estimés vingt millions, au comte de Lauzun, quatre duchés, la souveraineté de Dombes, le comté d'Eu, le palais d'Orléans qu'on nomme le Luxembourg... Le contrat était dressé : Lauzun fut un jour dac de Montpensier. 11 ne manquait plus que la signature. Tout était prét« lorsque le roi, assailli par les représentations des princes, des ministres, des ennemis d'un homme trop heureux, retira sa parole et défendit cette alltance. » (Voltaire, Siècle de Louis XIV ."^ — ^» \a \sias^ç^ 4^ Caulanges, cousin germain de Mme de S^v\%uê

, . MADAitffe EH SÉVIGNÉ 495

qtta|tre, je vous le donne,en dix, je vous le donpe en cent. Mme de Coulang^s dit : Voilà qui est^bien difficile à deviner! c'est Mme de La VaUière. Point du tout, tnadaine. C'est donc Mlle de Retz? Point du tout : vous êtes bien provinciale. Ah ! vraiment nous sommes bien bêtes, dites-vous; c'est Mïïé Colbert. Encore moins. C'est assurément Mlle de Créqui. Vous n'y êtes pas. Il faut donc à la fin . TOUS le dire : il épouse, dimanche, au Louvre, avec la permissiop' du roi, mademoiselle, mademoiselle de... mademoiselle, devinez le nom ; il épouse Mademoiselle, ma foi ! par ma foi ! ma foi jurée ! Mademoiselle, la grande Mademoiselle, Mademoiselle, fille de feu Monsieur, Mademoiselle, petite-fille de Henri IV, Mlle d'Eu, Mlle de Dombes, Mlle de Montpensier, Mlle d'Orléans, Mademoiselle, cousine germaine du roi, Mademoiselle, destinée au trône, Mademoiselle, le seul parti de France qui fût digne de Monsieur. Voilà un beau sujet de discourir. Si vous criez, si vous êtes hors de vous-même, si vous ' dites que nous avons menti, que cela est faux, qu'on se moque de vous, que voilà une belle raillerie, que cela est bien fade à imaginer; si enfin vous nous dites des injures, nous tro^uveîons que ^ V vous avez raison; nous en avons fait autant que. vous.

A M. DE COULANâES

A Paris, mercredi 31 décembre 1670.

J^ai reçu vos réponses à mes lettres* Je comprends Fétonnement où TOUS avez été de tout ce qui s^est passé depuis le 15 jusqu'au 20 de ce mois t le sujet le méritait bien. J^admire aussi votre bon esprit, et combien vous avez jugé droit, en croyant que cette grande m&cbine ne pourrait pas aller depuis le lundi jusqu'au dimanche. La modestie m'empêche de vous louer à bride abattue là-dessus, parce j'ai dit et pensé toutes les mêmes choses que vous. Je dis à ma fille le lundi : Jamais ceci n'ira à bon port jusqu'à dimanche; et je voulus parier, quoique tout respirât la noce, qu'elle ne s'achèverait point. £n ejffet, le jeudi le temps se brouilla, et la nuée creva le soir à dix heures, comme je vous l'ai mandé. Ce même jeudis j'allai dès neuf heures du matin chez Mademoiselle, ayant avis qu'elle allait se marier à la campagne, et que le coadjuteur de Reims ^ faisait la cérémonie : cela était ainsi résolu le mercredi au soir ; car, pour le Louvre, cela fut changé dès le mardi ^. Mademoiselle écrivait : elle me fit entrer, elle acheva sa lettre, et puis comme elle était au lit, elle me fit mettre à genoux dans sa ruelle ; elle me dit à qui elle écrivait, et pourquoi, et les beaux présents qu'elle avait faits la veille, et le nom qu'elle avait donné ' ; qu'il n'y avait point de parti pour

1. CharleS'Manrice Le Tellier, flls da chancelier Michel Le tellierj et frère de Louvois. ~ 2. Le mariage devait d'abord être célébré aa Louvre. — 3. Le nom de duc de Montpensier, que Lauzuii devaÂS. ^t<i.\Ax^ ^^ ^'^ ^«2^^liant.

^ elle en Europe, et qu'elle voulait se n^ariier. Elle me conta une cod- 1

versation mot h mot qu'elle avait eue avec le roi; eUe me parut transportée de la joie de faire un homme bien heureux; elle me parla avec tendresse du mérite et de la reconnaissance de M. de^ Lauzun : et sur tout cela je lui dis : « Mon Dieu, mademoiselle, vous voilà bien contente ; mais que n'avez-vous donc fini promptement cette affaire dès lundi? Savez-vous bien qu'un si grand retar- \ dément donne le temps à tout le royaume de parler, et que c'est tenter Dieu et le roi que de vouloir conduire si loin une affaire si extraordinaire ? » Elle me dit que j'avais raison ; mais elle était si pleine de confiance, que ce discours iie lui fit qu'une légère impression. Elle retourna sur les bonnes qualités et sur la bonne maison de Lauzun. Je lui dis ces vers de Sévère dans Polyeucte :

Je ne la puis du moins blâmer d'un mauvais choix ; Polyeucte a du nom, et sort du sang des rois.

Elle m'embrassa fort. Cette conversation dura une heure. Il est impossible de la redire toute : mais j'avais été assurément fort agréable durant ce temps, et je le puis dire sans vanité, car elle était aise de parler à quelqu'un ; son cœur était trop plein. A dix heures, elle se donna au reste de la France, qui venait kii faire sur cela son compliment. Elle attendit tout le matin des nouvelles, et n'en eut point. L'après-dînée, elle s'amusa à faire ajuster elle-même l'appartement de M. de Montpensier. Le soir, vous savez ce qui arriva. Le lendemain, qui était vendredi , j'allai chez elle ; je la trouvai dans son lit ; elle redoubla ses cris en me voyant ; elle m'appela, m'embrassa, me mouilla toute de ses larmes. Elle me dit : Hélas ! vous souvient-il de ce que vous me dites hier ? Ah ! quelle cruelle prudence^! ah! la prudence! Elle me fit pleurer à force de pleurer. J'y suis encore retournée deux fois ; elle est fort afQigée, et rii'a toujours traitée comme une personne qui sentait se^ douleurs ; elle ne s'est pas trompée. J'ai retrouvé dans cette occasion des sentiments qu'on n'a guère pour des personnes d'un tel rang. Ceci entre nous deux et Mme de Coulanges; car vous jugez bien que cette causerie serait entièrement ridicule avec d'autres. Adieu.

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