EXTRAITS DU CHAPITRE IV
Projet de Rhétorique
•.. Veut-on apprendre de saint Augustin les règles d'une éloquence sérieuse et efficace? Il distingue, après Gicéron, trois divers genres suivant lesquels on peut parler. 11 faut, ditril, parler 4'Qne façon abaissée et familière, pour instruire, submisse. Il faut parler d'une façon douce, gracieuse et insinuante, pour faire aimer la vérité, iemperate. Il faut parler d^ine façon grande et véhémente quand on a besoin d'entraîner les hommes, et de les arracher à leurs passions, granditer. Il ajoute qu'on ne doit user des expressions qui plaisent, qu'à cause qu'il y a peu d'hommes assez raisonnables pour goûter une vérité qui est sèche et nue dans un discours. Pour le genre sublime et véhément, il ne veut point qu'il soit fleuri : Non tam vei^borum omatibus comptum esty quam violentum animi affectit!us,„ Fertur quippe impetu suo, et elocutionis pulchritudinem, si occurrerit, vi rerum rapit, non cura decoris assumit. « Un homme, dit encore ce Père, qui combat très courageusement avec une épée enrichie d'or et de pierreries, se sert de ces armes parce qu'elles sont propres au combat, sans penser à leur prix. » Il ajoute que Dieu avait permis que saint Cyprien * eût mis des ornements affectés dans sa lettre à Donat ^, « afin que la postérité pût voir combien la pureté de la doctrine chrétienne l'avait corrigé de cet excès, et l'avait ramené à une éloquence plus grave et plus modeste »....
Écoutons ses paroles : « Il faut bien se garder de croire qu'un homme a parlé d'une façon grande et sublime, quand on lui a donné de fréquentes acclamations et de grands applaudissements. Les jeux d'esprit du plus bas genre et les ornements du genre tempéré attirent de tels succès. Mais le genre sublime accable souvent par son poids, et ôte même la parole; il réduit aux larmes. Pendant que je tâchais de persuader au peuple de Gésarèe • en Mauritanie, qu'il devait abolir un combat des citoyens..., où les parents, les frères, les pères et les enfants, divisés en deux partis, combattaient en public pendant plusieurs jours de suite en un certain tenaps de l'année, et chacun s'efforçait de tuer celui qu'il attaquait : je me servis, selon toute l'étendue de ' mes forces, des plus
U Saint Cyprien, un des Pères de l'Église latine, élu évoque de Carthage en 248. — 2. Donat, évèqiie sa\!à&ui^\\^w6 ^^ ^^"à^v^wx^is. ((i^llœ niqrœ), en iVumidie. — 3. Julia Cœsarea, N\\\fe àa \8. t^\fc ^^^to^svssîciàfe ^X'^^v ^v{iottrf>hni ChepcheiU
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. grandes )Sxpressions pour déraciner des cœnrs et des mœurs de ce peuple une coutume si cruelle et si invétérée. Je ne crus néanbioins aVoir rien gagné pendant que |e n'eiitendis que leurs acclamation^; mais j^espérai quand je les vis pleurer. Les acclamations montraient que je les avais instruits, et que mon discours leur faisait plaisir; mais leurs larmes marquèrent qu'ils étaient changés. Quand je les vis couler, je crus que cette horrible coutume, qu'ils avaient re^e de leurs ancêtres, et qui les tyrannisait depuis si longtemps, serait abolie,.. Il y a déjà environ huit ans, ou même plus, que ce peuple, , par la grâce de Jésus-Ghrist, n'a entrepris rien de semblable. » Si saint Augustin eût affaibli son discours par les ornements affectés du genre fleuri, il ne serait jamais parvenu à corriger les peuplés d'Hippone * et de Gésarée.
Démosthëne a suivi cette règle de la véritable éloquence. « 0 Athéniens, disait-il, ne croyez pas que Philippe soit comme une divinité à laquelle la fortune soit attachée. Parmi les hommes qui
. paraissaient dévoués à ses intérêts, il y en a qui le haïsg(ent, qui le craignent, qui en sont envieux... Mais toutes ces choses demeurent comme ensevelies par votre lenteur et votre négligence... Voyez, ô Athéniens, en quel état vous vous êtes réduits. Ge méchant homme est parvenu jusqu'au point de ne vous laisser plus le choix entre la vigilance et l'inaction. Il vous menace; il parle, dit-on, avec arrogance; il ne peut plus se contenter de ce qu'il a conquis sur vous; il étend de plus en plus chaque jour ses projets pour vous ' subjuguer; il vous tend -des pièges de tous côtés, pendant que vous êtes sans cesse en arrière et sans mouvement. Quand est-ce donc, ô Athéniens, que vous ferez ce qu'il faut faire? Quand est-ce que nous verrons quelque chose de vous? Quand est-ce que la nécessité vous y déterminera? Mais que faut-il croire de ce qui se fait actuellement? Ma pensée est qu'il n'y a pour des hommes libres aucune plus pressante nécessité que celle qui résulte de la honte d'avoir
' mal conduit ses propres affaires. Voulez-vous achever de perdre votre temps? Chacun ira-tril çà et là dans la place publique, faisant cette question : N'y a-t-il aucune nouvelle? Eh! que peut-il y avoir de plus nouveau que de voir un homme de Macédoine qui dompte les Athéniens, et qui gouverne toute la Grèce? « Philippe est mort, .« dit quelqu'un. — Non, dit un autre, il n*est que malade* » Eh! que vous importe, puisque, s'il n'était plus, vous vous feriez bientôt un autre Philippe K » Voilà le bon sens qui parle sans autre ornement que sa force. Il rend la vérité sensible à tout le peuple. Il le réveille, il le pique, il lui montre l'abîme ouvert. Tout est dit pour le salut
' commun; aucun mot n'est pour l'orateur. Tout instruit et touche ; ri^i ne brille.
/ ... J'avoue que le genre fleuri a ses grâces ; mais elles sont déplacées dans les discours où il ne s'agit point d'un jeu d'esprit plein de délicatesse, et où les grandes passions doivent ^^^cV^^. Vi& ^^^^^^^
i. Hippo negius, amourd'hui Bone. - a. Première PUWjyp^'î^.^ûK^^^'^'^^
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fleuri n'atteint jamais au sublime. Qu'est-ce que les anciens auraient dit d'une tragédie où Hécube aurait déploré ses malheurs par des pointes? La vratie douleur ne parle point ai;isi. Que pourrait-oa croire d'un prédicateur qui viendrait montrer aux pécheurs le jugement dé Dieu pendant sur leur têtQ, et Tenfer ouvert sous leurs pieds» avec les jeux de mots les plus adectés ?
11 y a une bienséance à garder pour les paroles comme pour \^ habits. Une veuve désolée ne porte point le deuil avec beaucoup de broderie, de frisure et de rubans. Un missionnaire apostolique ne doit point faire de la parole de Dieu une parole vaine et pleine d'ornements affectés. Les païens mêmes auraient été indignés de voir une comédie si mal jouée.
^ Il ne faut pas faire à l'éloquence le tort de penser qu'elle n*est . qu'un art frivole, dont un déclamateur se sert pour imposer à la faible imagination de la multitude, et pour trafiquer de la parole* C'est un art très sérieux, qui est destiné à instruire, à réprimer les passions, à corriger les mœurs, à soutenir les lois, à diriger les délibérations publiques, à rendre les hommes bons et heureux. Plus un déclamateur ferait d'efforts pour m'éblouir par les prestiges de son discours, plus je me révolterais contre sa vanité. Son empressement pour faire admirer son esprit me paraîtrait le rendre indigne de toute admiration. Je cherche un homme sérieux, qai me parle pour moi, et non pour lui ; qui veuille mon salut, et non sa vaine gloire. L'homme digne d'être écouté est celui qui ne se sert de la parole que pour la pensée, et de la pensée que pour la vérité et la vertu. Rien n'est plus méprisable qu'un parleur de métier <, qui fait de ses paroles ce qu'un charlatan fait de ses remèdes....
D'ordinaire un déclamateur fleuri ne connaît point les principes d'une saine philosophie, ni ceux de la doctrine évangélique poui perfectionner les mœurs. Il ne veut que des phrases brillantes et que des tours ingénieux. Ce qui lui manque le plus, c'est le fond des choses. Il sait parler avec grâce, sans savoir ce qu'il faut dire. I énerve les plus grandes vérités par un tour vain et trop orné<
Au contraire, le véritable orateur n'orne son discours que de vé* rites lumineuses, que de sentiments nobles, que d'expressions fortei et proportionnées à ce qu'il tâbhe d'inspirer. Il pense, il sent, et li parole suit. « // ne dépend point des paroles, dit saint Augustin, maû les paroles dépendent de luû » Un homme qui a l'âme forte et grande avec quelque facilité naturelle de parler, et un grand exercice, m doit jamais craindre que les termes lui manquent. Ses moindre: discours auront des traits originaux, que les déclamateurs fleuri ne pourront jamais imiter. Il n'est point esclave des mots ; il ^ droit à la vérité. Il sait que la passion est comme l'âme de la pft rôle. Il remonte d'abord au premier principe sur la matière qu'i veut débrouiller. Il met ce principe dans son vrai point de vue ; i le tourne et le retourne, pour y accoutumer ses auditeurs les moitt
i. Va bomme qui i^jX d^ U ^«ïq\^ \ûfc^^i ^V \&3a'âûasà;v«^
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pénétrants. Il ' descend jusqu'aux dernières conséquences par un enchaînement court et sensible. Chaque vérité est mise en sa place par rapport au tout. Elle prépare, elle amène, elle appuie une autre vérité, qui a besoin de son secours. Cet arrangement sert à éviter les répétitions qu*on peut- épargner au lecteur. Mais il ne retranche aucune des répétitions par lesquelles il est essentiel de ramener souvent Tauditeur au point qui décide lui seul de tout....
Isocrate est doux, insinuant, plein d'élégance ; mais peut-on le comparer à Homère ^ ? Allons plus loin : je ne crains pas de dire que Démosthène me parait supérieur à Gicéron. Je proteste que personne n'admire Gicéron plus que je fais. Il embellit tout ce qu^il touche ; il fait honneur à la parole ; il fait des mots ce qu'un autre n'en saurait faire ; il a je ne sais combien de sortes d'esprit. Il est même court et véhément toutes les fois qu'il veut l'être, contre Gatilina, contre Verres, contre Antoine; mais on remarque Quelque parure dans son discours ; Tart y est merveilleux, mais on l'entrevoit; rorateuf, en pensant au salut de Ha République, ne s'oublie pas et ne se laisse point oublier. Démosthène parait sortir de soi, et ne voir que la patrie. Il ne cherche point le beau ; il le fait sans y penser. Il est au-dessus de l'admiration. Il se sert de la parole comme un homme modeste de son habit pour se couvrir. Il tQune, il foudroie; c'est un torrent qui entraine tout. On ne peut le critiquer, parce qu'on est saisi. On pense aux choses qu'il dit^ et non à ses paroles. On le perd de vue : on n'est occupé . que de Philippe, qui envahit tout. Je suis charmé de ces deux orateurs; mais j'avoue que je suis moins touché de l'art infini et de la magnifique éloquence de Gicéron^ que de la rapide simplicité de Démosthène.
EXTRAITS DU CHAPITRE Vt . »
Sur la Tragédie
Il faut séparer d'abord la Tragédie d'avec la Gomédie. L'une représente les grands événements qui excitent les violentes passions; Tautre se borne à représenter les mœurs des hommes dans une condition privéfe.
Pour la Tragédie, je dois commencer en déclarant que je ne souhaite point qu'on perfectionne les spectacles où l'on ne représente les passions corrompues que pour les allumer. Nous avons vu que
1. Isocrate, orateur athénien, né en 436, mort en 338 avant Jésas-Christ. a II n'y a rien dans ses écrits qui ressemble à l'éloquence. On y trouve assez souvent des idées justes, des faits à noter poar l'histoire, des choses belles et bonnes, mais - souvent aussi des assertions fort contestables, des idées fausses, de la sophistique pure, et, wi %feutet^, ^^'i ^t^vr.^ ^^'ï.
mots, puis des pbnses et des mots encoTe, eV mu ^•^^^^"Si» ^ V)^^''^"^'^"»^*
roa, Rmoire de la littérature grecque.)
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Platon et les sages v législateurs du pagauisme rejetaient loin de toute république bien policée less fables et les instruments de musique qui pouvaient amollir une nation par le goiit de la volupté. Quelle 'devrait donc être la sévérité des nation» chrétiennes contre les spectacles contagieux ? Loin de vouloir qu'on perfectionne de tels spectacles, je ressens une véritable joie de ce qu'ils sont chez nous imparfaits en leur genre. Nos poètes les ont rendus languissants, fades et doucereux comme les romans. On n'y parle que de feux, de chaînes, de tourments. On y veut, mourir en se portant bien. Une personne très imparfaite est nommée un soleil, ou tout au moins* une aurore ; ses yeux sont deux astres. Tous les termes sont outrés, et rien ne montre une vraie passion. Tant mieux ; la faiblesse du poison diminue le mal. Mais il me semble qu'on pourrait donner aux tragédies une merveilleusa force, suivant les idîées très philosophiques de l'antiquité, sans y mêler cet amour volage et déréglé qui fait tant de ravages.
Chez les Grecs, la Tragédie était entièrement indépendante de l'amour profane. Par exemple, VŒdipe de Sophocle n'a aucun mélange de cette passion étrangère au sujet. Les autres tragédies de ce grand poète sont de même. AL Corneille n'a; fait qu'affaiblir Tactioii, que la rendre double, et que distraire le spectateur dans son (Edipej par l'épisode d'un froid amour de Thésée pour Dircé. M. Racine est tombé dans le même inconvénient en composant sa Phèdre. Il a fait un double spectacle, en joignant à Phèdre furieuse Hippolyte soupirant, contre son vrai caractère. Il fallait laisser Phèdre toute seule dans sa fureur. L'action aurait été unique, courte, •vive et rapide. Mais nos deux poètes, tragiques,. qui méritent^. d'ailleurs les plus grands éloges, ont été entraînés par le torrent ; ils ont cédé an goût des pièces romanesques, qui avaient prévalu. La mode du bel esprit faisait mettre de l'amour partout. On s*imaginait qu'il était impossible d'éviter l'ennui pendant deux heures sans le secours de quelque intrigue galante. On croyait être obligé Il s'impatienter dans le spectacle le plus grand et le plus passionné, À moins qu'un héros, langoureux ne vint l?interrompre. Encore fallait-il que ses soupirs fusaent. ornés de. pointes» et que son désespoir fût exprimé par des espèces d'épigrammes ^. Voilà ce que le désir de plaire au public arrache aux plus grands auteurs contre les règles. De là vient cette passion si façonnée * s
Impitoyable soif de gloire, Dont l'aveugle et noble transport Me fait précipiter ma mort Pour faire vivre ma mémoire,
i, iSoileaa a relevé ègaVemetil ca \xv4^x% , .
Et sans tiomle un wxvMi\. tJo^^i ^\v» vwsçvtw.