LA UONNE^ LE LOUP ET LE MULET
Avecque la science il faut un bou esprit. Or entends à ce point ce qu'un Grec en escrit : Jadis un Loup, dit-il, que la faim espoinçonne, Sortant hors de sou fort rencontre une Lionne, Rugissante à l'abort, et qui monstroit aux dents L'insatiable faim qu'elle avoit au dedans. Furieuse elle approche, et le Loup q'ui l'advise, D'un langage flatteur lui parle et la courtise : Car ce fut de tout temps que, ployant sous l'effort. Le petit cède au grand, et le foible au plus fort.
Luy, dis-je, qui craignoit que, faute d'autre proye, La beste l'attaquast, ses ruses il employé. Mais enfin le hazard si bien le secourut. Qu'un Mulet gros et gras à leurs yeux apparut. Ils cheminent dispos, croyant la table preste,
l. Vous accablent. — 2. En ce qui les regarde. — 3, N'aspire i t\fe5!L Sioins, ne vise à rien moins qu*à i'immortalité, — 4. La YotA.%MV^^\\N\^N, We 8; liyre XII, fable i 7.
S2 SËl/lÈME SIÈCLE
Et s'approchent tous deux assez près de la beste.
Le Loup qui la cognoist, malin et deffiant,
Luy regardant aux pieds, lui parloit en riant :
« D'où es-tu? Qui es-tu? Quelle est ta nourriture *,
Ta race, ta maison, ton maistre, ta nature ? »
Le Mulet estonné de ce nouveau discours,
De peur ingénieux, aux ruses eut recours;
Et comme les Normands, sans luy respondre voire * :
u Compère, ce dit-il, je n'ay point de mémoire,
Et comme sans esprit ma grand mère me vit,
Sans m'en dire autre chose, au pied me Tescrivit. »
Lors il lève la jambe, au jarret ramassée; Et d'un œil innocent il couvroit sa pensée, Se tenant suspendu sur ses pieds en avant. Le Loup qui Tapperçoit, se lève de devant, S'excusant de ne lire, avecqu'ceste parolle. Que les loups de son temps n'alloient point à TécoUe* Quand la chaude Lionne, à qui Tardente faim Alloit précipitant la rage et le dessein, S'approche, plus savante^ en volonté de lire. Le Mulet prend son temps, et du grand coup qu'il tire, Luy enfonce la teste, et d'une autre façon, Qu'elle ne sçavoit point, lui apprit sa leçon.
Alors le Loup s'enfuit, voyant la beste morte ; Et de son ignorance ainsi se reconforte : « N'en déplaise aux Docteurs, Cordeliers, Jacobins, Pardieu, les plus grands clercs ne sont pas les plus fins. »
(Satire IIL)