‹ Textes persans relatifs à la secte des HouroûfîsChapitre 38 sur 56 · II. ONTOLOGIE ET THÉOLOGIE · texte numérisé non relu

II. ONTOLOGIE ET THÉOLOGIE

Toutes les existences contingentes sont instables et éphémères, et s'écoulent dans un courant d'incessantes modifications. Le monde phénoménal n'existe pas par lui-même ; ses changements doivent avoir pour cause une force, et cette force ne peut être qu'éternelle. Donc l'être absolu (oUHi/o o»>5) est une force éternelle dans le passé (»Ii;l oy>). C'est elle

qui est l'infinie causalité, la puissance première; bref, la fameuse lûvxfm Trpxryj de Plotin.

Cette force éternelle est une, simple, identique en ellemême lorsqu'elle se trouve à l'état de nébulosité (L^ J^,

lorsqu'elle n'est encore qu'un trésor caché (^Jls^ ^)- Mais

sa première manifestation L^), son émanation immédiate est le verbe en tant que verbe, c'est-à-dire in abstracto; et dans ce cas-là on l'appelle [,^^->*^ f^] le verbe en soi, le

xôycg iv^txbsTo; des néoplatoniciens. Le verbe abstrait revêt dans ses déterminations [oLilnj] les formes des 28

lettres de l'alphabet arabe. C'est ce que les houroûfis (Siy>) appellent JàyLi -."îiS' {^cyo; Tpo^spixôç), le verbe réalisé par la prononciation, le verbe extériorisé. (')

Ces lettres sont également simples, et constituent les premiers principes, ou les "racines" de toute existence concrète; tout à fait comme les éléments de la chimie moderne, ou, pour mieux dire, ce sont les monades du Verbe Éternel et Immuable [vjîjj '^ *jJo qjLj]; et leurs innombrables agré-

(') Le mot JSiiJ signifie "jeter" en arabe; comme la phrase suivante le

prouve: »|^l v^oJaBJ ^ »j*^'î c>J^^« Je l'ai traduit par "extériorisation" qui m'a paru plus adéquate à l'idée des houroufts.

gâtions nous donnent l'illusion de la forme et de la matière du monde sensible. Mais les monades des houroûfis ne sont pas aussi parfaites que celles de Leibnitz par exemple {'). Car tant qu'elles sont isolées et séparées les unes des autres,

ces lettres ne sont pas conscientes ((i).tX«); c'est-à-dire que

par elles-mêmes elles n'ont aucune signification intelligible, et pour la même raison elles ne peuvent non plus être perçues par nous comme objets de conscience. En effet, la conscience est une propriété de l'agrégat; par conséquent le résultat de la combinaison des éléments simples, ou, pour mieux dire, la résultante de la combinaison de ces parcelles de "Force- Verbe" que nous appelons lettres. Le simple par lui même ne saurait être conscient (^).

Quoique en elles mêmes ces lettres soient absolument égales [iuyJ! Jx] entre elles, néanmoins leur ensemble acquiert une

importance d'autant plus grande qu'elle représente un objet plus parfait.

Par conséquent les diverses combinaisons des lettres produisent la matière et la forme, aussi bien que la sensibilité

(') Je n'ai pas besoin de dire qu'il n'y a aucune parenté entre le houroufîsme et la monadologie du grand philosophe allemand ; mais c'est pour mieux me faire comprendre que j 'ai dû emprunter ce terme.

(*) Tout d'abord j'avais pris au sérieux ce raisonnement ; mais grâce à une patiente étude et une laborieuse revision des meilleurs textes, j'en ai pu saisir le vrai sens en me plaçant au même point de vue que les houroûfis eux mêmes, et j'ai été déconcerté. Tout le raisonnement roule sur le sens am-

bigu et indécis du mot ^c^jua^ qui signifie conscience quand il est opposé à O)^— *o ; il veut dire également signification lorsqu'on l'oppose au mot ^ ° ^ ; on pourrait le traduire par m 4"'AÎ'< vrtpKÔrfio^ quand il est juxtaposé avec des termes tels que ...l-g.'v < ^>c etc., comme dans ces vers

célèbres de Khâdjou-yi-Kirmâni :

..^^,\ <^' if Jà^ j.< j^ * ^^^> ^* j) ^^^^jya oW ^

Donc, il n'y a pas lieu de chercher ici l'Inconscient.

et la conscience. Chaque objet — pour ainsi dire — est une forme déterminée par la concentration, l'agrégation et l'arrangement particulier de quelques lettres qui acquièrent ainsi une personnalité définie et contingente. Alors, il est une partie parlante (oiL'j sj>) de l'éternel Verbe.

Scheïkh Aboul-Hassan Alîy-ul-A'lâ proclame cette vérité tout en se lamentant que l'aveugle (c.-à-d. le profane) ne puisse jamais voir clairement comment le tout est caché dans la partie.

• • î^;— ^ Oî^ S ^jj ^jf^J * ^^-^ ^^ ofT *^ J^ <^^- 3

Ces trente deux lettres sont les apparences du "Verbe en soi"; elles sont les attributs inséparables de son essence :

soW s3^^ j^J^ ^^ jyj"

'«__3 yJLj irjJij\ o-'^ iS-j\ ^ \

(') Uj ji', le père Rose, est un vénérable Scheikh mort et enterré à

Tout ceci est prouvé d'abord par le Korân d'une façon dogmatique par des versets comme ceux-ci : j^w>-j»mj t^^ JJ

«Jy-éJ?.; ijojî] j l« j ojj ♦ *!. lî j L« *i ^-«-*-Ji- Zarîfî Baba, un

père Bektâchi-Houroûfi, a traduit en vers l'esprit de ces deux vers et dans son aJjJJ^, (') :

îviAl^ j^ sJj-^i^ ^-^ (J>- ^^ * ^^ j LT^^ ^y cfr^ ^y o^^i

Les houroufis rapportent aussi une tradition vii*-jJo dans laquelle le prophète prétend entendre les louanges que les êtres inanimés adressent à Dieu, et que le commun des mortels ne peut entendre. Ils ont aussi un argument inductif, une preuve tirée des faits pour démontrer la même thèse. La force de cet argument réside (comme on verra tout à l'heure) en une grossière erreur: les houroufis conçoivent le son (oj— o) objectivement, comme une chose extérieure à nous.

•••^\ j^ ^y^y \y^\ e.ijw\ <X\ ^^ a^ j]^\ jJû?- ^V^-^j\s!i

Donc tout objet est une formule éloquente du Verbe; mais celle qui est la plus parfaite d'entre toutes, celle qui

résume toutes les autres, est le \JU-.*o . Tous les scheïkhs houroufis s'accordent à nous proclamer que si cette phrase "qui est la quintessence de toute la création" ^^^^ jJJi ^-^ *-A=>JI, pouvait être anéantie, l'univers serait en un clin d'œil anéanti avec elle. Nous allons voir dans un des cha-

Budapest. C'est un des plus notables houroufis. Son ouvrage intitulé "la Clef de l'Invisible'' est très intéressant; mais il est mauvais poète et versificateur maladroit.

(') Ijb .çSUi^ est un moraliste honnête; son œuvre est la seule qui soit digne parmi ses semblables.

pitres de cette monographie comment le sur le visage de l'homme.

est écrit

o^r'à>- ojvîVj ^y^^ kijUjj->- j »^W^ u-— *^y f^.j^ ^^9 ^ i

(préface du ^r-i*^' 7"*-**)

Voici un joli poème turc vraiment original dans lequel le poète houroufi ('),^-^-...-f affirme la même thèse et très clairement.

... ! a3^\ -.y; y^^yj

,JL3-\; V.;-

TT^ i$J^ ^^

J>^ 4i.\ xli;

!<J^\ r-\ OiJ^/f

cyjjy \^^ ^

J.i 4Îl\ Ç)CxS>-

Tous les houroufis répètent la même chose ; et presque tous sont éminemment dogmatiques. Ils ne discutent pas beaucoup !

(') Ghaïbî est un des plus doux poètes houroufis; c'est un vrai poète!... On peut en juger par cette charmante pièce d'une bonhomie exquise. Ce genre est vraiment turc et original et Ghaïbl excelle beaucoup dans ce genre.

Ils condamnent à mort ceux qui n'admettent pas leur doctrine. Deux ou trois auteurs, qui ont popularisé en prose

l'œuvre capitale du Maître, le ^ &xlj ^b^Li-, ont consacré, il est vrai, quelques pages à la discussion des principes, mais il n'y a rien d'extraordinaire dans ces pages!

Il n'y a seulement que l'auteur du "Livre de la Vérité" (a^lj v;>JlJi>) qui soit remarquable par son sens critique.

Il pose l'idée d'une force éternelle comme une question difficile à résoudre. Il fait preuve d'une certaine dignité intellectuelle; il veut penser par lui-même et voir si toutes les assertions relatives à ce problème peuvent être également plausibles, acceptables avant d'être élucidées par le raisonnement logique, et pesées à la balance de la critique.

Voici comment il s'adresse à ceux qui sont avides de connaître la Vérité !

Je donne le texte, avec la traduction aussi exacte que possible de ces quelques pages:

^ J,*jic «jj*r \j j . . 'îj^ 4.". J,j\ c^^j j:> <■' vijVi.^ j jù <> i^\j o

,^)'^:i jj> ^^^j\i ^jjy -^'"^ ^^y ^-f^j* ^'^ ^jj^ y- (3^

Question de la force éternelle, (') O disciple, ô chercheur de l'essence [ipséité] et des attributs de Dieu ! Il faut savoir [tout d'abord] ce qu'est l'essence,

(') Les mots et les phrases entre crochets sont des idées sous-entendues que j'ai cru devoir ajouter au texte pour en faciliter l'intelligence.

ce qu'est un attribut, ce qu'est la force éternelle, parce que le but de toutes les sciences et toutes les connaissances est de savoir l'essence et les attributs du Dieu suprême; et pourtant arriver à les connaître est une chose [tâche] très difficile. Certains saints [personnages] qui sont des gens de la vérité [les ésotériques !] sont même tombés en désaccord [sur ces points]. Certains d'entre eux ont soutenu que l'essence [divine] est [la totalité] des trente-deux lettres prononcées, tandisque les attributs sont ces mêmes lettres écrites; c'est-à-dire, l'essence de la vérité c'est la prononciation des lettres de l'alphabet; et les attributs de la vérité ce sont les caractères écrits sur le papier avec de l'encre."

^KyM-"^ jj oVl^ jX vil ^-J ^r-

'■^ j\ w^^lô. ^: ».i^^ ;^iS jSà

"Mais cette croyance est faible [pour convaincre], puis qu'il est dit dans le Livre d'Amour divin [de Fadhl, J.a13s]: D'un bout à l'autre et une à une elles [ces lettres] sont les attributs du Dieu terrible. (')

Elles sont aussi indestructibles que la Vérité Suprême [Dieu].

(') Ce sont des termes connus dans le çoufisme: Dieu possède plusieurs noms [i-L f*l] et attributs [ol— 8-^^] que l'on classifie en deux espèces [tUwî JU> et S^ *U-i]. L'attribut q*^ est le nom générique de la première

classe, et .L^ de la seconde. Je reconnais dans ces deux termes le ©«^ç et le K</^/oç de Philon.

Comme la personne divine elles sont immanentes en toutes choses :

Elles sont miséricordieuses, nobles et éternelles.

Chacune d'elle est invisible [cachée, immanente] dans l'Essence Divine.

J'ai ouvertement dit [la vérité] et le voile s'est levé de la face [du mystère]'."

'*~^^ o^^ "^'^ o-^:?y ^ j^^^yry ^y^ ^^-^ j j-^ d>y -^

^ijjJis- S jy^] «-ÎA". \ !j-^^. jV "^-^ ^^^-^ -^^^ AjUS^ ^\ jyj\ vlj\i^ 4S ^J. y ^J> .iUs ^. ^ .j^^J^ jl^\ ^ <l\j> ^^^ .^^

'^^•>j^y^j^^ 0-^ ^ S^y jyy" *^y^ ^\^^ uH -J^.-^ .jj^\ c?-:> y -j^j^ J^j\ ^ *iVjL\ ^^^ ^yi-j jrj^\ jy^\ ^y^ ^ *^j^ y <i<Jù (^y>-j y^\ùy>-y f'y^ S jJ^àJS oùy *j^ <:j

cjyy .j-^ <-i<Jij\ cjy i^yrj ^^ ^ *^^ y <i5o*Jù ^ '^^

j-X»u^ vlj^^y^^ O iS-^j^ M^ O"^'^- ^ .j-J*^^ *^ «-^^-^ Vj^

' *i VJ^ ^y 1^^ J^y^ 4i Jù ^^.\ jyj\

jjù <^j)y\ ^\^y>ry J^^ ^.jjy^ ^j 43^ \ 4b^ ^^ /^ j>

"Ainsi il a été prouvé par cet âyet{^) que les attributs de Dieu sont invisibles.

Certains derviches ont penché à croire que les attributs de Dieu sont les trente-deux lettres prononcées et invisibles; tandis que la Personnalité divine, c'est la totalité de l'univers qui est visible ; par cette [simple raison] que le Radiant (') Fadhl a dit que ces trente-deux lettres ne sont que des attributs et non pas Dieu. [Ces derviches] voyant l'extrême union [l'identité de Dieu et de ses attributs], les ont confondus.

Or, en dehors de ces deux choses [alternatives], il n'y a rien au monde: l'une est invisible et constitue la somme des 32 lettres; l'autre est visible et constitue la totalité

(') Chaque verset du Koran est un âyet^ mot qui signifie «signe». Fadhl étant l'incarnation de Dieu — comme nous allons le voir — ses moindres paroles sont considérées comme des âyets.

(*) [J.JL».">] veut dire beau; ici je l'ai rendu par radiant.

des choses [l'Univers].... Il n'y a aucun moyen pour dire: les trente-deux lettres sont Dieu même, puisque le Maître [Fadhl] avait déjà dit qu'elles étaient des attributs. Alors il ne reste plus pour être Dieu [c'est-à-dire qu'il n'y a qu'une seule alternative possible] que les objets sensibles et extrinsèques. Et même un des saints a écrit une œuvre sur cette doctrine; la quintessence de son livre est qu'il reconnaît la personnalité de Dieu dans l'apparence des objets sensibles extérieurs, et considère les trente-deux lettres comme ses attributs ('). Mais cette croyance est également faible; premièrement, parce que l'essence divine [pour que l'hypothèse soit vraisemblable] doit être transformée en attributs; transformation implique différence [un Aller, c'est-à-dire la genèse de quelque autre chose]. Et puis il y a un autre point vicieux qui nous oblige à concevoir l'attribut comme la racine, le principe de Dieu ; ce qui revient à dire que le dérivé est supérieur à son principe. Or toutes ces deux suppositions sont [également] absurdes, par cela même que le principe est Dieu, et le dérivé c'est l'attribut; comme il est dit dans ce couplet [du

(') Ghaïbî professe cette croyance; on peut en juger par ces quelques vers que j'ai recueillis dans un manuscrit :

slÀ> Aiû> Cr.^^ ^^\j^\ 0^ ^jy^ * ^^^~^* J-^.)'^ o\j\V, l->-\5 A>->^ ^

cj\io •r\y\ • ■ '• '^y <Y* J-* iS'^ vii:^J> J>. * . . l\^-t jX J=»j Ca'- ^\^ y. d^ ! yLÀii)S Oj\ "JJ^^ >^-^ ^ t*^'^-^ JJ^ * *^\y^ ^ilil^i iS-^j^ <U'\ Csj\j> J.ii

etc., etc. Dans son intéressant poème sur le >ji->, intitulé: ^LlaÀJi v^à-wJ)

il a exposé la même doctrine. Ce poème, composé de 198 vers [99 béïts Ci*-o], commence ainsi:

.i^JcU 0->U> ^jy^ d'iJy J-^. '^ '-r^ ' ^-^^ J^ ^t-^ t^ "W^^ ^ jà >yT} y etc., etc. Dans les pièces que j'ai cité, ci-dessus Ghaïbî paraît un çoufi tout à fait classique et orthodoxe, comme ic?r^ rj-^ cj-H^^ L?^' S^^^ ^"^yA qJiAJ) et leurs semblables.

Maître]: 'Ils [les attributs] sont comme la personne du Dieu suprême, immuables, impérissables. Ils sont permanents en Dieu et avec lui.'

Or une chose dont l'existence ne peut que dépendre de celle d'une autre, en est dérivée [c-à-d. qu'elle est contingente].

Il y a encore un autre argument: Il est dit dans le cNouvel Exemplaire» (') que les trente-deux lettres ont besoin [dépendent] de la force éternelle. Or, si la totalité des choses n'existait pas, alors d'où est-ce que ces trente-deux lettres pouvaient surgir? (*) ... Ces trente-deux lettres devraient dépendre [à leur tour] de la somme des choses!.... Cette [conception] est également absurde.

Il est dit encore dans le «Nouvel Exemplaire», que la totalité des existences [tous les objets] retourne au mot, à la lettre et au son, [c'est à dire qu'en dernière analyse toute chose se réduit à n'être plus qu'un son, et le son n'existe plus que par la force éternelle]. Le mot, la lettre, le son retournent [finalement] à la force éternelle; et la force éternelle n'existe [ne réside] qu'en Dieu. [Eh bien !] de tout ceci nous apprenons que les choses dépendent des trente-deux lettres et que celles-ci dépendent à leur tour de la force éternelle.

Si comme ils [certains derviches] le croient, la force éternelle est [vraiment] l'apparence des choses, il doit y avoir un cercle vicieux [à la base de ce raisonnement]; parce que [dans ce cas] les créatures doivent dépendre des

(') Je n'ai pas pu trouver cet exemplaire, mais comme tous les auteurs se sont mutuellement copiés, ce n'est pas une perte irréparable. Je citerai les auteurs les plus originaux.

(*) Par cette phrase l'auteur fait allusion à l'hypothèse fondamentale, selon

laquelle chaque objet possède le son [o^^s] in virtute, et qu'il s'actualise et se manifeste par le choc, si minime soit-il; ce qui nécessite logiquement la préexistence des objets au son et aux lettres qu'ils produisent par leur choc. Mais il pense qu'il serait absurde de penser ainsi, parce que le Maître avait précisément dit le contraire!

créatures [c'est-à-dire: le contingent doit soutenir le contingent]. Or ce cercle vicieux est absurde et insoutenable."

Ici, l'auteur s'arrête un moment pour répondre à une question qui pourrait être posée par n'importe quel adversaire supposé ou réel; et il continue ainsi : (*)

j oJ^ywa.»- jJ^utf 4j<iS „,^Si\ J y9' ^'-^.jTy» "^ <*.»«.o ^\^ ^\

"Si quelqu'un me questionne [et m'attaque] en disant que les objets n'ont besoin de ces trente-deux lettres que pour leur manifestation, pour leur devenir et leur apparition ; et cela ne veut pas dire qu'il y ait eu un temps où ces trentedeux lettres ont dû exister indépendamment des objets et avant eux; [je réponds que, non certes!] les lettres et les choses ont, de tout temps et en tout lieu, dû exister ensemble grâce à un lien de stricte et inséparable coexistence.

Il y a [à considérer seulement] ceci que n'importe quand, et n'importe où une chose existe, son existence dépend du mot [du Verbe]."

Il répond affirmativement par la phrase suivante, faisant ainsi profession de foi en vrai disciple de Fadhl [J^-oaà]:

"Certes, oui! c'est bien notre croyance en ce moment-ci."

(') C'est cette façon, ce procédé de discussion, que les dialecticiens de

l'Orient entendent par la locution v j|j> s.iAJi* ô]^^-, c'est-à-dire, formuler une question de la part d'un adversaire imaginaire mais possible et ensuite l'approuver ou la réfuter par une réponse.

Et, immédiatement après, il entre de pied ferme dans le domaine de la scholastique pour y discuter les universaux, ce qui nous rappelle les idées platoniciennes:

"Et si le Verbe n'est pas antérieur aux objets par le temps, du moins il l'est par l'essence. Ainsi, si tu envisages individuellement chaque objet, tu peux assigner un temps et des jours qui précèdent son existence; ce qui n'est pas possible pour les genres des objets [les universaux]. Les genres sont antérieurs par essence aux objets [qui entrent dans le cercle de leur compréhension], tandis qu'ils précédent les individus essentiellement aussi bien que temporellement."

Ici, il y a un point obscur que je crois devoir élucider par une brève dissertation pour faire voir beaucoup plus clairement sur quelle base tout cet échafaudage scholastique repose.

Les idées platoniciennes ont joué un grand rôle, non seulement dans le çoufisme, mais aussi dans le rationalisme.

Les rationalistes les ont adoptées et traduites par oLiîi»,

et ils ont longuement discuté sur la valeur de ces 'idées*. Certains d'entre eux soutinrent qu'elles ne sont pas créées et par conséquent se prononcèrent pour leur préexistence aux objets. D'autres, comme Imàm Adhoud Al-Idji('), réfutèrent cette opinion.

Chez les çoufis les idées platoniciennes deviennent les

(«) Consultez le \.^î^ et le commentaire de Seyyid Chérîf sur le chapitre qui commence ainsi: "^ A '*^y^ jj:^ ^ O^Â^' (Deuxième Mevqtf).

*-XjLj; qLacI, les prototypes immuables des choses, les entités.

D'après la doctrine de l'émanation Lv^] adoptée et célébrée par les çoufis, ces entités immatérielles proviennent de l'émanation immédiate de l'Être absolu [ojJLIm ^^>i], et forment à elles seules un monde : le monde des entités (^ «JjL» qLxcÎ); c'est en d'autres termes ce que les çoufis appel-

lent ^t ^fi = LiaJj ^!c par opposition au \j6s> ^c = Liij J!c.

Le premier constitue le plan schématique du second ; et il est aussi éternel que Dieu, puisqu'il n'est que la connaissance sommaire et schématique (^XU:>! jJLc) de la Divinité, la prescience divine dans ses grands traits, détails non compris, et correspond à peu près aux lois immuables de la nature des écrivains modernes. 11 est donc antérieur au monde de

la création [o»JL> Jlc], qui est le J> .. >t 9 V de cet i3L*>'; donc antérieur (par son éternité même) à toute autre émanation, et a fortiori au monde spatial [Uas ^!c] qui fait partie du monde visible [)-, g- ^!c] qui est la dernière émanation de l'Être absolu.

Il faudra bien remarquer que cette conception d'un monde d'entités, des prototypes aussi éternels que l'Etre absolu luimême, est le tendon d'Achille de la philosophie mystique. C'est un point remarquablement vicieux; tout d'abord parce qu'elle ne peut jamais s'accorder, s'harmoniser avec cette conception rigoureuse de l'unité absolue qui est le pilier, la base du panthéisme mystique. En second lieu une telle conception ne diffère essentiellement pas beaucoup de celle des «çifatistes» ; car en effet, c'est admettre la coéternité

de deux choses [^^ja^juXï oL 0IJ. On voit bien que cette conception prête le flanc aux critiques des théologiens dogmatiques et scholastiques, aussi bien qu'aux attaques des philosophes. Malheureusement c'est le dernier refuge du çoufisme. Il

faut toujours un démiurge pour faciliter l'œuvre de la création! Entre l'invisible et le visible, entre l'absolu et le relatif il y a un abîme, et un véritable abîme impossible à combler. Alors il faut jeter entre les deux un pont ingénieusement philosophique, un pont suspendu ! . . . . Ce pont, c'est précisément le monde des entités ici, et ailleurs, l'amour (de l'Absolu pour se connaître soi-même), l'amour conçu et considéré comme la principale cause de la création [c'est-à-dire de l'émanation]. L'amour est aussi éternel que l'Etre absolu, puisque dans le cas contraire, il faudrait expliquer son apparition soudaine, sa création ex nihilo, ce qui ne peut pas s'accorder avec la doctrine fondamentale de l'émanation çoufie qui est la négation même de la création dans le sens banal du mot.

Ainsi on voit bien que la doctrine de l'émanation aussi péchait par sa base: elle ne pouvait se passer de l'assistance d'une hypothèse démiurgique, qui tout en étant en flagrant délit de contradiction avec la rigoureuse conception de l'unité (qui constitue la pierre angulaire du panthéisme mystique), n'expliquait pas mieux non plus le mystère de l'émanation. Naturellement ce côté faible de la philosophie mystique a été remarqué par les philosophes rationalistes et les théologiens scholastiques qui s'accordaient à reconnaître l'erreur fondamentale qui supportait tout cet échafaudage. Par conséquent ils dirigèrent d'un commun accord leurs attaques sur ce point de t moindre résistance».

Les çoufis pour se tirer de l'embarras de coéternités

[^^-s4jJ^ oLo!] inventèrent (ou, pour mieux dire, empruntèrent) deux termes techniques à la scholastique, et formulèrent une proposition ingénieuse, à savoir qu'ils prouvèrent la légitimité logique par une métaphore. Ils répondirent (par exemple) que l'Être absolu, et son amour de se connaître et de sç manifester, sont inséparables et coéternels; néanmoins l'Etre absolu précède son amour essentiellement, c'est-à-dire en

tant qu'essence et non pas temporellement. Par conséquent il n'y a que ^!ô ^SÂj; par contre il est impossible de penser

qu'il y ait eu un J,Lc: *Sjbj , puisque le rapport qui les unit inséparablement pourrait être comparé au rapport qui existe entre la substance et sa propriété inséparable; comme une matière radiante par exemple ! On ne peut pas penser que la matière à elle seule soit précédente à la radiation, car ce serait contraire à notre supposition : alors ce ne serait pas une matière radiante! Nous ne pouvons pas supposer non plus que la radiation soit antérieure à la matière puisqu'elle n'en est qu'une propriété ! . . Donc elles coexistent ; dans ce

cas il n'y a pas un ,j;-Jt«3 ^J^. Mais comme il nous est

impossible de penser à une propriété sans penser préalablement à une substance qui doit la supporter, nous sommes contraints d'admettre que la substance est antérieure à sa propriété non pas dans le temps, mais dans la cogitation,

dans la pensée; et c'est ce que l'on entend par ^^b *cXftj(^). Il en est de même pour les prototypes-idées immuables, [xJoLi; qLa£:'] et les trente-deux lettres des houroûfîs qui jouent tout à fait le même rôle vis-à-vis de la réalité concrète et contingente. Elles ont — d'après ce que nous a tout à l'heure appris l'auteur — coexisté de toute éternité avec les objets sensibles, malgré qu'elles fussent les réalités abstraites et intimes de ceux-ci. Mais pour et par la même raison elles sont essentiellement antérieures aux objets qu'el-

(') M. le professeur E. G. Browne, qui a très bien étudié le çoufisme classique, a reproduit cet argument dans son intéressant ouvrage intitulé : A year amongst the Persians ; voyez Ch. VI, pag. 137. Feu Mr. Gibb a beaucoup emprunté à Mr. le Prof. Browne pour compléter son admirable Histoire de la Poésie ottomane. M. le Prof. Browne s'est également donné la peine d'étudier le houroûfisme, d'après le manuscrit du JwUolo^Ls»- qui existe à Cambridge, Mais, faute de commentaires, il n'a pu donner de celte doctrine qu'une idée vague, néanmoins exacte; mais il n'a jamais pu entrer dans les détails et mettre à jour le caractère fondamental de cette doctrine.

les soutiennent, puisqu'elles sont les substrata de toutes les apparences.

Voilà pourquoi l'auteur du Livre de la vérité a dû côtoyer la question de la priorité temporelle et essentielle pour entrer définitivement dans le domaine de la scholastique et y discuter les universaux. Il avait besoin de trouver enfin un compromis, un moyen terme pour se tirer d'embarras. Suivonsle encore un peu pour clore ce chapitre.

Réfutant les Scheïkhs qui voient dans les objets sensibles l'essence et dans le Verbe l'attribut, il continue ainsi:

siA^y.^ -vl/.-^ *^^j^ K^^'^\ 0^^^^\ {ôy) 4$^^ y, S^. J'-^J'J Cj\-y-rf^. lyj '^j^j^ (i^V^ ^ ^-i ôyiV; 4i*iiV. ^J«) .j jl»k\V. ^y-

"Il y a encore une preuve de plus pour l'absurdité (d'une pareille supposition !) : le mot sys signifie dans la terminologie quelque chose qui n'est pas actuel [c'est-à-dire quelque chose qui n'existe que virtuellement !]. Or comment serait-ce juste d'appeler virtuel les objets qui existent actuellement? Quand cette force [lisez virtualité ici] se réduit à n'être plus que les objets sensibles, qui serait l'actuel alors? Cette force éternelle n'est que le monde en tant que virtuel, qui est également éternel dans le passé et dans l'avenir !"

Ce monde virtuel de l'auteur, c'est tout simplement l'équivalent du^î ^£ [— Laï ^ic] du çoufisme classique et orthodoxe.

Maintenant l'auteur émet son opinion personnelle sur cette importante question. Il trouve également l'occasion favorable

pour rectifier l'erreur de ceux qui croient que le son oy*o provient de l'extérieur des objets choqués; il prétend, lui, que c'est de leur intérieur qu'il émane:

j^^ysjf. ,sj^ .ji^ J»^. oIj <SJ^ di;Li^ 4yilj\ pU* i5-u\

iii;Ui\ ^^\ jyj\ y, . is^jj^j\y»^ ù-^'^ *^ S^y jyj^ S'iS'^y

Ai^ K^\ ^ç\ (jy*^ di'>Li\ U^j o^ ^. ^\ j : j)j j Jo^\^ U^ J j\ ex^lo ^Jt.oVcy ji9 "^.y.j*.^ j^ O^J^'"^ ^"^^J ^r^ Jj^

^3». -^ t^lW ^^,^uy^ ^^^ t5^ ti^-^ ci*i J-* "^y^y i>" • '-v^'

"Il faut bien savoir que les choses ont un extérieur et un intérieur. Leur extérieur peut être perçu par nos sens, tandis que leur intérieur ne peut tomber sous nos sens. L'être absolu qui est invisible est l'intérieur [la nature intime, l'âme imperceptible et invisible] des choses; et comme tel, il ne peut tomber sous nos sens. C'est le roi indestructible, immuable. La force éternelle qui est l'être absolu même, est l'intérieur [le principe caché] des existences [contingentes] et non pas leur extérieur [c'est-à-dire leur apparence], ô disciple scrupuleux et subtil!... regarde avec l'œil de l'entendement et avec attention: en soi, ces trente-deux lettres proviennent [par émanation] de l'intérieur des choses. L'être [l'essence] dans le discours divin [de aU! J«-ijs] n'était que cela [c'est-à-dire la force éternelle] et les trente-deux lettres émanaient de lui [de son intérieur]. Ainsi ces trente-deux lettres ne proviennent pas de l'extérieur des choses. S'il en

était autrement [si elles provenaient de la face superficielle des choses], il devrait falloir que les créatures émissent incessamment des sons et des cris comme des tambours (') et des cymbales. Et pourtant tant que les objets ne sont pas choqués par d'autres, il ne peuvent émettre un son. Mais tant qu'ils ne s'entrechoquent pas, ce son existe in virtute en eux, c'est-à-dire dans leur intérieur, et tant que deux choses ne se touchent pas le verbe divin est englouti, submergé en elles.

"Bref, il a été prouvé que le verbe vient de l'intérieur des choses [il est immanent en elles] et la force éternelle, l'être absolu est l'intérieur des choses."

Ici, je m'arrête, inutile d'aller plus loin: c'est toujours la même chose.

On le voit bien: cette curieuse façon de concevoir l'être absolu comme un verbe résidant virtuellement dans l'intérieur des objets, dont les conditions de la manifestation actuelle me rappellent la fausse hypothèse selon laquelle un fluide électrique ou magnétique résiderait dans l'intérieur des choses et se manifesterait sons des conditions analogues, est la conséquence d'une fausse induction basée sur une analogie également fausse, analogie pourtant si chère aux çoufis. Nous allons nous en occuper un peu dans le chapitre final de notre étude qui sera consacré à la genèse de cette religion. Résumons donc ce que nous avons pu apprendre jusqu'à présent.

Le Dieu des houroûfis, l'être absolu pour eux est le verbe immanent en toute chose, et ce logos abstrait est une force éternelle en soi; donc c'est la force qui vivifie et soutient le Tout, c'est-à-dire le ivyxfiiç rûv txvtûv des néoplatoniciens. Ce verbe in virtute donne naissance aux trente-deux lettres, en vertu d'une actualisation, d'une extériorisation

(') Ici ce n'est pas le tambour européen, mais un instrument à cordes dont l'invention est attribuée aux Arabes.

pour ainsi dire!... c'est alors qu'il revêt les formes délimitées et déterminées des lettres; l'absolu devient contingent, l'indéterminé se détermine.

Ceux qui ont étudié l'œuvre magistrale de feu M. Ad. Franck, reconnaîtront non seulement une lointaine parenté entre ces idées et celles du Sêpher ietzirâh, mais une similitude allant même jusqu'à l'identité. En effet, le houroufisme dans son ontologie n'est qu'un pâle reflet de Plotin, tandis que pour la théologie et tout le reste il est le cabbalisme même, comme nous allons le voir au cours de notre étude.

C'est là la quintessence de toute l'ontologie et de la théologie des houroûfis; voyons maintenant comment ils envisagent le panthéisme et comment ils arrivent à la fameuse conception de l'homme parfait [Jw«'i' qL*ô!], l'Ubermensch des çoufis.

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