‹ Th. JouffroyChapitre 4 sur 8 · T. VI-VIII · texte numérisé non relu

T. VI-VIII

(2) Revue fies Drux-Mondes, juin 1838, p. 581 et s.

(3) H s'en était déjà occupé dans les numéros du Globe des 13 14, ÎO et 2i avril 1830.

session de cet empire, car il voit un empire en Afrique dans l'Algérie. Mais il ne se dissimule pas tout ce qu'il peut coûter longtemps encore à la France. N'importe, un grand pays ne calcule pas comme un particulier. Par malheur, un gouvernement bourgeois comme le nôtre manque d'élévation dans la pensée et les sentiments; les monarchies et les aristocraties ont plus de noblesse et de générosité, plus de suite dans les idées qu'une démocratie bourgeoise, toujours mobile, toujours un peu mesquine.

Il s'agissait, suivant Jouffroy, de tout faire pour la pacification de l'Algérie. Pour en venir à bout, il fallait, suivant lui, se pénétrer de l'esprit des différentes races qui habitent le pays, les Kabiles, les Arabes et les Maures, et respecter les mœurs, la religion et les moyens d'existence des uns et des autres. La domination des Turcs, que nous avons renversée, était pour nous un exemple à suivre. Ils avaient su profiter de la division qui existe entre les Kabiles, les Arabes et les Maures , entre les tribus de la même souche, division qui semble être un des caractères de la race arabe, pour imposer sans peine leur domination.

De la connaissance du pays et des mœurs des habitants, Jouffroy déduit donc la politique à suivre pour fortifier notre établissement d'Afrique. Il prédit les conséquences fâcheuses du traité de la Tafna et les conséquences avantageuses de la prise de Constantine. Il n'est pour l'occupation restreinte que dans un sens provisoire, car il tient à ce que nous puissions avec le temps nous étendre en Afrique.

Ce morceau de géographie physique et de haute politique fait beaucoup d'honneur à l'esprit pratique de Jouffroy.

Ce même esprit qui constitue l'homme d'État, Jouffroy en fait preuve à la Chambre dans plusieurs circonstances : à propos de l'intervention en Espagne (1 ), — lors de la proposition Goin relative à la conversion des rentes (2), — mais surtout dans son - rapport sur les affaires d'Orient (3). Il fut moins heureux dans son rapport sur les fonds secrets (4).

Il distingue entre la coopération et Y intervention. Coopérer c'est aider, intervenir c'est se charger de l'affaire. Il ne veut point d'intervention en Espagne, mais une simple coopération, et cela dans l'intérêt de l'Espagne comme dans celui de la France. L'orateur fait à ce sujet une appréciation de l'état politique de l'Europe, du rôle que la France y peut jouer , des alliances qui lui sont naturelles , soit pour conserver le repos, soit pour agir. Si la France s'unit à la Prusse et à la Russie, la politique de mouvement l'emporte; si elle s'unit à l'Autriche et à la Grande-Bretagne, elle rend au contraire prépondérante la politique de repos, parce que les deux premières puissances ne demandent qu'à s'agrandir et que les deux autres ne le peuvent pas. D'où l'orateur conclut qu'il y a comme une éternelle alliance entre la Prusse et la Russie, entre l'Angle-

(1) 11 janvier 1838.

(2) 18 avril 1838.

* (3) 1839, Monit., p. 1082, et 1" décembre 1840. (4) Février 1841.

SA VIE ET SES ÉCRITS i37

terre et l'Autriche, mais que nous sommes maîtres de donner la supériorité à Tune ou à l'autre, que cette position fait notre force et doit rester notre lot en Europe.

Dans une autre circonstance (1) l'orateur philosophe distingue encore la politique extérieure en politique ambitieuse et en politique de justice. La première tend à la conquête , la seconde respecte les nations. Dans le rapport sur la politique à suivre en Orient, rapport auquel se rattache le discours dont nous parlons, Jouffroy avait fait voir que l'intérêt de la France, d'accord avec la justice, était que la Russie ne pût s'établir à Constantinople, sous prétexte de protéger l'empire ottoman, parce qu'aussitôt l'Angleterre voudrait s'emparer de l'Egypte pour se réserver une des deux grandes routes de l'Inde (2). Il fallait donc arriver à mettre l'empire ottoman sous le protectorat des puissances européennes réunies, et non sous celui d'une seule, la Russie. Ce rapport reçut l'approbation presque unanime de la Chambre, l'assentiment du Cabinet et celui du pays.

Or, quoique le traité d'Unkiarskelessi, par lequel la Russie avait imposé au sultan son protectorat, fût enfin déchiré et remplacé par un autre d'après lequel ce protectorat appartenait à la Russie, à l'Angleterre, à la Prusse et à l'Autriche réunies, la France fut cependant très mécontente et refusa de

(1) Discours du 25 février 1841.

(2) Celle de l'isthme de Suez et de la mer Rouge, et celle de la Syrie et de l'Euphrale.

signer le traité parce qu'il avait été délibéré sans elle. Jouflroy fit voir à la Chambre que la France avait moins à se plaindre du fond de cette alliance que de la forme, que sa position était très avantageuse encore et qu'il n'y avait pas lieu d'être accablé d'un pareil coup, mais qu'on pouvait justement en paraître blessé.

C'est au nom de la justice encore qu'en 1838 Jouflroy repoussa la conversion des rentes ; il fit voir en outre par des raisonnements fort suivis, et qui supposent en lui beaucoup plus d'habileté dan s les spéculations financières qu'on n'aurait pu l'attendre d'un psychologue de profession, que l'intérêt de l'État était d'accord avec celui des particuliers pour repousser la mesure proposée. Ce discours, très remarquable par le raisonnement, fut généralement goûté et ne contribua pas peu à fonder la réputation politique de l'orateur.

Mais les revers et l'amertume qui naissent des injustes poursuites des passions politiques n'étaient pas loin.

Jouflroy fut chargé en 1841 de faire le rapport sur la demande d'un crédit d'un million pour complément des dépenses secrètes de l'exercice de 1841. Fatigué de voir le gouvernement sans force parce qu'il était sans consistance, voyant clairement que cette mobilité des ministères ne permettait aucune pensée, aucun projet d'avenir, et forçait le pouvoir exécutif à vivre au jour le jour sans rien entreprendre qui exigeât quelque suite dans la pensée et des sacrifices soutenus ; fatigué peut-être à son insu par les agitations politiques un

peu mesquines, passionnées, personnelles, en opposition avec son esprit calme et élevé, avec une santé qui s'altérait de plus en plus et qui aurait demandé de la tranquillité et du repos , Jouffroy conçut son rapport dans un sens ministériel très prononcé ; il saisit cette occasion de faire déclarer nettement la Chambre, de donner au ministère une majorité forte et résolue, ou tout au moins de ne pas la laisser indécise. Il se prononça pour le maintien des lois de septembre et contre toute réforme électorale. C'étaient là deux énormes pierres d'achoppement qu'il alla chercher presque de gaieté de cœur, ou plutôt par impatience contre l'opposition. Il y a dans ce travail, on ne saurait se le dissimuler, un certain mécontentement qui ne pouvait échapper à la minorité. AussMoute la presse antiministérielle se déchaîna-t-elle contre le rapport et le rapporteur. Jouffroy en fut vivement blessé : on le voit surtout dans son discours à l'appui de son rapport. Le Cabinet, sur lequel il avait compté, lui manqua presque complètement. Cet abandon fit sur lui l'effet d'une trahison, et acheva de lui rendre la vie politique amère. Cette amertume se trahit en plusieurs endroits de ce discours, mais surtout dans les dernières lignes : « J'ai fait une complète abstraction de ma personne dans ce débat, quelque personnel qu'on ait cherché à le rendre hors de cette enceinte. C'est que , Messieurs, j'ai une vie qui est parfaitement à l'épreuve de la calomnie, un cœur qui ne la craint pas, et que de toutes les entreprises la plus impossible est celle de me déshonorer. »

On ne le déshonorait pas en effet, mais on hâtait sa fin.

Déjà en 1840, dans le discours qu'il prononça comme président de la distribution des prix au collège Charlemagne, il se montrait profondé*ment découragé : « Cette vie, disait-il, je l'ai en partie parcourue ; j'en connais les promesses, les réalités, les déceptions... Votre âge rêve le bonheur dans la vie, et ce qu'il y rêve n'y est pas... Apprenez de bonne heure à voir la vie comme elle est, et à ne point lui demander ce qu'elle ne renferme pas... Le succès n'est pas ce qui importe; ce qui importe, c'est l'effort : car c'est là ce qui dépend de l'homme, ce qui l'élève, ce qui le rend content de lui-même. L'accomplissement du devoir, voilà, jeunes élèves, et le véritable but de la vie et le véritable bien... Nous n'emportons de cette vie que la perfection que nous avons donnée à notre âme ; nous n'y laissons que le bien que nous avons fait... »

Quelques mois auparavant Jouffroy laissait entrevoir la même gravité mélancolique dans le Rapport sur le concours relatif aux Écoles normales primaires, rapport dont il avait été chargé par l'Académie des sciences morales et politiques. Le sujet du concours était de savoir : « Les perfectionnements que pourrait recevoir l'institution des Écoles normales primaires considérée dans ses rapports avec l'éducation morale de la jeunesse. »

L'occasion était excellente pour exposer ses vues sur l'esprit qui doit présider à l'instruction du peuple. Cependant le rapporteur se renferme telle-

ment dans les limites de sa mission qu'il serait assez difficile de démêler sa pensée : deux mémoires d'un esprit entièrement opposé, l'un voulant une instruction et des sentiments très développés dans l'instituteur, l'autre une instruction restreinte et la modestie qui en est la compagne obligée, furent également couronnés. Ils n'avaient de commun que la nécessité de fonder la morale sur les croyances religieuses, et par conséquent d'inculquer profondément ces croyances chez les maîtres, pour qu'elles fussent par eux enseignées à leurs disciples avec un zèle éclairé. Jouffroy semble partager cette manière de voir.

Esthétique. - Critique littéraire.

Jouffroy était une de ces organisations délicates qui paraissent faites pour ressentir tout ce qu'il y a de plus exquis dans le beau, et pour être offensées de tout ce qui est de nature à blesser le goût le plus développé et le plus sur.

De très bonne heure la question philosophique du beau exerça son esprit. Il choisit ce sujet pour l'une de ses thèses en 1816. Kant et Burke eurent une grande influence sur sa manière de voir alors. Plus tard il se montra plus profond, plus varié dans ce genre de méditations. — Il consulta davantage ses impressions, et moins ses idées. Son Cours d'esthétique a un caractère moins dialectique que sa thèse ; il y reste davantage dans les limites de

l'observation. Mais il y a plus d'originalité, une tendance spiritualiste et religieuse plus prononcée.

I. Dans la thèse et dans les deux fragments qui l'accompagnent, Jonffroy soutient les points suivants : « Les deux sentiments du beau et du sublime sont différents ; ils sont immédiats. Dans le sentiment du beau la physionomie n'est pas la même que dans celui du sublime. Nous aimons le beau, nous redoutons jusqu'à un certain point le sublime. Il y a de l'élévation, de la noblesse, de la gravité, de la religion dans le sentiment du sublime ; dans celui du beau régnent plutôt l'expansion, la tendresse, la légèreté et la frivolité, etc. »

L'imrnédiateté des sentiments du beau et du sublime nous semble avoir été moins victorieusement établie que leur différence. La question est môme posée par le jeune docteur d'une manière assez peu précise. Il prétend que ces sentiments ne sont point donnés par un principe réfléchi, sans vouloir dire cependant que l'impression faite sur nous par le beau et par le sublime ne puisse résulter d'un principe intellectuel. « Que le beau et le sublime, ajoute-t-il, affectent notre intelligence ou touchent notre sensibilité, peu m'importe ; mais je soutiens qu'ils agissent sur nous immédiatement, c'est-à-dire qu'en présence des objets beaux et sublimes, antérieurement à tout calcul et à toute considération raisonnable , nous sommes affectés d'un sentiment simple, irréductible, nécessaire. »

Nous voulons bien que le sentiment soit marqué de ces trois caractères ; mais quand on soutient qu'il est immédiat, veut-on dire qu'il n'est précédé

d'aucune notion première, qu'il ne s'en distingue pas? Distingue-t-on cette notion de celles qui sont le fruit du raisonnement, et qu'entend-on précisément par les mots considération raisonnable 9 Cette obscurité dans l'énoncé du problème en répand sur tout le reste de la thèse. Nous croyons, quant à nous, que les sentiments du beau et du sublime sont distincts des notions de beau et de sublime, c'est-à-dire de certaines notions premières qui, appliquées aux objets qui les font naître dans l'esprit, suscitent en nous les sentiments particuliers dont nous parlons.

Il nous semble encore, et ceci n'est que la conséquence de ce qui précède, que notre docteur n'avait pas fait toute la part qui revient en tout ceci à la spontanéité du moi, au subjectif, et qu'il avait beaucoup trop accordé aux choses extérieures.

Dans les fragments qui ont été joints plus tard à la thèse, cette erreur se corrige déjà : « Le beau, y est-il dit, est une chose de raison et non pas de sensibilité... Lorsque, sous la manifestation de la vie, la raison conçoit l'harmonie ou l'unité, c'est alors que commence à vous apparaître le beau, et avec lui le sentiment spécial qu'il excite... L'harmonie ou l'ordre sont des idées absolues... Le beau c'est l'harmonie, l'ordre la symétrie... Au fond c'est la nature humaine qui s'aime et se retrouve dans le beau, le sublime et l'agréable... C'est la nature humaine qui est le principe du beau dans l'imitation. Ce n'est pas la ressemblance qui plaît, c'est le dessein de la produire et le succès. »

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