‹ Tha{uml}isChapitre 14 sur 17 · IX AU · texte numérisé non relu

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mena ses regards autour de lui et goûta presque sans crainte le plaisir de contempler les choses créées; ses yeux buvaient délicieusement la lumière de Dieu, et des souffles inconnus passaient sur son front.

Tout à coup, reconnaissant, à Tun des angles de la place publique, la petite porte par laquelle on entrait dans la maison de Thaïs»

^t songeant que les beaux arbres dont il admirait les cimes ombrageaient les jardins de la courtisane, il vit en pensée les impo< retés qui y avaient souillé l'air, aujourd'hui si léger et si pur, et son &me en fut soudain si désolée qu'une rosée amère jaillit de ses yeux.

— Thaïs, dit-il, nous allons fuir sans tourner la tête. Mais nous ne laisserons pas derrière nous les instruments, les témo/as, les complices de tes crimes passés, ces tentures épaisses, ces lits, ces tapis, ces urnes de parfums, ces lampeî» qui crie- 4^ent ton infamie? Veux-tu qu'animés par

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les démons, emportés par Tesprit maudit qui est en eux, ces meubles criminels cou- \(? a^-^u rent après toi jusque dans le désert? Il n'est \^*^^ '. que trop vrai qu'on vdt des tables de scandale, des sièges infâmes servir d'organes aux diables, agir, parler, frapper le sol et traverser les airs. Périsse tout ce qui vit ta honte! H&te-toi, Thaïs, et tandis que la villa est encore endormie, ordonne à tes esclaves/ "> ^ ^ de di^sser au milieu de cette place un bûcher sur lequel nous brûlerons tout ce que tal demeure contient de richesses abominables.]

Thaïs y consentit.

— Fais ce que tu veux, mon père, ditelle. Je sais que les objets inanimés servent parfois de séjour aux esprits. La nuit, certains meubles parlent, soit en frappant des coups à intervalles réguliers, soit en jetant des petites lueurs semblaUes à des signaux.

Mais cela n'est rien encore. N'as-tu pas remarqué, mon père, en entrant dans la grotte des Nymphes, à droite, une statue

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de femme nue et prête à se baigner? Un jour, j*ai vu de mes yeux cette statue tourner la tète oonmie une personne vivante et reprendre aussitôt son attitude ordinaire. J'en ai été glacée d'épouvante.

Nicias, à qui j'ai conté ce prodige, s'est moqué de moi; pourtant il y a quelque magie en cette statue, car elle inspira de violents désirs à un certain Dalmate que ma beauté laissait insensible. Il est certain que j*ai vécu parmi des choses enchantées et que j'étais eiqposée aux plus grands périls, car on a vu des hommes étouffés par l'embrassement d'une statue d'airain.

Ppurtant, il est regrettable de détruire des ouvrages précieux faits avec une rare industrie, et si l'on brûle mes tapis et mes tentures, ce sera *une grande perte. Il y en a dont la beauté des couleurs est vraiment admirable et qui ont coûté très cher à ceux qui me les ont donnés. Je possède également des coupes, des statues et des

tableanx dont le prix est grand. Je ne orois pas qu'il faille les laire périr. Mais toi qui sais ce qui est nécessaire, fiûs ce qae tu veux, mon père.

En parlant ainsi, elle suivit le moine jusqu'à la petite porte où tant de guirlandes et de couronnes avaient été suspendues et, Tayaut fait ouvrir, elle dit au portier d'appeler tous les esclaves de la maison. Quatre Indiens, gouverneurs des cuisines, parurent les premiers. Us avaient tous quatre la peau jaune et tous quatre étaient borgnes.

C'avait été pour Thaïs un grand travail et un grand amusement de réunir ces quatre esclaves de même race et atteints de la mtoie infirmité. Quand ils servaient à table, ils excitaient la curiosité des convives, et Thaïs les forçait à conter leur histoire. Ils attendirent en silence. Leurs aides les suivaient. Puis vinrent les valets d'écurie, les veneurs, les porteurs de litière et les courriers aux jarrets de bronze, deux jardiniers

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vêlas comme des Priapes, six nègres d'un aspect féroce, trois esclaves grecs, Fun grammairien, l'autre poète et le troisième chanteur. Ils s'étaient tous rangés en ordre sur la place publique, quand accoururent les négresses curieuses, inquiètes, roulant de gros yeux ronds, la bouche fendue jusqu'aux anneaux de leurs oreilles. Enfin, rajustant leurs voiles et traitant languissamment leurs pieds, qu'entravaient de minces chaînettes d'or, parurent, l'air maussade, six belles esclaves blanches. Quand ils furent tous réunis. Thaïs leur dit en montrant Paphnucé :

— Faites ce que cet homme va vous ordonner, car l'esprit de Dieu est en lui et, si vous lui désobéissiez, vous tomberiez morts.

! Elle croyait en efifet, pour l'avoir entendu ; dire, que les saints du désert avaient le pouvoir de plonger dans la terre entr'ouverte et fumante les . impies qu*ils frappaient de leur bâton.

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Paphnace renvoya les femmes et avec elles les esclaves grecs qui leur ressemblaient et dit aux autres :

— Apportez du bois an milieu de la place, faites un grand feu et jetez-y pêlemêle tout ce que contient la maison et la grotte.

Surpris, ils demeuraient immobiles et consultaient leur maîtresse du regard. Et comme elle restait inerte et silencieuse, ils se pressaient les uns contre les autres, en tas^ coude à coude, doutant «î ce n'était pas une plaisanterie.

— Obéissez, dit le moine.

Plusieurs étaient chrétiens. Comprenant *^/ ctiAJhi? Tordre qui leur était donné, ils allèrent chercher dans la maison du bois et des torches. Les autres les imitèrent sans déplaisir, car, étant pauvres, ils détestaient les richesses et avaient, d'instinct, le goût de la destruction. Gomme déjà ils élevaient le bûcher, Paphnuce dit à Thaïs :

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— J'ai songé un instant à appeler le trésorier de quelque église d'Alexandrie (d tant est qu'il en reste une seule digne en*^ core du nom d'église et non souillée par les bétes ariennes), et à lui donner tes biens, femme, pour les distribuer aux veuves et changer ainsi le gain du crime en trésot de justice. Mais cette pensée ne venait pas de Dieu, et je l'ai repoussée, et certes, oe serait trop grièvement offenser les bien-aimées de Jésus-Christ que de leur offrir les dépouilles de ^a luxure. Thaïs, tout ce que tu as touché doit être dévoré par le feu jusqu'à l'âme. Grâces au ciel, ces tuniques, ces voiles, qui virent des baisers plus innombrables que les rides de la mer, ne sentiront plus que les lèvres et les langues des flammes. Esclaves, hâtez-vous I Encore du bois I Encore des flambeaux et des torches! Et toi, femme, rentre dans ta maison, dépouille tes infâmes parures et va demander à la plus humble de tes esclaves, comme une

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bveur insigne, la tuniqae qn*eUe revêt pour nettoyer les planchers.

Thaïs obéit. Tandis que les Indiens age-V r nouilles soufflaient sur les tisons, les nègres ' \ !( ( jetaient dans le bûcher des coffres d'ivoire ^.^^\i ou d*ébène ou de cèdre qui, s'entr'ouvrant, ç^; J, |. laissaient couler des couronnes, des guir-^,, vi^ ^i, landes et des colliers. La fumée montait en ^ ^ c colonne sombre comme dans les holocaustes agréables de Tancienne loi. Puis le feu qui couvait, éclatant tout à coup, fit entendre un ronflement de bête monstrueuse, et des flammes presque invisibles commencèrent à dévorer leurs précieux aliments. Alors les serviteurs s'enhardirent à l'ouvrage ; ils traînaient allègrement les riches tapis, les voiles brodés d'argent, les tentures fleuries. Ils bondissaient sous le poids des tables, des fauteuils, des coussins épais, des lits aux chevilles d'or. Trois robustes Éthiopiens accoururent tenant embrassées ces statues colorées des Ifymphes dont l'une

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avait été aimée comme une mortelle; et l'on eût dit des grands singes ravisseurs de femmes. Et quand, tombant des bras de ces monstres, les belles formes nues se brisèrent sur les dalles, on entendit un gémissement.

 ce moment, Tbais parut, ses cbeveux dénoués coulant à longs flots, nu-pieds et vêtue d'une tunique informe et grossière qui, pour avoir seulement touché son corps, sMmprégnait d'une volupté divine. Derrière elle, s'en venait un jardinier portant noyé, dans sa barbe flottante, un Éros d'ivoire.

Elle fit signe à l'homme de s'arrêter et s'approchant de Paphnuce, elle lui montra le petit dieu :

— Mon père, demanda-t-elle, faut-il aussi le jeter dans les flammes 7 D est d'un travail antique et merveilleux et il vaut cent fois son poids d'or.^ Sa perte serait irréparable, car il n'y aura plus jamais au monde un artiste capable de faire un si bel Éros. Considère aussi, mon père, que ce

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petit enfant est rAmour et qu'il ne faut pas le traiter cruellement. Crois moi : l'Amour est une vertu et» si j'ai péché, ce n'est pas par lui, mon père, c'est contre lui. Jamais je ne regretterai ce qu'il m'a fait faire et je pleure seulement ce que j'ai fait malgré sa défense. Il ne permet pas aux femmes de se donner à ceux qui ne viennent point en son nom. C'est pour cela qu'on doit l'honorer. Vois, Paphnuce, comme ce petit Éros est joli ! Gomme il se cache avec grâce dans la barbe de ce jardinier ! Un jour, Nicias, qui m'aimait alors, me l'apporta en me disant : c II te parlera de moi. » Mais l'espiègle me parla d'un jeune homme que j'avais connu à Antioche et ne me parla pas de Nicias. Assez de richesses ont péri sur ce bûcher, mon père 1 Conserve cet Éros et place-le dans quelque monastère. Ceux qui le verront tourneront leur cœur vers Dieu, car l'Amour sait naturellement s'élever aji^ célestes pensées.

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Le jardinier, croyant déjà le petit Erot saQYéy lui souriait comme à un enfant, quand Paphnuce, arrachant le dieu des bras qui le tenaient, le lança dans les flammes en s'éeriant :

— n suffit que Nîcias Tait Ixmché pour qu'il répande tous les poisons.

Puis, saisissant lui-m&ne à pleines mains les robes . étincelantes, les manteaux <le pourpre, les sandales d'or, les peignes, les strigiles, les miroirs, les lampes, les thé(N^ bes et les lyres,Hl les jetait dans ce braâer ' plus somptueux que le bûcher de Sardanapale, pendant que, ivres, de la joie de détruire, les esdavés dansaient en poussant des hurlements sous une pluie de cendres et d'étincelles.X

Un à un, les voisins réveillés par le bruH, ouvraient leurs fenêtres et dierdbaient, en se frottant les yeux, d'où venait tant de fumée. Puis ils descendaient à demi vêtus sur la place et s'approchaient du bûcher :

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— Qu'est cela ? pensaient-il».

Il y avati parmi eax des marchanda auxquels Thaïs avait coutume d'acheter ées parfums ou des étoffes, et ceux-là, tout inquiets, allongeant leur tète jaune et sèche, cherchaient i comprendre. Des jeunes débauchés qui, revenant de souper, passaient par là, précédés de leurs esclaves, s'arrêtaient, le front couronné de fleurs^ la tunique flottante, et poussaient de grands cris. Cette foule de curieux, sans cesse accrue, sut bientôt que Thaïs, sous l'inspiraticm de Tabbé d'Antinoé, brûlait ses richesses avant de se retirer dans un monastère.

Les marchands songeaient :

— Thaïs quitte cette ville ; nous ne lui vendrons plus rien ; c'est une (Akisb affreuse à penser. <2ue deviendrons nous sans elle?

Ce moine lui a fait perdre la ruson. Il nous ruine. INnirquoi le laisse-t-on faire ? A quoi servent les lob? Il n'y a donc plus de magistrats à Alexandrie? Cette Thaïs n'a

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sonci ni de nous ni de nos femmes ni de nos pauvres enfants. Sa tH)nduite est un scandale public. Il faut la contraindre à rester malgré elle dans cette ville.

Les jeunes gens songeaient de leur côté :

— Si Thaïs renonce aux jeux et à ramour, €*en est fait de nos plus chers amusements.

Elle était la gbire délicieuse, le doux honneur du théâtre. Elle faisait la joie de ceux mêmes qui ne~ la possédaient pas. Les femmes qu'on aimait, on les aimait en elle; il ne se donnait pas de baisers dont elle fût tout à fait absente, car elle était la volupté des voluptés, et la seule pensée qu'elle respirait parmi nous nous excitait au plaisir.

Ainsi pensaient les jeunes hommes, et Tun d'eux, nommé Gérons, qui l'avait tenue dans ses bras, criait au rapt et blasphémait le dieu Christ. Dans tous les groupes, la conduite de Thaïs était sévèrement jugée :

— C'est une fuite honteuse I

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— Un lâche abandon I

— Elle nous retire le pain deja bouche.

-^ Elle emporte la dot de nos filles.

— n faudra bien au moins qu'elle paie les couronnes que je lui ai vendues.

— Et les soixante robes qu'elle m'a commandées.

— Elle doit à tout le monde.

— Qui représentera après elle Iphîgénie, Electre et Poljrxène? Le beau Polybe luimême n'y réussira pas comme elle.

— II sera triste de vivre quand sa porta sera close.

— Elle était la claire étoile, la douce lune du ciel alexandrin.

Les mendiants les plus célèbres de la ville, aveugles, culs-de-jatte et paralytiques, étaient maintenant rassemblés sur la place ; et, S8 traînant dans l'ombre des riches, Û9 gémissaient :

— Gomment vivrons-nous quand Thaïs ne sera plus là pour nous nourrir? Les

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miettes de sa table rassasiaÎMit tous tes jours deux cents malheorenx, et ses amants, qui la quittaient satisfaits, aous jetaient ea passant des poignées de pièces d'argrat.

Des voleurs, répandus dans la fouler poussaient des clameurs assourdissantes et bousculaient leurs voisins afin d'augmenter le désordre et d'en profiter pour dérober quelque objet précieux.

Seul, le vieux Taddée qui vendait la laine de Milet et le lin de Tarente, et à qui Thab devait une grosse sonune d'argent, restait calme et silencieux au milieu du tnmuMe.

L'oreille tendii.e et le regard oblique, il caressait sa barbe de bouc, et semblait pensif. Enfin, s'étant approché du jeune Géroae, il le tira par la maïKfae et lui dit tout bas :

— Toi, le préféré de Thaïs, beau seigneur, montre-toi et ne souffre pas qu'un moine te l'enlève.

— Par PoUux et sa scBur, il ne le fera pas! s'écria Génn». Je vais parler à Thaïs et

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sans me flatter, je pense qu'elle m'écoutera un peu mieux que ce Lapittie barbouiHé de suie. Place I Place, canaille!

Et, frappant du poing les hommes, renversant les vieilles femmes, foulant aux pieds les petits ênfeints, il parvint joaqu'à Thaïs et la tirant & part :

— BeHe fille, lui dit-il, regarde-mcH, souviens-toi, et dis si vraiment tu renonces à Tamonr.

Mais Paphnuœ te jetant entre Thaïs et Gérons :

— Impie, s'éeria-tHil, crains de moun:* si tu touches à œlle-d : elle est saerée, die est la part de Dieu.

— Va-t'en, cynocéphale ! répliqua le jeune homme furieux; laisse-moi parler à mon amie, sinon je traînerai par la barbe ta carcasse obscène jusque dans ce feu où je te grillerai comme une andouille.

Et il étendit la main sur Thaïs. Vhàs repoussé par le moine avec une raideur inat-

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tendue, il chancela et alla tomber à quatre pas en arrière, au pied du bûcher dans les tisons écroulés.

[ Cependant lo vieux Taddée allait de l'un i^ à l'autre, tirant l'oreille aux esclaves et bai- ^ ^ sant la main aux maîtres, excitant chacun contre Paphnuce, et déjà il avait formé une petite troupe qui marchait résolument sur le moine ravisseur. Gérons se releva, le visage noirci, les cheveux brûlés, suffoqué de f'^mée et de rage. Il blasphéma les dieux et se jeta parmi les assaillants, derrière lesquels les mendiants rampaient en agitant leurs béquilles. Paphnuce fut bientôt en* fermé dans un cercle de poings tendus, de bfttons levés et de cris de mort.

— Aux corbeaux I le moine, aux corbeaux I

— Non, jetez-le dans le feu. 6rillez-^Ie tout vif!

Ayant saisi sa belle proie, il la serrait sur son cœur.

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— Impies, criait-il d'une voix tonnante, n*essayez pas d'arracher la colombe à l'aigle du Seigneur. Mais plutôt imitez cette femme et, tomme elle, changez votre fange en or.

Renoncez, sur son exemple, aux faux biens que vous croyez posséder et qui vous possèdent. Hàtez-vous : les jours sont proches et la patience divine commence à se lasser.

Repentez-vous, confessez votre honte, pleurez et priez. Marchez sur les pas de Thaïs.

Détestez vos crimes qui sont aussi grands que les. siens. Qui de vous, pauvres ou riches, marchands, soldats, esclaves, illustres citoyens, oserait se dire, devant Dieu, meilleur qu'une prostituée? Vous n'êtes tous que de vivantes immondices et c'est par un miracle dé la bonté céleste que vous ne vous répandez pas soudain en ruisseaux de boue.

Tandis qu'il parlait, des flammes jaillis- ^ salent de ses prunelles; il semblait que des charbons ardents sortissent de ses lèvres, et

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ceux qui rentouraient Técoataient malcfré eux.

Hais le vieux Taddée ne restait point oisif, n ramassait des pierres et des écailles d'hattres, qu*il cachait dans an pan de sa tunique et, n'osant les jeter lui-même, il les glissait dans la main des mendiants. Bientôt les cailloux volèrent et une coquille, adroitement lancée, fendit le front de Ps^hnuce. Le sang, qui coulait sur cette soml>r3 face de martyr, dégouttait, pour un nouveau baptême, sur la tête de la pénitente, et Thaïs, oppressée par Tétreinte du moine, sa chair délicate froissée contre le rude ciUce, sentait courir en elle les frissons de l'horreur et de l'épouvante.

A ce moment, un homme élégamment vêtu, le front couronné d'ache, s'ouvrant un chemin au milieu des furieux, s'écria :

— Arrêtez! arrêtez! Ge moine est mon frère!

C'était Nicias qui, venant de H^mer ks

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yeux au philosophe Eucrite, et qui, passant sur cette place pour regagner sa maison, r avait vu sans trop de surprise (car il ne'y^ji f

s'étonnait de rien) le bûcher fumant, Thaïs vâtue de bure et Paphnuœ lapidée

Il répétait :

— • Arrêtez, tous dis-je; épargnez mon vieux condisciple ; respectez la chère tète de Paphnnce.

Mais, habitué aux subtils entretiens des sages, il n'avait point Timpérieuse énergie qoi soumet les esprits populaires. On ne Técouta point. Une grêle de cailloux et d*écailles tombait sur le moine qui, couvrant Thaïs de son corps, louait le Seigneur dont la bonté lui changeait les blessures en caresses. Désespérant de se faire entendre et trop assuré de ne pouvoir sauver son ami, soit par la force, soit par la persuasion, Nicias se résignait déjà à laisser faire aux dieux, en qui il avait peu de confiancev quand il lui vint en tète d'user d'un steata-

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gème qae son mépris des hommes lai avait tout à coup suggéré. Il détacha, de sa ceinture sa bourse qui se trouvait gonflée d'or et d'argent, étant celle d'un homme voluptueux et charitable; puis il courut à tous ceux qui jetaient des pierres et fit sonner les pièces à leurs oreilles. Ils n'y prirent point garde d'abord, tant leur fureur était vive; mais peu à peu leurs regards se tournèrent vers l'or qui tintait et bientôt leurs bras amollis ne menacèrent plus leur victime.. Voyant qu'il avait attiré leurs yeux ^t leurs âmes, Nicias ouvrit la bourse et se mit à jeter dans la foule quelques pièces d'or ou d'argent. Les plus avides se baissèrent pour les ramasser. Le philosophe, heureux de ce premier succès, lança adroitement çà et là les deniers et les drachmes. Au son des pièces de métal qui rebondissaient sur ^le pavé, la troupe des persécuteurs se rua à terre. Mendiants, esclaves et marchands se vautraient à l'envi, tandis que, groupés au-

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tour de Gérons, les patriciens regardaient ce spectacle en éclatant de rire. Gérons luimême y perdit sa colère. Ses amis encourageaient les rivaux prosternés, choisissaient des champions et faisaient des paris, et, quand naissaient des disputes, ils excitaient ces misérables comme on fait des chiens qui se battent. Un cul-de-jatte ayant réussi à saisir un drachme, des acclamations s'élevèrent jusqu'aux nues. Les jeunes homme.' se mirent eux-mêmes à jeter des pièces de monnaie, et Ton ne vit plus sur toute la place qu'une infinité de dos qui, sous une pluie d'airain, s'entre-choquaient comme les lames d*une mer démontée. Paphnuce était oublié.

Nicias courut à lui, le couvrit de son manteau et l'entratna avec Thaïs dans des ruelles où ils ne furent pas poursuivis. Us coururent quelque temps en silence, puis, se jugeant hors d'atteinte, ils ralentirent le pas et Nicias dit d'un ton de raillerie un peu triste :

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— Cest donc fait I Plutoa ravit Proserpine, et Thaïs Teot saivre IxÀn de nous mon iarouche ami.

— n eqt vrai, Nieias, répondit Thaïs, je suis fatigaée de vivre avec des hommes comme toi, sounaats, parfumés, bicoveillants, égoïstes. Je sais lasse de toat cejime je connais Jet je vais chercher Tinconna. J'ai éprœvé que la joie n'était pas la joie ' et void que cet homme m'enseigne qu'en la douleur est la véritable joie. Je le crois, car il possède la vérité.

— Et moi, âme amie, reprit Nicios, en souriant, je possède les vérités. U n'en a qu'une; je les ai toutes. Je suis plus riche que lui, et n'eu suis, à vrai dire, ni plus fler ni plus heureux.

Et voyant que le moine lui jetait des regards flamboyants :

— Cher Paphnuce, ne crois pas que ]e te trouve extrêmement ridicule, ni même tout à fait déraisonnable. Et^ si je compare ma

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vie à la tieoBe, je ne saurais dire laquelle est préférable en soi. Je vais tout à rbeure prendre le bain que Crobyle et Myrtale m'auront préparé Je mangerai Taile d'un faisan du Phase, puis je lirai, pour la centième fois, quelque fable 4|'Apulée^ou quelque traité de Porphyre. TcÂ, tu regagneras ta odlule où, t' agenouillant comme un chameau docile, tu rumineras je ne sais quelles formules d'incantation d^Miis longtemps mflebées et remâchées, et le soir, tu avaleras des raves sans huile. Eh bienJ très ch^, en accomplissant ces actes, dissem* blables quant aux apparences, nous obéirons tous deux au même sentiment, seul mobile de toutes les actions humaines ; nous rechercherons tous deux notre volupté et nous V nous proposerons une fin commune : le bon- \. heur, l'impossible bonheur! J'aurai donc mauvaise gr&ce à te donner tort, chère tètei ri je me donne raison.

» Et toi, ma llisûs, va et réjouis-tm^ sois

^ plus heureuse encore, s'il est possible, dans 1^ Tabstinence et dans l'austérité que tu ne Tas été dans la richesse et dans le plaisir.

^ ^^ A tout prendre, je te proclame digne d'envie. J Car si dans toute notre existence, obéissant ^ .. à notre nature, nous n'avons, Paphnuce et . ^: moi, poursuivi qu'une seule espèce de satis- ^ ;^ r faction, tu auras goûté dans la vie, chère C I Thaïs, des voluptés contraires qu'il est rarement donné à la même personne de connaître. En vérité, je voudrais être pour une heure un saint de l'espèce de notre cher Paphnuce. Mais cela ne m*est point permis.

Adieu donc. Thaïs! Va où te conduisent les puissances secrètes de ta nature et de ta destinée. Va, et emporte au loin les vœux de Niclas. J'en sais Finanité; mais puis-je te donner mieux que de» regrets stériles et de vains souhaits pour prix des illusions délicieuses qui nî'enveloppaient jadis dans tes bras et dont il me reste l'ombre? Adieu, ma bienfaitrice I adieu, bonté qui s'ignore, vertu

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mystérieuse, volupté des hommes I adieu la plus adorable des images que la nature ait jamais jetées dans un but inconnu, sur la face de ce monde décevant.

Tandis qu'il parlait, une sombre colère couvait dans le cœur du moine; elle éclata en imprécations.

— Va-t'en, maudit I Je te méprise et te hais I Va-t'en, fils de l'enfer, mille fois plus méchant que ces pauvres égarés qui, tout à l'heure, me jetaient des pierres avec des injures. Ils ne savaient pas ce qu'ils faisaient et la gr&ce de Dieu, que j'implore pour eux, peut un jour descendre dans leurs cœurs. Mais toi, détestable Nicias, tu n'es que venin perfide et poison acerbe. Le souffle de ta bouche exhale le désespoir et la mort. Un seul de tes sourires contient plus de bksphèmes qu'il n'en sort en tout un siècle des lèvres fumantes de Satan.

Arrière, réprouvé!

Nicias le regardait avec tendresse,

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— Adieu, Btton frère, loi diWl, et puisses-tu conserver jusqu'à révwouissemeni final les trésors d^ tu foi» de ta h^iin^ et de ton amour I Adieu I Tbals : eu vain tu m'oublieras, puisque je garde ton souvenir.

Et, les quittant, il s'en alla peusif par les rues tortueuses qui avoiainent la grande nécropde d'Alexandrie et qu'habitent les potiers funèbres, lieurs boutiques étaient pleines de ces figurines d'argile, peintes de couleurs claires, qui représentent dea dieux et des di^esses, des mimes, des femmes, des petits génies ailés, et qu'on a coutume d'eni^ sevelir avec les morts« D so^ea que peutêtre quelques*uns de ces légers simulacres, qu'il voyait là de ses yeux, aéraient les compagnons de son sommeil éternel ; et il lui sembla qu'un petit £ro6, sa tunique retroussée, riw^t d'un rire moqueur. L'idée de ses funérailles, qu'il voyait par avance, lui était pénible. Pour remédier à aa tris-

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tessê, il essaya de la philosophie et construisit un raisonnement : *-\

•^ Certes, se dit^-ili le temps n'a point de y réalité. C'est une pure illusion de notre >,.esprit. Or, comment, s'il n'existe pas, pourrait^il m'apporter ma mort ?... Est-ce k dire que je vivrai éternellement? Non, . ^ mais j'en conclus que ma mort est, et fût ^ toujours autant qu'elle sera jamais. Je ne la sens pas encore, pourtant eUe est, et je ne dois pas la craindre, car ce serait folie de redouter la venue de ce qui est arrivé.

Elle existe comme la dernière page d'un livre que je lis et que je n'ai pas fini.

Ce raisonnement l'occupa sans l'égayer tout le long de sa route; il avait l'ftme noire quand, ariîvé au seuil de sa maison, il entendit les rires clairs de Crobyle et de Slyrtale, qui jouaient à la paume en l'attendant.

Paphnuce et Thaïs sortirent de la ville

Ui THAÏS

par la porte de la Lane et suivirent le rivage de la mer.

— Femme, disait le moine, tonte cette grande mer bleue ne pourrait laver tes souillures.

::^ Il lui parlait avec colère et mépris :

— Plus immonde que les lices et les laies, tu as'prostitué aux païens et aux infi* dèles un corps que TËternel avait formé pour s'en faire un tabernacle, et tes impuretés sont telles que, maintenant que tu sais la vérité, tu ne peux plus unir tes lèvres ou joindre les mains sans que le dégoût de toi même ne te soulève le cœur,

Elle le suivait docilement, par d^àpres chemins, sous Tardent soleil. La fatigue rompait ses genoux et la soif enflammait son haleine. Mais, loin d'éprouver cette fausse pitié qui amollit les cœurs profanes, Paphnuce se réjouissait des souffrances expiatrioes de cette chair qui avait péché. Dans le transport d'un saint zèle, il au-

Ll PAPTRUI UJ^

rait voulu déchirer de verges ce corps qui gardait sa beauté comme un témoignage éclatant de son infamie. Ses méditations entretenaient sa pieuse fureur et, se rappelant que Thaïs avait regu Nicias dans son lit, il en forma une idée si abominable que tout son sang reflua vers son cœur et que sa poitrine fut près de se rompre. Ses ana* thèmes, étouffés dans sa gorge, firent place à des grincements de dents. Il bondit, se dressa devant elle^ pAle, terrible,( plein de Dieû7)a regarda jusqu'à rame, et lui cracha au"* visage. -^ '

Tranquille, elle s*essu};a la face sans cesser de marcher. Maintenant il la suivait, attachant sur elle sa vue comme sur un abîme. Il allait, saintement irrité. Il méditait de venger le Christ afin que le Christ ne se vengeAt pas, quand il vit une goutte de sang qui du pied de Thaïs coula sur le sable. Alors, il sentit la fraîcheur d'un souffle inconnu entrer dans son cœur

ouvert^ ûeê sunglots lui montferekit Ctb6!i-

' dammiôtit auit lôvr^ il ^lènrà, il <3emfât

/V" ne prosterner devant «lie, il ruppeki sa

v/ ] sœur, il balte tûeis pieds i^vA saiguaiôfit. Il

I murmura eêût toid :

-^ Ma sddur, ma ïttdur, ma nierez ô très sainte I n pria :

^ kngtè d(a cM, reeueillet i^réeteusëttièiit cette g^ratte de isang et porte£*4a dwaât le trône du Sdg:kieur . Bt qu'une anémone iiairaculeuee fleariiM aur te «bto fÉumé pat le sang de Thaïs, afin que tous CMl qui Yêxtont ^tte fleisir reeouvrMt l«i puraté du ( eoeur et des «ena I saittte, nainte, très \ sainte Thaïs I

Gomme il priait et prc^faétisait ainsi, mi jeune garçon tint à passer sut un Ane.

f Pàphnuce lui ordonna é^ descenike, fit asseoir Thalfs mr Tàne, prit la bride et suivit^ le chemin commencé. Yeris le soir, ayant rencontré un itsanal oinbragé de

LE ^APYROS S47

beaux arbres, il attacha Vkm an tronc d'un dattier ti, H'kdê&yttd mt une pierre : moussue» il rompit avec Thaïs un paia qulls mangèrent assaisonné de sel et d'hysope. Ils buvaient Teau fratdke dans le ereux de letKr main ei s'entretenaient de choses éternelles. Elle disait :

— Je n'ai jamais bu d'une eau si pure ni respiré un air si léger^ <et je sens que Dieu flotte dans les souffles qui passent.

Paphnuce répondait :

-- Vois, c'isst le soir, 6 ma sœur* Les ombres bleu^ dé la nieiit oouvrent les collines. Mais bientôt tu verras brilto* d«ns l'aurdre les tabernaetes de vie; bientôt tu verras s'allumer les roses de rélemel matin.

Ils m&rtSèrént toute la nuîC^^e^

$ Pque le croissant de la lune efiBeurait la

I , cime argentée des flots, ils chantaient des

^^ jsaumes et des oantiques. Qaand le soleii

se leva, le désert s'éteaiait devant eux

oomme une immense peau de lion sur la

\}es

24S TEAll

terre libyque. À la lisière da sable» des cellules blanches s'élevaient près des palmiers dans Taurore.

— Mon père, demanda Thaïs, sonirce là tabernacles de vie ?

— Tu Tas dit, ma fille et ma sœur. C'est S la maison du salut où Je t'enfermerai de A mes mains.

''" Bientôt ils découvrirent de toutes parts des femmes qui s'empressaient près des pdemeuras ascétiques comme des abeilles NAutour des ruches. D y en avait qui cuisaient le pain ou qui apprêtaient les légunies; plusieurs filaient la laine, et li lumière du ciel descendait sur elles ainsi qu'un sourire de Dieu. D'autres méditaient à l'ombre des tamaris; leurs mains blanches pendaient à leur côté, car, étant pleines a'amour, elles avaient choisi la part de Madeleine, et elles n'accomplissaient pas d'autres œuvres que la prière, la contemplation et Textase. C'est pourquoi on

L'I FAPTRUI t49

les nommait les Maries et elles étaient vêtues de blanc. Et celles qui travaillaient, de leurs mains étaient appelées les Marthes et portaient des robes bleues. Toutes étaient ^ voilées, mais les plus jeunes laissaient glisser sur leur front des boucles de che- >/ veux; et il faut croire que c'était malgré elles» car la règle ne le permettait pas.

Une dame très vieille, grande, blanche, allait de cellule en cellule, appuyée sur un sceptre de bois dur. Paphnuce s'approcha d'elle avec respect, lui baisa le bord de son voile, et dit :

— La paix du Seigneur soit avec toi, vénérable Àlbine I J'apporte à la ruche dont tu es la reine une abeille que j'ai ] trouvée perdue sur un chemin sans fleurs. ^ Je l'ai prise dans le creux de ma main et réchauffée de mon souffle. Je te la donne.

Et il lui désigna du doigt la comédienne qui s'agenouilla devant la fille des Césars.

Albine arrêta un moment sur Thaïs son

100 riAli

r^ard perçant» lui ordonna de se relever,

la baisa an front, puis, se tournant yen le

moine :

y ^ Nous la placerons^ dit<-dle, parmi les

Maries.

Paphnuce lui conta alors par quelles voies Thaïs avttt été eonduite à là maison du salut et il demanda qu'elle fût d'abord enfermée dans une cellule. L'abbesse y consentit, elle conduisit la pénitente dans une cabane restée vide depuis la mort de la vierge La^tà qui Tavëit Sanctifiée. Il n'y avait dans Tétroite chambre qu'iitl lit, une table et une cruche» et Thaïs» quand elle posa le pied sur le seuil, fttt pénétrée d'une Joie infinie.

— Je veux moi-même dore la porte, dit Paphnuce, et poser le sceau que Jésus tien^ dra rompre de ses mains.

Il alla prendre au bord de la fontatïie une poignée d'at^ile hunude, y mit un de ses cheveux avec un peu de salive et Tap-

Ll PAPTRUI 251

pliqua sar «ne des fentes de rhuis. Puis, s'étant approché de la fenêtre près de laquelle Thaïs se tenait paisible et contente, il tomba à genoux, loua pjBkr trois fois le Seigneur et s'écria :

— Qu'elle est aimable celle qui marche dans les sentiers de vie I Que ses pieds sont beaux et que son visage est resplendissant!

Il se leva, baissa sa cucule sur ses yeux et s'éloigna lentement.

Albine appela une de ses vierges.

— Ma fille, lui dit-elle, va porter à Thaïs ce qui lui est nécessaire : du pain, de Teau et une flûte à trois trous.

L'BUPHORBE

is

, Paphnuce était de retour au saint désert.

Il avait prisy vers Athribis, le bateau qui remontait le Nil pour porter des vivres au monastère de Tabbé Sérapion. Quand il débarqua, ses disciples s^avancèrent au-devant de lui avec de grandes démonstrations de joie. Les uns levaient les bras au ciel ; les autres, prosternés à terre, baisaient les sandales de Tabbé. Car ils savaient déjà ce que le saint avait accompli dans Alexandrie.

C'est ainsi que les moines recelaient ordinairement, par des voies inconnues et rapides, les avis intéressant la sûreté ou la gloire de TËglise. Les nouvelles couraient dans le désert avec la rapidité du simoun

K6 THAlS

Et tandis que Paphnuce s'enfonçait dans les sables, ses disciples le suivaient en louant le Seigneur. Flavien, qui était l'ancien de ses frères» saisi tout à coup d'un pieux délire, se mit à chanter un cantique inspiré :

— Jour béni I Voici que notn père nous est renda I

> U noai revient, chargé de noaveanx mérites dont le prix noos sera compté I

» Car les vertas dn père sont la ricbesse des en&nts et la sainteté de Tabbé embanme tontes les cellnles.

B Paphnnce, notre père, vient de donner à Jésos-Christ one nouvelle éponse.

» U a changé par son art merveilleux une brebis noire es brebis blanche.

» Et voici qu'il nous revient chargé de nouveaux mérites.

» Semblable à PabeiUe de rArsinoîtide, qu'alourdit le nectar des fleurs.

» Comparable au bélier de Nubie, qui peut à peine supporter le poids de sa laine abondante.

» Célébrons ce jour ea assaisonnant nos mets avec de rhuilel

Parvenus au seuil de la cellule abbatiale^ ils se mirent tous à genoux et dirent :

— Que notre père nous bénisse et qu'il nous donne à chacun une mesure d'huile pour fêter son retour I

^''buphorbi 257 ^

Seul, Paul le Simple, resté debout, de- \ mandait : t Quel est ceï homme ?» et ne recon- ^ ^^ ^ ^^ naissait point Paphnuce. Mais personne ne prenait garde à ce qu'il disait, parce qu'on le savait dépourvu d'intelligence, bien que rempli de piété.

L'abbé d'Antinoé, renfermé dans sa cellule, songea:

— J'ai donc enfin regagné l'asile de mon repos et de ma félicité. (Se suis donc rentré dans la citadelle de mon contentemenTTJD'où vient que ce cher toit de roseaux ne m'accueille point en ami, et que les murs ne me disent pas : Sois le bienvenu I Rien, depuis mon départ, n'est changé dans cette demeure d'élection. Voici ma table et mon lit.

Voici la tête de momie qui m'inspira tant de fois des pensées salutaires, et voici le livre où j'ai si souvent cherehé les images de Dieu. Et pourtant je ne retrouve rien de ce' que j'ai laissé. Les choses m'apparaissent tristement dépouillées de leurs grâces

288 THAlS

coutumières, et il me semble que je les TOis aujourd'hui pour la première fois. En regardant cette table et cette couche, que j'ai jadis taillées de mes mains, cette tête noire et desséchée, ces rouleaux de papyrus remfplis des dictées de Dieu, je crois voir les meubles d*un mort. Après les avoir tant connus, je ne les reconnais pas. Hélas I puisqu*en réalité rien n'est changé autour de moi, c'est moi qui ne suis plus celui que j'étais. Je suis un autre. Le mort, c'était moi! Qu'est-il devenu, mon Dieu? Qu'art-il emporté? Que m'a-t-il laissé? Et qui suis-je ?

Et il s'inquiétait surtout de trouver malgré lui que sa cellule était petite, tandis V * qu'en la considérant par les yeux de la ^i,\ on devait l'estimer immense, puisque l'infini de Dieu y commençait.

S'étant mis à prier, le front contre terre, il recouvra un peu de joie« Il y avait à peine une heure qu'il était en oraison.

L'BUPHORBI iS9

quand Timage de Thaïs passa devant ses^T^.

yeux. Il en rendit grâces à Dieu: ^^

— Jésus! c'est toi qui me l'envcnes. Je^^ reconnais là ton immense bonté : tu veux ^^ ^ , ^ que je me plaise» m'assure et me rassérène Q.^^ à la vue de celle que je t'ai donnée. Tu pré- Jf^^. sentes à mes yeux son sourire maintenant ^^>^<^^ désarmé, sa grâce désormais innocente, sa beauté dont j'ai arraché Taiguillon. Pour me flatter, mon Dteu, tu me la montres telle que je l'ai ornée et j[)urifiée à ton intention, comme un ami rappelle en souriant à son ami le présent agréable qu'il en a regu.

C'est pourquoi ]e vois cette femme avec plaisir, assuré que sa vision vient de toi.

Tu veux bien ne pas oublier que je te l'ai donnée, mon Jésus. Garde-la puisqu'elle te platt et ne souffre pas surtout que ses charmes brillent pour d'autres que pocùr toi.

Pendant toute la nuit il pe put dormir et il vit Thaïs plus distinctement qu'il m

960 rsÀls

l'avait vue dans la grotte des Nymphes. Il se rendit témoignage, disant :

— Ce que j*ai fait, je Tai &it poar la gloire de Dieu.

Pourtant, à sa grande surprise, il ne goûtait pas la paix du cœur, il soupirait:

f — Pourquoi es-tu triste, mon âme, et

\ pourquoi me troubles-tu?

Et son âme demeurait inquiète. Il resta trente jours dans cet état de tristesse qui présage au solitaire de redoutables épreuves.

\ L'image de Thaïs ne le quittait ni le jour

' ni la nuit. Il ne la chassait point parce qu'il pensait encore qu'elle venait de Dieu et que c'était l'image d'une sainte. Mais, un matin, elle le visita en rêve, les cheveux ceinte de violettes, et si redoutable dans sa douceur, qu'il en cria d'épouvante et se réveilla couvert d'une sueur glacée. Les yeux encore cillés par le sommeil, il sentit un souffle humide et chaud lui passer sur le visage : un petit chacal, les deux pattes

L'IUPHORBB t6i

posées au chevet du lit, lui soufflait au ^^7^ sonJialeiûH^uante et riait du fond de s^jL»

gorge.

Paphnuce eu éprouva un immense étonnement et il lui sembla qu'une tour s'abtmait sous ses pieds. Et, en effet, il tombait du haut de sa confiance écroulée. Il fut quelque temps incapable de penser ; puis, ayant recouvré ses esprits, sa méditation ne fit qu'accrottre son inquiétude.

— De deux choses l'une, se dit-il, ou bien cette vision, comme les précédentes vient de Dieu ; elle était bonne et c'est ma perversité naturelle qui l'a gâtée, comme le vin s'aigrit dans une tasse impure. J'ai, par mon indignité, changé l'édification en scandale, ce dont le chacal diabolique a immédiatement tiré un grand. avantage. Ou bien t \{v«^' cette vision vient, non pas de Dieu, mais, au contraire, du diable, et elle était empestée. " Et dans ce cas, je doute à présent si les précédentes avaient, comme je l'ai cru, une

»t THAlS

céleste origine. Je suis donc incapable d'une sorte de discernement, qui est nécessaire à Tascète. Dans les deux cas, Dieu me marque un éloignement dont je sens l'effet sans m'en expliquer la cause.

Il raisonnait de la sorte et demandait avec angoisse :

— Dieu juste, à quelles épreuves réservestu tes serviteurs, si les apparitions de tes saintes sont un danger pour eux? Faismoi connattre, par un signe intelligible, ce qui vient de toi et ice qui vient de TAutre I f Et comme Dieu, dont les desseins sont ' impénétrables, ne jugea pas convenable d'éclairer son serviteur, Papbnuce, plongé dans le doute, résolut de ne plus songer à Thaïs. Mais sa résolution demeura stérile.

L'absente était sur lui. Elle le regardait tandis qu'il lisait, qu'il méditait, qu'il priait ou qu'il contemplait. Son approche idéale était précédée par un bruit léger, tel que celui d'une étoffe qu'upe femme froisse eo

L'BUPHORBB 263

marchant, et ces visions avaient ane exactitude que n'offrent point les réalités, lesquelles sont par elles-mêmes mouvantes et confuses, tandis que les fauttoies, qui procèdent de la solitude, en portent Les profonds caractères et [U'ésentent une fixité puissante. Elle venait à lui sous diverses aj^parences; tantôt p^isive, le front ceint de sa dernière couronne périssable, vêtue, comme au banquet d'Alexandrie, d'une robe couleur de mauve, semée de fleurs , d'argent; tantôt voluptueuse dans le nuage ^'' de ses voiles légers et baignée encore des t"^"^ ombres tièdes de la grotte des Nymphes ; S ^^ tantôt pieuse et rayonnant, sous la bure, ^^' d'une joie céleste; tantôt tragique» les yeux nageant dans Thorrei;^ de la mort et montrant sa poitrine nue, parée du sang de son cœur ouvert. Ce qui l'inquiétait le plus dans ces visions, c'était que les couronnes, les tuniqueSt les voiles, qu'il avait brûlés de ses propres mains pussent ainsi re-

venir; il loi devenait évident que ces choseï avaient. une âme impérissable et il s'écriait:

— Voici que les Ames innombrables des péchés de Thaïs viennent à moi I

Quand il détournait la tète, il sentait Thaïs derrière lui et il n'en éprouvait que plus d'inquiétude. Ses misères étaient cruelles. Mais comme son âme et son corps restaient purs au milieu des tentationsi il espérait en Dieu et lui faisait de tendres reproches. -

— Mon Dieuy si je suis allée la chercher si loin parmi les gentils, c'était pour toi, non pour moi. H ne serait pas juste que je pâtisse de ce que j'ai fait dans ton intérêt. Protège-moi, mon doux Jésus I mon Sauveur, sauve-moi I Ne permets pas que le fantôme accomplisse ce que n'a point accompli le corps. Quand j'ai triomphé de la chair, ne souffre pas "^que l'ombre me terrasse. Je connais que je suis exposé présentement à des dangers plus grands que ceux que je

l'euphorbe S6S

courus jamais. J'éprouve et je sais que le rêve a plus de pnissance que la réalité. Et comment en pourrait-il être autrement, puisqu'il est lui-mèQie une réalité supé- \rieure? Il est Tâme des choses. Platon lui-

même, bien qu'il ne fût qu'un idolâtre, a reconnu Texistence propre des idées. -Dans ce banquet des démons où tu m'as accompagné, Seigneur, j'ai entendu des hommes, îl est vrai, souillés de crimes, mais non point, certes, dénués d'intelligence, s'accorder à reconnaître que nous percevons dans la solitude, dans la méditation et dans l'extase des objets véritables ; et ton Écri< ture, mon Dieu, atteste maintes fois la vertu des songes et la force des visions formées, soit par toi. Dieu splendide, soit par ton adversaire.

Un homme nouveau était en lui et main* tenant il raisonnait avec Dieu, et Dieu ne se \ hâtait point de l'éclairer. Ses nuits n'étaient plus qu'un long rôve et ses jours ne

se distinguaient point des nuits. Un nutin, il se réveilla en poussant des soupirs tels qu'il en sort, à la elarté de la lune, des tombeaux qui recouvrent les victimes des crimes. Thaïs était venue, montrant ses X pieds sanglants, et tandis qu^il pleurait, elle s'était glissée dans sa coudbe. .11 ne lui restait plus de doutes : Timage de Thaïs était due iouige impure.

Le coeur soulevé de dégoût, il s^arracha de sa cov^che souillée et se cacha la face dans les mains, pour ne plus voir le jour. Les heures coulaient sans empaler sa honte.

Tout se taisait dans la cdlule. Pour la première fois dq>uis de longs jours, Paphnuce était seul. Le &nt6me l'avait enfin quitté et son absence même était épouvaatable. Rien, rien pour le^ distraire du souvenir du songe. Il pensait, plein d'horreur :

— Gomment ne l'ai-je point repousâée?

Gomment ne me suis-je pas arranihé de ses bras froids et de ses genoux brûlants?

l'euphorbe 267

Il Q^osait plus prononcer le nom de Dieu près de cette couche abominable et il craignait que, sa cellule étant pro&née, les démons n'y pénétrassent librement à toute heure. Ses craintes ne le tr(»npaieat point.

Les sept petits chacals, retenus naguère sur le seuily entrèrent à la file et s'allèrent blottir sous le lit. A l'heure de vêpres, il en vînt un huitième dont l'odeur était in- ^ fecte. Le lendemain, un neuvième se joi- u gnit aux autres et bientftt il y en eut trente, puis soixante, puis quatre-vingts. ^^ Qs se faisaient plus petits à mesure qu'ils se multipliaient et, n'étant pas plus gros que des rats, ils couvraient l'aire, la couche et Tescàbean. ^ d'eux, ayant sauté sur la .

tablette de bois placée au chevet du lit, se ^ tenait les quatre pattes réunies sur la tète de mort et regardait le moine avec des yeux ardents^ Et il venait chaque jour de nouveaux chacals.

Pour expier l'abomination de son rêve et

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