‹ Tha{uml}isChapitre 15 sur 17 · Y^ÂS · texte numérisé non relu

Y^ÂS

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fuir les pensées impures, Paphnace résolut de quitter sa cellule, désonnais immonde, et de se livrer au fond du désert à des austérités inouïes, à des travaux singuliers, à des œuvres très neuves. Hais avant d'accomplir son dessein, il se rendit auprès du vieillard Palémon, afin de lui demander conseil.

Il le trouva qui, dans son jardin, arrosait ses laitues. C'était au déclin du jour.

Le Nil était bleu et coulait au pied des collines violettes. Le bonhomme marchai! doucement pour ne pas effrayer une colombe qui s'était posée sur son épaule.

— Le Seigneur, dit-il, soit avec toi, firère Paphnuce I Admire sa bonté : il m'envoie les bètes qu'il a créées pour que je m'entretienne avec elles dé ses œuvres et afin que je le glorifie dans les oiseaux du ciel.

Vois cette colombe, remarque les nuances changeantes de son cou, et dis si ce n'est pas un bel ouvrage de Dieu. Hais n'as-tu

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paS| mon frère, à m'entretenir de quelque pieux 3ujet ? S'il en est ainsi, je poserai là mon arrosoir et je f écouterai.

Paphnuce conta au vieillard son voyage, son retour, les visions de ses jours, les rêves de ses nuits, sans omettre le songe criminel et la foule des chacals.

— Ne penses-tu pas, mon père, ajouta-t-il

que je dois m'enfoncer dans le désert, afin t

d'y accomplir des travaux extraordinaires;;^ ^f et d'étonner le diable par mes austérités?

— Je ne suis qu'un pauvre pêcheur, répondit Palémon, et je connais mal le^ hommes, ayant passé toute ma vie dans ce jardin, avec des gazelles, des petits lièvres et des pigeons. Mais il me semble, mon frère, que ton mal vient surtout de ce que tu as passé sans ménagement des agitations du siècle au calme de la solitude. Ces brusques passages ne peuvent que nuire à la santé de l'&me. Il en est de toi, mon frère, comme d'un homme qui s'expose presque

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dans le même temps à une grande chaleur et à un grand froid. La toux l'agite et la fièvre le tourmente. A- ta place, frète Paphnnoe, loin de me retirer tout de suite dans quelque désert affreux, je prendrais les distractions qui conviennent à un moine et à un saint abbé. Je visiterais les monastères du voisinage. U y en a d'admirables, à ce que l'on rapporte. Celui de Tabbé Sérapion contient, m'a-t-on dit, mille quatre cent trente-deux cellules, et les moines y sont divisés en autant de légions qu'il y a de lettres dans l'alphabet grec. On assure môme que certains rapports sont observés entre le caractère des moines et la figure des lettres qui les désignent et que, par exemple, ceux qui sont pacés sous le Z x>nt le caractère tortueux, tandis que les légionnaires rangés sous l'I ont l'esprit parfaitement droit. Si j'étais de toi, mon frère, j'irais m'en assurer de mes yeux, et je n'aurais p<ûnt de repos que ;6 n'aie et o-

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temple une chose si merveilleuse. Je ne manquerais pas d'étudier les constitutions des diverses communautés qui sont semées sur les bords du Nil, afin de pouvoir les comparer entre elles. Ce sont là des soins convenables à un religieux tel que. toi. Tu n'es pas sans avoir ouï dire que Tabbé Ephrem a rédigé des règles spirituelles d'une grande beauté. Avec sa permission, tu pourrais en prendre copie, toi qui es un scribe habile. Moi, je ne saurais; et mes mains, accoutumées, à manier la bêche n'auraient pas la souplesse qu'il faut pour conduire sur le papyrus le mince roseau de l'écrivain. Mais toi, mon frère, tu pos* sèdes la connaissance des lettres et il faut en remercier Dieu, car on ne saurait trop admirer une belle écriture.Le travail de copiste et de lecteur offre de grandes ressources contre les mauvaises pensées. ïrère Paphnuce, que ne mets-tu par écrit les enseignements de Paul et d'Antoine, nos

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pères? Peu à peu tu retrouveras dans ces pieux travaux la paix de Tâme et des sens; ^ la solitude redeviendra aimable à ton cœur et bientôt tu seras en état de reprendre les travaux ascétiques que tu pratiquais autrefois et que ton voyage a interrompus.

Hais il ne faut pas attendre un grand bien d'une pénitence excessive. Du temps qu'il était parmi nous, notre pèr^L Antoine avait [ coutume de dire : € L'excès du jeune pro- ^ duit la faiblesse et la faiblesse engendre rinertie. Il est des moines qui ruinent leur corps par des abstinences indiscrètement prolongées. On peut dire de ceux-ci qu'ils se plongent le poignard dans le sein et qu'ils se livrent inanimés au pouvoir du démon. » Ainsi parlait le saint homme Antoine; je ne suis qu'un ignorant, mais avec la grâce de Dieu, j'ai retenu les propos de notre père.

Paphnuce rendit grâces a Palémon et promit de méditer ses conseils. Ayant franchi

la barrière de roseaux qui fermait le petit jardin, il se retourna et vit le bon jardinier qui arrosait ses salades, tandis que la colombe se balançait sur son dos arrondi.

A cette vue il fut pris de Tenvie de pleurer. En rentrant dans sa cellule, il y trouva un étrange fourmillement. On eût dit des grains de sable agités par un vent furieux, et il reconnut que c'était des myriades de petits chacals. Cette nuit-là» il vit en songe une haute cobnne de pierre, surmontée 1 d'une figure humaine et il entendit unej voix qui disait: ! cl^

— Honte sur cette colonne ! \^ *^ u c 1 ^^^ A son réveil, persuadé que ce songe lui

était envoyé du ciel, il assembla ses disciples et leur parla de la sorte:

— Mes fils bien-aimés, je vous quitte pour aller où Dieu m'envoie. Pendant mon absenee, obéissez à Flavien comme à moi-même et prenez soin de notre frère Paul. Soyez bénis. Adieu.

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Tandis qu'il s'éloignait» ils demeuraient prosternés à terre et, quand ils relevèrent la tête, ils rirent sa grande forme noire à l'horizon des sables.

n marcha jour et nuit, jusqu'à ce qu'il eftt atteint les ruines de ce temple bâti jadis par les idolâtres et dans lequel il avait ! dormi parmi les scorpions et les sirènes' < lors de son voyage merveilleux. Les murs ^couverts de signes magiques étaient debout.

Trente fûts gigantesques qui se terminaient en têtes humaines ou en fleurs de lotus portaient encore d'énormes poutres de pîerrjB.

Seule à l'exlrémité du temple, une de ces colonnes avait secoué son faix antique et se dressait libre. Elle avait pour chapiteau la tète d'une femme aux yeux longs, aux joues rondes, qui souriait, portant au front des cornes de vache.

Paphnuce en la voyant reconnut la colonne qui lui avait été montrée dans son rêve et il Testima Jbaute de trente-deux coudées.

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S^étant rendu dans le village rohûn, il fit faire une échelle de cette hauteur et, quand l'échelle fut appliquée à la colonne» il y monta, s'agenouilla sur le chapiteau et dit au Seigneur :

— Voici donc, mon IMeu, la demeure que tu m'as choisie. Puisse-je y rester en ta grâce jusqu'à l'heure de ma mort.

n n'avait point pris de vivres, s'en remettant à la Providence divine et comptant que des paysans charitables lui donneraient de quoi subsister. Et en ofiet, le lendemain, vers l'heure de none, des femmes vinrent avec leurs enfants, portant des pains, des dattes et de l'eau fraîche, que les jeunes garçons montèrent jusqu'au fatte de la eolonne.

Le chapiteau n'était pas assez large pour que le moine put s'y étendre tout de son long, en sorte qu'il dormait les jambes croisées et la tète contre la poitrine, et le sommeil était pour lui une fatigue plus

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cruelle que la veille. A Faurore» les éperviers l'effleuraient de leurs ailes, et il se réveillait plein d'angoisse et d'épouvante.

^ Il se trouva que le charpentier, qui avait fait l'échelle^ craignait Dieu. Ému à la pensée que le saint était exposé au soleil et à la pluie, et redoutant qu'il ne vint à choir pendant son sommeil, cet homme pieux établit sur la colonne un toit et une balustrade.

Cependant le renom d'une si merveilleuse existence se répandait de village en village et les laboureurs de la vallée venaient, le dimanche, avec leurs femmes et leurs en^ fants contempler le stylite. Les disciples de Paphnuce, ayant appris avec admiration le lieu de sa retraite sublime, se rendirent auprès de lui et obtinrent de lui la faveur de se bâtir des cabanes au pied de la colonne. Chaque matin, ils venaient se ranger en cercle autour du maître qui leur faisait entendre des paroles d'édification :

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— Mes fils, leur disait-il, demeurez semblables à ces petits enfants que Jésus aimait. \ Là est le salut. Le péché de la chair est la source et le principe de tous les péchés: ils sortent de lui comme d'un père. L'oi^eil, Tayarice, la paresse, la colère et Tenvie sont sa postérité bien-aimée. Voici ce que î'ai vu dans Alexandrie : j'ai vu l^s riches emportés par le vice de luxure :qui, semblable à un fleuve à la barbe limoneuse, les poussait dans le gouffre amer.

Les abbés Ephrem et Sérapion instruits d'une telle nouveauté, voulurent la voir de leurs yeux. Découvrant au loin sur le fleuve la voile en triangle qui les amenait vers lui, Papbnuce ne put se défendre de penser que Dieu l'avait érigé en exemple aux solitaires. A sa vue, les deux saints abbés ne dissimulèrent point leur surprise; s'étant consultés, ils tombèrent d'accord pour blâmer une pénitence si extraordinaire, et ils exhortèrent Papbnuce à descendre.

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— Un tel genre, de vie est contraire à Tusage, disaient-ils; il est singulier et hors de tonte règle.

Hais Paphnuce leur répondit:

-^ Qu'est-ce donc que la vie monacale sinon une vie prodigieuse ? Et les travaux du moine ne doivent-ils pas être singuliers comme lui-même? C'est par un signe de Dieu que je suis monté ici ; c'est un signe dq Dieu qui m'en fera descendre.

Tous les jours des religieux venaient par troupe se joindre aux disciples de Paphnuce et se bâtissaient des abris autour de Ther* mitage aérien. Plusieurs d'entre eux, pour imiter le saint, se hissèrent sur les décombres du temple ; mais blâmés de leurs frères et vaincus par la fatigue, ils renoncèrent bientôt à ces pratiques.

^ Les pèlerins affluaient. Il y en avait qui j venaient de très loin et ceux-là avaient >. jftiim et soif. Une pauvre veuve eut l'idée de leur vendre de l'eau fraîche et des pastèques

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Adossée à la colonne, derrière ses bouteilles de terre rouge, ses tasses^ et ses fruits, sous \ une toile à raies bleues et blanches, elle criait : Qui veut boire ? Â Texemple de cette reuve, un boulanger apporta des briques et ^ construisit un four tout à côté, dans Tespoir de vendre des pains et des gâteaux aux étrangers. Gomme la foule des visiteurs grossissait sans cesse et que les habitants des grandes villes de TËgypte commençaient à venir, un homme avide de gain éleva un caravansérail pour loger les maîtres avec leurs serviteurs, leurs chameaux et leurs mulets. Il y eut bientôt devant la colonne un marché où les pêcheurs du Nil apportaient leurs poissons et les jardiniers leurs légumes. Un barbier, qui rasait les gens en plein air, égayait la foule par ses joyeux propos. Le vieux temple, si longtemps enveloppé de silence et de paix, se remplit des mouvements et des rumeurs innombrables de la vie. Les cabaretiers

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miettes de sa table rassasîamit toos tes jours deux cents malheureux, et ses amants, qui la quittaient satisfaits, nous jetaient en passant des poignées de pièces d'ai^ent.

Des voleurs, répandus dans k foule, poussaient des clameurs assourdissantes et bousculaient leurs voisins afin d'augmenter le désordre et d'^i profiter pcHir dérober quelque objet précieux.

Seul, le vieux Taddée qui vendait la laine de Milet et le lin de Tarente, et à qui Thaïs devait une grosse sonmie d'argent, restait calme et silencieux au milieu du tnmuUe» L'oreille tendue et le regard oblique, il caressait sa barbe de bouc, et semblait pensif. Enfin, s'étant approché du jeune Gérooe, il le tira par h, manche et lui dit tout bas :

— Toi, le préféré de Thaïs, beau seigneur, montre-toi et ne souffre pas qu'un moine te l'enlève.

— Par PoIIux et sa eœur, il ne le fera pas! s'écria Gérons. Je vais parier à Thaïs et

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sans me flatter, je pense qu'elle m'écoutera un peu mieux que ce Lapithe barbouillé de suie. Place I Place, ca»aillel

Et, fra^^ant du poing les hommes, renversant les vieilles femmes, foulant aux pieds les petits ênfents, il parvint ji>3qu'à Thaïs et la tirant à part :

— BeHe fille, lui dit-il, regarde-moi, souviens-toi, et dis si vraiment tu renonces à l'amour.

Mais Paphnuoe «e jetant entre Thsdîs et Gérons :

7- Impie, s'éeria-t-41, crains de moun:* si tu touches à œll^-d : elle est sacrée, elle art la part de Dieu.

— Va-t'en, cynocéphale I répliqua le jeune homme furieux; laisse-moi parler à mon amie, sinon je traînerai par la barbe ta carcasse obscène jusque dans ce feu où je te grillerai comme une andouille.

Et il étendit la main sur Thaïs. Mms repoussé par le moine avec une raideur inat-

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tendue, il chancela et alla tomber à quatre pas en arrière, an pied du bûcher dans les tisons écroulés.

^ [ Cependant le vieux Taddée allait de Fun ^' à l'autre, tirant l'oreille aux esclaves et bai- ,v. \^ sant la main aux maîtres, excitant chacun contre Paphnuce, et déjà il avait formé une petite troupe qui marchait résolument sur le moine ravisseur. Gérons se releva, le visage noirci, les cheveux brûlés, suffoqué de fcmée et de rage. Il blasphéma les dieux et se jeta parmi les assaillants, derrière lesquels les mendiants rampaient en agitant leurs béquilles. Paphnuce fut bientôt enfermé dans un cercle de poings tendus, de bâtons levés et de cris de mort.

— Aux corbeaux I le moine, aux corbeaux I

— Non, jetez- le dans le feu. Grillez-le tout vif!

Ayant saisi sa belle proie, il la serrait sur son cœur.

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— Impies, criait-il d'une voix tonnante, n'essayez pas d'arracher la colombe à l'aigle du Seigneur. Mais plutôt imitez cette femme et, comme elle, changez votre fange en or.

Renoncez, sur son exemple, aux faux biens que vous croyez posséder et qui vous possèdent. Hàtez-vous : les jours sont proches et la patience divine commence à se lasser.

Repentez-vous, confessez votre honte, pleurez et priez. Marchez sur les pas de Thaïs.

Détestez vos crimes qui sont aussi grands que les, siens. Qui de vous, pauvres ou riches, marchands, soldats, esclaves, illustres citoyens, oserait se dire, devant Dieu, meilleur qu'une prostituée? Vous n'êtes tous que de vivantes immondices et c'est par un miracle dé la bonté céleste que vous ne vous répandez pas soudain en ruisseaux de boue.

Tandis qu'il parlait, des jQammes jaillis- • saient de ses prunelles; il semblait que des ; charbons ardents sortissent de ses lèvres, et

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ceux qui rentonraient réooiitaieirt malfi^ré eux.

Mais le vieux Taddée ne restait point oisif, n ramassait des pierres et des écailles d'huttresy qu*il cachait dans un pan de sa tunique et, n*osant les jeter lui-même, il les glissait dans la main des m^idiants. Bientôt les cailloux volèrent et une coquille, adroitement lancée, fendit le front de P^>hnuce. Le sang, qui coulait sur cette sombra face de martyr, dégouttait, pour un nouveau baptême, sur la tète de la pénitente, et Tbais, oppressée par Tétreinte du moine, sa chair délicate froissée contre le rude cilice, sentait courir en elle les frissons de rhorreur et de Tépouvante.

A ee moment, un homme élégamment vêtu, le front couronné d'ache, s*ouvrant un chemin au milieu des furieux, s*écria :

— Arrêtez! arrêtez! Ge mmse est mon frère 1

C'était Nicias qui, venant de fermer les

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yeux an philosophe Eucrite, et qui, passant sur cette place pour regagner sa maison, r ■ ^ avait TU sans trop de surprise (car il neV^; f ^ s'étonnait de rien) le bûcher fumant. Thaïs ^ velue de bnre et Paphnuce lapidé.

Il répétait :

— Arrêtez, vous dis-je; épargnez mon vieux condisciple ; respectez la chère tête de Paphnuce.

Mais, habitué aux subtils entretiens des sages, il n'avait point l'impérieuse énergie qui soumet les esprits populaires. On ne l'écouta point. Une grêle de cailloux et d*écaille6 tombait sur le moine qui, couvrant Thaïs de son corps, louait le Seigneur dont la bonté lui changeait les blessures en caresses. Désespérant de se faire entendre et trop assuré de ne pouvcnr sauver son ami, soit par la force, soit par la persuasion, Nidas se résignait déjà à laisser faire aux dieux, en qui il avait peu de confiance^ quand il lui vint en tète d'user d'un s^i^

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gème que son mépris des hommes lui avait tout à coup suggéré. Il détacha de sa ceinture sa bourse qui se trouvait gonflée d'or et d'argent, étant celle d'un homme voluptueux et charitable; puis il courut à tous eeux qui jetaient des pierres et fit sonner les pièces à leurs oreilles. Ils n'y prirent point garde d'abord, tant leur fureur était vive; mais peu à peu leurs regards se tournèrent vers l'or qui tintait et bientôt leurs bras amollis ne menacèrent plus leur victime.. Voyant qu'il avait attiré leurs yeux ^t leurs âmes, Nicias ouvrit la bourse et se mit à jeter dans la foule quelques pièces d'or ou d'argent. Les plus avides se baissèrent pour les ramasser. Le philosophe, heureux de ce premier succès, lança adroitement çà et là les deniers et les drachmes. Au son des pièces de métal qui rebondissaient sur 'le pavé, la troupe des persécuteurs se rua à terre. Mendiants, esclaves et marchands se vautraient à l'envi, tandis que» groupés au-

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tour de Gérons, les patriciens regardaient ce spectacle en éclatant de rire. Gérons luimême y perdit sa colère. Ses amis encourageaient les rivaux prosternés, choisissaient des champions et faisaient des paris, et, quand naisudent des disputes, ils excitaient ces misérables comme on fait des chiens qui se battent. Un cul-de-jatte ayant réussi à saisir un drachme, des acclamations s'élevèrent jusqu'aux nues. Les jeunes hommer se mirent eux-mêmes à jeter des pièces de monnaie, et Ton ne vit plus sur toute la place qu'une infinité de dos qui, sous une pluie d*airain, s'entre-choquaient comme les lames d'une mer démontée. Paphnuce était oublié.

Nicias courut à lui, le couvrit de son manteau et Tentratna avec Thaïs dans des ruelles où ils ne furent pas poursuivis. Ils cou* rurentquelquetemps en silence, puis, se jugeant hors d'atteinte, ils ralentirent le pas et Nicias dit d'un ton de raillerie un peu triste :

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— C'est donc fait I Plutcm ravit Proserpine» et Thaïs veut suivre Umh de nous mon farouche ami.

— n es|t vrai, Nidas, répondit Thaïs, je suis fatiguée de vivre avec des hommes comme toi, souriants, parfumés, bienveillants, égoïstes. Je suis lasse de tout ce jcme je connais, [et je vais chercher rinconnuJ J'ai éprouvé que la joie n'était pas la joie ' et voici que cet homme m'enseigne qu'en la douleur est la véritable joie* Je le crois, car il possède la vérité.

— Bt moi, Ame amie, reprit Nicios, en souriant, je possède les vérités. Il n'en a qu'une; je les ai toutes. Je suis plus riche que lui, et n'eu suis, à vrai dire, ni plus fler ni plus heureux.

Et voyant que le moine lui jetait des r^ gards flamboyants :

— Cher Paphnuce, ne crois pas que ]e te trouve extrêmement ridicule, ni même tout à fait déraisonnable. Et^ si je compare ma

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vie à la tienae, je ne saurais dire laquelle est préférable en soi. Je vais tout à rheure prendre le bain que Crobyle et Myrtale m'auront préparé, je mangerai Taile d'un faisan du Phase, puis je lirai, pour la centième fois, quelque fabla 4'Apulée^ou quelque traité de Porphyre. TcÂ, tu regagneras ta odlule où, t' agenouillant comme un chameau docile, tu rumineras je ne sais quelles formules d'incantation depuis longtemps mâchées et remâchées, et le smr, tu avaleras des raves sans huile« Eh bieni très cher, en aoccmiplissant ces actes, dissemblables quant aux apparences, nous obéirons tous deux au même sentiment, seul mobile de toutes les actions humaines; nous rechercherons tous deux notre volupté et nous V nous proposerons une fin commune : le bon- \. heur, l'impossible bonheur I J'aurai donc mauvaise grâce à te donner tort, chère tète, si je me donne raison.

» Et toi^ ma l'haïs, va et réjouis-toi^ sois

^ plus heureuse encore, s'il est possible, dans 1^ rabstinence et dans Taustérité que tu ne ^ Tas été dans la richesse et dans le plaisir. ^ ^^ A tout prendre, je te proclame digne d'envie. J Car si dans toute notre existence, obéissant à notre nature, nous n'avons, Paphnuce et /T^ moi, poursuivi qu'une seule espèce de satisfaction, tu auras goûté dans la vie, chère Thaïs, des voluptés contraires qu'il est rarement donné à la môme personne de connaître. En vérité, je voudrais être pour une heure un saint de l'espèce de notre cher Paphnuce. Hais cela ne m'est point permis.

Adieu donc. Thaïs I Va où te conduisent les puissances secrètes de ta nature et de ta destinée. Va, et emporte au loin les vœux de Nicias. J'en sais l'inanité; mais puis-je te donner mieux que de» regrets stériles et de vains souhaits pour prix des illusions délicieuses qui m'enveloppaient jadis dans tes bras et dont il me reste l'ombre ? Adieu , ma bienfaitrice ! adieu, bonté qui s'ignore, vertu

LE PAPTROB 24!

mystérieuse, volupté des hommes I adieu la plus adorable des images que la nature ait jamais jetées dans un but inconnu, sur la face de ce monde décevant.

Tandis qu'il parlait^ une sombre colère couvait dans le cœur du moine; elle éclata en imprécations.

— Va-t'en, maudit I Je te méprise et te hais I Ya-Ven, fils de Tenfer, mille fois plus méchant que ces pauvres égarés qui, tout à rheure, me jetaient des pierres avec des injures. Ils ne savaient pas ce qu'ils faisaient et la grâce de Bien, que j'implore pour eux, peut un jour descendre dans leurs cœurs. Mais toi, détestable Nicias, tu n'es que venin perfide et poison acerbe. Le souffle de ta bouche exhale le désespoir et la mort. Un seul de tes sourires contient plus de bksphèmes qu'il n'en sort en tout un siècle des lèvres fumantes de Satan.

Arrière, réprouvé I

Nicias le regardait avec tendresse.

usa THAljl

— Adieu, mon frère, lui dit-il, et puisses*tu conserver jusqu'à réy«nQU}8seinenl final les trésors de ta foi» de ta bain^ et de ton amour I Adieu I Tbals : eii vain tu m'oublieras, puisque je garde ton souvenir.

Et, les quittant, il s'en alla peusif par les rues tortueuses qui avoiainent la grande nécropide d'Alexandrie et qu'b3.bitent les potiers funèbres. Leurs boutiques étaient pleines de ces figurines d'argile, peintes de couleurs claires, qui représentent des dieux et des d^^esses, des mimes, des femmes, des petits génies ailés, et qu'on a coutume d'en* sevelir avec les morts« Q songea que peut-" être quelques-uns de ces légers simulacres, qu'il voyait là de ses yeux, seraient les compagnons de son sommeil éternel ; et il lui sembla qu'un petit JÊros, M tunique retroussée, riait d'un rire moqueur. L'idée de ses funérailles, qu'il voyait par avanx^, lui était pénible- Pour remédier h « tris-

LE PAPTB08 US

tessê, il essaya de la philosophie et construisit un raisonnement : *^

-^ Certes, se dît'-ili le temps n'a point de y réalité. C'est une pure illusion de notre >^ esprit. Or, comment, s'il n'existe pas, pourrait^il m'apporter ma mort ?... Est-ce à dire que je vivrai éternellement ? Non, . \ mais j'en condus que ma mort est, et fût ^ toujours autant qu'elle sera jamais. Je ne ia sens pas encore, pourtant eUe est, et je ne dois pas la craindre, car ce serait folie de redouter b venue de ce qui est arrivé.

Elle existe comme la dernière page d'un livre que je lis et que je n'ai pas fini.

Ce raisonnement Foccupa sans l'égayer tout le long de sa route; il avait l'Ame noire quand, arrivé au seuil de sa maison, il entendit les rires clairs de Crobyle et de i^yrtale, qui jouaient A la paume en l'attendant.

Paphnuce et Thaïs sortirent de la ville

Ui THAÏS

par la porte de la Lune et suivirent le rivage de la mer.

— Femme, disait le moine, tonte cette grande mer bleue ne pourrait laver tes souillures.

i:^*' Il lui parlait avec colère et mépris :

— Plus immonde que les lices et les laies, tu as 'prostitué aux païens et aux infidèles un corps que TËternel avait formé pour s'en faire un tabernacle, et tes impuretés sont telles que, maintenant que tu sais la vérité, tu ne peux plus unir tes lèvres ou joindre les mains sans que le dégoût de toi même ne te soulève le cœur.

Elle le suivait docilement, par d'âpres chemins, sous Tardent soleil. La fatigue rompait ses genoux et la soif enflammait son haleine. Mais, loin d'éprouver cette fausse pitié qui amollit les cœurs profanes, Paphnuce se réjouissait des souffrances expiatrices de cette chair qui avait péché.

Dans le transport d'un saint zèle, il au •

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rait voulu déchirer de verges ce corps qui gardait sa beauté comme un témoignage éclatant de son infamie. Ses méditations entretenaient sa pieuse fureur et, se rappelant que Thaïs avait reçu Nicias dans son lit, il en forma une idée si abominable que tout son sang reflua vers son cœur et que sa poitrine fut près de se rompre. Ses anathèmes, étouffés dans sa gorge, firent place . à des grincements de dents. Il bondit, se dressa devant elle^ pâle, terrible,nplein de Dieû7)& regarda jusqu'à Tàme, et lui cracha au"^ visage. -^ *

Tranquille, elle s*essuya la face sans cesser de marcher. Maintenant il la suivait, attachant sur elle sa vue comme sur un abtme. Il allait, saintement irrité. Il méditait de venger le Christ afin que le Christ ne se vengeât pas, quand il vit une goutte de sang qui du pied de Thaïs coula sur le sable. Alors, il sentit la fraîcheur d'un souffle inconnu entrer dans son cœur

U6 tâAli

ouvert) 4eê sanglots lui montèrent ctbôû-

' dammétit aut lèvt>e&^ il pl&afh^ il WùftA

;* « prùABrner devant elle, il Tâppeki sa

) sœur, il baifiuL œb pied» ^xA saignaiefit. Il

I murmura eèût toia t

•^ Ma sdBUf , ma K&ur, ma m^, 6 très sainte I n pria :

^ Anga6 du cM, reeueillea ][M['éiâieus6ifteiit cette gmitte de aang et porte£*4a duvaât le trône du Seigneur. EU qu'une anémone minculeuse fleurissa aur k aabte aimé pat h sang de Thaïs, afin que tous cent qui vmront cette fleur reeouvTMt la pureté du [ oùbvit et deis aens I sainte, aainte, tiés \ sainte Thab I

Gomme il priait et prophétisai ainsi, un jeune garçon tint à passer sur un âne.

f Paphnuce lui ordonna de descendre, fit asseoir Thaïs sur F&ne, prit la bride et suivit, le chemin commencé. Yeris le sûir, ayant rencontré un canal i(»(nbragé de

beaux arbred, il attacha Tâne ao tronc d'cm dattier tt, &*a»Eteyaiit sur une pierre ! moussue, il rompit avec Thaïs an pain quils mangèrent a&saisonné de sel tl d'hysope. Ils buvaient Teau fratcbe dans le creux de leur main et s'entretenaient de choses étemelles. Elle disait :

— Je n'ai jamais bu d'une eau ai pare ni respiré un air si léger^ «t je w» que Dieu flotte dans lès souffles qui pussent.

Paphnuce répondait :

— Vois, c'eist le soir^ 6 ma aœur* Les ambres bleues dé la nuit eouvrent les collines. Hais bientôt tu verras briller duns Tauroire les tabernack» de vie; bientôt tu verras s'allumer les roses de rétemel uuitin.

Ils mariSèirént toute la nuîtV^t tandis

^ Tque le croissant de la lune eflBeurait la

^ I cime argentée des flots, ils diantaient des

'^^^' ^i>gattm^ et des cantiques. Quand le soleil

se leva, le désert s'éteod^t devant eux

comme vm immense peau de lion sur la

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terre libyque. À la lisière du sable, des cellules blanches s'élevaient près des palmiers dans l'aurore.

^ '^x — Mon père, demanda Thaïs, sont-ce là

£ ^ J )ies tabernacles de vie ?

— Tu l'as dit, ma fille et ma sœur. C'est

S 1a maison du salut où Je t'enfermerai de

A' mes mains.

^ Bientôt ils découvrirent de toutes parts des femmes qui s'empressaient près des rdemeures ascétiques comme des abeilles vautour des ruches. Il y en avait qui cuisaient le pain ou qui apprêtaient les légunles; plusieurs filaient la laine, et la lumière du ciel descendait sur elles ainsi qu'un sourire de Dieu. D'autres méditaient à l'ombre des tamaris; leurs mains blanches pendaient à leur côté, car, étant pleines d'amour, elles avaient choisi la part de Madeleine, et elles n'accomplissaient pas d'autres oeuvres que la prière, la contemplation et Textase. C'est pourquoi on

L'B PAPTMUI S49

les nommait les Maries et elles étaient vêtues de blanc. Et celles qui travaillaient . de leurs mains étaient appelées les Marthes et portaient des robes bleues. Toutes étaient ^ voilées, mais les plus jeunes laissaient glisser sur leur front des boucles de che- J veux; et il faut croire que c'était malgré elles, car la règle ne le permettait pas.

Une dame très vieille, grande, blanche, allait de cellule en cellule, appuyée sur un sceptre de bois dur. Paphnuce s'approcha d'elle avec respect, lui baisa le bord de son voile, et dit :

— La paix du Seigneur soit avec toi, vénérable Albine I J'apporte à la ruche dont tu es la reine une abeille que j'ai \ trouvée perdue sur un chemin sans fleurs.^.

Je l'ai prise dans le creux do ma main et réchauffée de mon souffle. Je te la donne.

Et il lui désigna du doigt la comédienne qui s'agenouilla devant la fille des Césars.

Albine arrêta un moment sur Thaïs son

»0 rSAlt

r^ard perçant, lui ordonna de ae relever, la baisa an front, puis, se tournant vers le moine :

y -^ Noui la placeronsi dit**dle, partùi les ^Maries.

Paphnuce Ini conta alors par quelles voies Thaïs avttt été conduite à là maison dn saint et il demanda qu'elle fût d'abord enfermée dans une cellule. L*abbesse y con« sentit, elle conduisit la pénitente dans une cabane restée vide depuis la mort de la vierge Laeta qui Tavàlt èanctffiée. Il n*y avait dans Tétroite chambre qu*iin lit, une table et une cruche» et ThalSi ({uand elle posa le pied sur le seuil, tût pénétrée d'une joie Infinie.

— le veux môi^mème doré la porte, dit PaphnuOe, et poser le sceau que Jéd«s tien^ dra rompre de ses mains.

Il alla prendre au bord de la fontidne une poignée d'at^le humide, y mit Un de ses cheveux aved uu peu de salive et Tap-

pliqua sur mne des fentes de Vhnis. Puis, 6*étant approché de la fenêtre près de laquelle Thaïs se tenait paisible et contente, il tomba à genoux^ loua par trois fois le Seigneur et s*écria :

— Qu'elle est aimable celle qui marche dans les sentiers de vie I Que ses pieds sont beaux et que son visage est resplendissant I

Il se leva, baissa sa cucule sur ses yeux et s'éloigna lentement.

Âlbine appela une de ses vierges.

— Ha fille, lui dit-elle, va porter à Thaïs ce qui lui est nécessaire : du pain, de Teau et une flûte à trois trous.

L'BUPHOKBE

, Paphûuce était de retour au saint désert.

II avait pris, vers Àthribis, le bateau qui remontait le Nil pour porter des vivres au monastère de Tabbé Sérapion. Quand il débarqua, ses disciples s^avancèrent au-devant de lui avec de grandes démonstrations de joie. Les uns levaient les bras au ciel ; les autres, prosternés à terre, baisaient les sandales de Fabbé. Car ils savaient déjà ce que le saint avait accompli dans Alexandrie.

C'est ainsi que les moines recelaient ordinairement, par des voies inconnues et rapides, les avis intéressant la sûreté ou la gloire de FËglise. Les nouvelles couraient dans le désert avec la rapidité du simoun

286 thàIs

Et tandis que Paphnuce s'enfonçait dans les sables, ses disciples le suivaient en louant le Seigneur. Flavien, qui était Fancien de ses frères, saisi tout à coup d'un pieux délire, se mit à chanter un cantique inspiré :

— Jour béni 1 Voici que notre père nous est rendu I

» Q nous revient, chargé de nonveanx mérites dont le prix nous sera compté I

» Car les vertus du père sont la richesse des en&nts et la sainteté de Tabbé embaume toutes les cellules.

1 Paphnuce, notre père, vient de donner à Jésus-Chrisl une nouvelle épouse.

> U a ehangé par son art merveilleux une brebis noire ea brebis blanche.

> Et voici qu'il nous revient chargé de nouveaux mérites. » Semblable à Pabeille de rArsinoïtide, q[u*alourdit la

nectar de» fleurs.

> Comparable au bélier de Nubie, qui peut i peine supporter le poids de sa laine abondante.

> Célébrons ce Jour ea assaisonnant nos mets avec de rhuilel

Parvenus au seuil de la cellule abbatiale^ ils se mirent tous à genoux et dirent :

— Que notre père nous bénisse et qu'il nous donne à chacun uiie mesure d'huilo pour fêter son retour I

l^'buphorbi 257 ^

Seul, Paul le Simple, resté debout, de- \ mandait : « Quel est cei homme ?» et ne recon- ^ ^"^ ^ ^^ naissait point Paphnuce. Mais personne ne prenait garde à ce qu'il disait, parce qu'on le savait dépourvu d'intelligence, bien que rempli de piété.

L'abbé d'Antinoé, renfermé dans sa cellule, songea:

— J'ai donc enfin regagné l'asile de mon repos et de ma félicité. ^ suis donc rentré dans la citadelle de mon contentementTlD'où vient que ce cher toit de roseaux ne m'accueille point en ami, et que les murs ne me disent pas : Sois le bienvenu I Rien, depuis mon départ, n'est changé dans cette demeure d'élection. Voici ma table et mon lit.

/Voici la tète de momie qui m'inspira tant \de fois des pensées salutaires, et voici le livre où j'ai si souvent cherché les images de Dieu. Et pourtant je ne retrouve rien de ce' que j'ai laissé. Les choses m'apparaissent tristement dépouillées de leurs gr&ces

258 THAlS

coutamières, et il me semble que je les Yois aujourd'hui pour la première fois. En regardant cette table et cette couche, que j'ai jadis taillées de mes mains, cette tète noire et desséchée, ces rouleaux de papyrus remplis des dictées de Dieu, je crois voir les meubles d*un mort. Après les avoir tant connus, je ne les reconnais pas. Hélas I puisqu'en réalité rien n'est changé autour de moi, c'est moi qui ne suis plus celui que j'étais. Je suis un autre. Le mort, c'était moi! Qu'est-il devenu, mon Dieu? Qu'a-t-il emporté ? Que m'a-t-il laissé ? Et qui suis-je ?

Et il s'inquiétait surtout de trouver malgré lui que sa cellule était petite, tandis qu'en la considérant par les yeux de la ^i,\ on devait l'estimer immense, puisque l'infini de Dieu y commençait.

S'étant mis à prier, le front contre terre, il recouvra un peu de joie. H y avait à peine une heure qu'il était en oraison.

L'EUPHORBI f&9

quand Timage de Thaïs passa devant S6sr>.

yeux. Il en rendit grâces à Dieu : ^

— Jésos! c'est toi qui me l'envoies. Je^^ reconnais là ton immense bonté: tu veux 'f* ^,"^ que je me plaise, m'assure et me rassârène Q,^^ à la vue de celle que je t'ai donnée. Tu pré- ft**^^, sentes à mes yeux son sourire maintenant *'^^'«*'*^^ désarmé, sa grâce désormais innocente, sa beauté dont j'ai arraché Taiguillon. Pour me flatter, mon Dieu, tu me la montres telle que je l'ai ornée et j>urifiée à ton intention, comme un ami rappelle en souriant à son ami le présent agréable qu'il en a reçu.

C'est pourquoi je vois cette femme avec plaisir, assuré que sa vision viesit de toi.

Tu veux bien ne pas oublier que je te l'ai donnée, mon Jésus. Garde-la puisqu'alte te platt et ne souffre pas surtout que ses charmes brillent pour d'autres que pour toi.

Pendant toute la nuit il pe put dormir et il vit Thaïs plus distinctement qu'il ne I

«0 THÀlt

l'avait vue dans la grotte des Nymphes. 11 se rendit témoignage, disant :

— Ce que j'ai fait, je l'ai fait pour la gloire de Dieu.

Pourtant, à sa grande surprise, il ne goûtait pas la paix du cœur, il soupirait:

f .» Pourquoi es-tu triste, mon âme, et

I pourquoi me troubles-tu?

Et son âme demeurait inquiète. Il resta trente jours dans cet état de tristesse qui présage au solitaire de redoutables épreuves.

I Limage de Thaïs ne le quittait ni le jour

' ni la nuit. Il ne la chassait point parce qu'il pensait encore qu'elle venait de Dieu et que c'était l'image d'une sainte. Mais, un matin, elle le visita en rêve, les cheveux ceinte de violettes, et si redoutable dans sa douceur, qu'il en cria d'épouvante et se réveilla couvert d'une sueur glacée. Les yeux encore cillés par le sommeil, il sentit un souffle humide et chaud lui passer sur le visage : un petit chacal, les deux pattes

l'iuphokbb 261

posées au chevet du lit, lui soufflait au n^z^^ sonjial^iae^'puante et riait du fond de s^^ gorge.

Paphnuce eu éprouva un immense étonnement et il lui sembla qu'une tour s'abîmait sous ses pieds. Et, en effet, il tombait du haut de sa confiance écroulée. Il fut quelque temps incapable de penser ; puis, ayant recouvré ses esprits, sa méditation ne fit qu'accroître son inquiétude.

— De deux choses Tune, se dit-il, ou bien cette vision, comme les précédentes vient de Dieu ; elle était bonne et c'est ma perversité naturelle qui l'a gàtëe, comme le vin s'aigrit dans une tasse impure. J'ai, par mon indignité, changé l'édification en scandale, ce dont le chacal diabolique a immédiatement tiré un grand. avantage. Ou bien I \i^K. cette vision vient, non pas de Dieu, mais, au ^ ^ contraire, du diable, et elle était empestée." Et dans ce cas, je doute à présent si les précédentes avaient, comme je l'ai cru, une

céleste origine. Je suis donc incapable d'une sorte de discernement, qui est nécessaire à Tascète. Dans les deux cas, Dieu me marque un éloignement dont je sens TefEét sans m'en expliquer la cause.

Il raisonnait de la sorte et demandait avec angoisse :

— Dieu juste, à quelles épreuves réservestu tes serviteurs, si les apparitions de tes saintes sont un danger pour eux? Faismoi connaître, par un signe intelligible, ce qui vient de toi et jce qui vient de TAutre ! 1 Et comme Dieu, dont les desseins sont ' impénétrables, ne jugea pas convenable d'éclairer son serviteur, Papbnuce, plongé dans le doute, résolut de ne plus songer à Thaïs. Mais sa résolution demeura stérile.

L'absente était sur lui. Elle le regardait tandis qu'il lisait, qu'il méditait, qu'il priait ou qu'il contemplait. Son approche idéale était précédée par un bruit léger, tel que celui d'une étoffe qu'upis femme firoisse eo

L'BUPHORBB 263

marchant, et oes visions avaient une exactitude que n'offrent point les réalités, les* quelles sont par elles-mêmes mouvantes et confuses, tandis que les fantômes, qui procèdent de la solUude, en portent Les profonds caractères et présentent une fixité puissante. Elle venait à lui sous diverses apparences; tantAt pensive, le front ceint de sa dernière couronne périssable, vêtue, comme an banquet d'Alexandrie, d'une robe couleur de mauve, semée de fleurs ^ d'argent; tantôt voluptueuse dans le nuage ^^' de ses voiles légers et baignée encore des j^^^ ombres tièdes de la grotte des Nymphes ; S < tantôt pieuse et rayonnant, sous la bure, ** d'une joie céleste; tantôt tragique» les yeux nageant dans l'horreur de la mort et montrant sa poitrine nue, parée du sang de son cœur ouvert. Ce qui l'inquiétait le plus dans ces visions, c'était que les couronnes, les tuniques, les voiles, qu'il avait brûlés de ses propres mains pussent ainsi re-

S64 THÀ18

venir; il loi devenait évident que ces choseï avaient. une âme impérissable et il s'écriait:

— Voici que les &mes innombrables des péchés de Thaïs viennent à moi I

Quand il détournait la tète, il sentait Thaïs derrière lui et il n^ea éprouvait que plus d'inquiétude. Ses misères étaient cruelles. Mais comme son àme et son corps restaient purs au milieu des tentations, il espérait en Dieu et lui faisait de tendres reproches. -

— Mon Dieu, si je suis allée la chercher si loin parmi les gentils, c'était pour toi, non pour moi. D ne serait pas juste que je pâtisse de ce que j'ai fait dans ton intérêt. Protège-moi, mon doux Jésus I mon Sauveur, sauve-moi 1 Ne permets pas que le fantôme accomplisse ce que n'a point accompli le corps. Quand j'ai triomphé de la chair, ne souffre pas ^que Tombre me terrasse. Je connais que je suis exposé présentement à des dangers plus grands que ceux que je

l'euphorbe 265

courus jamais. J'éprouve et je sais que le rêve a plus de pnissance que la réalité. Et commeut eu pourrait-il être autrement, puisqu'il est lui-méoie une réalité supé-

\rieure? Il est Tàme des choses. Platon luimême, bien qu'il ne fût qu'un idolâtre, a reconnu l'existence propre des idées. Dans ce banquet des démons où tu m'as accompagné, Seigneur, j'ai entendu des hommes, îl est vrai, souillés de crimes, mais non point, certes, dénués d'intelligence, s'accorder à reconnaître que nous percevons dans la solitude, dans la méditation et dans l'extase des objets véritables ; et ton Ëcriture, mon Dieu, atteste maintes fois la vertu des songes et la force des visions formées, soit par toi, Dieu splendide, soit par ton adversaire.

Un homme nouveau était en lui et main-^ . tenant il raisonnait avec Dieu, et Dieu ne se

■ hâtait point de l'éclairer. Ses nuits n'étaient plus qu'un long rêve et ses jours ne

166 THAÏB

se distinguaient point des nuits. Un matia, il se réveilla en poussant des soupirs tels qu'il en sort, à la clarté de la lune, des tombeaux qui recouvrent les victimes des crimes. ^ Thaïs était venue, montrant ses X pieds sanglants, et tandis qu^il pleurait, elle

s'était glissée dans sa coucbe. Il ne lui res^ tait plus de doutes : l'image de Thaïs était une image impure.

Le cœur soulevé de dégoût, il s'arracha de sa coiiche souillée et se cacha la iace daas les nuins, pour ne plus voir le jour. Les heures coulaient sans emporter sa honte.

Tout se taisait dans la cellule. Pour la première fois depuis de longs jours, Paphnuce était seul. Le fantôme l'avait enfin quitté et son absence même était épouvantable. Rien, rien pour le^ distraire du souvenir du songe. H pensait, plein d'horreur :

— Gomment ne i'ai-je point repoussée?

Gomment ne me suis-je pas arraiâié de ses bras froids et de ses genoux brûlants?

l'euphorbi 267

Il n'osait plus prononcer le nom de Dieu près de cette couche abominable et il craignait que, sa cellule étant pro&née, les démons n'y pénétrassent librement à toute heure. Ses craintes ne le triunpaient point.

Les sept petits chacals, retenus naguère sur le seuil, entrèrent à la file et s'allèrent blottir sous le lit. A l'heure de vêpres, il en vint un huitième dont l'odeur était in- ^* fecte. Le lendemain, un neuvième se joi- 1^ gnit aux autres et bientôt il y en eut trente, puis soixante, puis quatre-vingts. ^^ Us se faisaient plus petits à mesure qu'ils se multipliaient et, n'étant pas plus gros que des rats, ils couvraient Taire, la couche et Fescabeau. ^ d'eux, ayant sauté sur la tablette de bois placée au chevet du lit, se ^ tenait les quatre pattes réunies sur la tète de mort et regardait le moine avec des yeux ardents} Et il venait chaque jour de nouveaux chacals.

Pour expier l'abomination de son rêve et

^y^Vo

268 thàIs

fuir les pensées impures, Paphnuce résolut de quitter sa cellule, désormais immonde, et de se livrer au fond du désert à des austérités inouïes, à des travaux singuliers, à des œuvres très neuves. Mais avant d'accomplir son dessein, il se rendit auprès du vieillard Palémon, afin de lui deiQander conseil.

Il le trouva qui, dans son jardin, arrosait ses laitues. C'était au déclin du jour.

Le Nil était bleu et coulait au pied des collines violettes. Le bonhomme marchai! dou« cément pour ne pas effrayer une colombe qui s'était posée sur son épaule.

— Le Seigneur, dit-il, soit avec toi, frère Paphnuce 1 Admire sa bonté : il m'envoie les bètes qu'il a créées pour que je m'entretienne avec elles de ses œuvres et afin que je le glorifie dans les oiseaux du ciel.

Vois cette colombe, remarque les nuances changeantes de son cou, et dis si ce n'est pas un bel ouvrage de Dieu. Mais n'as-tu

L BtPHORBK 269

pas, mon frère, à m'entretenir de quelque pieux sujet ? S'il en est ainsi, je poserai là mon arrosoir et je t'écouterai.

Paphnuce conta au vieillard son voyage, son retour, les visions de ses jours, les rêves de ses nuits, sans omettre le songe criminel et la foule des chacals.

— Ne penses-tu pas, mon père, ajouta-t-il

que je dois m'enfoncer dans le désert, afin / ^;

d'y accomplir des travaux extraordinaires;}^ /"j et d'étonner le diable par mes austérités?

— Je ne suis qu'un pauvre pêcheur, répondit Palémon, et je connais mal W hommes, ayant passé toute ma vie dans ce jardin, avec des gazelles, des petits lièvres et des pigeons. Mais il me semble, mon i frère, que ton mal vient surtout de ce que tu as passé sans ménagement des agitations du siècle au calme de la solitude. Ces brusques passages ne peuvent que nuire à la santé de l'&me. Il en est de toi, mon frère, comme d'un homme qui s'expose presque

270 thàIs

dans le même temps à une grande chaleur et à un grand froid. La toux l'agite et la fièvre le tourmente. A ta place, frère Paphniice, loin de me retirer tout de suite dans quelque désert affreux, je prendrais les distractions qui conviennent à un moine et à un saint abbé. Je visiterais les monastères du voisinage. Il y en a d'admirables, à ce que l'on rapporte. Celui de Tabbé Sérapion contient, m'a-t-on dit, mille quatre cent trente-deux cellules, et les moines y sont divisés en autant de légions qu'il y a de lettres dans l'alphabet grec. On assure même que certains rapports sont observés entre le caractère des moines et la figure des lettres qui les désignent et que, par exemple, ceux qui sont pacés sous le Z jont le caractère tortueux, tandis que les légionnaires rangés sous l'I ont l'esprit parfaitement droit. Si j'étais de toi, mon frère, j'irais m'en assurer de mes yeux, et je n'aurais point de repos que ;e n'aie ci o-

l'buphorbic 271

temple une chose si merveilleuse. Je ne manquerais pas d'étudier les constitutions des diverses communautés qui sont semées sur les bords du Nil, afin de pouvoir les comparer entre elles. Ce sont là des soins convenables à un religieux tel que. toi. Tu n'es pas sans avoir ouï dire que l'abbé Ephrem a rédigé des règles spirituelles d'une grande beauté. Avec sa permission, tu pourrais en prendre copie, toi qui es un scribe habile. Moi, je ne saurais; et mes mains, accoutumées, à manier la bêche n'auraient pas la souplesse qu'il faut pour conduire sur le papyrus le mince roseau de l'écrivain. Mais toi, mon frère, tu possèdes la connaissance des lettres et il faut en remercier Dieu, car on ne^saurait b^p admirer une belle écriture.[,JLe travail de copiste et de lecteur offre de grandes ressources contre les mauvaises pensées. ^^Frère Paphnuce, que ne mets-tu par écrit les enseignements de Paul et d'Antoine, nos

878 thàIs

pères? Peu à peu tu retrouveras dans ces - pieux travaux la paix de Tàme et des sens; ^ la solitude redeviendra aimable à ton cœur et bientôt tu seras en état de reprendre les . travaux ascétiques que tu pratiquais autrefois et que ton voyage a interrompus. Mais il ne faut pas attendre un grand bien d'une pénitence excessive. Du temps qu'il était parmi nous, notre pèrg Antoine avait [ coutume de dire : « L'excès du jeûne pro- 4 duit la faiblesse et la faiblesse engendre '^l'inertie. Il est des moines qui ruinent leur corps par des abstinences indiscrètement prolongées. On peut dire de ceux-ci qu'ils se plongent le poignard dans le sein et qu'ils se livrent inanimés au pouvoir du démon. » Ainsi parlait le saint homme Antoine; je ne suis qu'un ignorant, mais avec la grâce de Dieu, j'ai retenu les propos de notre père.

Paphnuce rendit grâces a Palémon et promit de méditer ses conseils. Ayant franchi

l'euphorbe 273

la barrière de roseaux qui fermait le petit jardin, il se retourna et vit le bon jardinier qui arrosait ses salades, tandis que la colombe se balançait sur son dos arrondi.

A cette vue il fut pris de l'envie de pleurer. En rentrant dans sa cellule, il y trouva un étrange fourmillement. On eût dit des grains de sable agités par un vent furieux, et il reconnut que c'était des myriades de petits chacals. Cette nuit-là,^ il vit en songe une haute colonne de ' pierre, surmontée d'une figure humaine et il entendit une voix qui disait:

— Monte sur cette colonne 1 V '-^ *. . v u « A son réveil, persuadé que ce songe lui

était envoyé du ciel, il assembla ses disciples et leur parla de la sorte:

— Mes fils bien-aimés, je vous quitte pour aller où Dieu m'envoie. Pendant mon absente, obéissez à Flavien comme à moi-même et prenez soin de notre frère Paul. Soyez bénis. Adieu.

tl

S74 TRÀIS

Tandis qu'il s'éloignait, ils demeuraient prosternés à terre et, quand ils relevèrent la tète, ils virent sa grande forme noire à rhorizon des sables.

n marcha jour et nuit, jusqu'à ce qu'il eût atteint les ruines de ce temple bâti jadis par les idolâtres et dans lequel il avait I dormi parmi les scorpions et les sirènes' <^lor8 de son voyage merveilleux. Les murs couverts de signes magiques étaient debout.

Trente fûts gigantesques qui se terminaient en têtes humaines ou en fleurs de lotus portaient encore d'énormes poutres de pierrfs.

Seule à l'exlrémité du temple, une de ces colonnes avait secoué son faix antique et se dressait libre. Elle avait pour chapiteau la tète d'une femme aux yeux longs, aux joues rondes, qui souriait, portant au front des cornes de vache.

Paphnuce en la voyant reconnut la colonne qui lui avait été montrée dans son rêve et il Testima Jbaute de trente-deux coudées.

L tUPHOHBB 275

S*étant rendu dans le village romn^ il fit faire une échelle de cette hauteur et, quand l'échelle fut appliquée à la colonne, il y monta, s'agenouilla sur le chapiteau et dit au Seigneur :

— Voici donc, mon Dieu, la demeure que tu m'as choisie. Puisse-je y rester en ta grftce jusqu'à l'heure de ma mort.

n n'avait point pris de vivres, s'en remettant à la Providence divine et comptant que des paysans charitables lui donneraient de quoi subsister. Et en offet, le lendemain, vers l'heure de none, des femmes vinrent avec leurs enfants, portant des pains, des dattes et de l'eau fraîche, que les jeunes garçons montèrent jusqu'au faite de la colonne.

Le chapiteau n'était pas assez large pour que le moine put s'y étendre tout de son long, en sorte qu'il dormait les jambes croisées et la tète contre la poitrine, et le sommeil était pour lui une fatigue plus

cruelle que la veille. A Faurore, les éperviers Teffleuraient de leurs ailes, et il se réveillait plein d'angoisse et d'épouvante.

, Il se trouva que le charpentier, qui avait fait Téchelle^ craignait Dieu. Ému à la pensée que le saint était exposé au soleil et à la pluie, et redoutant qu'il ne vtnt à choir pendant son sommeil, cet homme pieux établit sur la colonne un toit et une balustrade.

Cependant le renom d'une si merveilleuse existence se répandait de village en village et les laboureurs de la vallée venaient, le dimanche, avec leurs femmes et leurs enfants contempler le stylite. Les disciples de Paphnuce, ayant appris avec admiration le lieu de sa retraite sublime, se rendirent auprès de lui et obtinrent de lui la faveur de se bâtir des cabanes au pied de la colonne. Chaque matin, ils venaient se ranger en cercle autour du maître qui leur faisait entendre des paroles d'édification :

l'buphohbb 277

— Mes fils, leur disait-il, demeurez semblables à ces petits enfants que Jésus aimait. \ Là est le salut. Le péché de la chair est la }^^ source et le principe de tous les péchés: ils ^ sortent de lui comme d'un père. L'orgueil, ^ l'avarice, la paresse, la colère et Tenvie sont sa postérité bien-aimée. Voici ce que j'ai vu dans Alexandrie : j'ai vu Iqs riches emportés par le vice de luxure :qui, semblable à un fleuve à la barbe limoneuse, les poussait dans le gouffre amer.

Les abbés Ëphrem et Sérapion instruits d'une telle nouveauté, voulurent la voir de leurs yeux. Découvrant au loin sur le fleuve la voile en triangle qui les amenait ^3 vers lui, Paphnuce ne put se défendre de penser que Dieu l'avait érigé en exemple aux solitaires. A sa vue, les deux saints abbés ne dissimulèrent point leur surprise; s'étant consultés, ils tombèrent d'accord pour blâmer une pénitence si extraordinaire, et ils exhortèrent Paphnuce à descendre.

S78 TflÀls

— Un tel genre, de vie est contraire à Tusage, disaient-ils; il est singulier et hor? de toute règle.

Mais Paphnuce leur répondit:

— Qu'est-ce donc que la vie monacale sinon une vie prodigieuse? Et les travaux du moine ne doivent-ils pas être singuliers comme lui-même? C'est par un signe de Dieu que je suis monté ici ; c^est un signe dQ Dieu qui m'en fera descendre.

Tous les jours des religieux venaient par troupe se joindre aux disciples de Paphnuce et se bâtissaient des abris autour de Ther* mitage aérien. Plusieurs d'entre eux, pour imiter le saint, se hissèrent sur les décombres du temple ; mais blâmés de leurs frères et vaincus par la fatigue, ils renoncèrent bientôt à ces pratiques.

^ Les pèlerins affluaient. Il y en avait qui j venaient de très loin et ceux-là avaient

\ ikim et soif. Une pauvre veuve eut l'idée de leur vendre de l'eau fraîche et des pastèques

L'BUPHORBt 879

Adossée à la colonne, derrière ses bouteilles de terre rouge, ses tasses^ et ses fruits^ sous \ une toile à raies bleues et blanches, elle criait : Qui veut boire ? A l'exemple de cette reuve, un boulanger apporta des briques et ^ construisit un four tout à côté, dans Tespoir de vendre des pains et des gâteaux aux étrangers. Gomme la foule des visiteurs grossissait sans cesse et que les habitants des grandes villes de TÉgypte commençaient à venir, un homme avide de gain éleva un caravansérail pour loger les maîtres avec leurs serviteurs, leurs chameaux et leurs mulets. Il y eut bientôt devant la colonne un marché où les pécheurs du Nil apportaient leurs poissons et les jardiniers leurs légumes. Un barbier, qui rasait les gens en plein air, égayait la foule par ses joyeux propos. Le vieux temple, si longtemps enveloppé de silence et de paix, se remplit des mouvements et des rumeurs innombrables de la vie. Les cabaretiers

S60 thàIs

transformaient en caves les salles souterraines et clouaient aux. antiques piliers des enseignes surmontées de l'image du saint homme Paphnuce, et portant cette inscrip- > tion en grec et en égyptien : On vend ic% du vin de grenades^ du vin de figues et de la vraie bière de CiUcie. Sur les murs, sculptés de profils sveltes et purs, les marchands suspendaient des guirlandes d'oigàons et des poissons fumés, des lièvres morts et des moutons écorchés. Le soir, les vieux hôtes des ruines, les rats, s'enfuyaient en longue file vers le fleuve, tandis que les ibis, inquiets, allongeant^ le cou, posaient une patte incertaine sur les hautes corniches vers lesquelles montaient la fumée des cuisines, les appels des buveurs et les cris des servantes. Tout alentour, des arpentp.ùrs traçaient des rues, des maçons bâtissaient des couvents, des chapelles, des églises. Au

bout de six mois, une ville était fondée, avec un corps de garde, un tri)>unal, une

prison et une école tenue par un vieux scribe aveugle.

Les pèlerins étaient innombrables. Les évèques et les chorévèques accouraient, pleins d'admiration. Le patriarche d'Ântioche, qui se trouvait alors en £gypte, vint avec tout son clergé. Il approuva hautement la conduite si extraordinaire du stylite et les chefs des Églises de Lybie suivirenty en Tabsence d'Athanase, le sentiment du patriarche. Ge qu'ayant appris, les abbés Ephrem et Sérapion vinrent s'excuser aux pieds de Paphnuce de leurs premières défiances. Paphnuce leur répondit :

V — Sachez, mes frères, que la pénitence que j'endure est à peine égale aux tentations qui me sont envoyées et dont le nombre et la force m 'étonnent. Un homme, à le voir du dehors, est petit, et, du haut du socle où Dieu m'a porté, je vois les êtres humains s'agiter comme des fourmis. Mais à le considérer en dedans, l'homme est

Ml iHAlf

immense : il est grand comme le monde, ^\ /. car il le contient. Tout ce qui s'étend devant moi, ces monastères, ces hôtelleries, ces barques sur le fleuve, ces^villages, et ce que je découvre au loin de champs, de canaux, de sables et de montagnes, tout cela n'est rien au r^ard de ce qni est en moi. Je porte dans mon cœur des villes innombrables et des déserts illhniiés. Et le mal, le mal et la mort, étendus sur cette immensité, la couvrent comme la nuit louvre la terre. Je suis à moi seul un univers de pensées mauvaises.

f ' Il parlait ainsi parce que le désir de la

' femme était en lui.

Le septième mois, il vint d'Alexandrie, de Bubaste et de Sais des femmes, qui longtemps stériles, espéraient obtenn* des enfants par l'intercession dn saint homme et la vertu de la stèle. Elles frottaient (contre la pierre leurs flancs inféconds.

Puis ce furent, à perte de vue, des cha-

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riots, diBS litières, des brancards qui s'ar- ' ^^i*^ rétaienty se pressaient, se poussaient sous ^ ^ , l'homme de Dieu. Il en sortait des malades .^^^^ r ^ ' *' effrayants à voir. Des mères présentaient à Paphnuce leurs jeunes garçons dont les membres ét^ent .retournés, les yeux révulsés, la bouche écumeuse et la voix rauque. Il imposait sur eux les mains. Des aveugles s'approchaient, les bras battants, et levaient vers lui, au hasard, leur face percée de deux trous sanglants. Des paralytiques lui montraient l'immobilité pesante, la maigreur mortelle et le raccourcissement hideux de leurs membres; des boiteux lui présentaient leur pied-bot; des cancéreuses prenant leur poitrine à deux mains, découvraient devant lui leur sein dévoré par l'invisible vautour. Des femmes hydropiques se faisaient déposer à terre, et il semblait qu'on décharge&t des outres. Il les bénissait. Des Nubiens, atteints de la lèpre éléphantine, avançaient d'un pas

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lourd et le regardaient avec des yeux en pleurs sur un visage inanimé. Il faisait sur eux le signe de la croix. On lui porta sur une civière une jeune fille d'Aphroditopolis qui, après avoir vomi du sang, dormait depuis trois jours. Elle semblait une image de cire et ses parents, qui la croyaient morte, avaient posé une palme sur sa poitrine. Paphnuce, ayant prié Dieu, la jeune fille souleva la tète et ouvrit les yeux.

Gomme le peuple publiait partout les miracles opérés par le saint, les malheureux atteints du mal que les Grecs nomment le mal divin, accouraient de toutes les parties d'Egypte en légions innombrables. Dès qu'ils apercevaient la stèle, ils étaient saisis de convulsions, se roulaient à terre, se cabraient, se mettaient en boule. Et, chose à peine croyable! les assistants, agités à i leur tour par un violent délire, imitaient , les contorsions des épileptiques. Moines et

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pèlerins» hommes, femmes, se vautraient se débattaient pèle-mèle, les membres tor<* dus, la bouche écumeuse, avalant de 1 terre à poignée et prophétisant. EtPaphnuce, du haut de sa colonne, sentait un frisson lui secouer les membres et criait vers Dieu:

— Je suis le bouc émissaire et je prends ,en moi toutes les impuretés de ce peuple, ' et c*est pourquoi. Seigneur, mon corps est rempli de mauvais esprits.

Chaque fois qu*un malade s'en allait guéri, les assistants l'acclamaient, le portaient en triomphe et ne cessdent de répéter:

— Nous venons de voir une autre fontaine de Siloé.

Déjà des centaines de béquilles pendaient à la colonne miraculeuse; des femmes reconnaissantes y suspendaient des couronnes et des images votives. Des Grecs y traçaient des distiques ingénieux, et comme

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chaque pèlerin venait y graver son nom la pierre fut bientôt couverte à hauteur d'homme d'une infinité de caractèpes latins, grecs, coptes, puniques, hébremx, syriaques eft magiques.

Quand vinrent^les fêtes de Pâques, il y eut dans cette cité du miracle une telle affluence de peuple que les vieillards se crurent revenus au temps des mystères ^ antiques. On voyait se mêler, se confondre sur une vaste étendue la robe bariolée des Égyptiens, le burnous des Arabes, le pagne blanc des Nubiens, le manteau court des Grecs, la toge aux longs plis des Romains, les sayons et les braies écarlates des Barbares et les tuniques lamées d'or des cour tisanes. Des femmes voilées passaient sur leur &ne, précédées d'eunuques noirs qui leur frayaient un chemin à coups de bâton.

Des acrobates, ayant étendu un tapis à terre, faisaient des tours d'adresse et jonglaient avec élégance devant un cercle de

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spectateurs silendeax. Des charmeurs de serpents, les bras allongés, déroulaient leurs ceintures vivantes»^ Toute celte foule brillait, scintillait, poudroyait, tintait, clamait, grondait. Les imprécations des chameliers qui frappaient leurs bètes, les cris des mar^ chauds qui vendaient des amulettes contre la lèpre et le mauvais œil, la psalmodie des moines qui cJiantaient des versets de l'Ëcriture, les miaulements des femmes tombées en crise prophétique, les glapissements des \\y mendiants qui répétaient d'antiques chansons de harem, le bêlement des moutons, , < v le braiement des ânes, les appels des marins aux passagers attardés, tous ces bruits confondus faisaient un vacarme assourdissant, que dominait encore la voix stridente des ^^ petits négrillons nus, courant partout, pour offrir des dattes fraîches.

Et tous ces êtres divers s'étouffaient sous le ciel blanc, dans un air épais, chaîné du . parfum des femmes, de l'odeur des nègreSi

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de la fumée des fritures et des vapeurs des gommes que les dévotes achetaient à des bergers pour les brûler devant le saint.

La nuit venue, de toutes parts s'allumaient des feux, des torches» des lanternes, et ce n'étaient plus qu'ombres rouges et formes noires. Debout au milieu d'un cercle d'auditeurs accroupis, un vieillard, le visage éclairé par un lampion fumeux, contait comme jadis Bitiou enchanta son cœur, se l'arracÀa de la poitrine, le mit dans un acacia et puis se changea lui-même en arbre. Il faisait de grands gestes, que son ombre répétait avec des déformations risiblés, et l'auditoire émerveillé poussait des cris d'admiration. Dans les cabarets, les buveurs, couchés sur des divans, demandaient de la bière et du vm. Des danseuses, les yeux peints et le ventre nu, représentaient devant eux des scènes religieuses et lascives. A l'écart, des jeunes hommes jouaient aux dés où à la mourre et des

L BDPHORBfi '2S'Si

vieillards suivaient dansTombre les prostituées. Seule, au-dessus de ces formes agitées s'élevait Timmuable colonne; la tftte aux cora«s de vache regardait dans l'ombre et au-dessus d'elle Paphnuce veillait, entre le ciel et la terre. .Tout à coup la lune se lève sur le Nil, semblable à l'épaule nue d'une déesse. Les' collines ruisscAent de lumière i et d'azur « et Paphnuce croit voir la chair de Thaïs étinceler dans les lueurs des eaux»

parmi les saphirs de la nuit.y

Les jours s'écoulaient et le saint demeurait sur son pilier. Quand vint la saison des pluies, l'eau du ciel, passant à travers les fentes de la toiture, inonda son corps; ses membres engourdis devinrent incapables de mouvement. Brûlée par le soleil, rougie par la rosée, sa peau se fendait; de larges ulcères dévoraient ses bras et ses jambes.

Mais le désir de Thaïs le consumait intérieurement et il criait :

— Ce nW pas assez, Dieu puissant I

WO tbàI«

Encore âm teisttetioas! Eneove dos pensées iiQBipndM V £«eQrQ de laonMrifteiKs désirs!

Seigneur, fais passer en mm toute la luxore des konoiesi^ afin qo» je rexpje tonte! S'il i«t iau quA la> cbéenne d^AngoB ailpns. sur elle les piéebâ& en rnoode, eomme je l'ai eatendtt diieioertain forgeTOOt d'impostnres, eette fttbie coniÛMit pouftenk un sens caché dottl j« lecaimaîa anionrd'hiii l'exacCitude. tiar il eil vrai <|«e ks infamies des peuples entrent dans l'iMe 4m sainta pouj^ s'y perdre eonne^ dans jm puit^. Aussi les âmes des» jnsisa sont-riles souillées d» pl»s de fange que n'en contint jamais l'âme dk'nn péohenif. Et c'est pnwqnoi j^ te glorifie, mon Dieo^ d'avoir M% d» moi Fégont de rnniyeiSk

Mais void qn'un* grande mmenr s'éleva <u joir dans la ville sainte et monta ju»qii'anx oreilles de l'ascète: un tvèe grand personnage, un homsse des pins iilostres, le préfet de la flotte d'Alexandrie, Lucius

L'IUPHORBI 291

AnréKas Cotta va venir, il vient, il approche!

La noavdle était vraie. Le vtetrx Cotta, parti povr inspecter les eanaitx et la navigation dti Nil, avmt témoigné à plttsi^nrs reprises le désir de voir le stjidite et la nouvelle ville, à laquelle on donnait le nom ^ > de StylopoUs. Un matin lee Stylopolitains v virent le fleuve tout eouvert de voiles.

k bord d'une galère dorée et tendue de pourpre, Cotta apparut suivi de sa flottille. B mit pied à terre et s'iavança aeoompagné d'un secrétaire, qui portait ses tablettes, et d'Âristée, smi médecin, avec qui il aimait à converset\

Une s lite nombreuse BMarebait derrière kà et 1» bei^ était couverte de laticlaves et de ^ istumes militaires. A quelques pas de la colonne, il s'arrêta et se mit à examiner le stylite en s'épongeant le front avec un pan de sa toge. IKun esprit naturellement eurieux, il avait beaucoup observé dans ses

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longs voyages. Il aimait à se souvenir et méditait d'écrire, après l'histoire punique, un livre des choses singulières qu'il avait vues, n semblait s'intéresser beaucoup au spectacle qu| s'offrait à lui.

— Voilà qui est étrange! disait-il tout suant et soufflant. Et, circonstance digne d'être rapportée, cet homme est mon hôte. Oui, ce moine vint souper chez moi Tan

^ passé ; après quoi il enleva une comédienne. Et, se tournant.vers son secrétaire :

— Note cela, enfant, sur mes tablettes; ainsi que les dimensions de la colonne, sans oublier la forme du chapiteau.

Puis, s'épongeant le front de n:^uveau:

-j- Des personnes dignes de Coi m'ont assuré, que depuis un an qu'il ^st monté sur cette colonne, notre moine n^. Ta pas quittée un moment. Âristée, ceia est-il possible?

— Gela est possible à un fou et à un malade, répondit Âristée, et ce serait impos-

L'BUPHORBB 293

sibleà un homme sain de corps et d'esprit.

Ne sais-tu pas, Lucius, que parfois les maladies de Tâme et du corps communiquent à ceux qui en sont affligés des pouvoirs que ne possèdent pas les hommes bien portants. Et, à vrai dire, il n'y a réellement ni \ bonne ni mauvaise santé. Il y a seulement \ des états différents des organes. Â force \ d'étudier ce qu'on nomme les maladies, ^ l'en suis arrivé à les considérer comme les formes nécessaires de la vie. Je prends , plus de plaisir à les étudier qu'à les combattre. Il y en a qu'on ne peut observer sans admiration et qui cachent, sous un désordre apparent, des harmonies pro- ?

fondes, et c'est [œrtes une belle chose 4;.^ ^'v qu'une fièvre quartej\ Parfois certaines affections du corps déterminent une exaltation subite des facultés de l'esprit, fu connais Gréon. Enfant, il était bègue et stupide. Hais s'étant fendu le crâne en tombant du haut d'un escalier, il devint l'ha-

S94 TBAis

bile avocat q«e tu sais. H faut que ce moine soit atteint dans quelque organe caché. D'ailleurs, son genre d'existence n'est pas aussi singulier qu'il te semble, Ludns.

'Rappelle-toi les gymBosojAistes de l'Inde, qui peuvesat garder une entière immobilité, non point seulement le long d'une année mais durant vingt, trettto «t quarante ans.

— Par Jupiter I s'écria Gotta, voilà une grande aberration ! Car l'homme est né pour agir et l'inertie est un^ crime impardonnable, puisqu'il est commis au préjudice de l'État. Je ne sais trop à quelle croyance rapporter une pratique si funeste. Il est vraisemblable qu'on doit la rattacher à certains cultes asiatiques. Du temps que j'étais gouverneur de Syrie, j'ai vu des phallus érigés sur les propylées de la ville d'Héra. Un iMKnme y monte deux fois l'an et y demeure pendant sept jours. Le peuple est persuadé que cet homme, conversant

l'iuphokbb 295

arec les dieux, obtient de leior providence la prospérité de la Syrie. Cette coutume me parut dénuée de raison ; toutefois, je ne fis rien pour la détruîrow Car j'estime q«u'un fonctionaure doi4, mm point abolir les .

usages des peuples, mais aa ooatraire en f '• i assurer l'observation. Il n'i^partient pas^i^^ au gouvernement d'imposer dmB croyances ;'^^^ }' }> son devoir est de dontier satisfaction à v {*\l^ celles qui existent et qui, bonnes ou mau- ^<*^ vaises, ont été délerninées p«r le géifiie ^ des temps, des lieux et des races. S'il entreprend de les combattre, il se montre révolutionnaire par l'esprit, tyMnnique dans ses actes, et il est justement détesté. D'ailleurs, comment s'élever au^éesMs des superstitions du vulgaire, sinon en les eomprenant et en les tolérant? Aristée, je suis d'avis qu'on laisse le ^néphélococcygien en ^ paix dans les airs, exposé seulement aux K-} ^)ofifenses des oisdaux. Cie n'est point en le violentant que je prendrai avantage sur lui,

S96 VfiÀid

mais bien en me rendant compte de ses pensées et de ses croyances.

Il souffla, tonssa, posa la main snr Tépaule de son secrétaire :

— Enfant, note que dans certaines sectes chrétiennes^ il est recommandable d'enlever

\ - des courtisanes et de Tivre sur des colonnes. Tu peux ajouter que ces usages supposent le culte des dirinités génésiques. Mais, à cet égard, nous devons l'interroger lui-même.

Puis, levant la tète et portant sa main sur ses yeux pour n'être point aveuglé par le soleil, il enfla sa voix :

— Holài Paphnuce. S'il te souvient (jpie tu fus mon hôte, réponds moi. Que fais-tu là-haut? Pourquoi y es tu monté et pourquoi y demeures-tu? Cette colonne a-t-elle

- dans ton esprit une signification phallique?

Paphnuce, considérant que Gotta était

idolâtre, ne daigna pas lui faire de réponse.

Mais Flavien, son disciple, s'approcha et dit:

— Illustrissime Seigneur, ce saint homme

L'BUPHORBB 297

prend les péchés du inonde et guérit les maladies.

— Par Jupiter I tu Tentends, Aristée, s'écria Gotta. Le néphélococcygien exerce, comme toi, la médecine I Que dis-tu d'un confrère si élevé?

Aristée secoua la tète :

— n est possible qu*il guérisse mieux que je ne fais moi-même certaines maladies, telles, par exemple que l'épilepsie, nommée vulgairement mal divin, bien que toutes les maladies soient également divines, car elles viennent toutes des dieux. Hais la cause de ce mal est en partie dans l'imagination et tu reconnaîtras, Lucius, que ce moine ainsi juché sur cette tète de déesse frappe l'imagination des malades plus fortement que je ne saurais le faire, courbé dans mon offidne sur mes mortiers et sur mes fioles. Il y a des forces, Lucius, infiniment plus puissantes que la raison et que la science.

—Lesquelles? demanda Gotta.

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— L'ignoranœ et la folie, répondit Aristée.

— J'ai raremenHrii quelque chose de plus curieux que ce que je vois en ce momeut,

( reprit Gotta, et je souhaite qu'un jour uu ^/ \ écrivain habile raconte la fondation de >StyIopoIis. Mais les spectacles les plus rares ne doivent pas retenir plus longtemps qu'il ne convient un homme grave et laborieux.

Allons inspecter les canaux. Adieu, bon Paphnuce ! ou plutôt, au revoir I Si jamais, redescendu sur la terre, tu retournes à Alexandrie, ne manque pas, je t'en prie, de Yenir souper ebez mqi.

Ces paroles, entendues par les assistants, passèrent de bouche en bouche et, publiées par les filiales, ajoutèrent une incomparable splendeur à la gloire de Papimuce.

De pieuses imaginations les ornèrent et les transformèrent, et Ton contait que le saint, du haut de sa stèle, avait eonverti le préfet de la flotte à la foi des apôtres et des pènw de Nicée. Les croyants donnaient aux der»

dbyGoOgfë

L EUPHORBB

nières paroles d'Aurélius CSotta an sens figuré; dans leur bouche le souper auquel ce personnage avait convié l'ascète devenait y^ une sainte communion, des agapes spirituelles, un ban(pLeLcéleste. On enrichissait -N^ le récit de cette rencontre de circonstances merveilleuses, auxquelles ceux qui les imaginaient ajoutaient foi les premiers. On disait qu'au moment où Gotta, après une longue dispute, avait confessé la Vérité, un ange était venu du ciel essuyer la sueur de son front. On ajoutait que le médecin et le secrétaire du préfet de la flotte l'avaient suivi dans sa conversion. Et, le miracle étant notoire, les diacres des prifiicipaleis églises de Lybie en rédigèrent les actes authentiques. On peut dire sans etagâration que, dès lors, le mofiée entier fat saisi du désir de voir Paphnace, et qu'en Occident coûime en Orient, tous les dirétiens tournaient vers lui leurs regards éblouis Les plus illustres dtés d'Italie lui envoyèrent des ambassa-

900 THAlS

<^ dears, et le césar de Rome, le divin Cions-

Ç" tant, qui soutenait Torthodoxie chrétienne,

\'' 1 ioi écririt une lettre que des légats lai

remirent avec an grand cérénoionial. Or,

une nnit, tandis que la ville écloee à ses

pieds dormait dans la rosée, il entendit une

Ijvoix qui dirait:

— Paphnuoe, tu es illustre par tes œuvres ' ^ et puissant par la parole. Dieu t'a suscite pour sa gloire. Il t'a choisi pour opérer des /miracles, guérir les malades, convertir les I païens, éclairer les pécheurs, confondre lei I ariens et rétablir la paix de TÉglise.

Paphnuce répondit:

— Que la volonté de Dieu soit faite I La voix reprit:

" — Jjàve-toi, Paphnuce, et va trouver dans ;:îon palais l'impie Constance, qui, loin d'imiter la sagesse de son frère Constant, favorise l'erreur d'Ârius et de Marcus. Va I Les portes d'airain s'ouvriront devant toi et tes sandales résonneront sur le pavé d'cnr

L*IUPHORBB 30i

des basiliques, devant le trône des Césars, et ta vdx redoutable changera le cœur du fils de Constantin. Tu régneras sur TËglise pacifiée et puissante. Et, de même que l'âme conduit le corps, TÉglise gouvernera Tempire. Tu seras placé au-dessus des sénateurs, des comtes et des patrices. Tu feras taire la X faim du peuple et Taudace des barbares.

Le vieux Cotta, sachant que tu es le premier dans le gouvernement, recherchera rhonneur de te laver les pieds. A ta mort, on portera ton cilice au patriarche d'Alexandrie, et le grand Athanase, blanchi dans la gloire^ la baisera comme la relique d'un saint. Val Paphnuce répondit :

— Que la volonté de Dieu soit accomplie I Et, faisant effort pour se mettre debout,

il se préparait à descendre* Mais la voix, devinant sa pensée, lui dit :

— Surtout, ne descends point par cette échelle. Ce serait agir comme un homme

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ordinaire et méconnaître les àom qni sont

en toi. Mesure mieux ta puissance^ ange-

yt lique Paphnuce. Un aussi grand saint que

][lL l:;;^u es doit voler dans les airs. Saute; les

y anges sont là pour te soutenir. Saute donc I

Paphnuce répondit:

— Que k volonté de Dieu règne sur la tenre et dans les cieuxl

Balançant ses longs bras étendus comme les ailes dépenaillées d'un grand oiseau malade, il allait s'élancer/ quand tout à coup un ricanement hideux ré$H)nna à son oreille.

Épouvanté, il demanda :

-^ Qui donc rit ainsi?

— Âh I ah I glapit la voix, nous ne som- I mes encore qu'au début de notre amitié;

! tu feras un jour plus intime oonnaissanoe ! avec moi. Très cher, c'est moi qui f ai fait monter ici et je dois te témoigner toute ma satisfaction de la docilité avec kquelte ta accomplis mes désirs. Paphnuce, je suit content dt toi!

l'euphorbb 303

Paphnuce murmura d'uue voix étranglée par la peur :

— Arrière, arrière I Je te reconnais : tu es celui qui porta Jésus sur le pinacle du temple et lui montra tous les royaumes de de ce mon-de.

Il retomba consterné sur la pierre.

— Gomment ue Tai-je pas reconnu plus tôt ? songeait-il. Plus misérable que ces aveugles, ces sourds, ces paralytiques qui espèrent eu moi, j'ai perdu le sens des choses surnaturelles, et plus dépravé que les maniaques qui mangent de la terre et s'approchent des cadavres, je ne distingue plus les clameurs de Tenfer des voix du ciel.

J'ai perciu jusqu'au discernement du nouveau-né qui pleure quand on le tire du sein de sa nourrice, du chien qui flaire la trace de son maître, de la plante qui se tourne vers le soleiL Je suis le jouet des diables.

Ainsi, c'est Satan qui m'a conduit ici. Quand il me hissait sur ce faite, la luiSLure et l'or-

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gaeil y montaient à mon côté. Ge n'est pas la grandeur de mes tentations qui me consterne. Antoine sur sa montagne ^n subit de pareilles. Et je veux bien que leurs épées transpercent ma chair sous le regard des anges. J'en suis arrivé même à chérir mes tortures. Mais Dieu se tait et son silence m'étonne. Il me quitte, moi qui n'avais que lui : il me laisse seul, dans Thorreur de son abseace. Il me fuit. Je veux courir après lui. Cette pierre me brûle les pieds. Vite, partons, rattrafig ns Di eu, n"' «^ - C ^^

Aussitôt il saisit l'échelle qui demeurait appuyée à la colonne, y posa les pieds et, ayant franchi un échelon, il se trouva face à face avec la tête de la bète : elle souriait étrangement. H lui fut certain alors que ce qu'il avait pris pour le siège de son repos et de sa gloire n'était que Finstrument diabolique de son trouble et de sa damnation. Il descendit à la h&te tous les degrés et toucha lé sol. Ses pieds avaient

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oublié la terre ; ils chancelaient. Hais sen» tant sur lui l'ombre de la colonne maudite, il les forçait à courir. Tout dormait. Il traversa sans être tu la grande place entourée de cabarets, d'hôtelleries et de caravansérails et se jeta dans une ruelle qui montait vers les collines libyques. Un chien, qui le poursuivait en aboyant, ne s'arrêta qu'aux premiers sables du désert. Et Paphnuce s'en alla par la contrée où il n'y a de route que la piste des bêtes sauvages. Laissant derrière lui les cabanes abandonnéf»^ par les faux monnayeurs, il poursuivit toute la nuit et tout le jour sa fuite désolée. v

Enfin, près d'expirer de faim, de soif ef\ '^^\ de fatigue, et ne sachant pas encore si Dieu était loin, il découvrit une ville muette qui s'étendait à droite et à gauche et s'allait perdre dans la pourpre de l'horizon. Les demeures, largement isolées et pareilles les uns aux autres, ressemblaient à des pyramides coupées à la moitié de leur hauteur. C'étaient

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