‹ Thadéus le réssuscitéChapitre 10 sur 17 · LETTRE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

LETTRE PREMIÈRE

La comtesse de Vauxbuin au marquis de L***

Paris, juin 1814.

Très-cher et tres-honoré cousin ,

Le sang dont vous sortez ^ votre haute réputation d'honneur et de politesse , parlent trop bien en votre faveur^ pour que je vous accuse jamais d'être pour quelque chose dans l'impertinence que vos valets ont commise envers moi. Vous ignorez sans doute que je me suis présentée hier à votre hôtel ^ et que je me suis nommée, sans pouvoir arriver jusqu'à vous. Oui , monsieur le marquis , moi , la comtesse de Vauxbuin, la veuve inconsolable de votre bien-aimé cousin, mort pour la sainte cause que nous avons eu le bonheur de voir triompher, après vingt-cinq ans de crinies et de malheurs: j'ai dit mon nom à votre porte, et quelqu'un de vos gens m'a répondu, soi-disant d'après votre ordre, quil ne i^oiis était

pas possible de me recevoir ; et que je n'avais qu'a m' adresser a vous par écrit , attendu que votre service a la Cour ne vous laissait pas le loisir d'accorder les audiences dont la nécessité ne vous était pas clairement démontrée à l'avance.

Le respect que je me devais m'a défendu d'insister , bien que je m'aperçusse sans peine qu'il y avait erreur^ et que votre laquais me rapportait des paroles destinées à cette foule d'importuns et d'intrigans ^ insectes avides de s'attacher à tous ceux qui ont ^ comme vous , le bonheur d'approcher de la personne royale ^ et de jouir de l'intimité de nos princes légitimes.

Pour moi^ très-cher cousin^ je ne venais pas, malgré mes droits aux faveurs de la Cour, vous parler de mes propres infortunes. Tout ce que j'ai perdu sous l'usurpation, tout ce que le Corse m'a fait souffrir pour se venger de mon inaltérable rovalisme, s'est effacé de mon souvenir depuis le jour oii il m'a été permis de crier : Vive Alexandre le magnanime l Et loin de me plaindre des sacrifices que j'ai été heureuse d^ faire \\ la cause des

honnêtes gens, je n'ai plus que des actions de grâces à rendre à la Providence ^ puisqu'elle a bien voulu que je vécusse assez long-temps pour assister à la chute du tyran, et pour voir la France, repentante enfin de ses erreurs, se jeter dans les bras paternels du petit-fils de saint Louis.

Je voulais, monsieur le marquis, renouer des liens de famille relâchés , mais non détruits par un long exil -, je voulais vous entendre parler de ce roi si grand dans le malheur, si généreux dans la prospérité; de cette adorable princesse en qui nous devons admirer également toutes les vertus chrétiennes, puisque son courage n'est point au-dessous de sa piété, bien que sa piété soit ce que Ton connaisse de plus sublime. Vous, qui avez si fidèlement accompagné partout S. A. R. Monsieur, comte d'Artois , cet auguste prince , modèle précieux de Tantique chevalerie , ce noble représentant du véritable esprit français; que de douces iarmes ne m'eussiez-yous pas fait répandre, en me répétant quelques-uns de ces jolis mots si spirituels, si bien sentis, qui échappent à Son

Altesse sans qu'elle y prenne garde ^ et que la France entière recueille avec amour !

Il m'eut été doux et pénible à la fois de m'entretenir avec vous de celui que je regretterai éternellement , et de voir comment , après vingt-cinq ans de séparation , vous conserviez le souvenir de l'époux qui me rendit si heureuse pendant sa vie^ et dont la mort glorieuse est pour moi, comme pour son enfant, le plus juste motif d'orgueil.

Non , le comte de Yauxbuin n'est pas mort tout entier : il revit dans une intéressante fille qui fait tout mon bonheur, depuis que j'ai perdu l'excellent homme qui me l'a donnée. Ma visite avait pour but de vous présenter ma bonne et jolie Mathilde , pauvre enfant qui a grandi au milieu des privations, qui a vécu du travail de ses mains , comme si elle n'était pas du plus noble sang; et dont la résignation mérite bien de trouver sa récompense dans l'inépuisable bonté de nos princes, que je lui ai appris à révérer comme je les révère moimême.

Je ne demande rien pour moi , je vous le répète , très - cher cousin ; mais il est bien

permis à une mère d'avoir de l'ambition pour son enfant , surtout quand cet enfant est digne par ses vertus d'inspirer le plus touchant intérêt. Vous me permettrez donc , monsieur le marquis , de conduire auprès de vous la fille du comte de Vauxbuin^ votre petite-cousine; vous ne refuserez pas^ je l'espère^ votre appui à Thëritière d'un nom respectable et illustre. Il vous suffira, d'ailleurs ;, de voir Mathilde , pour vous convaincre que l'amour maternel ne m'aveugle pas sur son compte ; vous la trouverez aussi jolie que sage, et surtout docile à tout ce qu'on peut exiger d'elle. Elle sera sans volonté contre la mienne, et je suis prête à lui ordonner tout ce que vous croirez nécessaire pour reconnaître la protection dont vous l'honorerez.

Je suis, très-cher et très-honoré cousin, votre humble servante,

Clarence de Vauxbuin. Rue du Petit-Carreau, N*' â.

P, S. Le porteur de votre réponse frappera quatre coups à la porte de l'allée.

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