‹ Thadéus le réssuscitéChapitre 11 sur 17 · MATHILDE A EULALIE MORAND · texte numérisé non relu

MATHILDE A EULALIE MORAND

Paris , juin 1814.

Tu me demandes^ ma chère Eulalie ^ si je me rappelle toujours le bon temps de notre voisinage , au dernier étage de la vilaine maison du Petit-Carreau. Il faudrait pour l'oublier que j'eusse bien peu de mémoire. D'abord^ maman n'a pas encore changé de logement, et puis voilà six mois à peine que nous mettions nos fourneaux sur le même carré , pour faire le pot-aufeu du ménage : voilà six mois à peine que nous repassions en commun nos robes et nos colerettes le samedi soir , afin d'être plus gentilles le dimanche, quand nous allions, en nous donnant le bras , faire un tour de boulevard ; tandis que ta mère tirait les cartes, et que maman racontait ses richesses et ses grandeurs passées ; richesses et grandeurs que je n'ai jamais connues, et dont le récit nous endormit tant de fois.

Te voilà bien heureuse à présent^ tu es ma-

riée à un bon et honnête liomme que j'aime de tout mon cœur, puisqu'il se conduit bien avec toi; mais que je me sens quelquefois décidée à haïr de toute ma force pour le chagrin qu'il m'a fait en t'éloignant de Paris. Que tu sois satisfaite d'habiter Lyon , oii l'on t'appelle madame Morand^ cela me semble fort juste; on doit trouver si doux de s'entendre nommer madame ! Mais moi qui n'ai pas la même raison pour me consoler de l'absence, tu dois trouver tout naturel aussi que j'en veuille à ton mariage qui me prive, pour toujours peut-être, du plaisir de revoir ma petite voisine.

Oui, pour toujours peut-être; car maman refuse positivement de se rendre à tes prières. Quand elle a su que te me demandais auprès de toi pour achever de m'apprendre ton état de lingère; au lieu de se réjouir comme moi de ta bonne volonté envers sa fille, madame de Vauxbuin a froncé le sourcil, elle a fait de grands yeux , et pris cet air fier que tu lui connais; et puis comme j'insistais beaucoup et que je suppliais bien fort, maman m'a dit avec sévérité : — A quoi pensez- vous donc, mademoiselle ? Maintenant , moins que jamais, je vous

352 — QUELQLES LETTRES. —

souffrirai de pareilles lubies. . . Voilà nos princes revenus; nous avons des droits à faire valoir, de hautes protections à espérer ; vous m'êtes nécessaire ici. Répondez à Eulalie que l'état de lingère ne vous convient plus, puisque le changement de gouvernement ne peut manquer de nous remettre en possession de nos biens et des privilèges de notre rang.

Eh ! que m'importent à moi le retour de ces princes, le changement de dynastie, enfin tous ces cosaques , et ces vieux chevaliers de Saint- Louis, qui lui paraissent si beaux, et que je trouve à faire peur ! Je ne vois dans tout cela que de nouvelles démarches et de nouveaux ennuis comme nous en avons déjà tant éprouvé sous l'Empire. Il va falloir encore que j'aille solliciter avec maman , et peut-être me laisserat-elle seule pendant une heure avec un inconnu, comme l'année dernière chez un maréchal d'Empire, où j'ai été si effrayée, qu'il s'est empressé d'ouvrir toutes les portes, afin que je n'attirasse pas les domestiques par mes cris !

Il faut te dire, ma chère EulaHe, que nous ne sommes que fleurs de lis chez nous, des pieds à la tête. J'en ai trois grandes branches sur mon

chapeau 5 maman s'en met tous les jours un nouveau bouquet au côté : tous les mercredis et tous les samedis nous allons en acheter des bottes au marché, et mes jolis rosiers du Bengale ont été destitués pour faire place à la fleur bien aimée, dont nos croisées et notre cheminée sont chargées. Je crois, Dieu me pardonne, qu'avant peu maman nous en servira sur la table; car elle veut en mettre partout.

C'est une terrible chose, ma bonne amie, que d'avoir des droits à faire valoir sous tous les gouvernemens possibles. On passe son temps dans les antichambres, sous le péristyle des Tuileries; et puis, quand l'heure du dîner arrive, et qu'on revient chez soi avec un mal de tête et un bon appétit, on trouve pour vis-à-vis une table vide, une armoire oii il n'y a presque rien, et il faut aller prendre à crédit chez les marchands , qui vous reçoivent mal. Alors on dîne de mauvais cœur ; puis, au lieu de se reposer de ses fatigues , il faut se remettre à l'ouvrage, et passer une partie de la nuit à broder^ afin de pouvoir satisfaire le boucher et le boulanger, qui vous refuseraient tout net si l'on s'avisait de dormir tant que l'on a sommeil.

3Û4 — QUELQUES LETTHES. —

Voilà cependant notre existence de tous les jours depuis bien des mois^ depuis bien des années. Maman ne s'en lasse pas ; elle croit plus que jamais à l'avenir : et cependant j'ai remarqué que plus ses espérances augmentaient , plus nos ressources devenaient à rien^ si bien que le jour où nous n'aurons plus du tout d'effets à mettre en gage ou à vendre pour dîner^ sera nécessairement celui oii maman se trouvera le plus près de la fortune et de la grandeur. Je vois avec terreur que nous approchons vite de ce jour-là.

Que nos petites promenades du dimanche étaient donc charmantes! Comme nous nous amusions lorsque quelqu'un nous prenait pour les deux sœurs! Et puis^ tu t'en souviens? quand de jolis jeunes gens venaient à passer , nous nous choisissions nos amoureux. Quelquefois nous prenions le même j alors nous nous le disputions si gaîment que nous étions toutes confuses d'avoir parlé si haut , et cela nous faisait rire pendant la semaine entière. Nous leur donnions des noms^ et nous nous demandions : — Que fait le tien maintenant? Où peut être le mien? As- tu rêvé de lui? — Les heures de travail passaient vite alors; maintenant ce n'est

plus cela. Maman , qui n'était pas trop sévère jadis sur les devoirs de relief ion, me conduit à la messe tous les matins ; et le dimanche^ c'est à Saint-Rocli que nous allons entendre le service de midi et les vêpres. Ensuite elle me mène danser des rondes royalistes aux Tuileries avec de grands imbécilles de gardes-du-corps qui crient à s'égosiller^ entre chaque refrain : a bas les buonapartistes ! Pendant que je m'ennuie à faire de l'esprit de parti ^ de mauvais sujets se cachent dans la foule et nous seringuent de l'encre et de l'eau-forte sur nos robes et sur nos châles. Je voudrais bien pouvoir me dispenser de cette corvée de tous les huit jours ^ mais maman danse ;, il faut que je danse aussi; elle crie vwe le Roi! il faut encore que je crie comme elle^ quoique tout cela me soit fort indifférent. Ce n'est pas tout encore : ne voilà-t-il pas que maman , par royalisme ^ se met à permettre à nos insipides cavaliers de m'embrasser; et je suis obligée de subir tout cela , comme si c'était assez d'être bon royaliste pour me paraître aimable ?

Maman me rendrait un grand service eti me permettant d'aller te rejoindre , car je ne vois

pas trop à quoi toutes ces folies aboutiront pour mon avenir. Au moins avec toi j'apprendrais un métier^ et je ne serais pas exposée, comme je l'ai été hier, à me voir mettre à la porte d'un cousin qui arrive d'Angleterre, et près duquel ma mère a vainement essayé de pénétrer. Le mauvais succès ne la décourage pas, car au moment où je t'écris, elle vient de porter une lettre à la poste royale pour ce parent qui ne veut pas nous reconnaître.

Donne-moi souvent de tes nouvelles; et crois toujours à la tendre amitié de la dévouée

MATmLDE.

LETTRE m.

Le marquis de L*** a la comtesse de Vauxbuin.

Paris, juin 1814.

Non , madame, on n'a pas commis d'erreur en vous rapportant mes paroles : c'était bien à vous qu'elles s'adressaient; et j'avais lieu d'espérer que ma réponse , un peu dure peut-

étre^ mais du moins nécessaire, vous ferait sentir suffisamment l'inconvenance de votre démarche auprès de moi. Comment, vous qui savez si bien, m'a-t-on dit, les usages du monde, avez-vous pu vous aveugler au point de ne pas voir un refus formel de vous recevoir chez moi, dans cette invitation à m'écrire le motif de votre visite ?

Vous invoquez les liens du sang, le souvenir de cet époux que vous avez si souvent pleuré en sortant des bras d'un amant; enfin vous me sollicitez au nom de votre enfant qui vint au monde si long-temps après la mort du comte de Vauxbuin ! C'est par respect pour le sang dont je suis issu, par égard pour la mémoire de mon ami, que je mettrai tous mes efforts, madame , à vous fermer les chemins de la faveur; et je vous préviens même que si vous persistez à donner pour fille de M. de Vauxbuin ce fruit de je ne sais quelle orgie directoriale^ j'aurai bientôt fait cesser un mensonge qu'il importe à la dignité de notre famille de détruire. Il me sera facile, en rapprochant les dates , de prouver qu'à son décès le comte n'a laissé après lui , pour porter son nom , qu'une

veuve dont les déréglemens étaient un objet de scandale, alors même que la liberté, ou plutôt le libertinage révolutionnaire , avait fait perdre aux Français Thabitude de se scandaliser du mépris qu'une femme peut faire de la vertu.

Je ne reconnaîtrai donc jamais dans mademoiselle Mathilde F enfant de mon noble parent, de mon digne compagnon d'exil; et quant à vous, madame, vous n'êtes plus à mes yeux qu'une étrangère , indifférente , pour ne pas dire moins.

Il est cruel sans doute pour un galant homme de jeter de si cruelles vérités à une femme qui ne l'a point offensé personnellement; mais vous avez exigé une réponse , il est de mon devoir d'y mettre avant tout de la sincérité. . . Estce ma faute s'il ne m'est pas possible de la faire polie ? Je n'attaque pas ; j'obéis.

Vous ne demandez rien, dites-vous, pour les pertes considérables que votre royalisme vous a fait éprouver! Permettez -moi de ne point me sentir d'admiration pour votre désintéressement. Si les malheurs dont vous faites tant de bruit avaient eu une si noble ori-

gine^ je serais le premier à combattre la généreuse répugnance que vous montrez à solliciter la récompense de votre amour pour les Bourbons; car s'il est de notre devoir de tout sacrifier à nos princes , il est aussi du devoir des vrais amis du Roi de lui nommer tous ses fidèles^ afin de ne pas laisser peser sur la Couronne un reproche d'ingratitude, qu'elle ne mérita jamais que faute de savoir où adresser ses bienfaits. Mais, de bonne foi, pourrais -je mettre sous les yeux de Sa Majesté l'état de services que voici :

— La citoyenne Vauxhuin , ruinée par des fêtes somptueuses sous le Directoire , endettée sous le Consulat pour s'être mêlée d'une ignoble intrigue de fournitures pour V armée ^ marché où la probité suspecte des soumissionnaires faillit envoyer le chej de l'entreprise a Cajenne...

Voilà pour vos sacrifices faits à la monarchie durant la fin de la République. Voyons maintenant les persécutions que vous souffrîtes sous l'Empire :

-r^La veuve de Vauxbuin est condamnée

en \ 80>4 a fermer un tripot qu'elle tenait rue de Paradis-Poissonnière.

En A 80T^ la police des jeux la retroui^e établissant une soi-disant table d'hôte au boulevard des Capucines y et la contraint de porter ses cartes et son tapis vert au troisième étage d'une maison de la rue des J^ieux-Augustins y où de nouvelles poursuites judiciaires viennent la priver encore une fois de son industrie illicite. Elle se voit forcée^ par jugement, de laisser vendre ses effets mobiliers sur la place du Châtelet. C'est alors que la veuve de Vauxbuin se retire du monde jusqu'en "18^3, pour se livrer sans doute a V éducation de sa fille ; car on ne la voit plus reparaître qu'a cette époque, dans l'antichambre d'un maréchal d' Empire y où l'excellente mère conduit cette enfant y qu'elle a jugée un peu trop tôt apte a entrer dans la carrière si honorablement parcourue par la veuve de Vauxbuin, Le manque d'intelligence ou de docilité de la petite oblige sa mère a renoncer pour le momentà ses nobles projets

Yoilà cependant, madame, ce que vous avez, fait et souffert pour la cause de vos rois. Vous

conviendrez qu'il est des services plus importans que ceux-ci à récompenser ; des malheurs au moins aussi touchans à plaindre et à réparer. Vous me permettrez donc d'appeler la sollicitude du Roi sur d'autres infortunes que les vôtres. Loin d'en réveiller le souvenir^ je voudrais , eu égard au nom que vous portez , pouvoir les couvrir d'un voile assez épais pour qu'elles fussent impénétrables.

Cessez de m'écrire , je vous en prie; cessez de vous faire un droit de la mort de mon honorable cousin^ qui n'a succombé, comme vous le savez bien, qu'à une cause toute naturelle.

Permettez-moi de vous dire aussi qu'il n'est ni beau, ni digne d'une femme qui se respecte, d'aller se mêler à cette populace qui vient tous le5 dimanches fatiguer le Roi de ses danses et de se^ chants sous les fenêtres du château. Sa Majesté et les princes sont gens de trop bon goût pour ne pas trouver fort méprisables de pareilles saturnales.

Encore une fois , nous ne pouvons avoir rien de commun ensemble : votre ardent royalisme ne saurait effacer à mes yeux les déréglemens qu'on vous reproche. C'est Dieu seul qui peut

VOUS absoudre du passé. Puisse le nouveau zèle religieux qui vous tient depuis six semaines environ^ être assez durable, et surtout assez sincère pour vous mériter le pardon de vos fautes. Yous trouverez ci-joint un billet de banque de cinq cents francs ; c'est tout ce je veux et puis faire pour vous. Ne me remerciez pas ; et surtout ne comptez jamais sur moi.

Théodore , marquis de L***

LETTRE lY.

Matiiilde a Eulalie Morand.

Paris, juillet 1814.

Eh bien non ! maman ne s'était pas trompée : nous voilà tout-à-fait sur le chemin de la fortune. Elle a vu un peu loin dans l'avenir ; mais, il faut bien l'avouer, elle a vu juste, puisque nous habitons maintenant un joli appartement dans la rue d'Antin, et que j'ai une femme de chambre! Elle avait bien raison, madame de Yauxbuin , quand elle regrettait si

— QUEJLQUES LETTRES. — 363

amèrement le temps de sa prospérité. C'est quelque chose de bien joli que le bonheur : tu sais cela aussi , toi^ mon Eulalie -, mais ce n'est pas le même genre de bonheur que nous possédons. Peut-être le tien est-il encore plus doux que le nôtre, je le souhaite; pour moi , je dois t'avouer que le mien me suffît. Je porte toujours des fleurs de lis, mais c'est sur un chapeau qui me va si bien ! Nous avons encore beaucoup de ces bouquets-là chez nous , mais dans de si beaux vases, qu'en vérité , je commence, comme ma mère, à raffoler de la fleur monarchique, d'autant plus qu'elle ne règne plus à l'exclusion des autres. Je voudrais pouvoir te faire admirer mes beaux camélias ; va ! c'est bien autre chose que nos rosiers du Bengale dans leurs vilains pots de terre. Cependant il ne faut pas que ma bonne fortune me rende ingrate envers mes plaisirs passés : nos rosiers avaient bien leur mérite aussi ; il fallait tant économiser sur nos déjeuners pour entretenir le petit jardin que nous cultivions sur notre fenêtre !

Je crois que les sentimens religieux que maman prend soin de m'inspirer depuis quelques

mois^ pénètrent de plus en plus dans mon cœur. Je ne me sens plus envie de bouder quand l'heure de nous rendre à la messe est arrivée: il est vrai que pour cela nous nous mettons en grande toilette^ et puis c'est à la chapelle du Roi que nous allons entendre le service divin. A la messe du Roi, entends-tu? Là nous voyons les princes et tous les gentilshommes de service. Ensuite, quand le Roi rentre dans ses appartemens , nous nous rangeons sur la terrasse pour le voir passer. Maman fait toujours en sorte que nous soyons le plus possible en évidence, de façon que Sa Majesté ne peut manquer de m'apercevoir; et comme le Roi a fini par me remarquer , maintenant il ne passe plus devant moi sans m'adresser un sourire : ma foi , je n'y tiens plus ! alors l'enthousiasme me gagne, et je me mets à crier : vive le Roi! de toutes mes forces. Dimanche dernier, comme je criais plus haut que tous les autres. Sa Majesté s'est arrêtée devant moi; j'étais pourpre de confusion et de plaisir. — Ma belle, m'a dit le Roi, avec une voix flûtée qui m'allait au cœur , prenez garde ! l'enthousiasme royaliste est dangereux dans votre maison. Votre aïeul

en est mort à la bataille de Fontenoi, et je n'oublierai jamais qu'il a tué le comte de Vauxbuin sur la terre d'exil. — Cette délicate manière de parler des services de mes parens m'a remplie d'admiration. Je me suis prise comme une folle à m' écrier encore plus fort^ je crois : Vive le Roi l Sa Majesté^ qui s'éloignait^ est revenue encore une fois auprès de moij elle m'a donné sa main en disant ^ avec son gracieux sourire : — En vérité, ils sont incorrigibles dans cette famille-là î — Je te laisse à penser si je me suis précipitée avec respect sur cette main royale. Maman, ainsi que toutes les dames qui se trouvaient auprès de moi, pleuraient d'attendrissement, et tout bas j'ai entendu plus d'une voix murmurer : — Est-elle heureuse ! — Oh! c'est vrai que je l'étais au-delà de toute expression.

A peine étions-nous de retour à la maison que M. Dufour est venu. Tu ne sais pas ce que c'est que M. Dufour? Eh bien! je n'en sais guère plus que toi. Seulement, je te dirai que c'est un vieux monsieur poudré, d'une politesse fatigante, qui salue tout, jusqu'aux fauteuils vides; et cela, parce qu'il a la vue un

peu basse ^ et qu'il craint d'oublier quelqu'un. C'est ce M. Dufour qui nous a fait venir dans l'hôtel de la rue d'Antin ; c'est lui qui fait à maman les avances de la pension que le gouvernement ne peut pas manquer de nous accorder; enfin ^ je le crois attaché au service d'un duc et pair de France^ car il jette toujours ce titre-là dans ses conversations avec maman. Il est arrivé chez nous dimanche dernier y comme nous revenions de la messe du château , et je lui ai entendu dire tout bas : — Cela va fort bien ! Monseigneur vient de parler au Roi, qui n'est pas encore tout-à-fait décidé; mais il y a tout lieu de croire que Sa Majesté a été fort émue de la scène d'aujourd'hui. Il n'y a plus que quelques coups à porter pour vaincre le scrupule du Roi sur l'âge de la jeune personne. A demain : à Versailles . — Après ces mots qui paraissaient combler de joie ma mère, M. Dufour est parti. Je n'ai pas osé interroger madame deYauxbuin; mais j'ai bien vu à son redoublement de gaîté, à ses marques de tendresse auxquelles elle ne m'avait pas accoutumée autrefois , qu'il s'agissait pour moi de quelque grand établissement, dont on

ne voulait pas me parler àTavance;, de peur de me donner de fausses espérances , ou bien que je ne fisse manquer par une indiscrétion les projets de ceux qui veulent bien s'intéresser à mon bonheur. Conçois-tu cela^ ma chère Eulalie ? Yoilà que le Roi lui-même se mêle de mon mariage ! Je suis toute prête à aimer le mari qu'il me donnera. Sa Majesté a été trop aimable avec moi pour me choisir un époux qui pût ne pas me plaire.

On s'attendait à un voyage du Roi à Versailles pour le lendemain. Il y a eu contreordre : nous avons su cela quand nous étions depuis deux heures à nous promener dans le parc. C'est encore M. Dufour qui est venu de Paris ^ pour nous prévenir que nous attendions en vain Sa Majesté. Elle a formellement déclaré qu'elle n'irait jamais à Versailles ; l'aspect du château lui rappellerait trop vivement des malheurs qu'elle veut s'efforcer d'oublier^ afin d'avoir pour son peuple tout l'amour qu'il mérite.

Je me faisais une fête de voir un voyage de cour; au lieu de tout le bruit que j'attendais, nous nous sommes promenés, maman, M. Du-

four et moi ^ dans de superbes solitudes j encore si tu avais été là pour courir avec moi dans ces grandes allées, sur ces larges tapis de verdure! Oh ! mais j'oublie que tu es maintenant dans une position à ne plus pouvoir jouter avec moi à la course.... Mon Dieu, que je rirais donc^ madame Morand, si je vous voyais, comme vous êtes, à la veille de donner le jour à un joli petit garçon!... car ce doit être un garçon. D'abord, nous aimons toujours mieux un fils qu'une fille. C'est sans doute pour cela que maman m'aimait si peu autrefois — elle avait peut-être désiré un fils ! Oh ! mais à présent elle me fait oublier sa sévérité quelquefois injuste et ses brusqueries, par des attentions et des soins qui deviennent plus tendres de jour en jour. Je retourne à mon Versailles. Comme je n'avais personne pour courir avec moi, il m'a bien fallu supporter le long plaisir de la promenade avec madame de Yauxbuin et notre protecteur. Au surplus, la conversation a fini par devenir fort intéressante. On m'a dit les merveilles de Versailles sous Louis XIV et son successeur. Maman m'a parlé de madame de La ValHère, de madame deMontespan, et M. Dufonr m'a appris ce que c'était que ce Parc-aux-

Cerfs, et madame de Pompadour, et madame Dubarry; toutes choses dont j'avais entendu parler si mal ! Il paraît que c'était une charge très-honorée et très-recherchée surtout , que celle de favorite de nos anciens rois , il n'a été question que de cela jusqu'à notre retour à Paris. Enfin hier ; jeudi, nous sommes allées à Saint- Germain, et cette fois le Roi ne nous a pas manqué de parole : il est venu. Oh! ma chère, tu ne peux pas te figurer l'enthousiasme du peuple : on a dételé les chevaux pour traîner la voiture, à bras d'hommes, jusqu'au château. Ensuite Sa Majesté est descendue faire un tour de parc. Je me suis trouvée là, comme tu le penses bien, toujours au premier rang, grâce aux soins de M. Dufour et à la hardiesse de ma mère qui s'est poussée au milieu de la foule. Mais hier le Roi ne m'a pas souri, il n'a pas eu l'air de me reconnaître. Il faut que notre cousin, le marquis de L**'*', nous ait desservies auprès de Sa Majesté j car j'ai cru voir dans son regard quelque chose de sévère, quand ses yeux ont rencontré ceux de madame de \auxbuin, qui ne le perdait pas de vue. — Ce n'est qu'un nuage, nous a dit M. Du-

four ; il y a des obstacles : madame de S*** fait jouer tous les ressorts de l'intrigue afin de l'emporter sur nous. Elle en sera pour la honte. — Je t'avoue que voilà la première fois que j'entends parler de cette dame; j'ignore ce que nous pouvons avoir de commun ensemble, à moins qu'elle ne veuille pour ellemême du mari que le Roi me destine.

Maman est revenue à Paris de fort mauvaise humeur, malgré les assurances de succès que M. Dufbur lui avait données. Le soir, nous avons reçu une lettre de ce fidèle ami : elle renfermait dix billets de mille francs chacun. Quant à ce que M. Dufour lui mandait, maman n'a jamais voulu me le dire ; mais elle s'est détournée pour pleurer ; et comme je la pressais de me confier son chagrin , elle m'a répondu , en me pressant dans ses bras : — Chère enfant , nous sommes victimes de l'intrigue î Le sort qu'on me propose pour toi est beau encore; mais ce n'est pas celui que j'attendais. Quand on a rêvé un trône pour sa fille, on ne peut pas, sans pleurer, renoncer à ses espérances. — Un trône ! je n'y comprends plus rien, Eulalie. Est-ce qu'ils pensaient que j'ai-

lais épouser le Roi? Maman est bien capable d'avoir de pareilles idées.

Dans ma prochaine lettre^ j^ te dirai sans doute à quel étage je suis tombée en me laissant choir du trône....

Matmlde.

Page 1