‹ Thadéus le réssuscitéChapitre 3 sur 17 · I. lO · texte numérisé non relu

I. lO

de temps que Thadéus n'avait le droit d'en sacrifier à ses inquiétudes de père. Simon aurait craint de faire là-dessus une observation à son homme de peine ; mais Thadéus eut la délicatesse de réparer ce léger tort par deux heures de travail après sa journée j et quand Madeleine vint lui demander pourquoi il s'obstinait à rester si tard à l'établi : — C'est afin de m'acquitter, dit-il : j'ai perdu deux heures ce matin.

— Par exemple! répliqua-t-elle^, est-ce que nous devons y regarder de si près ensemble ?

— A chacun son compte , ajouta Thadéus : d'ailleurs, si je ne regagnais pas aujourd'hui le temps que j'ai perdu , je n'oserais plus m'absenter une autre fois ;, et je prévois que d'ici à quelques jours j'aurai beaucoup à sortir encore.

Madeleine voulut insister ; mais Simon qui n'était peut-être pas fâché au fond, de retrouver le complément de sa journée , poussa le cou(io''àe'sa f&i»¥»xe et dit : — Faut pas qu'il se gène avec nous , laisse-le faire. Si c'est son plaisir de travailler, à cet homme ! nous n'avons pas le droit de l'en empêcher.

Ce fut environ huit jours après l'incident que

nous venons de rapporter que la citoyenne Simon accoucha d' un fils , dont la naissance la mit à deux doigts du cercueil.

On a compris maintenant tout ce qu'il y avait de tendresse paternelle dans les attentions continues de Thadéus pour Madeleine et son enfant. C'était un premier essai de veilles et d'amour dans la vie nouvelle qui allait commencer pour l'amant de Clarence ; vie de nobles sacrifices, de misère et d'angoisses , vouée d'avance au bonheur d'un être qui n'existait pas encore et que Thadéus aimait déjà comme s'il eût recueilli son premier sourire , comme si la voix de cet enfant eût retenti à son cœur autre part que dans ses rêves.

Madeleine avait été sauvée , grâce aux soins de Thadéus, disait-elle ; et la reconnaissance des deux époux pour le bon ouvrier était devenue de l'étroite amitié.

Tous les décadis, depuis le rétablissement de Madeleine, ils partaient de grand matin tous trois, et allaient à Belleville voir le petit Simon. C'était là leur plus grande distraction du mois. On passait la journée dehors. Après avoir caressé l'enfant et causé avec la nourrice , on al-

I4« — UN C<œUR DE PERE.

lait dîner chez un traiteur des environs ^ et quand le temps n'était pas très-beau ^ on finissait par le spectacle. Thadéus avait arrangé les cil oses ainsi.

Cette vie douce et paisible , vie de travail et de bonheur ^ de mutuels secours^ de confiance réciproque 5 fut tout à coup troublée. Thadéus^ jusqu'alors si liant, si communicatif , devint tout à coup sombre et taciturne. Il travaillait toujours autant et aussi bien : mais sa journée finie, et la leçon du soir donnée à son écolière, au lieu de rester avec Simon et sa femme , l'homme de peine disparaissait, pour ne plus se montrer que le lendemain à l'heure oii l'on ouvrait la boutique.

Les bonnes gens se creusaient vainement la tête pour deviner les motifs de ce changement subit dans la conduite et les manières de leur ami ; car pour interroger Thadéus , ni l'un ni l'autre n'aurait osé ouvrir la bouche ; il les avait si instamment priés de respecter ses secrets , et de ne point se choquer des irrégularités qu'ils pourraient remarquer en lui!

Cependant , vingt fois , à l'heure des repas qu'ils continuaient à prendre en commun, l'en-

vie les prit de s'informer , de provoquer une explication : mais la pâleur de l'homme de peine , les traces de larmes qui sillonnaient ses joues^ la rougeur de ses yeux^ leur avaient toujours glace les paroles sur les lèvres. Quant à lui , dissimulant de son mieux ce qui l'agitait , il s'efforçait à manger, à paraître gai, jusqu'au moment où , le couvert ôtë, il pouvait ressaisir la scie et le rabot, et se livrer tranquille à ses pénibles réflexions.

Le décadi, comme à l'ordinaire, ils allaient ensemble voir l'enfant. Là, une chose encore frappait vivement Simon et Madeleine : c'étail l'espèce de redoublement de tendi^esse pour le petit. Il le pressait dans ses bras , il le baisait partout^ il pleurait , il riait , il jouait avec lui; on eût dit vraiment qu'il en était le père. Simon eut une idée. Pour être si contraint , si gêné à la maison , pour avoir tant de joie à voir l'enfant de Madeleine, il fallait que Thadéus fut amoureux de la mère. Cette idée, que tout semblait confirmer, contraria le brave homme.

— Si ça continue , se disait-il, faudra finir par un éclat ; il s'en ira d'ici ; et où trouveraije jamais son pareil ?

Madeleine "" pensait différemment. Suivant elle , Thadëus était un grand personnage qui se cachait ; un émigré non-radié peut-être , et c'était pour quelque cause politique qu'il sortait comme cela tous les soirs. — Pourvu qu'il ne lui arrive pas malheur ! disait-elle. — Quant à songer que, si ses conjectures étaient fondées , la présence de cet homme chez eux pouvait les compromettre, jamais elle ne l'avait fait.

Et les deux époux se cachaient mutuellement leur façon de penser : Simon , pour ne pas faire peine à sa femme; Madeleine, pour ne pas faire peur à son mari.

Au coin des rues Clichy et Lazare, comme on disait alors, il y avait déjà ce beau et fashionable cabaret que l'on y voit encore , avec sa balustre de bois peint et son grand arbre, dont les branches étalées caressent les fenêtres du premier étage. C'était le rendez-voi^s de la valetaille huppée et muscadine du quartier; l'hôtel Thélusson des cochers et des femmes de chambre. Il s'y faisait presque autant d'orgies que dans les salons de Barras et de Tallien. On y voyait des joueurs comme àFrascati, seulement un noble marquis n'y tenait pas les

cartes j mais à la qualité près des habitués de la maison , les vices et les turpitudes étaient les mêmes. C'était là que Thadéus se rendait tous les soirs , parce que c'était là aussi que le portier et les gens d'Amanda YoUini venaient se reposer des fatigues qu'impose le service d'une femme d'intrigues. L'amant de Clarence n'eut pas l'honneur d'être admis sur-le-champ dans l'intimité de laquais de si bonne maison; on eut d'abord des sourires de mépris etd'insolens regards pour sa veste de travail. Cependant les valets n'avaient pas encore le droit de se montrer fiers de leur état; ce n'est que quelques années plus tard qu'ils reprirent la livrée. Une bouteille au cachet vert^ offerte avec cordialité^ rendit le portier plus traitable. Il est vrai que le portier ne tient pas un rang fort élevé dans la hiérarchie de la domesticité. L'antichambre méprise la loge; mais l'homme de la loge tient avec le cordon de la grande porte tant d'intérêts et de mystères dans ses mains ^ qu'il est presque toujours meilleur à consulter que les gens de l'antichambre^ lorsque l'on veut avoir des renseignemens exacts sur les secrets du boudoir.

Thadëus l'interrogea adroitement ^ et, jour par jour, il fut instruit des progrès de la grossesse. Il assista presque à l'accouchement de Clarence : et celle-ci ne s'était point encore senti la force de demander de quel sexe était son enfant, que Thadéus savait déjà qu'il était père d'une fille, que la citoyenne Vollini avait nommée Matbilde. Quand on lui dit cela, il étouffa un cri de joie qui gonflait sa poitrine , et se détourna pour pleurer.

— Elle se porte bien, n'est-ce pas? demanda-t-il.

— Comme un charme , citoyen , ça ne demande qu'à pousser ni plus ni moins qu'un champignon.

— Elle est joHe?. . . Oh ! j'en suis sûr ! elle doit être jolie.

— Je crois bien î D'abord, les petits enfans, c'est toujours laid comme des petits singes, quand ça vient au monde; et puis tout ça change

ensuite. Ils deviennent superbes ou bien ils

enlaidissent.... Ça dépend.

— Est-ce qu'on ne pourrait pas la voir, cette petite?... Ma question vous étonne....

c'est que vous ne savez pas combien j'aime les enfans !

— Oh ! si ça vous fait tant de plaisir^, on pourra vous contenter^ car la nourrice va partir dans une heure ou deux.

— Déjà î se dit douloureusement Thadëus. Je t'avais bien jugée ^ Clarencej tu seras mauvaise mère. C'est à peine si elle se donne le temps d'embrasser sa fille. . . Oh ! pauvre petite î si son amour te fait faute^ le mien ne te manquera pas ! je t'en réponds.

Ceci se passait dans la loge de Bertrand ^ le portier d'Amanda. Thadéus^ afin d'avoir le droit de rester là jusqu'au départ de la nourrice , alla chercher quatre bouteilles de vin au cabaret du coin.

— Nous ne viderons pas tout cela ce soir, dit-il à Bertrand; mais vous boirez le reste à la santé de Mathilde. — Bertrand promit de grand cœur. Sa parole suffisait à Thadéus; il savait qu'un serment n'était pas nécessaire avec le portier, quand il s'agissait de boire. La première bouteille fut débouchée.

— Je trinque à la mère, dit Bertrand,

— A l'enfant, répéta l'ouvrier menuisier.

Enfin , une voiture de place s'arrêta devant la porte. Une femme de chambre descendit delà maison avec la layette de l'enfant. Bientôt la nourrice parut : un homme était avec elle y et lui faisait des recommandations. Â la lueur d'une bougie que tenait la femme de chambre^ Thadëus reconnut cet homme ; il avait été autrefois son premier motif de jalousie contre Clarence.Le père de Mathilde ne douta pas, en le voyant dans cette maison, que son rival du temps passé ne fût devenu son remplaçant : — Restera-t-il là jusqu'à la fin? se dit-il. Ne me donnera-t-on pas le temps de voir ma fille? — L'anxiété de Thadéus était affreuse ; la nourrice se préparait déjà à monter en voiture , et lui n'osait se montrer, son rival l'eût reconnu peut-être; enfin le nouvel amant de Clarence dit à la femme de chambre: — Eclaire-moi! — et il remonta dans les appartemens d'Amanda.

Oh ! alors ce ne fut, de la loge de Bertrand jusqu'à la portière du fiacre, qu'un bond rapide comme la foudre; Mathiide avait déjà passé dans les bras de son père , que la nourrice ne savait, encore ce que cet homme voulait d'elle. L'ouvrier donna à l'enfant un baiser dans le-

— UN CfflEUR DE PËBE. — 155

quel il avait réuni toutes les puissances d'amour de son âme brûlante; et puis^ une idée traversa son esprit...— Si je remportais ! se dit-il ; si je leur volais ma fille !

— Ahçà! allez-vous me l'étouffer^ c't'enfant^ dit la nourrice. Pauvre petit ange du bon Dieu ; voyez que vous la faites pleurer ! donnez-moi donc ça ;, vous ne savez pas y toucher. . . je vous dis que vous allez y faire mal.

Tliadéus l'embrassa plus légèrement; il effleura des lèvres la peau fine et veloutée des joues ridées de Mathilde^ examina la nourrice^ lui remit l'enfant dans les bras^ et dit^ avec un regard suppliant :

— Vous en aurez bien soin^ n'est-ce pas?... c'est qu'elle doit être heureuse un jour^ cette chère petite. -

— Je crois bien ! avec une mère calée comme celle qu'elle a^, reprit la nourrice.

— Oui : surtout avec un père qui sacrifiera tout pour son bonheur. — Puis il reprit : — Est-ce que vous allez l'emmener bien loin ?

— Oh ! que non ; nous allons à Bagnolet , chez le monsieur qui était avec moi tout à l'heure ;,

VU qu'il a là une maison; même que nous y sommes jardiniers ^ moi et mon homme.

— C'est bien, pensa Thadéus; j'irai à Bagnolet.

La voiture partit. Il la regarda s'éloigner , et puis , comme elle détournait le coin de la rue, Thadéus, sans écouter le père Bertrand, qui lui criait de venir achever le verre de vin qu'il avait laissé à moitié plein pour courir embrasser l'enfant , se mit à suivre à toutes jambes le fiacre qui emportait Mathilde. Sa course fut longue et pénible ; il ne cessa de courir que lorsque la voiture se dirigea hors Paris : alors il revint, tout triste, tout ému des événemens de la soirée, et se demandant comment il ferait pour embrasser de nouveau sa fille.

Le lendemain , à neuf heures du soir il était à Bagnolet. Durant trois mois , il y revint ainsi tous les soirs, s'informant, au nom de la mère , des nouvelles de Mathilde. Thadéus ne voyait pas sa petite fille lui sourire , car il n'arrivait jamais qu'après sa journée de travail , et c'était l'heure du sommeil de Tenfant; mais il passait quelques minutes auprès de son berceau, mais il se sentait un moment auprès d'elle , et

c'était là une assez belle moisson de souvenirs qu'il recueillait pour le lendemain.

— Faut avouer que la citoyenne aime bien sa petite^ disaient les nourriciers^ qui ne se doutaient guère du mensonge de Thadéus.

Quant à lui , il ne craignait pas d'être démenti par Clarence : le cœur de cette femme lui était bien connu. Il savait qu'elle ne pourrait pas trouver ^ dans ses journées de plaisir , un moment à donner à sa fille. Il ne devinait pas cependant tout-à-fait juste ^ car, dans les trois premiers mois qui s'écoulèrent après la naissance de Mathilde , la comtesse vint une fois à Bagnolet, avec le successeur de Thadéus.

Un soir, comme il arrivait chez la nourrice, on remit à celle-ci une lettre de Clarence. H entendit le jardinier qui lisait ce qui suit :

« Prête à faire un assez long voyage, je vous » préviens que les mois de nourrice vous se- » ront payés par mon homme d'affaires , le ci- » toyen Chatard, rue de la Loi, n*^ -192. Ayez » toujours soin de l'enfant comme par le passé. » J'irai le voir en revenant à Paris , dans qua- » tre ou cinq mois. On m'a parlé d'un homme

)) qui venait de ma part s'informer de la santé » de la petite : je vous préviens que ni moi ni » le citoyen Crancé » (c'était le nom du nouvel amant de Clarence^ maître de la maison) « n'avons envoyé personne. Ainsi, sachez qui n est cet individu -, et tenez-vous pour avertis » que le citoyen Chatard est seul chargé de mes » affaires. »

Thadéus , à la fin de cette lettre , était pâle et tremblant. La nourrice le regarda avec surprise et frayeur ; le jardinier se plaça devant la porte , comme pour lui barrer le chemin , et dit :

— Au fait, qui êtes-vous?

L'idée d'une arrestation et d'un interrogatoire fit frémir Thadéus. Il fallait qu'il fut libre pour veiller sur sa fille j aussi , sans laisser aux nourriciers le temps de faire un éclat, il repoussa vigoureusement l'homme qui s'était planté devant lui, franchit la porte de la rue, en laissant ces mots pour toute réponse : — Je suis le père de cet enfant î — et il courut de toute la vitesse que donne la peur.

Quand il fut hors d'atteinte et qu'il put

unir deux idées dans son esprit^ il s'arrêta sur la borne d'une maison^ et se mit à réfléchir.

— Maintenant, dit-il, je ne puis plus me présenter à Bagnolet — Et Clarence va partir sans voir son enfant... et je laisserais Mathilde dans la puissance d'une femme qui comprend si peu ses devoirs de mère ! Non, ce n'est pas possible; Mathilde m'appartient aussi: il me la faut ! je l'aurai ! Mais qui me la livrera ?

Alors il pensa à son rival , à ce citoyen Crancé, pour qui l'enfant devenait un objet de gène. — Clarence me la refuserait peut-être , dit-il encore; mais lui! il ne demandera pas mieux de l'enlever à sa mère.

Thadéus rentra dans sa mansarde , et toute sa nuit se passa en projets. Enfin, il résolut d'aborder franchement la question avec son rival heureux ; et comme le lendemain était un décadi, jour de repos, il tira de sa vahse les habits qu'il portait au temps de sa prospérité chez la comtesse , et se rendit à l'hôtel que le citoyen Crancé habitait.

A l'aspect de Thadéus, l'amant de Clarence se troubla.

— Venez-vous, lui dit-il, me demander

raison d'une liaison qui offense votre amourpropre? Je vous préviens, mon cher moni>ieur y que je ne me bats pas pour des femmes; et qu'au surplus, si vous cherchez à rentrer dans les bonnes grâces de madame de Yauxbuin, je m'arrangerai de façon à la débarrasser de vos importunités.

— A Dieu ne plaise, monsieur, reprit Thadéus avec un sourire amer, que j'en veuille jamais à votre glorieuse conquête ! Ce n'est pas d'elle qu'il s'agit.

— Alors prenez un fauteuil, nous pouvons nous entendre. Et même, si vous n'avez pas déjeuné, je vais sonner pour qu'on nous serve le thé.

— Je vous remercie.

— Pourquoi? on cause mieux à table.

Le thé fut servi. Thadéus parla de ses visites à Bagnolet, de sa dernière entrevue avec la nourrice, de l'impossibilité où il était de rentrer dans la maison , et de son dessein bien arrêté d'arracher sa fille aux mains d'une mauvaise mère.

— Mais c'est fort bien ! mais c'est parfait ! répondit Crancé. Cette pauvre Clarence ne sait pas ce que c'est que d'avoir des enfans elle

— UN COEUR DE PÈRE. — 1f,l

ne s'en doute pas! Ce n'est pour elle qu'un embarras sans plaisir. \'ous nous rendrez , je vous jure^ un véritable service en vous chargeant de la petite.

— Ainsi , monsieur , vous prenez donc sur vous de la déterminer à me céder Mathilde?

— Je ne dis pas cela! Je connais madame de Vauxbuin. Elle va vouloir jouer le sentiment; elle jettera les hauts cris. Il faut enlever Fenfent sans qu'elle s'en doute.

— Et vous consentez à être mon complice ?

— Oui : à peu près; c'est-à-dire que je vous faciliterai les moyens de réussir^ sans avoir l'air de me mêler de cette affaire-là. Clarence est toujours avec moi sur le point d'une rupture, parce qu'elle sait que j'ai besoin de ses services auprès du gouvernement. Qui sait? Elle trouverait peut-être , dans l'amour maternel qu'elle n'a pas, un motif de brouille que je veux éviter. . . .

— Cependant il me faut ma fille, monsieur! il me la faut, dusse -je la voler de nuit, comme un brigand qui se cache. . . ; car il me la faut , vous dis-je !

— C'est de nuit aussi que vous la volerez.

J'ai toujours chez moi une clé de la petite porte du jardin qui donne derrière ma maison de Bagnolet. Vous prendrez cette clé ; vous traverserez le bouquet de bois qui conduit à l'habitation du jardinier. Le mari n'y sera pas : j'aurai soin de faire venir Mathieu à Paris^ et de le retenir jusqu'au lendemain. Quant à la nourrice^ elle sera dûment prévenue d'avance par moi. Elle vous remettra l'enfant^ moyennant un rouleau de quinze ou vingt louis. Pouvez-vous disposer de cette somme ?

— Oui 5 il me reste encore cinq cents livres de mes économies passées.

— Fort bien ; à ce prix-là^ vous l'enlèveriez elle-même!.... Et je vous promets ensuite de faire manquer toutes les recherches de la police^ si^ à son retour^ Clarence voulait faire trop de bruit de la disparition de sa fille.

— Et à quel jour l'exécution du projet?

— A demain soir^ si vous voulez.

— A demain soir^ répondit Thadéus.

Crancé lui remit la clé du jardin.

— Je n'oublierai jamais le service que vous me rendez, dit le père de Mathilde.

— Laissez donc , mon ami ! C'est moi qui

suis l'obligé là-dedans. Maintenant on pourrait presque épouser madame de Yauxbuin.

L'ouvrier prit congé du citoyen Crancé; et^ de retour à la boutique ^ il arrangea son plan d'enlèvement pour le lendemain. Madeleine s'aperçut de ses distractions; elle en parla à Simon ^ qui fut sur le point de répondre : — Je sais bien ce qu^il a dans l'âme , c'est de l'amour

pour toi Ça lui est venu avec vos coquines

de leçons d'écriture et de grammaire. Je devais m'en douter ; des gens qui sont toute la soirée à écrire : faune y nous aimons, faut toujours que ça finisse comme ça. — Il était prêt;, disons-nous, à répondre ainsi à Madeleine, et puis les paroles expiraient sur ses lèvres; il n'avait pas le courage, ce bon Simon, de rompre violemment avec celui qui ne lui avait jamais rendu que des services.

On alla , comme c'était l'usage , rendre une visite au fils du menuisier. Ce jour-là, Thadéus embrassa un peu moins le bambin. — Oh ! il a un grand chagrin, notre Joseph, pensa Madeleine ; car voilà la première fois qu'il ne fait pas d'amitiés à mon fils. — Simon ne sut pas mauvais gré à Thadéus de sa réserve. — Il a

VU que ça me faisait de la peine ;, se dit-il. S'il pouvait se corriger de cet amour-là!

Thadëus^ cependant^ parla beaucoup^ mais à la nourrice seulement. Il lui demanda si elle se sentirait la force de prendre encore un nourrisson.

— Pardienne ! dit-elle ; en sevrant le mien qu'est bien en âge de ne plus tëter^ ça ne m'en fera jamais que deux.

Cette question de l'ouvrier étonna le menuisier et sa femme; mais leur surprise fut bien plus grande encore , quand ils l'entendirent répondre : — Peut-être^ — à la paysanne qui lui demandait en riant : — Est-ce que vous auriez un poupon à me donner^ vous?

On ne l'interrogea pas là-dessus. Ce n'était que volontairement que Thadéus devait livrer son secret à ses amis. Toute la journée du lendemain se passa sans qu'il fut question de leurs remarques de la veille ; mais le soir , après souper^ comme ils s'attendaient à le voir prendre encore son chapeau et monter dans sa chambre ou sortir...; à leur grand étonnement;, il resta ^ fit un tour ou deux dans la boutique ^ tandis que Madeleine desservait et

rangeait le couvert; ensuite^ fermant la porte de communication entre la boutique et Tarrière-boutique , il revint s'asseoir et leur parla ainsi :

— Vous étes^ je le vois, étonnés du changement qui s'est manifesté en moi depuis quelque temps. Je ne suis plus le même, n'estce pas, mes amis? Je suis devenu ennuyeux, maussade , ridicule , n'est-il pas vrai ? et cela vous fait de la peine, car vous m'aimez, vous ! C'est que, voyez-vous, je souffre horriblement

Il s'arrêta et poussa un profond soupir. Simon et sa femme écoutaient avidement.

Il reprit :

— Le temps est venu de vous faire connaître une partie de mes douleurs. Ayez pitié de moi, mes amis, car il est des souffrances dont la confidence ne soulage pas , et les miennes sont du nombre. J'ai tout perdu , moi qui vous parle ; je suis proscrit, je n'ai plus de nom ; mes parens ne me connaîtraient plus si je reparaissais au milieu d'eux. Vous ne sentez peut-être pas le malheur de cela , vous que la Providence a si bien mis à l'abri des orages poUtiques !

— C'est cela , dit en elle-même Madeleine , qui continuait à voir en lui un émigré sans espoir de rappel.

— Aux angoisses de cette situation ^ unique sans doute parmi les hommes ^ d'autres peines sont venues se joindre, plus anières, plus vives; car c'est au cœur qu'elles frappent^ c'est le cœur qu'elles torturent et qu'elles brisent, tandis que les premières, toutes physiques pour ainsi dire, ne s'adressaient qu'à mon courage qui les avait presque vaincues.

— C'est cela, dit en lui-même Simon, car ^^2> soupçons revenaient malgré lui , toutes les fois qu'il entendait un soupir s'échapper de la poitrine de Thadéus.

— Yous avez dii remarquer, mes amis, continua le malheureux , la vive émotion que m'a fait éprouver la naissance de votre enfant. En le voyant , ce gage de votre amour , de bonne foi j'ai pleuré; en voyant votre bonheur, Simoi;i, vos tendres sollicitudes, Madeleine, j'ai pleuré; il y avait une corde en moi que tout cela faisait vibrer, bien douloureusement, allez ! car je suis père aussi.

MadeleineelSimonseregardèrenttoutébahis.

li\ COEUR DE PÈRE. — 167

— Oui , je suis père , mes amis , et jugez de mon malheur! ce n'est qu'au prix de mille peines que j'ai pu voir mon enfant. Encore ne m'a-

t-il pas fallu lui donner ce nom Car

alors on m'aurait repousse ;, on m'aurait ri au nez , on se serait dit : — Qu'est-ce que cet homme ? Que veut-il ? C'est un fou.

— Mais , sa mèreî s'écria Madeleine.

— Sa mère ? Mais c'est elle justement qui aurait dit : — Je ne connais pas cet homme ;, je ne l'ai jamais vu

— Pourquoi donc ça? dit Simon, confondu de tout ce qu'il entendait.

— Pourquoi ? répondit Thadéus avec exaltation. C'est que la mère est une grande dame^ voyez-vous ! Et les grandes dames savent mieux mentir que vous autres , et quand elles mentent y elles ne rougissent pas comme vous autres

— Mais pourtant^ reprit Simon;, on ne peut pas renier le père de son enfant; renier son mari !

— ■ Moi ! je ne suis pas son mari , dit Thadéus en reprenant son sang-froid. C'est toute une histoire cela. Elle était veuve quand je l'ai

connue. Elle était belle^ moi jeune. Nousavons eu de Famour l'un pour l'autre. Nous avons passé près d'un an ensemble. Quand elle s'est vue grosse^ elle m'a dit de l'épouser. Je ne pouvais pas. Alors elle m'a chassé de chez elle et je suis venu chez vous.

— Dame aussi î il faut être juste ^ vous aviez tort en refusant de l'épouser^ dit Madeleine.

— Oh non ! Elle a bien su que je ne pouvais paS;, répondit Thadéus avec un sourire amer. A présent^ elle me hait^ comme elle m'aurait

haï plus tard;, si nous nous étions mariés

Parce que c'est une femme pleine d'orgueil et qui n'a pas de cœur. Jugez de l'accueil qu'elle m'aurait fait si^ avec mes habits d'ouvrier^ je me fusse avisé de lui dire : — Cet enfant est à nous deux y n'est-ce pas , madame ? — Oh ! c'est bien vrai qu'elle n'a pas de cœur; car elle n'a pas demandé à voir sa fille , et elle va partir sans penser à l'embrasser. ... Je savais d'avance combien la pauvre petite aurait à souffrir de son abandon^ et jugez si je trouvais mon enfant malheureux d'avoir une telle mère , quand je voyais les soins continuels que vous aviez du vôtre Je me disais : — Elle n'ira pas le

voir; elle ne s'informera pas s'il est bien ; elle n'ira pas le veiller s'il est malade... C'est peutêtre un embarras pour elle , peut-être aimerait-elle mieux le voir mort que vivant. C'est

une mauvaise mère ! — Toutes ces idées

m'ont tourmenté , mes bons amis : elles ont été le cauchemar de mes nuits ^ fè désespoir de mes jours J'ai cherché un moyen d'échapper à l'inquiétude qui me dévore; j'ai voulu me tranquilliser sur le sort de ma fille.... Pour cela^ j'ai conçu un projet qu'il faut que vous m'aidiez à exécuter : le voulezvous ?

— Comment! dirent-ils à la fois. Tout ce que vous voudrez, nous le ferons. Nous sommes prêts.

— Je connais la maison; j'ai ce qu'il faut pour m'y introduire. Si vous voulez venir avec moi^ Simon, nous prendrons l'enfant et nous le porterons chez la nourrice du vôtre.

— Quand ça? demanda le menuisier, un peu étourdi de la proposition.

— Cette nuit.

— Cette nuit ! dit avec effroi Madeleine , et comment ferez-vous .^

— Comment nous ferons? répondit Thadëus.

Il tira une clé de sa poche , et raconta ce qui s'était passé dans son entrevue avec le citoyen Crancé.

— Mais^ si Ton vous surprend^ dit la menuisier e ; si la nourrice crie ; si Ton vous

arrête Qu'allez -vous faire là, mon Dieu?

— Soyez tranquille , ma bonne madame Simon ; j'ai tout prévu. J'ai réponse à tout^ et

votre mari ne court pas le moindre danger

Au surplus^ mes amis^, ce que je vous ai dit ne vous engage à rien : vous êtes libres. J'irai seul ; car je ne puis plus vivre ainsi.

— Croyez-vous pas que j'ai peur ? s'écria Simon. Ah bien ! par exemple ! C'est à cause

de ma femme. Quant à moi^ le temps de mettre ma redingote et mon chapeau. . . et je pars !

Et Simon , tout rouge de l'idée d'avoir été pris pour un poltron^ tirait sa redingote de l'armoire et son chapeau de l'étui.

— Yous m'avez bien dit la vérité ^ observa Madeleine en hésitant un peu.

— Sur mon honneur y sur la vie de mon enfant^ je n'ai rien dit qui ne soit vrai.

— Allez donc y et que le Ciel vous conduise ! Elle se jeta toute pleurante dans les bras de

Simon.

— Embrassez-la î dit le pauvre homme qui pleurait aussi ^ peut-être un peu de honte ; car il avait un moment soupçonné la vertu de sa femme.

Après ces touchans adieux^ ils partirent.

Un cabriolet ^ qu'ils prirent au bas de la rue Helvétius, les conduisit à la barrière de Pantin. Là, ils mirent pied à terre et gagnèrent Bagnolet à travers champs.

Il pouvait être onze heures quand ils arrivèrent devant la maison. La lune^ pleine et brillante;, plaquait ses rayons sur la façade, circonstance qui parut contrarier Thadéus.

Tout dormait dans le village. Nul bruit;, nul mouvement j le vent dans les arbres, et voilà tout. Ils marchèrent silencieusement, sans rencontrer qui que ce fût. Thadéus passa la maison, puis faisant quitter à Simon la grande route, il entra avec lui dans un chemin ombragé, sorte d'avenue qui longeait les murs du jardin. Au bout ils tournèrent encore, et levant

les yeux , ils virent le pavillon où logeait la nourrice.

A côté de ce pavillon^ simple^ mais élégante construction^ percée de fenêtres à persiennes vertes , une petite porte cintrée^ peu visible, servait de passage pour aller dans les champs.

Les deux amis s'arrêtèrent.

— C'est ici, sûrement, dit Simon,

' — Oui, répondit l'homme de journée.

Il respirait à peine. Il regarda bien de côté et d'autre, prêta l'oreille attentivement, et n'entendant ni ne voyant personne , il glissa doucement dans la serrure la clé que lui avait confiée le nouvel amant de Clarence.

La porte s'ouvrit sans difficulté.

— Attendez-moi là, dit-il à Simon.

— Non pas, répondit le menuisier. Je vas avec vous. On n'aurait qu'à vouloir vous faire du mal !

Thadéus lui serra la main.

Ils entrèrent. L'homme de journée ferma la porte et remit la clé dans sa poche.

Cette porte, tout-à-fait cachée à l'extérieur, ouvrait sur un petit bois assez épais qu'ils traversèrent avec précaution , en faisant le moins

de bruit possible. Le jardin^ plante à l'anglaise^ venait immédiatement. Une route sablée passait entre lui et le bois, sur la lisière, et menait au pavillon. Il était difficile de traverser par-là, avec le beau clair de lune qu'il faisait, sans s'exposer à être vu de la maison. Les deux hommes se résignèrent néanmoins , en dépit de la menaçante illumination de plusieurs fenêtres.

Personne ne les vit.

Arrivés au pavillon, Thadéus frappa trois petits coups, auxquels on répondit presque aussitôt en ouvrant une lucarne au-dessus de la porte. Une femme s'y pencha, et demanda aux deux visiteurs nocturnes par oii ils étaient entrés. Sur la réponse de Thadéus , elle descendit et ouvrit la porte.

C'était la nourrice.

Thadéus lui dit pourquoi il venait. D'abord elle eut l'air d'être effrayée en le reconnaissant.

— Elle ne savait pas, disait-elle, si sa conscience lui permettait. . . . — Mais elle jouait mal son rôle ; on voyait qu'elle ne parlait ainsi que pour la forme et qu'au fond garder l'enfant ou le donner était tout un pour elle, pourvu qu'on la payât.

Ï74 — tîV COEUR DE PÈRE —

Cette femme dégoûtait Thadéus par son langage de fausse probité. Il leva ses scrupules avec quinze louis qu'il lui mit dans la main. C'était ce qu'elle attendait : le citoyen Crancé lui avait parlé de cette somme.

Qui pourrait exprimer le bonheur^ l'émotion, le délire du pauvre homme, lorsqu'en échange de ces pièces d'or, la nourrice lui eut mis son enfant dans les bras? C'était à lui! Il le tenait ! il l'avait ! — Que quelqu'un vienne me l'ôter maintenant! s'écria-t-il éperdu — — Et prompt comme l'éclair , il descendit l'escalier, suivi de Simon et de la nourrice, qui lui recommandait de faire en sorte que l'enfant eût à manger le matin de bonne heure.

Pour regagner la porte des champs , la nourrice les conduisit par un chemin plus court et tout-à-fait caché dans le bois.

Ils ne sont plus qu'à trois pas ; «la nourrice leur souhaite une bonne nuit, un bon voyage , et s'en va. Thadéus, qui ne veut pas quitter son enfant, tire la clé de sa poche et dit à Simon d'ouvrir la porte. Au moment où celui-ci vient de mettre la clé dans la serrure, il entend faire la même chose de l'autre côté.... il recule et se

sauve sans retirer la clé. Tous deux se jettent lestement derrière un bouquet d'arbres qui les cache à peine ^ et là^ se faisant petits^ retenant leur baleine, tremblant que l'enfant ne s'éveille et criC;, ils voient la porte s'ouvrir et une femme' entrer.

La lune donnait en plein sur son visage. Thadéus regarde et reconnaît Clarence.

Que venait-elle faire à cette heure ?

La forte clarté qui donnait sur la porte rendait heureusement plus obscur le coin où les deux hommes s'étaient réfugiés ; autrement il eût été presque impossible de ne pas les voir en entrant.

La comtesse avait entendu mettre la clé dans la serrure, et quelqu'un s'enfuir ensuite. Quand elle fut entrée , son premier soin fut de tâter en dedans si cette clé était restée , afin de s'en emparer : ce qu'elle fit.

Puis elle alla droit au pavillon, oii la nourrice était à compter son argent.

— Vous n'êtes pas couchée? dit-eJle.

La nourrice devint pâle et tremblante.

— Il y a quelqu'un ici! qui se cache.... je veux savoir qui c'est !

La nourrice ne trouva pas une parole à répondre.

— Il y a quelqu'un ici! répéta la comtesse furieuse^ vous l'avez vu ! vous savez qui ! . . . Parlerez-vous?

La nourrice se jeta à genoux.

La voix de la comtesse arrivait haute et perçante jusqu'à Thadéus. Il vit le danger^ et le seul moyen qu'ils avaient de s'y soustraire. Le mur n'était pas haut. Il y avait derrière eux un gros noyer qui étendait ses vieilles branches en deliors . Thadéus fit grimper son maître^ qui avait grand'peur^ quoiqu'il n'en dît rien.

— Yoyez-vous quelqu'un? dit-il, quand Simon fut sur le mur.

— Non.

— Pouvez-vous sans danger arriver à terre?

— Oui. ... dit le menuisier, après avoir hésité quelque peu.

— Eh bien! sautez.

— Et vous?

— Sautez-donc! et vite ! on va venir.... Simon sauta.

Ce fut au tour du père à grimper avec son enfant dans les bras. Il le fallait bien, car pour

tout au monde ^ il n'aurait pas rendu ce pauvre innocent à sa mère... Et pas d'autre moyen de sortir!... pour eux il n'y avait plus de porte ! C'était effrayant de difficulté.... Passer un enfant de trois mois , une si mince et si frêle créature^ par dessus un mur de dix pieds !

Le père ôta sa cravate et la noua bout à bout avec son mouchoir. Il fit de cela une manière de hamac ;, dans lequel il posa l'enfant. Puis^ à l'aide d'une de ses jarretières, il se passa autour du cou cet intéressant fardeau. L'enfant s'était éveillé. Il se mit à crier.... mais heureusement sa mère criait plus haut que lui Le

pauvre Thadéus avait la fièvre Il lui passait

des lueurs sur les yeux... la tête lui tournait... Il se dit : — Si j'allais tomber ! Si ces nœuds allaient se défaire ! . . . Je tuerais mon enfant ! — Il hésita

Mais il entendit que la comtesse sortait du pavillon avec la nourrice — — Allons ! courage, se dit-il : à la grâce de Dieu !

Et il embrassa l'arbre , l'enfant suspendu sur son dos Et c'était merveille comme il prenait garde! comme il choisissait les grosses

branches!.... comme il écartait les petites!....

178 — UN CCHSUR D» PËRE. —

déplorant la clarté de la lune et la tranquillité

de Tair qui le laissaient voir et entendre

Dieu eut pitié de lui. Le vent souffla

un nuage passa sur la lune.

Thadéus toucha le mur.

Une fois dehors , il saisit d'une main la plus

forte branche Oh! son cœur lui rompait

la poitrine! De l'autre main^ il dépassa de

son cou le pauvre enfant qui ne criait plus,

grâce au ciel ! et pesant à faire plier cette

branche presque jusqu'à terre , il tendit son trésor à Simon , qui le reçut. ... Il était temps !

la branche cassait Le père tomba Que

lui importait? Simon était là !

Il se releva vite, froissé, mais non blessé. Il reprit son enfant, et se mit à courir d'un pas impossible à suivre..... Il y avait un cabriolet au coin de l'avenue , et un domestique qui tenait le cheval.

Ce domestique les regardait courir ; mais il ne vit pas d'oii ils sortaient.

Quand ils furent loin, il s'arrêtèrent un peu pour reprendre haleine.

— Il est trop tard, dit Simon; tout le monde sera couché à Belleville. Nous ferons

mieux de retourner à Paris. Demain matin , Madeleine ira cliez la nourrice.

Le père entendait à peine.... Ils tournèrent du côté de Paris.

Il était heureux ! Oh ! qu'il était heureux î Il venait de regarder son enfant au clair de la lune....

Quand ils rentrèrent^ deux heures venaient de sonner. La bonne Madeleine les attendait^ tremblante^ priant Dieu de toute son âme.

— Eh bien ! vous Tavez? dit-elle

— Oui....

Le père lui remit son enfant sans dire un

seul mot Puis un grand froid lui serra le

cœur, ses yeux tournèrent; il poussa un cri sourd et s'évanouit.

Son bonheur lui avait fait mal.

Quand il revint à lui, il vit Madeleine qui arrangeait l'enfant dans un berceau fait jadis pour le sien. Il l'entendit qui disait : — La jolie petite fille ! la pauvre petite fille !

Et la bonne femme l'embrassait , la caressait comme si c'eût été à elle.

Il se mit à genoux auprès du berceau. Une joie céleste éclairait son visage. Ses lèvres re-

muaient ; . . . il parlait à sa fille ,.... tout bas -,,... il la détaillait avec amour ; . . . . il Fëtudiait ,.... il se mirait en elle;.... il Fécoutait respirer!.... C'était à rendre honteuse la plus tendre^ la

plus aimante des mères Il riait ^ il pleurait^

il priait ! Il remerciait Dieu ! Il oubliait toute sa vie. Il n'avait plus de passé. Il recommençait à partir de là.... — Voilà mon but, pensait-il; voilà pourquoi j'ai consenti à vitre; voilà pourquoi je n'ai pas voulu que la mort ressaisît sa proie échappée. Ceci est mon étoile polaire Maintenant j'ai du courage. Je puis défier tous les obstacles, maintenant ! Il n'y a pas de puissance plus forte que moi.... Monde, tu m'as jeté hors de ton sein! J'y rentre malgré toi. Tu m'as condamné; je casse ton arrêt! Tu me refuses tout; ce que tu laisses au plus

chétif , au plus misérable, tu me l'ôtes! Eh

bien ! je te reprendrai tout ce que tu m'ôtes.... Chaque jour de ma vie , je le marquerai par une conquête nouvelle sur toi.... En dépit de toi , je deviendrai grand , je deviendrai riche. . . . parce qu'il faut que ma fille soit grande et riche î A nous deux! Je te jette le défi, aujourd'hui , à cette heure ; moi , seul contre toi ,

moi, Frédéric de V\ urzheiiii ! moi, le pendu de

Berlin ! Et nous verrons qui se lassera

le premier Nous verrons qui laissera le

champ libre à l'autre Oh! cette lutte sera

belle! Par le Dieu vivant, elle sera belle! Je veux que le ciel et l'enfer y prennent parti pour et contre moi, qu'anges et démons s'arrêtent pour me regarder faire !

Il se leva. Il était admirable à voir : ses yeux brillaient comme les yeux d'un inspiré.

— Voyez-vous cet enfant ? dit-il. Devant vous , mes seuls amis dans ce pays d'exil et de misère, entre vos mains si pures, sur vos têtes innocentes, je fais aujourd'hui le serment solennel de consacrer ma vie à cet être que Dieu m'a donné comme un gage de sa justice éternelle. Il n'y aura pas en moi une pensée , un désir, une volonté qui ne se rapporte à ma fille. Je haïrai ce qu'il faudra haïr pour elle, j'aimerai ce qu'il faudra aimer pour elle. J'irai partout, je ferai tout; travaux, dangers, privations, honte, malheurs, j'essuierai tout, j'affronterai tout, jusqu'à ce qu'elle n'ait plus besoin de moi, jusqu'à ce que Dieu, en me la montrant heureuse et fière, me dise : — Assez !

repose- toi ! tu as fini ta tâche ! — Car si je n'avais pas su qu'elle devait venir, voyez-vous, je serais mort déjà. Je ne devais rien au monde, moi! J'étais de trop sur la terre. Me retrancher eût été bien; me détruire eût été juste. Mais à présent il faut que je vive, il faut que je vive longtemps. Il faut que le père élève sa fille, mes amis ! il faut que le père marie sa fille;... et tout cela pour sa fille, pas pour lui, rien pour lui. . . Oh ! jamais amour de père n'aura été plus désintéressé que le mien ! Car il me sera défendu de Jui dire que je suis son père; car il ne faudra pas qu'elle sache comment son bonheur lui sera venu ; et quand elle me dira : — Savez- vous où est mon père? Avez-vous connu mon père? — il faudra que, sans détourner la vue , je lui réponde tout naturellement : — Votre père î il est mort quand vous étiez encore au berceau.

Ici Thadéus se cacha la tête dans les mains et pleura.

Quant aux spectateurs de cette scène attendrissante, ils étaient émus plus qu'on ne pourrait dire. Madeleine, exaltée par les vœux sublimes d'amour paternel que Thadéus venait de prononcer, s'était agenouillée; elle avait tiré

— UKT COEUR D£ PÈRE. — 183

Simon par le pan de sa redingote pour qu'il fît comme elle ^ et tous deux groupés ainsi avec le père , autour de cette créature tant aimée , priaient Dieu de la bénir ! Jamais prière plus fervente n'était montée au ciel.

Ils auraient volontiers passé la %i\t tout entière. Ils ne se couchèrent que parce que Thadéus le voulut absolument.

Lui ne se coucha point. Il resta éveillé^ assis à côté du berceau où dormait son enfant.

Quand il fit assez jour, il partit avec Madeleine pour aller le porter chez la nourrice du petit Simon.

La police n'est que la diplomatie en haillons.

Page 1