WURMSER
CHAFITaS VXZ.
Il faut dire maintenant pourquoi les gendarmes étaient venus chez le menuisier.
La fameuse Clotilde^ de l'Opéra^ la danseuse chez qui le pauvre Simon était allé la veille achever une fausse armoire, avait reçu quelques jours auparavant, de son amant, l'un des cinq rois du Directoire, un superbe cache-
mire de l'Inde. A cette époque, un châle de cachemire était une curiosité , une merveille que Ton s'empressait à venir voir. On pleurait, on se prostituait pour l'obtenir. Le possesseur d'un de ces précieux tissus, si laid, si stupide, si disgracié que la nature l'eût fait, était fêté, chéri , courtisé de toutes les femmes ; il les faisait littéralement courir après lui. Le bon temps ! Alors , dire madame une telle a un cachemire ^ c'était dire une nouvelle, c'était éveiller l'attention; à ce mot magique , toutes les oreilles de femme se dressaient. On avait des histoires de cachemires ; on racontait des voyages de cachemires. — Donné par l'envoyé de Tunis au ministre des relations extérieures; par le ministre des relations extérieures à mademoiselle"^**; vendu par mademoiselle*** à un prêteur sur gages; par le prêteur sur gages au banquier de Barras; donné par le banquier de Barras à sa maîtresse, madame ***; volé à madame *'*^* par son mari, pour la petite J*** des Italiens, etc., etc. On trouvait des femmes qui savaient tout cela par cœur, suivant ainsi un cachemire dans le monde, et guettant l'occasion possible d'en couvrir leurs épaules , quelque
vieilli, quelque sali ^ quelque déchiré qu'il pût être alors. . . Le bon temps î
Le cachemire de la danseuse Clotilde était tout frais arrivé^ tout neuf. Du moins ^ il n'avait encore servi qu'à envelopper une graisseuse tête de bey; ou bien à faire valoir , étendu sur un sopha, les charmes nus d'une odalisque. Que d'envieuses, que de jalouses Clotilde avait faites ! C'était le plus beau que l'on eût encore vu : un fond ponceau avec des dessins quadrillés j cela valait plus de cinq cents louis! Quatre ou cinq ans plus tard, on n'y devait plus prendre garde : toute corbeille de noces devait en contenir au moins un. Mais alors vous jugez combien les têtes s'allumaient à cette idée, puisqu'aujourd'hui on trouve encore des femmes, et de bien élevées, vraiment! qui se damneraient volontiers pour un cachemire.
— Est-elle heureuse, cette Clotilde ! — voilà ce qu'on disait partout. Et pourtant les maisons de campagne, les équipages, les chevaux, les contrats, les bijoux, l'or, ne manquaient point à celles qui trouvaient Clotilde si heureuse; mais tout cela était commun, ordinaire, à tout le I. 14
monde; ce n'était pas une faveur du ciel, une fine fleur de bon ton comme un cachemire.
Bref, le cachemire de la danseuse disparut un beau jour. Au moment de le mettre sur ses épaules pour aller à son théâtre faire enrager ses camarades , la belle Clotilde ne le trouva plus... On l'avait volé.
Ce fat un grand désespoir. On chercha bien, on remua toute la maison. Domestiques, concierge , garçons de théâtre , furent interrogés , soupçonnés, insultés sans résultat. La première colère passée , Clotilde réfléchit. Tous ces genslà étaient des gens sûrs, dévoués, fidèles; c'était une honte que de les accuser. Un étranger seul pouvait avoir soustrait le châle. Qui était venu? Qui était entré dans la chambre? Elle se souvint de la fausse armoire, de cette secrète porte , si utile aux femmes qui ont des amans à cachemire : le menuisier lui frappa l'esprit. — C'est lui ! ce ne peut-être que lui ! — pensa-t-elle ; et ses chevaux , courant à bride abattue , la conduisirent chez le Directeur, avec le nom et l'adresse du malheureux menuisier.
Le Directeur était absent ; il ne devait ren-
trer que fort avant dans la nuit. Clo tilde demanda où il était. On ne voulut point le lui dire : on avait des ordres^ apparemment. La belle danseuse se piqua ; elle écrivit à son amant, autant pour lui dire des injures que pour lui dénoncer le voleur de châles. A son retour, le Directeur trouva la lettre sur sa table de nuit. Il aimait beaucoup la danseuse ; il eut peur de l'avoir fâchée, le brave homme ! Aussi, sans recourir à de plus amples informations , il prévint la police en grande diligence. Il était alors cinq heures du matin. Deux heures après, Simon vit sa boutique investie par les gendarmes. Sans lui dire pourquoi, on le saisit, on l'emmena, et quand il fut en prison , on daigna lui apprendre qu'il avait volé un cachemire chez mademoiselle Clotilde, de l'Opéra.
Quel coup pour l'honnête ouvrier !
Le matin, ne voyant pas descendre Thadéus à l'heure ordinaire, il était monté dans sa chambre et l'avait trouvée vide. Madeleine, pensant que peut-être Thadéus ne reviendrait plus , commençait à lui raconter ce qui s'était passé la veille, pendant qu'il travaillait chez la
danseuse, lorsque la force armée parut. Les deux excellentes gens bénirent le ciel qui avait permis à Tëtranger de s'éloigner , et d'échapper ainsi à un danger si imminent. Ils se présentèrent radieux à l'homme de police qui accompagnait les soldats. Que devinrent-ils quand cet homme y son mandat à la main , prononça le nom de Simon ! Ils le firent répéter y et se regardèrent l'un l'autre pour savoir s'ils ne rêvaient point. — Marchons ! cria durement l'alguazil. — Il fallut marcher. Les gendarmes se mirent à deux pour arracher la femme des bras du mari. Ils se regardèrent encore une fois , car parler n'était plus possible , et tous deux lurent la même pensée dans leurs regards : c'était que l'autorité savait la fuite de l'étranger, et qu'elle faisait arrêter Simon comme coupable de l'avoir recueilli. Qui n'aurait point cru la même chose ?
Aussi ce fut la foudre tombant aux pieds du malheureux, quand le magistrat, en présence duquel on le fit comparaître , commença gravement son interrogatoire par une accusation de vol. La surprise, la terreur , les plus horribles émotions l'assiégeant en foule , il ne sut
— LE CACHEMIttE. — 213
que répondre d'abord ; il ouvrit la bouche sans émettre de sons^ et l'œil exercé du juge vit clairement l'aveu tacite du délit dans ce trouble silencieux. L'habile homme !
Cependant il se remit un peu ; sa langue se
délia ^ ses idées prirent de la netteté Alors ;,
avec cet accent de franchise que les scélérats savent imiter^, à ce qu'on prétend^ il se mit à raconter au juge tout ce qu'il avait fait la veille. Il dit l'heure de son arrivée chez Clo tilde ^ combien le travail avait duré , ce qu'il lui avait fallu de temps pour aller ensuite de chez elle chez lui; et de chez lui jusqu'au faubourg du Temple^ où l'orage l'avait surpris et empêché de continuer sa route. Il dit tout cela naïvement^ comme un enfant l'aurait dit.
— Tout cela est bel etbon^ observa le juge^ après avoir fait un instant comme s'il réfléchissait; mais comment prouveras-tu ton alihP, Car il ne s'agit pas de direye suis innocent l... tout le monde en est là j c'est facile comme bonjour Il faut prouver, et c'est autre chose.
Etais-tu seul ?
— Non, j'avais quelqu'un avec moi qui pourra vous dire que je ne mens pas.
— Son nom et son adresse ?
Cette question si simple bouleversa le menuisier : il resta interdit^ il rougit^ pâlit... ^ et ne répondait pas.
Le juge attendait^ la plume à la main.
— Eh bien! dit-il^ oii demeure ce témoin?
— Je ne sais pas^ répondit Simon d'une voix mourante.
— Comment ! tu ne sais pas ! Et son nom ? et ce qu'il fait?
— Il travaille chez moi
— Un ouvrier hum! cela ne vaut pas
grand'chose comme témoin... C'est égal ; on le fera venir....
— Mais... c'est qu'il est parti ce matin....
— Diable!... Il a mal pris son temps... Enfin , comment s'appelle-t-il? avec un nom^ on trouve
— Je ne sais pas , répondit encore le pauvre homme.
— Ah ! ... dit le juge en frappant sur sa table, pour le coup c'est trop fort. Quel conte nous fais-tu là y l'ami ?
— Je ne vous fais pas de conte c'est la
vérité...
— Allons donc ! me crois-tu né d'hier ? Quand on prend un ouvrier , on voit son livret : et le nom est dessus... Que diable! je sais ce que je dis.
— Je ne vous ai pas dit qu'il fût un ouvrier; c'était un homme de peine.
— Ah oui ! tu as dit une sottise, et tu te reprends. Allons! allons ! quelques jours de cachot te donneront le temps de mieux arranger
ton affaire Tu n'es pas fort, mon pauvre
garçon!
Le juge sonna pour qu'on le débarrassât de l'accusé; puis il alla faire un déjeuner d'huitres dans la rue Montorgueil. Heureux juge!
Simon fut rejeté dans son cachot.
Pendant ce temps-là, Thadéus errait à l'aventure hors des barrières, pensant à ce qu'il avait vu. Il avait des remords de s'être enfui; la crainte d'avoir compromis ses hôtes le poursuivait.^— Ma conduite est une lâcheté, se dit-il, j'aurais dû entrer et dire : Me voilà... — Puis son enfant, son unique amour, son idée fixe, revenait lui prendre l'âme tout entière, et justifier ce qu'il avait trouvé blâmable l'instant d'auparavant. — Il ne leur sera rien arrivé, pen-
sait-il ; on aura vu en eux des gens simples. Quel soupçon peuvent-ils faire concevoir? Allons... j'ai bien fait de ne pas entrer... D'ailleurs^ personne ne m'a vu...
Et roulant toutes ces choses dans sa tête , il se trouva las d'avoir tant marché. Montmartre était devant lui ; il monta et s'assit au lieu où se trouve aujourd'hui le télégraphe. A ses pieds, une large carrière montrait sa gueule béante^ trois carriers essayaient d'étançonner la voûte éboulée en plusieurs endroits; ils s'épuisaient en dangereux efforts et ne faisaient rien de bon; on voyait qu'un bras vigoureux n'eût pas été mal reçu parmi eux. Leur difficile manœuvre absorba bientôt toute l'attention de Thadéus. Il ne tarda pas à voir que l'ouvrier le plus engagé dans la caverne avait peur , et que sa timidité gênait le travail de ses camarades. Il descendit.
— Vous vous y prenez mal, mes amis, leur cria-t-il d'une voix forte ; vous allez vous tuer; ce n'est pas cela !
Ils s'arrêtèrent et voyant celui qui les interpellait :
— Ah ! dit l'un d'eux , nous nous y prenons
mal? Eh bien! puisque vous êtes si savant, pourquoi ne nous aidez-vous pas^ beau parleur?
Et sans attendre la réponse du nouveau venu y ils redoublèrent d'efforts , à l'exception du premier qui tremblait de tous ses membres. A Tinstant une masse énorme se détacha de la voûte, et se brisant avec fracas sur le sol, d'un éclat qui jaillit, elle rompit une jambe au malheureux carrier, qui tomba en s'écriant douloureusement :
— Je vous l'avais bien dit !
— C'est vrai, murmurèrent les camarades; il s'y est mis à contre-cœur ; il sentait le coup.
Ce pauvre Michel ! le neveu du bourgeois
encore !
Thadéus , vivement ému , les aida à relever le blessé. Il voulut rester près de lui , tandis qu'ils allaient chercher de quoi le transporter. Il l'assit le plus commodément qu'il put sur des sacs à plâtre qui se trouvaient là; il lui soutint la jambe pour qu'il souffrît moins. Son humanité lui gagna les assistans. Ils eurent regret de ne pas l'avoir écouté , et disaient en s'en allant :
— Il avait raison , tout de même !
Ils revinrent bientôt avec un brancard. Le maître carrier les accompagnait^ et voyant que Thadéus avait déjà bandé la jambe de son pauvre neveu ^ il lui prit la main, et la secouant avec force :
— Est-ce que vous êtes de la partie? lui dit -il, je le voudrais : un homme comme vous ne peut que faire honneur à sa profession.
— Non, monsieur, répondit Thadéus, les yeux baissés.
— Tant pis! s'écria le bourgeois. Mais c'est égal; voulez-vous être des nôtres? Vous serez
le bien venu Ces imbécilles-là ! A-t-on
jamais vu '
Thadéus regarda l'homme qui lui parlait. Sa physionomie rude , son œil fauve , ses épais sourcils avaient au premier aspect quelque chose de repoussant Cependant une sorte de franchise brutale y perçait : sa tête , aplatie du haut, élargie des côtés , annonçait un homme avare , peu bienveillant et d'une intelligence assez bornée. Une proposition semblable , faite par un pareil maître, n'avait donc rien de bien
— LE CACHEMIRE. — Qt9
engageant. Mais la liberté de choisir était interdite au pauvre proscrit. Cela ou rien. Les difficultés qu'il trouverait à s'éloigner de Paris mises de côté^ il lui importait de se tenir quelque temps encore à portée de savoir ce qui se passait chez Clarence , chez Simon , chez la nourrice. Il fit rapidement ses réflexions et dit au carrier qui commençait à trouver son silence malhonnête :
— Je le veux bien^ monsieur. Combien me donnerez- vous ?
— Venez à la maison, répondit le maître; nous arrangerons ça nous deux.
Le blessé fut transporté, non pas chez son oncle, qui avait une jolie petite maison à la barrière, mais à l'hôpital, afin d'éviter les embarras d'une maladie. Thadéus suivit le bon parent dans un appartement fort propre au rez-de-chaussée, où il y avait un bureau pour écrire, des fauteuils pour s'asseoir, et des gravures encadrées.
Les arrangemens furent bientôt pris. Pour remplacer son neveu , le bourgeois ôtait de la hutte attenante à la carrière un homme qu'il prenait avec lui , et y mettait Thadéus , à la
charge par celui-ci de coucher dans cette hutte pour garder les outils qu'on y déposait ordinairement. De plus , il donnait vingt sous par jour et la soupe le matin.
— Ça vous convient-il ?
— Oui^ monsieur.
— Signez votre engagement pour un an.
— Je ne sais pas écrire
— Ah!.... c'est égal. La parole vaut l'écrit^ n'est-ce pas? Comment vous appelez-vous?
— Simon.
— Simon tout court?
— Frédéric-Simon.
— Eli bien ! Frédéric-Simon ^ voilà un écu de six livres pour payer ta bien venue à tes camarades. Maintenant tout est dit : sois bon ouvrier, je serai bon maître. Au plaisir.
A ces mots , le bourgeois serra encore une fois la main de son nouvel ouvrier, et le quitta en lui laissant la journée libre.
Il doit se passer de bien horribles choses dans l'âme d'un juré quand sa bouche s'ouvre pour dire : « Oui, l'accusé est coupable. » Il s'en trouve pourtant qui vont dîner après cela!
Sainte-Beuve.
Entre les deux mon cœur balance.
Etienne.