‹ Thadéus le réssuscitéChapitre 6 sur 17 · CHAPITRE VXZI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VXZI

Après que les gendarmes eurent emmené son mari, la pauvre Madeleine, afin de se soustraire aux condoléances sottement curieuses des voisines, ferma les volets de sa boutique, et se mit à pleurer toute seule.

Puis, quand elle eut bien pleuré, elle chercha un moyen de voir Simon , pour lui porter

les choses dont il pouvait avoir besoin ; car on l'avait emmené tel qu'il était^ sans argent ^ sans linge ^ sans rien.

Alors elle s'essuya les yeux^ et fit sa toilette pour sortir^ sans savoir oii elle ii'ait.

Comme elle finissait de s'habiller^ elle entendit frapper à la petite porte qui donnait dans l'allée. Elle ouvrit, impatientée, pensant avoir à subir quelque importune visite. C'était le père Durand, l'ancien maitre de son mari. En passant sur le Pont-Neuf, il avait vu Simon escorté de gendarmes, entouré de badauds. Il avait voulu savoir ce que cela voulait dire', et s'était mis à suivre le fatal cortège jusqu'au Palais-de-Justice. . .

— Et là , dit-il en frémissant , j'ai demandé... on m'a tout dit... Ah !

— Eh bien ? dit avec anxiété Madeleine.

— Ce n'est pas vrai, n'est-ce pas, ma fille? reprit le bonhomme, les yeux humides... ça ne se peut pas...

— Comment ?

— Oh ! bien sûr que Simon n'aura pas fait une chose comme celle-là!

— Quelle chose donc ?

— Est-ce que vous ne savez pas de quoi on accuse votre mari?

— Si fait... dame... A peu près... Qu'est-ce donc qu'on vous a dit, père Durand?

— On m'a dit qu'on l'accusait d'avoir volé....

— Yole!!!

— Oui... volé un cachemire chez une danseuse de l'opéra.

— Chez la danseuse d'hier î . . . quelle horreur !

— Ça n'est pas vrai, n'est-ce pas?

— Oh Dieu! non... mon pauvre homme!

Est-il permis ! . . .

— C'est ce que je disais , s'écria le père Durand, soulagé par cette réponse de Madeleine : mon brave Simon est incapable d'une action pareille !

Et dans sa joie, le vieux menuisier embrassait Madeleine qui restait debout, immobile comme un Terme au milieu de la chambre.

— Voleur!... disait-elle entre ses dents.... mon mari un voleur ! le père de mon enfant un voleur !

Cette idée rëpouvantait ^ elle lui couvrait tout le corps d'une sueur glacée.

Elle regarda en tremblant le père Durand.

— Yous n'y croyez pas ? lui dit-elle.

— Non ! Par exemple !

— Bien vrai ?

— Oh! bien vrai. Je connais Simon avant vous y moi !

— Yous me faites du bien de me dire cela. J'avais peur... Mon Dieu ! mon Dieu! comment faire ! D'où cela peut-il venir , père Durand ?

Tous deux s'épuisèrent en conjectures sans rien trouver. Le vieux menuisier se fit raconter par Madeleine tout ce qu'avait fait Simon la veille^ et quand elle lui eut parlé de la promenade du soir interrompue par l'orage^ il se mit à réfléchir.

— Où est votre garçon ^ dit-il ?

— Il est parti de cematin^ répondit Madeleine,

— Parti ! . . . . pour ne pas revenir?

— Mon Dieu^ oui.

— Diable ! . . . Alors^ je ne vois qu'une chose. . , c'est d'aller chez cette danseuse.

— Je n'oserai jamais, père Durand.

— Que si ! AllonS;, petite femme, du courage.

elle ne nous mangera pas... Et puis, c'est que je ne vois guère d'autre démarche à faire. . . Ah ! votre garçon est parti — Vous avez donc eu des querelles ensemble ?

— Des querelles? avec lui?... Oh non! il serait bien resté ici tant qu'il aurait voulu

■ — Diable ! répéta le père Durand.

Ils s'en allèrent. Les voisins étaient en groupes dans la rue y cansant à tort et à travers, inventant chacun un motif ou deux à l'événement du matin.

Simon était généralement aimé dans le quartier. On le plaignit donc. On salua sa femme quand elle passa.

— Ils ne savent rien, pensa-t-elle.

C'est vrai. S'ils avaient su quelque chose, ils ne l'auraient pas saluée , la pauvre femme I

Ils arrivèrent chez Clo tilde. Elle était au théâtre. Elle répétait un nouveau pas pour le ballet de Psjché, quoique toute malade encore de la perte de son cachemire. On les fit attendre pendant une heure dans l'antichambre. Il vint du monde. Le valet de chambre, son plumeau sous le bras , faisait le ménage , et, tout en allant et venant , racontait aux arrivans

comme quoi un menuisier qui avait travaillé la veille^ s'était en allé avec le châle de madame. Madeleine et le père Durand entendirent raconter cela comme les autres , avec tout l'esprit que le valet de chambre crut devoir donner à sa narration. Quel crève-cœur pour la malheureuse Madeleine ! Elle se contraignit tant qu'elle put; mais lorsque le gracieux valet de chambre vint à parler de la condamnation prochaine du voleur^ en assaisonnant cette partie de son discours des plaisanteries d'usage, Madeleine s'évanouit;, et le père Durand^ désolé de la voir dans cet état , imposa silence au conteur^ qui gromela et se tut.

Clotilde rentra; pressée de faire sa toilette pour aller dîner en ville ^ elle eut peu de temps à donner aux pleurs de Madeleine^ aux représentations du père Durand. Elle promit de voir cela ; de s'informer

— C'est bien malheureux!... Mais revenez un autre jour , dit-elle ; nous causerons de votre affaire plus à l'aise. Après tout^ s'il est innocent^ cet homme... la justice ne le condamnera pas. Ce serait une indignité ! Allons î

ne VOUS tourmentez pas. Au revoir. Dubois ! faites atteler.

Ainsi congédies, ils voulurent aller voir Simon. On ne leur permit pas d'entrer. Le père Durand emmena Madeleine chez lui : elle était comme une folle! . . .

Thadëus^ qui avait sa journée libre, ainsi qu'il a été dit dans le précédent chapitre , ne put résister à l'envie de savoir ce qui se passait chez Simon.

Il était environ cinq heures. En entrant dans la rue, il vit la boutique fermée comme aux jours de repos. Son inquiétude fut au comble. Cependant, il n'osa interroger personne; il avait peur! Il entra dans un cabaret pour dîner et se fit donner de quoi écrire. Il écrivit à Madeleine en termes vagues, craignant que sa lettre ne tombât en des mains tierces ; et sans lui faire part de sa nouvelle condition , il lui dit d'adresser sa réponse chez la nourrice à Belleville , où il irait la chercher le surlendemain, qui était un jour de fête nationale et de campos pour tout le monde.

Il mit la lettre à la poste et le soir venu , il alla prendre possession de son nouveau do-

micile, en se creusant la tête pour deviner ce qui avait fait fermer la boutique de Simon.

Le lendemain^ la pauvre femme étant revenue chez elle^ trouva la lettre de Thadéus. Combien elle le remercia du profond de son cœur de lui avoir appris à lire! Savoir qu'il était à peu près en sûreté fut un soulagement pour Madeleine. Elle lui répondit aussitôt et lui raconta tout ce qui s'était passé , sa visite à Clotilde et les diverses démarches qu'elle avait faites. — J'ai revu mon homme de loi ce matin ^ disait-elle en terminant ^ et ce qu'il m'a appris m'a un peu tranquillisée. Il paraît que madame Clotilde avait encore ce malheureux cachemire sous la main^ au moment où l'orage a commencé. En prouvant que mon pauvre Simon était en route avec vous , dans ce moment là ;, pour aller à BellevillC;, on fera tomber l'accusation.

Cette lecture fut accablante pour notre héros. Il avait dans ses mains l'honneur et la liberté d'un homme! Un mot de lui, rien qu'un mot, et les portes du cachot de Simon s'ouvraient et vsa réputation de citoyen, d'époux et de père,

sa bonne, sa pure réputation, flétrie par une ignoble accusation de vol, allait être rétablie ! S'il se taisait, s'il gardait pour lui ce mot précieux, l'existence d'une famille serait détruite, le nom d'un père déshonoré j ce déshonneur irait rejaillir et faire tache sur le front candide d'un enfant; une affreuse condamnation traînerait le père au bagne, réduirait la mère au désespoir, la jetterait mendiante sur la route avec son fils dans les bras ! Et cet homme, et cette femme , étaient ses amis , qui avaient pris pitié de lui j qui l'avaient recueilli dans son délaissement ; qui l'avaient nourri dans sa misère ; ils étaient père et mère adoptifs de sa Mathilde, que leur fils appelait ma sœur!

Il n'y avait pas à balancer. Il fallait aller tout dire à la justice.

Mais s'il parlait... il se perdait, le mallîeureux! Il se livrait ; il livrait sa fille...., car lui,

ce n'était rien mais sa pauvre petite fille!

Que deviendrait - elle ? On la rendrait à sa mère.... ou bien on la mettrait aux Enfans- Trouvés... Pourtant.... non!.... Simon sauvé, sauvé par lui...., la petite fille devenait plus chère que jamais à ces braves gens -, ils sau-

raient bien la cacher^ la soustraire aux re* cherches de la comtesse. Il n'y aurait que lui de perdu!... Mais le croirait-on ? Car ^ il n'avait

pas le droit de témoigner en justice, lui!

l'homme sans nom , l'homme sans pays, l'homme mort aux yeux du monde entier ! Quelle force pourrait avoir son chëtif témoignage? Aucun. Son serment serait sans valeur ! Ouvrier de l'accusé, étranger et sans nom ! on lui rirait au nez...., à moins qu'il ne se mît à

tout dire aux juges Et alors ^ de cet aveu

public, que résulterait-il? Sa perte d'abord.... toujours sa perte. . . ., et celle peut-être de l'honnête homme qui l'avait sauvé, du bon docteur Elstein !

Toutes ces réflexions contradictoires, toutes ces pensées disparates , s'entrechoquaient dans son cerveau et lui torturaient l'âme. Ce fut ainsi qu'il revint de Belle ville à Montmartre. Ce fut ainsi qu'il passa la journée, la nuit, et quinze jours et quinze nuits encore , flottant et se débattant au milieu de ce chaos d'idées désespérantes.

Il avait répondu à Madeleine. Il lui avait écrit en homme qui prend son parti , en hon-

néte et digne homme qui se sacrifie. Il lui avait dit que des raisons^ qu'il lui ferait connaître plus tard^ si jamais il lui était permis delà revoir, s'opposaient à ce qu'il témoignât à l'instant même de l'innocence de Simon. — Soyez sans crainte^ mettait-il dans sa lettre ^ attendez le jour du jugement, vous me verrez à l'audience. D'ici-là, qui sait! la vérité pourra se faire jour, sans que j'aie besoin d'intervenir j l'auteur du vol peut, d'un moment à l'autre, tomber sous la main de la justice. Laissez-moi donc ne paraître qu'à la dernière heure ; car mon apparition sera peut-être mon arrêt de mort. Mais, encore une fois , soyez sans crainte, une pareille considération n'est point capable de m 'arrêter. Après moi, ce sera vous; et ma fille, vous l'avez dit, aura toujours des parens.

Confiante en ces paroles, Madeleine attendit. L'espoir revint au cœur de Simon.

Le fatal jour arriva. Thadéus , qui avait, bien péniblement au reste, arraché de son maître carrier la permission de venir en ville, s'achemina vers Belleville oii, comme ils en étaient convenus, Madeleine avait fait déposer

un paquet contenant le costume qu'il portait au temps de sa prospérité chez la citoyenne Vauxbuin. Quand la nourrice le vit^ elle lui conta qu'à plusieurs reprises, une espèce de femme de chambre était venue s'informer adroitement chez elle du prix de la pension des enfans , de la facilité des communications avec Paris, de la bonté de l'air; qu'elle avait demandé à voir ses nourrissons, qu'elle les avait caressés beaucoup , surtout la petite fille. Thadéus tressaillit ; — Clarence serait-elle sur la trace de mon en^ faut , se dit-il !

Il voulut la voir encore. Il s'enferma seul avec elle dans la chambre; il s'assit et fondit en larmes à côté de son berceau, tandis que la pauvre petite souriait à ses pleurs et lui tendait les bras en bégayant.

— Cher enfant ! mon amour, fleur oubliée sur ma route par la cruelle main du malheur qui m'accable, je vais te perdre, s'écria-t-ii en l'embrassant. Souris encore à ton père, mon bel enfant; regarde-moi bien encore une fois; tâche de graver mes traits dans ta mémoire, car tu ne me verras plus, plus jamais ! O malheur ! si jolie , si blonde et si rose ! tu ne

seras plus à moi... on m'emmènera loin^ bien loin de toi ; on me rendra à mon tombeau qui m'attend pour se refermer ^ cette fois-ci ! et tu n'auras plus de père... et je n'aurai plus d'enfant. . . . Mon Dieu ! mon Dieu ! que c'est cruel ! Il ne fallait pas me le donner au moins î il ne fallait pas me le montrer^, mon Dieu ! ce bien si cher^ pour qui j'ai tant pleuré^ pour qui j'ai eu tant de peines déjà! Ce n'est pas juste ^ mon Dieu^ de jeter tant de maux sur la même créature.... O ma pauvre petite^ mon trésor ! rêve de toutes mes nuits! mon âme! ma vie! je vais te perdre ! . . . Oh ! ! !

Cependant l'heure avançait ; il fallait partir ! Il fallait mettre ses beaux habits pour se livrer aux juges en homme de bonne compagnie^ pour redevenir Frédéric , comte de Wurzheim. Que de fois il interrompit sa toilette pour regarder son enfant ! que de larmes il versa sur chaque pièce de ce noir vêtement devenu trop large: il avait tant maigri....

L'heure marchait toujours. Il partit après s'être essuyé les yeux pour que la nourrice ne s'aperçut de rien. Elle fut toute stupéfaite en

le voyant si bien mis^ et ne sut que lui dire. La surprise lui était la voix.

En route , iL s'acheta des gants pour cacher ses mains calleuses j et tout droit^ résigné comme à Tinstant de sa mort là-bas , il marcha d'un pas ferme jusqu'au Palais-de-Justice.

Il monta les marches sans s'arrêter, sans régarder ni à droite ni à gauche , en homme qui sait où il va et qui est pressé. Arrivé dans la grande salle des Pas-Perdus , il vit un individu qui se promenait en long et en large ^ de ces hommes que l'on rencontre dans tous les lieux publics et qui ont écrit sur la figure : — Adressezvous à moi: je sais tout ce qu'il faut savoir ici.

Thadéus aborda cet homme et lui demanda s'il savait où et à quelle heure serait jugée l'affaire du menuisier Simon.

— Affaire de vol , répondit l'homme sans chercher un moment: vol avec effraction, à l'aide de fausses clefs, dans un lieu habité.... C'est ici.

Il montra du doigt une porte basse.

Thadéus se dirigeait de ce côté. L'homme le rappela.

— Ah ! vous avez le temps , dit-il : c'est la

troisième affaire de Faudience. Cela viendra tard sur les deux heures peut-être.

Thadéus revint sur ses pas. L'homme continua sa promenade.

Il n'était que dix heures 5 et déjà plaideurs , avocats^ huissiers, juges, se croisaient, se heurtaient en foule dans la grande salle. Thadéus s'approcha machinalement d'un petit bureau adossé à un pilier , autour duquel se pressaient huit ou dix personnes toutes penchées et attendant impatiemment des notes qu'un noir et sale écrivain assis à ce bureau leur griffonnait en toute hâte.

La première personne servie coudoya en se relevant Thadéus, et comme elle tournait la tête pour s'excuser, notre héros la reconnut. C'était l'amant de la comtesse, le propriétaire de la petite maison de Bagnolet.

Ils se saluèrent.

— Parbleu ! dit l'amant de Clarence , je suis ravi de vous rencontrer. Si j'avais eu votre adresse , je serais allé vous voir. J'espérais toujours que vous viendriez chez moi.... et depuis quelque temps, je commençais à craindre que vous ne fussiez absent de Paris.

— Vous êtes bien bon y monsieur^ répondit Thadéus.

— Ah ! c'est que depuis votre expédition nocturne à Bagnolet ^ reprit à voix basse le propriétaire de la petite maison^ il s'est passé bien des choses^ et qui vous regardent même....

— Qui me regardent?

— Oui... indirectement. Vous allez en juger au reste. Je vous demande pardon si je vous entretiens dans cette salle^ mais j'ai donné rendezvous à mon avocat^ et je ne voudrais pas le manquer.

— C'est à merveille^ répondit Thadéus , moi aussi j'ai un rendez-vous. Parlez^ monsieur* je vous écoute.

— Eh bien ! lorsque nous nous quittâmes le jour que vous savez, madame de Vauxbuin et moi devions , ainsi que je vous l'avais dit, partir pour la terre qu'elle possède auprès de Soissons, tandis que toute liberté vous serait laissée de reprendre votre enfent quand* et comme vous le voudriez. J'avais prévenu la jardinière , tout était en règle; quand, par une bizarrerie incompréhensible, la comtesse eut la fantaisie de retarder le voyage , et me demanda la clé du jardin pour aller, disait-elle, passer la nuit à

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Bagnolet. Cette demande me déconcerta. Je n'avais pas la clé; je balbutiai.... Un mouvement de jalousie, je pense, s'empara d'elle; mais, adroite à se contenir, elle n'en fît rien voir, et me quitta en parlant d'autre chose. Moi qui pensais bien que votre impatience de père vous ferait tenter l'événement le soir même, je courus , un peu tard , il est vrai , à la petite maison, et je me trouvai nez à nez avec la comtesse qui venait d'entrer avec sa clé, et qui faisait une scène à la jardinière, sûre, disait-elle , qu'une femme se tenait cachée dans le petit bois. Je parvins à l'apaiser en lui faisant un conte dans lequel l'honneur de la pauvre jardinière ne jouait pas le plus beau rôle... et quand elle fut couchée, je voulais aller vous délivrer, mais vous aviez disparu.

— Oui, dit Thadéus, j'étais passé par dessus le mur.

— Il faut bien le croire. . . ., mais je n'y comprends rien. Bref, nous partîmes le lendemain de bonne heure sans qu'elle se doutât de la moindre chose.

— Comment! avant de partir, elle n'avait pas voulu voir son enfant?

— Oh! elle n'y pensait guère alors. Plongée dans la politique et dans les spéculations de toute espèce^ saturée d'intrigues et de calculs y dévorée d'ambition , quel coin auriezvous voulu que son cœur laissât à l'amour maternel ? Ce fut à son retour de Yauxbuin, quand elle vit se.s> affaires dérangées et l'édifice immense de fortune qu'elle s'était bâti prêt à s'écrouler; ce fut en apprenant qu'une autre l'avait supplantée auprès de son puissant protecteur Barras ^ en voyant ses salons vides et son nom décrié : ce fut alors y monsieur^ qu'elle se souvint de son enfant. Il n'yétait plus. Elle me le demanda. Je lui appris ce que j'avais fait. Je passe sur ce qui s'ensuivit. Ces détails

— Et à présent? interrompit Thadéus. Car^ jusqu'ici ^ je ne vois dans tout ce que vous m'avez fait l'honneur de me dire , rien de bien intéressant pour moi.

— A présent^ reprit l'amant de Clarence, voilà o«ù en sont les choses. Comme j'ignorais tout à fait ce que vous étiez devenu, je ne pus lui fournir aucun renseignement à votre égard. Nous nous brouillâmes quelque temps après ,

pour des affaires d'intérêt que nous avions ensemble. Je lui demandai des comptes qu'elle ne put ou ne voulut point me rendre. Comme je dois quitter la France très -incessamment;, je me suis vu y bien à regret , forcé de plaider avec elle. Notre cause a été renvoyée devant arbitres^ et....

— Eh ! que m'importe tout cela , monsieur î dit avec impatience Thadéus.

— Attendez donc ! Comme vous êtes vif ! Nous avons été renvoyés devant arbitres; et hier, j'ai vu mon aimable partie adverse chez l'avocat qui m'a donné rendez-vous ici. Je ne sais comment il se fît que la conversation tomba .sur Bagnolet, puis sur vous, puis sur votre enfant; toujours est-il qu'elle m'a dit avoir retrouvé vos traces, et celles de la petite qui est en nourrice à Belleville, dans une maison où firaî la chercher demain^ a-t-elle ajouté.

Ces dernières paroles bouleversèrent d'une manière effrayante la figure de Thadéus.

— Demain! mais c'est aujourd'hui , cela? s'écria-t-il hors de lui.

— Mon Dieu, oui! reprit le plaideur.

— Aujourd'hui ! Mon Dieu ! mon Dieu ! aujourd'hui !

— Elle se lève tard ordinairement. En vous pressant un peu^ vous arriveriez peut-être en même temps qu'elle^ sinon plus tôt....

— Oui vous avez raison dit d'une

voix sourde le malheureux. Je vous remercie Oh oui! Soyez béni!.... je vous remercie

Il lui serra la main^ et , sans plus penser à ce qui l'avait fait venir , il allait retourner à Belleville^ quand il se sentit tirer par l'habit. C'était Madeleine.

— Ah ! je savais bien que vous viendriez ^ lui dit-elle avec une ineffable reconnaissance. Je le savais bien ! j'en étais sijre î Père Durand avait beau dire que non....

— Père Durand? Qu'est-ce que le père Durand? demanda -t- il, les yeux hagards, les lèvres tremblantes. Laissez-moi!.... je vais revenir. . . . lâchez-moi donc î . . . Vous dites qu'elle se lève tard , monsieur ?

— Oui... Mais vous n'êtes pas bien... vous avez tort peut-être d'y aller...

— Oh! de par le ciel, monsieur, il faut que

j'y aille!., dussë-je tomber mort en arrivant... Aujourd'hui ! . . . Eh bien ! si je ne vous avais pas rencontré!... Malédiction!

Il s'en allait à grands pas 3 Madeleine le prit encore par son habit.

— Que me voulez-vous ? lui dit-il d'un ton brusque.

— Où donc allez -vous? demanda-t-elle tout effrayée.

— Que vous importe !

— Oh ! pouvez-vous me parler ainsi. . . quand vous savez mon pauvre Simon ! ils le condamneront... c'est sûr. !

— Ah oui ! Simon. . . Eh bien ! . . . mais. . . nous avons le temps !

— Le temps !

— C'est pour deux heures... deux heures et demie , dit l'homme aux renseignemens , qui écoutait d'un air bête.

— Oui! oui! nous avons le temps... Vous voyez bien ! c'est pour deux heures ; il n'est pas midi. Allons ! lâchez -moi ! ... je serai à l'heure. . . mais lâchez- moi donc !

Il dégagea violemment le pan de son habit.

Elle tomba sur le pavé. . . à genoux^ les mains jointes.

Il se mit à courir comme un insensé^ tandis que le plaideur lui criait : — Si vous avez besoin de moi , demandez le citoyen Crancé^ ci-devant duc^ hôtel de l'Autruche ^ ci-devant d'Autriche^ rue de la Chaussëe-d' Antin .

Au bas du perron, Thadéus se jeta dans un cabriolet. — A Belleville! cria-t-il au cocher; ventre à terre ! tout ce que tu voudras pour ta course !

Le cocher lança la maigre haridelle de toute la force de ses vieilles jambes. Thadëus fit arrêter rue de Paris, au coin de la rue de la Mare; il donna au cocher ce qu'il avait dans sa poche: sept francs... c'était toute sa fortune.

Midi sonnait !

La nourrice demeurait au bout de la rue, dans une petite maison verte que l'on voit encore aujourd'hui. Thadéus enfonça la porte, plutôt qu'il ne l'ouvrit.... Crancé avait dit vrai. Clarence était debout , dans la chambre , avec une autre femme qui tenait déjà l'enfant tout habillé, pour l'emporter. La nourrice, en voyant

le père^ se cacha tonte tremblante dans un coin. Furieux , il arracha sa fille des mains qui la tenaient; il la remit tout doucement dans son berceau, et se serra contre, en grinçant des dents, comme le Hon quand il défend ses petits.

— Qui donc , dit-il d'une voix tonnante , se permet de disposer d'un enfant sans l'aveu de son père? Ne sais-tu pas, misérable femme, que cet enfant m'appartient ?

La nourrice voulut répliquer.

— Tais-toi ! continua-t-il avec véhémence; je vois ta réponse là...

Il montrait de l'argent sur le buffet à portée de sa main. Il le prit, le jeta par terre avec rage, et marcha dessus. . .

— De l'argent! toujours! Des enfans, cela s'achète et se revend, n'est-ce pas? Je l'ai acheté, celui-là! mais je ne veux pas le revendre, entends-tu? Allons... sortez... laissez-moi seul avec cette femme.

— Je ne souffrirai pas, dit la comtesse....

— Sortez, vous dis-je !

Et prenant la nourrice et la servante par les épaules, il les fit sortir.

— Maintenant, madame la comtesse, à nous deux ! lui dit-il en riant à faire frémir. C'est encore la querelle des deux mères, n'est-ce pas?., un autre jugement de Salomon ! Oii estil, Salomon? qu'il nous juge!... Êtes-vous donc déjà blasée sur le reste, belle dame? C'est de l'amour maternel qu'il vous faut à présent ! Le caprice vous en prend trop tôt vraiment ! . . . Bonne mère ! Son enfant était volé depuis trois mois, elle n'en savait rien! Le père est venu prendre l'enfant la nuit... elle a cru que c'était une rivale qui se cachait. . . la bonne mère ! Rendez-lui donc son enfant aujourd'hui, à elle qui garde si bien les enfans! . . . donnez-le-lui! . . . qu'elle s'en amuse. . . qu'elle joue avec. . . qu'il lui serve à la consoler de ses volages adorateurs... qu'elle le soigne, qu'elle l'élève. . . qu'elle en fesse une belle et noble dame comme elle, bien vile, bien méprisable comme elle... une prostituée aussi ! N'est-il pas vrai , Clarence, que c'est une douce chose quand les enfans nous ressemblent?... On vieillit, on se fane, on s'en va... C'est agréable d'avoir une jolie fille à montrer. . . on revit en elle... on la promène avec soi... cela sert de maintien, de passeport. . . on nousfait

encore la cour à cause d'elle... on nous prend pour la sœur de notre fille.... Et puis quelque grand seigneur bien vieux ^ bien riche ^ vient à passer. . . il trouve notre fille jolie. . . il s'arrête et demande : — Combien cette fille ? . . . — et le marché se fait! et la mère vend sa fille, et la mère place sa fille en rentes sur l'Etat !.. La belle chose que d'avoir une fille !

— Assez ! assez , monsieur ! s'écria la comtesse^ écrasée sous ces horribles paroles. Que vous ai-je donc fait pour que vous me traitiez ainsi !

— Ce que vous m'avez fait , Clarence ! reprit Thadéus avec amertume. Yous n'avez pas eu pitié de moi ! . . . vous m'avez chassé de chez vous comme un voleur ! vous m'avez réduit à mendier mon pain^ à implorer la pitié du passant ! vous avez jeté l'enfant que je vous avais donné à la merci d'un homme qui ne pouvait le voir sans dégoût , qui s'en serait défait tôt ou tard, et comment ! si je ne me fusse trouvé là pour le reprendre... Et moi, pour gagner ma vie et celle de cette innocente victime , f ai travaillé comme un mercenaire , je me suis courbé sous les fardeaux , je me suis brûlé au soleil : j'ai

meurtri, j'ai déchiré mes membres trop mous, trop délicats pour cette rude tâche... Regardez mes mains , Clarence , touchez-les î voyezvous ce que j'ai fait pour cet enfant que vous voulez m'ôter aujourd'hui ?. . . Aujourd'hui que, grâce à vous, le choix m'est laissé de mon éternelle infamie, ou de la mort. . . aujourd'hui que l'honnête artisan qui m'a recueilli est assis sur l'ignoble banc des voleurs , accusé d'un crime qu'il n'a pas commis , sous le coup d'une condamnation aux galères, que seul je puis détourner de sa tête, en déclarant où il était à l'heure du vol qu'on lui impute. J'irai le dire, voyezvous. . . parce que je n'ai pas la conscience large et souple comme la vôtre: mais aller le dire... c'est me livrer. . . . c'est me perdre ! . . . Et vous voulez m'enlever cet ange ! et vous voulez que je ne laisse rien après moi. . . Non ! l'enfant restera ici, madame la comtesse; il restera pour être la sœur de cet autre qui dort à coté de lui . Il restera pour que la femille que je vais sauver soit la sienne, et l'aime, et pleure en songeant à son malheureux père. D'ailleurs. . . oii sont vos droits sur lui, dites-moi! qu'avez-vous fait, vous, que vous puissiez dire, que vous puis-

siez avouer sans rougir? Rien. Croyez-moi, madame la comtesse.... cet enfant vous générait N'insistez pas pour qu'on vous le

rende... laissez-le ici... il est bien ici — Allezvous-en. . . je vous en conjure , je vous en supplie... Tenez ! je me mets à vos genoux... laissez-le ! . . . Allez- vous-en .

Et le fier Thadéus embrassait tout en larmes les genoux de la femme que tout à l'heure il foudroyait de son mépris. Il aimait tant son enfant !

Clarence fut émue. Ses yeux se mouillèrent. EUe releva Thadéus j et de cette douce voix qui le charmait jadis , elle essaya de calmer son désespoir.

— Vous que j'ai tant aimé , lui dit-elle j pouvez-vous me juger aussi mal ! pouvez-vous me charger ainsi du poids affreux de vos malheurs! Je vous ai chassé, dites-vous ! mais j'étais folle alors... Ce que vous m'aviez dit, vous le savez? est-ce qu'il n'y avait pas de quoi rendre une femme folle, dites? Mais à peine étiezvous parti que j'aurais voulu vous rappeler. J'ai interrogé le concierge, et cette lettre que vous

lui aviez fait écrire a glissé sur mon esprit comme une circonstance insignifiante. J'étais si loin de penser à voir Thadéus ouvrier î . . . Après , je l'avouerai,... le monde... les écueils que je rencontrais à chaque pas. . . le bruit. . . la pompe des fêtes... l'enivrement des bals... tout cela put quelque temps voiler dans mon cœur votre image chérie^ mais non l'effacer^ Thadéus.... Ah! ne hochez pas ainsi la tête. . . vous êtes le seul homme que j'aie aimé véritablement. . . . Peu à peu les prestiges qui m'avaient fait vous oublier disparurent... les revers... la mauvaise fortune m'accablèrent. Alors je revins à vous... je bannis de mon âme tout ce qui vous était étranger. . . je résolus de vous chercher partout. . . Un mot du concierge me rappela la circonstance dont je vous parlais tout à l'heure. J'envoyai chercher ce Durand qui vous avait servi d'une façon si bizarre. Je le vis, il y a trois jours encore, et c'est lui qui m'a dit où je trouverais notre enfant. Mais il ne put me donner aucun indice sur votre nouvelle situation. Yoilà mon histoire, mon ami. Elle est bien simple et bien vraie. Je suis venue chercher l'enfant, en attendant qu'il me fut permis de retrouver le père, pour

adorer en lui le gage de notre ancien amour. Suis-je donc si coupable ;, Thadëus?

Il la regarda plein de défiance ^ haussa les épaules , sourit dédaigneusement et ne lui répondit rien.

Clarence attendait avec anxiété , et deux fois elle ouvrit la bouche comme pour provoquer un mot de Thadéus j mais ses lèvres se refermaient^ interdite qu'elle était par l'expression de son regard. Enfin ^ un cri de mère sortit de sa poitrine ^ elle dit en courant vers le berceau de l'enfant :

— Cet enfant. . . c'est à moi : je l'ai porté dans mon sein ; je l'ai senti avec amour s'agiter dans mes entrailles. C'est mon sang^ c'est ma fille : tu n'as pas le droit au moins de m' empêcher de la voir.... souvent^ tous les jours; à chaque instant^ si je le veux. Non^ Thadéus^ non^, tu as beau dire ! Tu n'a pas le droit de m'arracher d'auprès de ce berceau....

Il y avait tant de vérité dans ces paroles de la comtesse que Thadéus sentit ses répugnances s'affaiblir. Il la regarda fixement^ sans parler; mais on lisait sur sa physionomie bouleversée le combat terrible qui se livrait dans son âme.

Elle tendait vers lui ses mains jointes.

— Tu Taimeras donc bien , Clarence î dit-il en frémissant et comme effrayé de ce qu'il éprouvait.

— Oh oui! s'écria la mère suppliante.

— Eh bieU;, ajouta-t-il avec effort je le

veux bien. Je permets que tu viennes la voir — je consens à ce que tu puisses embrasser de temps en temps cette fille qui t'est si chère y dis-tu

— Ah ! je te remercie , dit-elle. . . .

— Mais...., attends, attends! Tu vois cette maison ? garde-toi d'y jamais venir dans la même intention qu'aujourd'hui. Sur ton Dieu, sur ton âme ; jure de ne jamais chercher à me ravir ma fille ! Car j'irais chez toi , Clarence, au miUeu de ton hôtel; et devant tes amis, tes domestiques, devant tout le monde, je m'écrierais : — Clarence de Vauxbuin , le pendu de Berlin vient te réclamer l'enfant que vous avez eu ensemble ! . . .

Il dit cela avec une énergie qui fit trembler la comtesse.

Après s'être remise un peu , elle prêta le serment qu'exigeait Thadéus.

Il la vit s'éloigner avec la servante^ et quelques minutes après il partit ^ après avoir dit a la nourrice: — Quand cette dame reviendra^ vous lui laisserez voir ma fille. Mais^ songez-y bien! je ne veux pas que Matliilde sorte d'ici.

Puis il se souvint de l'heure î et il courut de toutes ses forces , à pied y car il n'avait plus d'argent pour prendre une voiture î

Il arriva trop tard.... Il y avait cinq minutes que les juges venaient de condamner Simon à cinq ans de travaux forcés.

Femme , je veux partir à l'instant même! Quand je reviendrai, je vous demanderai un compte sévère; car je laisse avec vous le bijou de ma vie.

Walter-Scott. L'y4bbé,ch,U.

Mon père , détournez ce calice de mes lèvres....

Evangile.

GHAFITaB IX,

LE FIDEICOMMIS.

Cependant la journée s'avançait. La carrière oii travaillait Thadéus avait besoin d'un cavage déplus ; et M. Benoît^ le maître carrier ^ s'impatientait fort de ne point voir revenir sa nouvelle recrue. En lui permettant la veiUe de s'absenter^ il avait mis pour condition qu'il feUait être rentré au plus tard à midi : les tra- I. 17

vaux du cavage devant commencer immédiatement après le dîner. Or;, M.Benoit et ses ouvriers étaient allés dîner^ et revenus ; trois heures s'étaient déjà écoulées depuis midi ; et Frédéric- Simon ne paraissait point.

Ce retard prolongé contrariait d'autant plus M. Benoit, qu'il empêchait la difficile opération projetée d'avoir lieu ce jour-là.

Le peu de temps que Thadéus venait de passer dans la carrière avait plus que suffi à l'entrepreneur expérimenté pour lui faire apprécier l'homme qu'il tenait du hasard. Depuis vingt ans que M. Benoît exploitait les richesses souterraines de Montmartre, jamais ouvrier au coup-d'œil si rapide et si sur, au sang-froid si imperturbable , ne s'était rencontré sous sa main.

— Quel dommage , se disait-il souvent, qu'il ne sache pas écrire; car ça me ferait un fameux contre-maître! — Aussi, tout ce qui se faisait d'un peu grave dans le domaine de M. Benoît était de droit dirigé par notre héros. Il y avait bien un homme là que l'on regardait comme le sous-chef, mais qui l'était d'une façon tout-

— LE FIDEICOMMIS. — 9.^\)

a-fait honorifique; le maître lui ayant ordonné de se taire quand Frédéric-Simon parlerait.

Cette préférence si marquée de M. Benoît pour le dernier venu de ses ouvriers plaçait celui-ci dans une position éminemment fausse. Investi des fonctions de contre-maître sans en avoir le titre , il devait naturellement devenir un objet de jalousie pour tous ses camarades ^ et il Tétait devenu. Les carriers ne pouvaient souffrir cet égal qui leur était imposé pour supérieur; cet homme qui^ payé comme eux, vêtu comme eux, travaillant comme eux , ignorant comme eux , faisait le fier à leur égard ; c'est-à-dire se tenait seul de sa compagnie , et refusait d'aller boire et se réjouir à leur guinguette, comme un vrai sournois qu'il était. Le bon Thadéus avait très-bien senti cela , et plus d'une fois déjà la pensée lui était venue de désavouer son mensonge du premier jour, et d'aller dire à M. Benoît : —• Je sais écrire ; donnez-moi mon engagement pour que je le signe, et faites-moi ce que vous avez envie que je sois. — Mais il s'était retenu toujours , parce que de simple manouvrier à devenir contre-maître, il y avait, pour lui seul sans doute , une insurmontable

difficulté : c'était l'exhibition nécessaire de papiers qu'il ne possédait point. Il avait donc pris son parti, résolu à tout souffrir sans se plaindre, priant Dieu de l'avoir en pitié, et tâchant, à force de douceur, de bons procédés, de ramener à lui ses camarades ; chose bien difficile !

La patience de M. Benoît était à bout depuis long-temps. Il se promenait, sans mot dire , du large au long de la carrière, sifflant entre ses dents, passant ses mains de ses poches à son dos , et regardant l'heure à chaque instant. — Il faut que le bourgeois soit bien en colère, disaient entre eux les carriers, puisqu'il ne parle pas. . . Gare le favori ! il en verra de sévères quand il reviendra.

La journée fut ainsi perdue.

Enfin, comme six heures allaient sonner, et que chacun se disposait à mettre de côté ciseau, pelle et pioche, Thadéus arriva.

Il fallait l'avoir vu la veille, il fallait être bien sûr que ce fut lui, pour le reconnaître en cet instant. Son aspect avait de quoi faire peine au plus insensible. Jamais sur aucune figure humaine tant de douleurs n'avaient toutes à la fois creusé si profondément leurs terribles emprein-

— LE FIDËICOMMIS. - 261

tes j jamais le désespoir ne s'était montré nulle part si visible et si vrai. Un homme pâle comme cela^ avec ce regard désolé^ avec ces deux grands sillons de larmes sur les joues, essayant de faire sourire ses lèvres blanches qui frémissaient j cet homme devait être le plus malheureux de tous les hommes ! C'était clair comme le jour.

Aussi chacun sentit au fond de son âme qu'il y aurait une méchanceté trop grande à se réjouir de ce que le maître allait dire de mal au pauvre camarade. S'il lui fût arrivé^ pour cause de son retard , ce qui leur arrivait le plus souvent en pareil cas , c'est-à-dire d'être resté trop long-temps à boire... à la bonne heure; c'eût été plaisir que de l'entendre gronder par M. Benoît. Mais on voyait trop bien qu'il n'y avait que du chagrin dans le fait de cet homme^ et le rire malin qui animait toutes les physionomies au moment où Thadéus parut sur le chemin de la carrière , s'évanouit quand il entra ^ pour faire place à un sentiment de pitié.

Une seule personne ne remarqua point l'affreux bouleversement des traits de notre héros : ce fut M. Benoît. La pensée d'une journée de perdue , et d'une journée de beau temps en-

262 — I.E FTDEICOMMIS.

core, préoccupait trop fortement ses esprits. Il avait eu, depuis qu'il se promenait^ tout le loisir nécessaire pour supputer son préjudice^ et il venait d'en clore l'effrayant calcul dans sa tête , lorsque l'auteur du mal s'offrit à ses regards.

— Vous voilà ! lui dit-il d'une voix que sa

colère étouffait. Ah! vous voilà! Qu'est-ce

que vous venez faire ici à présent?... à six heures! quand on vous attend depuis midi... Canaille que vous êtes ! brigand î voleur !

L'ouvrier voulut répondre... mais il ne put rien articuler. Lui ! s'entendre traiter de cette manière !

— Mais réponds donc! criait M. Benoît, la figure violette de fureur. D'où viens-tu, misérable vaurien? dis? Je le sais bien, va !... Tenez, voyez-vous ? il ne peut pas parler ! il est soûl comme un gredin ! . . . Mais tu m'as volé ma journée, fripon que tu es ! Tu ne sais donc pas cela?... Réponds! réponds donc!... Attends! je vais bien t' ouvrir la bouche, moi !

Il prit un bâton et courut à lui, le bâton levé ! . . . Tous les carriers se précipitaient pour l'arrêter... il les repoussa... il allait frapper... <)uand un éclair brilla dans les yeux ternis de

— LE FIDËICOMMI8. — 263

Thadéus. Il attendit son maître^ tête baissée; il le saisit au corps et d'un effort surhumain , il le jeta^ comme un enfant^ à dix pas devant lui... Puis^ brisé de douleur et de honte ^ épuisé^ éperdu^ le malheureux se laissa tomber à la renverse. On crut qu'il s'était tué , tant sa chute avait été affreuse !

L'entrepreneur avait eu plus de peur que de mal. Il se releva^ singulièrement radouci. Deux hommes prirent Thadéus qui gisait étendu, sans connaissance; ils le portèrent dans sa cabane, et lui jetèrent de l'eau fraîche au visage. Il rouvrit bientôt les yeux , et M. Benoît l'entendit qui disait : — Ma pauvre fille ! Simon. . . Madeleine... pardonnez-moi!...

— Je m'étais trompé, pensa le maître... j'ai eu tort... Du reste... il a réglé son compte luimême ; et de telle façon que je ne lui dois rien. . . Quelle poigne! Il ne fait pas bon le fâcher, celui-là !

Les ouvriers s'en allèrent. M. Benoît restait; Thadéus le vit assis à côté de son grabat. . . il lui tendit la main.

— J'ai eu tort de rentrer si tard, lui dit-il péniblement .^

264 — LE PIDÉICOMxMlS. —

— Et moi, j'ai été trop vif, répondit le maître.

— Mais. . . c'est que je n'ai pas pu faire autrement. . .

— Reposez- vous... vous me conterez tout cela demain... Allons, du courage... ne vous faites pas de chagrin comme une femme... C'est une journée de moins, voilà tout... nous réparerons cela...

Après quelques paroles encore, tout aussi insignifiantes que les premières , le maître carrier laissa Tbadéus à ses réflexions, et regagna son logis en se disant : — Pourvu qu'il soit en état de faire le cavage demain matin . . .

Quelle nuit horrible pour Thadéus ! La fièvre qui le brûle et le glace tour à tour, empoisonne son sommeil des plus sinistres visions... Elle lui montre sa fille, sa jolie Mathilde, devenue grande et belle à ravir, mourant de faim à côté de Clarence en haillons , de Clarence décrépite et laidie , qui la bat pour la forcer à mendier du pain qu'elle ne sait pas gagner, lui dit -elle!... Puis vient Simon, innocente victime^ chargé de chaînes qui le font saigner; couvert de la livrée du bagne, ayant le mot

voleur écrit sur le front , lié par des liens de fer à un homme hideux^ vieillard à tête blanche^ tout flétri de crimes ; qui rit de son désespoir^ et, comme un démon, le tourmente de ses abominables consolations.,. La pauvre Madeleine est là aussi , délaissée , honnie , méprisée de tous , chassée de ville en ville, traînant après elle son enfant, n'ayant tous deux que riierbe des champs pour nourriture, que l'eau des fossés pour boisson ; figures terribles qui tournoyent et bourdonnent sur sa tète en criant : — Malheur ! malédiction au lâche ! à

l'ingrat ! au parjure ! — Puis aussi le passé ,

l'épouvantable passé ! . . . . son jugement son

arrêt de mort le gibet dressé le peuple

curieux se pressant à l'entour, et se plaignant parce que l'heure n'arrive pas assez tôt....

Il se voit marcher au supplice il sent le

prêtre à ses côtés un immense cri* de joie

part de la foule et toutes les mains battent comme au théâtre! Il monte on

s'empare de lui... on le dégrade publiquement on crie trois fois son nom tout haut,

pour le déshonorer à jamais Il fait signe au

peuple, il voudrait parler; mais des éclats de

LE FIDEICOMMIS.

rire^ des huées indignes l'interrompent.., alors une main lourde et froide s'abat sur son épaule nue, comme la serre d'un vautour... il sent cette main agir et se promener partout lui. . . il frissonne. . . il voudrait , tout tremblant, empêcher ces attouchemens ignobles... mais ses mains sont liées derrière lui.... Alors il prie.... il pleure il trépigne et d'autres rires , d'autres huées s'élèvent à lui de cette foule moqueuse qui hurle d'une voix féroce : — Oh! comme il a peur!... — Enfin l'heure sonne; cette heure qu'il avait oubliée! Alors, comment le dire ? Ce n'est plus la main lourde et froide qui le touche... mais une autre, plus étrange, plus infâme. . . c'est la mort. . . la mort, comme elle vient du gibet. . . Et touj ours les mains liées ! . . . se laisser tuer ainsi, sans se défendre ! . . . Le dernier coup de cloche tombe sur lui comme la foudre... plus rien sous ses pieds... autour de lui, sang et feu... à son oreille encore un cri de la foule ! un cri d'atroce bonheur, comme en poussent les démons quand Dieu leur jette une âme !.... Et puis le silence! — Après, il voit sa mère, sa bonne mère , malade, presque morte déjà. Un homme entre dans sa chambre; il

LE FIDËlCOMMIS. — 267

vient à son lit et tire à grand bruit les rideaux. La pauvre femme criait; elle avait peur... — Ne craignez rien, lui dit tranquillement cet homme; c'est moi. Je suis le bourreau qui viens vous apporter des nouvelles de votre fils !

La nuit s'écoula ainsi tout entière. A la pointe du jour, les carriers vinrent arracher Thadéus à ces lugubres apparitions. Il se leva plus abîmé que la veille, pouvant à peine se tenir. Il but de l'eau-de-vie pour se remettre : depuis trente-six heures il n'avait rien pris.

L'air frais du matin lui fit un peu de bien

D'ailleurs , ne fallait-il pas travailler ? Ne fallait-il pas rendre au maître le temps volé? Il se résigna , et rappelant à lui toute son énergie :

— J'ai besoin de vivre maintenant, dit-il ; il faut que je gagne du pain à Mathilde; car, si j'ai livré Simon , du moins je n'ai pas livré ma fille !

G race à l'activité et à la prudence de Thadéus, le cavage se fit à merveille. M. Benoît fut ravi : aucun malheur n'était arrivé ! Seulement un homme fut tué , parce qu'il ne voulut pas écouter les recommandations de l'ouvrier qui conduisait le travail. Le malheureux qui périt , plus encore par jalousie contre Thadéus que par

268 — LE FIDÉIGOMMIS. —

excès de zèle^ était Dubreuil, le contre-maître de la carrière.

Après Tenterrement ^ qui eut lieu le lendemain y M. Benoit emmena Thadéus chez lui , et là, après avoir longuement ënuméré les avantages de sa proposition , il offrit au favori l'emploi du mort.

— Yous ne savez pas écrire, dit-il, mais c'est égal. Nous arrangerons les choses de manière à ce qu'elles aillent comme si vous étiez plus savant.

Thadéus refusa.

— Cette place, répondit -il, appartient de droit au plus ancien des ouvriers ; et je me ferais scrupule de passer sur le corps à un . camarade, qui mieux que personne, d'ailleurs , mérite la survivance du malheureux Dubreuil.

L'entrepreneur fut très-mécontent. Par cette offre, il avait compté s'attacher pour longtemps un ouvrier précieux , unique peut-être , qu'il craignait de voir lui échapper d'un instant à l'autre. Il fit ce qu'il put afin de vaincre ce qu'il appelait les sottes répugnances du favori. Mais celui-ci tint bon.

Le soir^ quand la journée fut achevée ;, M. Benoît annonça devant les ouvriers rassemblés que le plus ancien prendrait la place du défunt ; et , dans sa mauvaise humeur , il laissa entendre que cette place n'était ainsi donnée qu'au refus de Thadéus. L'étonnement fut grand ^ comme on pense; et le favori put de ce moment se regarder comme presque réhabilité aux yeux de sqs> compagnons.

Notre héros vécut près d'une année de cette vie pénible et dangereuse. Peu à peu il avait su conquérir l'amitié des êtres grossiers qui l'entouraient , et les faire revenir de leurs ridicules préventions à son égard. Plein de douceur et de patience , avide à saisir toutes les occasions de rendre service^ n'usant de son empire sur l'esprit du maître que pour les autres et jamais pour lui , il leur était devenu cher à tous. Sans le remords de l'infâme condamnation du menuisier qui le tourmentait sans relâche , peut-être^ sobre et simple comme il était; éloigné du monde et de ses intrigues... heureux père^ car il voyait sa fille chérie s'élever presque sous ses yeux ; peut-être eût-il trouvé le bonheur au fond de sa souterraine

demeure : mais le souvenir de Simon venait sans cesse traverser ses jours les plus calmes, ses instans les mieux occupés. Il avait appris chez la nourrice de Belleville qu'environ huit jours après le jugement de son mari, Madeleine était venue chercher le petit , et que depuis on n'avait plus entendu parler d'elle. Cette nouvelle lui fît plus de mal qu'on ne pourrait le dire.

Durant cette année de travail et de remords mêlés à de douces jouissances paternelles, Thadéus rencontra plus d'une fois Clarence chez la nourrice de leur enfant. Voulait-elle devenir bonne mère ? Il se demandait cela , quand il voyait sa Mathilde couchée dans un lit meilleur, coiffée d'un plus joli bonnet, couverte d'une pelisse chaude et soyeuse. Tous ces petits cadeaux venaient de Clarence. La nourrice avait reçu l'ordre de ne point accepter de l'argent; mais pouvait-elle refuser ce que la mère donnait à son nourrisson ? C'était de la part de madame de Vauxbuin des attentions délicates et continuelles qui quadruplaient le prix de la pension de Mathilde ; et comme les soins d'une nouri'ice sont tarifés rigoureuse-

LE FIDEICOMMIS. — 271

ment , Thadéus ne pouvait s'empêcher d'être reconnaissant en voyant Clarence rendre la paysanne si attentive auprès de son enfant chëri.

Un jour la petite Mathilde éprouva une de ces indispositions naturelles aux enfans de son âge. Thadéus ne l'apprit que le surlendemain , en venant voir sa fille : et Clarence était encore là^ auprès du berceau de la convalescente. Elle se proposait de passer une troisième nuit chez la nourrice.

— Tu l'aimes donc bien ! dit l'ouvrier.

— C'est toi qui m'as appris à l'aimer^ répondit Clarence.

Il s'étonna du changement qui s'était opéré dans le cœur de cette femme , parce qu'elle ne lui dit pas combien elle avait soif d'émotions , combien son cœur était vide et aride depuis sa rupture avec Crancé , et les pertes considérables qu'elle venait de faire dans une spéculation malheureuse.

Thadéus recevait de six mois en six mois des lettres du docteur Elstein. En passant un jour au bureau de la poste , on lui en remit une en retard de plus de deux mois. Le doc-

272 — LE FIDËlCOMMIS. —

teur lui disait que sa mère était tombée dangereusement malade ^ et que les médecins ne pensaient point qu'elle dût vivre long-temps encore. — Si ces lignes vous parviennent^ écrivait ce brave homme ^ quelque part que vous soyez , venez. Personne ne pense à vous; ilsvous croient tous mort et bien mort. . . . Yenez. C'est le chagrin qui conduit votre pauvre mère au tombeau , votre vue la sauverait peut-être ; elle aimait tant son fils !

A cette nouvelle accablante il s'écria : — Ma mère ! . . . . Elle est morte assurément ! Oh oui ! morte.... morte sans moi^ sans la consolation de savoir que je vis! Morte!... elle si bonne ^ si douce créature^ sans un baiser, un dernier

baiser de son unique enfant ! Malheur !

éternel malheur sur ma tête !... Mais.... si elle vivait encore!... Dieu est si bon!... Dieu la fait attendre , toujours attendre que je vienne lui fermer les yeux ! . . . Pauvre mère ! Je te vois là ... . les mains jointes. ... tu pries pour Frédéric !... Ton âme d'ange ;, ton âme si belle et si pure erre sur tes lèvres, prête à s'échapper... mais Dieu la retient jusqu'à ce que j'arrive — Dieu ! impitoyable Dieu î Et les moyens d'ar-

river au lit de ma mère qui se meurt ^ où sontils ? Qui me prendra par la main ? qui me conduira ? qui me donnera ce qu'il me faut ^ à moi y misérable ; à moi , le proscrit , le mort , l'homme sans nom? Comment traverser la France, et l'Allemagne, et la Prusse?... Comment? Je n'ai rien, moi! Je ne peux rien ! Je ne suis rien au monde !... Ah î maudit, mille fois maudit celui qui m'a sauve.... celui qui s'est emparé de mon cadavre, et prenant sa grande science à deux mains, s'est dit : — Je ranimerai ce cadavre ; je rouvrirai ces yeux éteints, je ferai battre ce cœur immobile! Voyez-vous? il est mort, il ne remue plus.... il ne respire plus.... n'est-ce pas? Oh! c'est bien un cadavre, allez! Eh bien! tout à l'heure, il va marcher, il va voir.... il va parler. ... il va dire : — J'ai faim. ... — Car c'est pour se faire honneur et gloire qu'il a fait cela , cet homme insensé ! . . . Ce n'est pas pour moi, c'est pour lui.... Il me connaissait à

peine Qui donc lui donnait le droit de se

servir ainsi de moi? Qui donc lui permettait de me ravir au tombeau? Que lui avais-je fait?... Oh! malheureux! malheureux que je I. i8

274 — ï E FIDEICOMMIS.

suis! Ma mère... ma bonne mère... Je suis ici, et vous, si loin de moi.... Et rien; rien pour franchir la distance : rien pour que vous puissiez me voir, pour que je vous dise : — Me voilà, ma mère , me voilà 1 moi , Frédéric ; votre fils chéri, que vous avez tant pleuré.... Ne pleurez plus maintenant: vivez; vivez heureuse , longtemps.. . toujours. . . . Car me voilà et je ne m'en irai plus. . . — Oh ! pitié donc , mon Dieu , pitié ! C'est trop me faire souffrir.

Dans son délire d'amour filial, il oublia presque qu'il était père : et cependant on sait s'il aimait son enfant.

Le sort était las de frapper cet homme... Il lui fournit le moyen de sortir de France.

M. Benoît , vieux garçon , avait recueilli chez lui la fille d'un de ses frères, Fanchette, jolie enfant de dix-sept ans, pour laquelle il se sentait une sorte d'amitié.

Raccommoder le linge et les habits de M. Benoit , aider sa vieille gouvernante à faire la cuisine, soigner un étroit parterre que le carrier entretenait derrière sa petite maison ; voilà quelles étaient les occupations de Fanchette, en attendant que son oncle lui trouvât un mari. Depuis

— LE FIDEICOMMIS. — 275

un an à peu près^ la petite , probablement pour entrer dans les vues de M. Benoît^ s'était donne un amoureux^ Nicolas Brument^, grand gaillard de trente-deux ans^ bien robuste^ bienrieur^ le plus ancien des ouvriers actuels de la carrière; celui que l'entrepreneur avait dernièrement promu aux fonctions de contre-maître refusées si généreusement par Thadéus. M. Benoît^ instruit de la liaison de sa nièce avec Brument, l'avait approuvée. Toutes les parties se trouvant d'accord^ on prit jour pour faire la noce. Nicolas Brument^ tout joyeux d'épouser celle qu'il aime^ avec cinq cents livres que l'oncle se décidait à lui donner en dot^ aborde Thadéus et lui fait part de son bonheur. Notre héros le félicite^ en soupirant; car il avait la tète toute pleine des nouvelles fâcheuses qui lui étaient venues de Prusse.

— Ce n'est pas tout^ dit le futur ^ il faut que vous soyez mon de témoin avec Jacques Pitrot^ le charpentier.

A cette proposition^ Thadéus tressaillit.

— Votre témoin^ dit-il!

— Oui. C'est bien le moins ^ après ce que vous avez fait pour moi. Sans vous, je n'épou-

serais pasFanchette. M. Benoît n'aurait jamaii» voulu la donner à un simple ouvrier comme j'étais.

— Je n'ai fait en cela ^ dit Thadéus ^ que mon devoir d'honnête homme , et vous ne me devez pas de reconnaissance.

— Par exemple! s'écria Nicolas tout surpris; demandez-leur donc, aux autres, s'ils en auraient fait autant. C'est convenu, n'est-ce pas?

— Quoi?

— Eh bien, vous serez mon témoin?

— Merci, Nicolas, merci,., je ne puis accepter, vraiment.

— Comment donc ça?

— Non. . . des raisons particulières que j'ai. . . s'y opposent.

— Avez-vous peur que ça vous dérange ? J'ai prévenu M. Benoît. Tous les camarades seront de la noce. Il n'y aura pas de travail ce jour-là . soyez tranquille.

— Ce n'est pas cela. . .

— Eh bien., qu'est-ce que c'est donc, alors?

— Je ne peux pas vous le dire... c'est mon secret, répliqua tristement Thadéus.

— Quoi ! est-ce que vous feriez le fier avec moi ^ par hasard ?

— Le fier? je n'ai de raisons d'être fier avec personne^ mon brave camarade. Mais, tenez... ne m'interrogez pas. Adieu.

Et Thadéus ;, se détournant le plus vite qu'il put, pour cacher des larmes qui lui roulaient dans les yeux , alla travailler.

Le futur, tout fâché, tout saisi, fut raconter aux camarades que le favori , car on ne désignait point autrement Thadéus, refusait tout net de lui servir de témoin.

Là-dessus, ils se mirent à faire leurs conjectures, et rapprochant de cette circonstance ce qu'ils avaient déjà trouvé d'extraordinaire, de mystérieux dans la conduite et les manières du favori , ils décidèrent à la majorité des voix que Thadéus ne pouvait être... qu'un forçat libéré! !

Ils le dirent au contre-maître, qui d'abord les traita d'imbécilles et de méchantes langues. Puis, il réfléchit, et ne sachant plus que croire, il s'en alla consulter M. Benoît, qui répondit : ' — C'est tout de même bien extraordinaire.

C'était jour de paye. Après la journée faite ^

les ouvriers se rendirent^ selon leur habitude^ chez le maître. Thadëus vint le dernier. Quand il entra , il vit toutes les figures animées 5 on parlait haut avant son arrivée ; on se tut en le voyant. Ils s'éloignèrent tous de lui avec dégoût; avec une sorte de frayeur superstitieuse. Il resta seul devant M. Benoît.

Celui-ci l'ayant considéré un instant en silence :

— Vous avez des papiers^ mon garçon? lui dit-il d'un ton sévère.

— Des papiers? Pourquoi cette question aujourd'hui plutôt qu'un autre jour ^ M. Benoit?

— Ah dame ! c'est qu'on ne pense pas toujours à tout. Eh bien ;, voyons. . . Vous avez des papiers?

— Oui... mais...

— Mais! mais! où sont-ils?

- — Quel ton prenez-vous donc^ M. Benoît?

— Le ton qui me convient. Encore une fois^ vos papiers !

— Je ne les ai pas sur moi. . .

— Ni sur vous, ni ailleurs, mon homme. Je vois votre affaire d'ici.

— Que voulez-vous dire''

— LE FIDÉÏCOMMIS. — 279

— Ecoutez. Je ne suis pas si diable que j'en ai l'air... Mes ouvriers étaient tous là^ il n'y a qu'un moment; savez-vous ce qu'ils me disaient? que si je continuais à les faire travailler avec vous ;, ils quitteraient ma carrière en masse.

— Pourquoi donc cela? qu'est-ce que je leur ai fait?

— Ils prétendent que vous êtes un homme repris de justice^ et leur moralité s'effarouche d'un pareil compagnonage. Que voulez-vous que je vous dise , moi ! ils ont leurs idées làdessus.

— Mais c'est une infamie^ cela î

— C'est possible. Prouvez-le. Montrez-moi vos papiers.

— Hélas! je n'en ai pas^ dit le malheureux fondant en larmes , et se soutenant sur le dos d'une chaise pour ne pas tomber.

— Vous voyez bien !

— Destin inexorable !

— Yoilà^ voilà... Yoyons^ il ne faut pas jeter le manche après la cognée. Je ne vous ferai pas de questions ^ parce que vous seriez peutêtre bien embarrassé pour me répondre. Ecou-

tez-moi tranquillement. Je ne peux pas vous garder; pour avoir une émeute ici^ ce n'est pa§ la peine...

— Où voulez-vous que j'aille^ grand Dieu!

— Dame... où vous voudrez^ mon pauvre garçon.

— Sans papiers... sans passeport...

— S'il ne vous fallait qu'un passeport...

M. Benoit se gratta l'oreille. Le cœur de Thadéus battait à se briser.

L'entrepreneur le considéra plus attentivement que la première fois... puis il ouvrit un carton ^ et en tira un papier plié.

— Je fais peut-être une bien mauvaise action^ dit-il^ mais l'intention sauvera le reste. Je ne veux pas vous perdre. Vous vous êtes toujours bien conduit ici; vous m'avez rendu des services importans... j'aurais fait de vous mon ami! Enfin ^ à la grâce de Dieu. . . Dubreuil vous ressemblait beaucoup. La veille de sa mort, le pauvre diable avait pris un passeport pour aller dans son pays , en Alsace, faire un petit héritage. Voilà son passeport... je vous le donne... arrangez-vous-en comme vous pourrez. A votre paye de la semaine que voici , j'ajoute une grati-

— LR FIDJÉICOMMIS. — 281

fication de cinquante livres. . .Allez avec cela , et que Dieu vous conduise , si vous en êtes digne !

Tliadéus prit l'argent et le papier qu'il tourna et retourna plus de vingt fois dans ses mains...

— Est-ce un rêve, dit-il enfin? 0 ma mère, tu ne m'auras donc pas vainement appelé !

L'entrepreneur le regarda avec ëtonnement. Une joie céleste brillait dans tous ses traits.

— Allons, lui dit-il brusquement; vouscouclierez encore cette nuit à la carrière, et demain matin soyez parti avant que les autres n'arrivent. Adieu...

Il allait sortir. Thadéus lui tendit la main^ muet de reconnaissance.

Le carrier fut indécis quelque temps. Puis, serrant vivement la main qui s'offrait à la sienne ; — Si je me trompe, ma foi, tant pis; dit-il. Jamais je n'ai vu de ma vie une si honnête figure.

Libre, avec un nom d'emprunt , mais qui devait lui ouvrir passage dans cette France qu'il allait traverser; Thadéus prit d'abord le chemin de Belleville, en se demandant comment il pourrait concilier ses doubles devoirs et de père et de fils. C'était un crime que de laisser mourir sa

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mère au loin , quand il pouvait lui rendre la vie par sa présence ; mais c'était affreux aussi de laisser son enfant en des mains étrangères... Il pensa à Madeleine^ qui autrefois aurait eu tant de soins pour Mathilde... Mais où la trouver ! Et puis^ quand il saurait sa demeure , loin d'oser y mettre le pied^, il passerait bien vite devant la porte en se cachant le front, de peur que la pauvre femme ne vint à le reconnaître et à lui crier, comme Dieu au premier meurtrier : — Caïn ^ qu'as-tu fait de ton frère?

Cette horrible pensée le poursuivait encore quand il arriva chez la nourrice. La vue de Mathilde rieuse et bien portante rafraichît son sang. Il y avait une demi-heure à peine que Thadéus se reposait de son émotion pénible en jouant avec la petite Mathilde, lorsque Clarence ari^iva. Les baisers dont la comtesse couvrit son enfant firent encore du bien au malheureux.

— Si j'étais bien sûr, lui dit-il, que ma fille pût trouver en toi une bonne mère....

— En peux-tu douter encore, Thadéus?

— Oh ! vois-tu , c'est que j'ai bien besoin de te croire. C'est qu'il faut que ce soit la main

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sur le cœur que tu me promettes aujourd'hui de l'aimer comme ta propre vie. . .

— Comme ma vie^ Thadéus!.... Regardemoi... cherche à lire dans mes yeux si je te mens... tu dois n'y voir que l'expression de l'amour le plus vif^ le plus sincère. . . \oilà bien des mois que je viens ici^ mon ami: tu ne peux plus dire que ce soit par caprice... Mais bah ! donne à ma tendresse le nom que tu voudras ; sois encore dur^ injuste^, envers moi; tu ne m'empêcheras pas de sentir que mon amour pour cet enfant^ qui est le mien aussi ^ ne me quittera qu'au tombeau.

— Ainsi^ reprit-il en fixant sur elle un regard qui Feût fait pâlir sans doute ^ si elle n'eût pas été sincère; je pourrais donc te la confier sans craindre pour son avenir?

— Quel serment veux-tu que je te fasse?

— Aucun ^ Clarence , car si tu n'avais pas un cœur de mère^ tes promesses ne me serviraient à rien ; et toi-même ^, tu les oublierais sans le vouloir.

— Alors ; que puis-je dire pour te convaincre? — Rien... sinon de recevoir avec transport le dépôt que je te confie.

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— Oh oui î A moi. . . ma fille à moi pour toujours. Je t'en réponds devant Dieu.

— Prends-la donc, car je ne saurais l'exposer aux fatigues d'un long voyage ; et je ne vois que toi , Clarence , qui puisse me la garder jusqu'à mon retour.

— Tu pars, Thadéus... tu quittes la France?

— Oui. Un devoir sacré m'appelle... je vais fermer les yeux de ma mère... puissé-je ne pas arriver trop tard!

— Et c'est loin que tu vas?

— Bien loin.

— Et des ressources, mon ami? dit-elle en hésitant?

— L'aumône. . . répondit-il ^ frappé d'une idée qui ne s'était point encore présentée à lui.

— Toi mendier î... Grand Dieu! je ne veux pas... le père de mon enfant!... c'est à moi de l'aider, s'il est dans le besoin... Thadéus, ne rejette pas ma proposition, je t'en prie.

— Tu as raison, dit-il avec effort : j'accepte, Clarence.

— Enfin , répondit la comtesse , il me permet donc de faire quelque chose pour lui, de lui rendre service , une fois en ma vie!... De-

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puis deux ans , il a vécu dans les plus affreuses privations ; il a travaillé comme le dernier des hommes ; et c'est aujourd'hui seulement qu'il vient trouver son amie.... Pourquoi si tard? Je pouvais vous épargner tout cela ^ moi ! En être venu à se voir ainsi vêtu ! s'être laissé tomber si bas ! quand un seul mot de lui...

— Non pas 5 s'écria Thadéus^ non pas^ madame. Tant qu'il ne m'a fallu que vivre ^ mes bras m'ont suffi. Un habit un peu plus beau^ une nourriture un peu moins grossière valaientils que je vinsse rougir devant vous ^ dites? Moi^ vous demander de l'argent pour vivre; comme un lâche;, comme un misérable, comme le dernier des hommes! moi, me mettre aux crochets d'une femme ! Oh non î vous savez bien que non.... Mais aujourd'hui c'^st différent; aujourd'hui, Clarence , je ne connais plus ni respect humain, ni honte, ni infamie ; l'argent que vous m'offrez , je l'accepte avec joie. Je vous dis que ma mère se meurt, Clarence; qu'elle se meurt de chagrin ; qu'il dépend de moi peut-être d'attacher à sa vie dix années encore, de paix et de bonheur ! Et pour cela, il faut que j'y aille, que j'y aille vite, comme l'éclair, comme

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vont les rois quand ils voyagent: comme j'allais jadis ^ moi^ quand j'étais Frédéric^ comte de Wurzheim. Cet argent vous sera fidèlement rendu, Clarence; je vous en donne ma parole d'honneur.

— As-tu besoin de me dire cela, à moi ! à la mère de cette Matliilde que tu n'as jamais embrassée avec plus d'amour que moi , vois-tu î car tu m'ashien mal jugée ; si. . . .

— Songez qu'il faut que je parte demain ; demain au point du jour.

— Ce soir même , ici , tu recevras deux cents louis. Est-ce assez?

— Assez ? Oui , Clarence î c'est assez pour dévorer l'espace... Grâces vous soient rendues. O ma mère! vivante ou morte, je te reverrai.

Il baisa le§ mains de la comtesse. Puis elle remonta en voiture : — Dans une heure, criat-elle, je serai de retour.

Une heure ne s'était pas écoulée que la comtesse était revenue chez la nourrice, apporter à Thadéus les rouleaux d'or qui devaient l'aider à franchir la distance.

— Encore un baiser à ma fille, dit-il en pleurant comme si leur séparation ne devait plus

avoir de terme. Ensuite il mit Tenfant dans les bras de sa mère : — ^'oublie pas^ dit-il en frémissant^ n'oublie pas qu'un jour je reviendrai te demander compte de ta conduite envers elle. Sois toujours prête à répondre à ton juge^ Clarence !

— Mon juge, c'est Dieu, qui te bénit de ta confiance en moi.

Ils se séparèrent enfin. Le lendemain , Tliadéus courait en poste vers Strasbourg.

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