‹ Thadéus le réssuscitéChapitre 7 sur 17 · DIOGÈNE · texte numérisé non relu

DIOGÈNE

Figurez-vous que tous les soirs , qu'il fît bon ou mauvais temps, j'allais me promener dans sa rue jusqu'à minuit ; cherchant partout quelque chose d'elle , une trace sur le pavé, un souffle dans l'air.... Je la devinais , je la voyais agir et se mouvoir ; je l'entendais parler , je l'entendais rire et chanter à travers les murailles de la maison , fermée comme une bastille... Le duc de Buckingham.

CHAFZTaB X.

Au quatrième étage d'une vieille maison de la rue Christine ;, sur la petite porte blanche d'une mansarde , on hsait ces mots imprimés à la main avec des caractères à jour achetés chez un marchand du Pont-Neuf : Albert , peintre ,fait les miniatures et ï aquarelle.

La portière monta pour faire le ménage de

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M. Albert j elle ouvrit la pointe ^ son balai à la main et sous le bras son plumeau; elle allait entrer^ quand le peintre lui repoussa brusquement la porte au nez en disant : — Ah çà ! madame David ^ vous ne me laisserez donc jamais tranquille?

— Je ne savais pas que monsieur avait du monde ^ répondit madame David; puisque je dérange monsieur;, je vas redescendre.

Elle le savait bien^, la maligne portière... car on était passé devant sa loge avant de monter l'escalier ; on s'y était même arrêté, peu de temps j à la vérité, bien peu ; ce qu'il fallait pour demander: — M. Albert est-il chez lui? — et attendre la réponse...

Mais , c'est si curieux , une portière !

Albert revint à sa place, tout en colère d'avoir été dérangé.

' — Pouï*quoi aussi n'ôtez-vous pas votre clé? lui dit une voix douce comme la voix d'un ange.

-^ C'est vrai, répondit le peintre; vous avez raison. Mais... c'est que je n'osais pas... maintenant j'irai... puisque voi^ le voulez bien...

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Il retournait vite à la porte. La voix l'arrêta.

— Oh ! ce n'est pas la peine à présent ^ repritelle. Votre portière ne remontera pas.

Tout rouge^ et sans pouvoir proférer une seule parole^ bien que sa bouche se fut ouverte deux ou trois fois^ le peintre se remit en face de son chevalet. Il repassa lentement le pouce dans l'œil de sa palette j il appuya de toutes ses forces sa main droite ^ qui tremblait, sur la baguette d'érable qu'il tenait de la gauche : il reprit enfin, comme il put, le maintien d'un artiste qui cherche à faire le portrait de quelqu'un.

Car c'était un portrait qu'il avait à faire , le plus beau portrait qu'il eût jamais fait de sa vie : le portrait d'une belle jeune femme de dix-sept ans tout au plus ; brune avec une peau de blonde, avec des yeux bleus, avec une bouche toute petite qui souriait et faisait voir les plus gentilles dents qui fussent aji monde; perles enchâssées de corail, comme disaient les poètes de ce temps-là .

Et cette belle jeune femme était assise dans sa pauvre mansarde -, assise au milieu de son mi-

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sërable atelier 5 donnant au peintre sa vingtsixième séance... la vingt-sixième^ oui! car jamais artiste et modèle n'avaient nulle part montré, Tun tant de lenteur, l'autre tant de patience et de résignation. Comme il étudiait avec passion cette figure charmante ! Comme chaque coup de pinceau lui coûtait à donner , par la crainte de le donner indigne d'elle! Comme il se désolait de ne pouvoir jeter tout entier sur la toile le feu des regards qui l'enivraient! Comme il se trouvait petit, et faible, et mauvais peintre ! Comme il sentait son cœur battre et le rouge lui monter au visage, quand, émue de son trouble , elle se penchait vers lui , examinait attentivement son ouvrage, et lui disait avec une grâce divine, avec une inflexion enchanteresse, qui le troublaient bien plus encore : — Vraiment! suis-je donc si jolie que cela? — Il n'osait regarder pourtant celle qui lui parlait de cette manière... il avait tant de peur!... il voulait voir si ces paroles ne seraient point un sarcasme, par hasard.... il levait les yeux sur elle, au risque de mourir de honte. . . Savezvous ce qu'il voyait? une larme, oui : une larme fugitive, perdue dans le délicieux sourire

de cette tête adorée ! Car c'était en homme plus encore qu'en artiste qu'il chérissait , lui peintre de dix-sept ''ans ^ son modèle de dix-sept ans : La gloire de faire un beau portrait^ d^écrire son nom obscur au bas d'une admirable peinture^ avaient pu le séduire d'abord^ lorsqu'elle était venue la première^, la seconde^ la troisième fois. . . mais ensuite ! quand il avait senti la fièvre le prendre -, quand le sommeil n'avait plus voulu de lui; quand cette image si belle s'était mise à le suivre partout, s'était gravée si profondément en lui , que seul, tout seul dans sa chambre, il aurait pu l'achever de peindre s'il eût voulu : alors amour-propre, gloire, avenir d'artiste, s'étaient enfuis; cette toile si bien commencée, si ressemblante déjà, presque vivante, n'avait plus été pour lui qu'un souvenir inanimé, qu'une froide consolation du modèle absent. A ses jeunes passions , au feu dévorant qui le brûlait, il avait fallu une autre proie, un autre aliment que cette toile insignifiante; il avait fallu un autre portrait qui ne fût que pour lui, que seul il pût voir, qu'aucun regard étranger ne profanât. . . Ce portrait, il se l'était fait , l'habile peintre ! Son imagi-

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nation toute puissante avait suppléé à l'insuffisance de son art. Aux charmes entraînans de toute cette belle personne , aux célestes lumières de son visage^ à la volupté mythologique de ses formes ;, à la suavité de son langage^ il avait ajouté tout ce qu'il lui était possible de supposer de perfections morales ; il avait donné à cette reine de son être un cœur tendre , une âme sensible et dévouée^ un esprit d'ange^ et un amour pour lui ^ vif et pur comme le sien pour elle. Il avait passé bien des jours et bien des nuits à se bâtir ainsi la plus ravissante des chimères. . . Puis il s'était dit : — Ce sera mon bonheur^ mon amour;, ma vie... cela me suffira... il le faut bien, car jamais je n'oserais lui dire, quand elle vient : je vous aime! — Pauvre Albert ! il avait cru pouvoir ainsi faire prendre le change à ses sentimens, et se tromper lui-même, et se donner un fantôme pour amante.... Ne vous moquez pas de lui , il n'avait que dix-sept ans !

Avant toutes ces choses, le peintre de la rue Christine n'avait pas beaucoup d'ouvrage. Les portraits de monsieur et madame ses propriétaires, celui d'une petite grisctte, sa voisine,

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et quelques restaurations de tableaux en ville^, composaient à peu près toutes ses occupations. Il avait du temps de reste ^ et ne sachant trop qu'en faire ^ il allait le perdre au Luxembourg ou aux Tuileries^ à suivre les femmes qu'il trouvait jolies. A plusieurs reprises déjà^ dans ses promenades au premier de ces deux jardins ;, il avait remarqué une jeune dame qui semblait^ ainsi que lui , rechercher de préférence les allées les plus sombres. Cette dame était fort belle; une expression de mélancolie répandue sur sa physionomie la rendait plus intéressante encore aux yeux de notre jeune artiste. . . Tout cela était dans Tordre^ et l'on trouvera sans doute cette rencontre bien commune; mais il faut dire que la raison en est toute simple ;, et que si , sur mille rencontres d'hommes et de femmes qui peuplent les romans^ les sept huitièmes ressemblent parfaitement à celle-ci y c'est que probablement les sept huitièmes ont en effet lieu de cette façon-là dans le monde : et les lecteurs en conviendront , s'ils ont toute la bonne foi qu'il est juste de leur supposer.

Avoir la mise de la jeune dame ^ à voir surtout le laquais superbement enharnaché qui

raccompagnait à respectueuse distance , il était facile de juger qu'elle occupait une haute position dans le monde. Il n'y avait rien de bourgeois en elle , et voilà bien ce qui faisait le désespoir d'Albert. — C'est au moins ^ pensait-il, une duchesse; et que pouvait-il jamais y avoir de commun entre une duchesse et lui? — Et cependant il la suivait toujours ^ pensant que cela n'engageait à rien ; quelquefois même il pressait le pas afin de la passer^ d'arriver au bout de l'allée avant elle^ et de pouvoir la mieux regarder en revenant. Alors ^ quand il la voyait s'avancer lentement vers lui ^ quand il épiait le moment propice de lui jeter son coup d'œil; oubhant ses humbles réflexions^ il se redressait, il se cambrait , il se faisait beau , il se mirait en lui-même des pieds à la tête : et, fier de ses dix-sept ans, de ses yeux noirs et de son habit neuf , il se disait insolemment : — Pourquoi donc ne ferait- elle pas attention à moi tout comme à un autre ?

Mais lorsqu'après s'être promenée une demiheure tout au plus, la jeune dame donnait le signal du départ, en traversant vite, et comme à regret, la partie IVéquentée du jardin, l'hu-

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milité reprenait le dessus dans le cœur de l'artiste : car il y avait à la grille de la rue de Vaugirard un somptueux équipage ; en poussant un cri bizarre , inintelligible pour tout autre, le laquais fusait sortir du cabaret voisin un cocher, de la même couleur que lui, qui montait rapidement sur son siège , le laquais ouvrait la portière, abaissait le marchepied, et la jeune dame montait dans la voiture , ens'appuyant sur le poing du laquais ; puis celui-ci refermait la portière , ôtait son chapeau , et demandait à. sa maîtresse où elle voulait être conduite? — A Fhôtel , disait la jeune dame ; — ^A l'hôtel, répétait le laquais : — le cocher fouettait les chevaux j le laquais grimpait derrière la voiture : et tout disparaissait comme Féclair aux yeux du pauvre jeune homme , tristement planté dans un coin de la grille, où les entrans et les sortans le heurtaient à qui mieux mieux.

C'était ordinairement les lundis , mercredis et vendredis qu'elle venait, la jolie dame, faire sa demi-heure de promenade au Luxembourg, lin peu après trois heures. Albert venait tous les jours , lui, de peur de la manquer j et durant cinq semaines, aux jours et à l'heure que nous

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venons d'indiquer ^ les choses se passèrent avec cette uniformité; sans un mot^ sans un regard^ sans un geste de plus ni de moins de part ou d'autre. Une fois enfin ^ tandis que^ fidèle à sa constante habitude, il assistait doièloureusement au départ du brillant équipage, il lui sembla que l'inconnue voulait le récompenser de sa persévérance ; car en s'appuyant sur le poing du laquais pour monter en voiture, elle regarda derrière elle, sourit à son muet compagnon, et lui dit comme adieu d'un signe de tête presque imperceptible. Cela se fit bien rapidement, et pas assez cependant pour qu'elle ne put le voir pâlir et chanceler à cette faveur si légère et si douce. Il faut croire qu'elle en fut émue; car elle se pencha à sortir presque sa tête par la portière , et lui sourit encore, et lui fit encore un adieu... Alors il ôta son chapeau, puis, ne sachant ce qu'il faisait, il le laissa tomber: quelqu'un qui passait marcha dessus ; il ne vit rien , et quand cette personne lui rendit son chapeau avec une grande confusion d'excuses, il la regarda d'un air s tupi de.

Le lendemain , il laissa tout pour courir au Luxembourg bien avant son heure ordinaire.

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Il s'était parfumé^ il avait fait une superbe toilette. . . — Je lui parlerai ! disait- il ! oli ! je lui parlerai; il faudra bien qu'elle m'écoute,... et si elle ne veut pas^ je courrai après sa voiture ^ je saurai oii elle demeure. J'irai chez elle ! — Il se promena pendant quatre heures; elle ne vint point. Ce n'était pas son jour^ à la vérité ; c'était un mardi. Mais le mercredi et le vendredi arrivèrent^ toute la semaine se passa ^ et Finconnue ne reparut plus. Alors il fit comme vous auriez tous fait à son âge : il se désola beaucoup d'abord, ensuite un peu moins; puis il se consola; puis il oublia.... du moins il crut oublier.... Il y avait tant d'autres jolies femmes au Luxembourg!

Au bout de deux mois, un matin ^ vers onze heures, il achevait dans sa chambre son frugal déjeuner^ de compagnie avec le chien du propriétaire qui s'était fait son ami. Les pieds dans de vieux souliers qui lui servaient de pantoufles y un madras roulé autour de sa tête , sa blouse d'atelier tachée de peinture sur lui ^ il se livrait , tout en mangeant , à d'assez tristes pensées, bien natureUes, hélas! car si nous avons suffisamment indiqué jusqu'ici qu'Ai-

bert n'était pas riche ^ nous avons oublie de dire qu'orphelin depuis l'âge de douze ans , élevé jusqu'à seize par une étrangère^ dont les événemens l'avaient tout à coup séparé, le pauvre jeune homme vivait dans un isolement complet. Etre privé si jeune d'une mère, d'une sœur, de quelqu'un à pouvoir aimer, quand le besoin d'aimer dévorait son âme; n'avoir personne là ni ailleurs, qui pût recevoir &ç,8 confidences, le conseiller, l'approuver, le blâmer, sourire à ses joies et pleurer à ses chagrins j se voir ainsi jeté sans guide et perdu, tout seul au miheu du monde, au miUeu de Paris : c'était bien triste et bien effrayant. Et puis de temps en temps , malgré sa conviction de l'avoir oubliée, l'image de la dame du Luxembourg revenait errer autour de lui , apportant avec elle quelque chose de vague , d'indéfini, d'étrange, qui l'inquiétait et le tourmentait. Ce sourire , ce signe de tête deux fois répété, enflammaient sa jeune imagination; des idées de bonheur, de plaisirs inconnus, se glissaient doucement dans son âme ; il sentait gronder en lui d'impétueux désirs qu'il ne pouvait expliquer ; et rêveur , absorbé dans

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ses souvenirs^ étonné de tant de sensations nouvelles^ il n'osait s'interroger. . . il avait peur d'apprendre.

Ce matin-là, il se sentait presque découragé : il avait voulu regarder dans l'avenir, et rien de bon ne s'était montré à lui, lorsqu'il entendit frapper légèrement à sa porte.

— Entrez, dit-il sans se déranger, sans même ôter son assiette de dessus ses genoux.

La porte s'ouvrit.... C'était une femme 5 c'était elle. . . la dame du Luxembourg !

Il poussa un cri. Surprise, effroi, bonheur, amour, il y avait de tout dans ce cri.

La dame s'arrêta, et sans paraître l'avoir jamais vu :

— Est-ce vous, monsieur , lui dit-elle, qui êtes M. Albert, le peintre de portraits?

D ne répondit point : il était si ému, si tremblant! Il se frottait les yeux, croyant rêver.... Il regardait l'assiette brisée à ses pieds.

Elle recommença son interrogation d'un ton si indifférent , d'un air si simple , que c'était à le rendre fou....

— Oui^ madame répondit-il enfin

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Mais n'est-ce pas oh! non je me

trompe.... non.... ce n'est pas....

— Comment! dit-elle avec une surprise la plus naturelle du monde ^ ce n'est pas vous qui êtes M. Albert?

— Oh si ! répondit-il, c'est moi.... je vous,

demande pardon mais c'est que j'avais

cru

Il ne put en dire davantage. Il étouffait.

— Expliquez-vous plus clairement, monsieur, dit la dame. En vérité, je ne vous comprends pas.

Il entendit ces sévères paroles, mais il ne vit pas le sourire qu'elle n'avait pu retenir en les prononçant; car il avait baissé la tête, et le cœur navré , il s'était mis à pleurer comme un enfant.

— Elle ne me reconnaît pas, dit-il en sanglotant.... comme je suis malheureux!

Elle aussi sentit ses yeux se mouiller en le voyant abîmé dans sa douleur ; car c'était bien pour lui qu'elle venait. C'était pour voir s'il se souvenait d'elle, s'il l'aimait. Elle tremblait que deux mois passés sans la voir ne l'eussent tout-à-fait effacée de sa tête. Elle n'osait même

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espérer qu'il en fut autrement. — A son âge^ disait-elle^ c'est bien pardonnable. D'ailleurs, je ne lui ai jamais parlé ; il n'a jamais pu savoir que je l'aimais Je m'y suis prise si

gauchement la dernière fois ! Il aura cru que je me moquais de lui.... Bien sûr, il ne pense plus à moi j et je fais une sottise en allant chez lui

Maintenant qu'il était là, tout interdit, tout confus, tout tremblant devant elle; pleurant de n'être pas reconnu ; lui disant son amour en mots entrecoupés, inintelligibles pour toute autre que pour elle; comme elle se trouvait heureuse ! Quelle douce joie pour elle de voir si timide, si ému, si enfant, celui qu'elle avait préféré, qu'elle avait choisi entre tous les hommes pour lui rendre ce qu'elle lui donnerait d'amour! Combien les larmes qu'elle lui voyait répandre tombaient délicieusement sur son cœur!

Car des deux parts, c'était un premier amour; des deux parts aussi c'étaient la même ardeur j la même vivacité, le même besoin d'aimer.

Elle eut envie deux ou trois fois de courir I. 20

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à lui et de lui dire : — Console-toi! je t'aime. . .*- Elle maudissait le rôle que sa dignité de femme la forçait à jouer.

Il se remit peu à peu , et renfonçant ses larmes comme il put , il lui dit tout honteux :

— Pardonnez-moi^ madame; je viens de vous donner un étrange spectacle j mais c'est que votre vue me rappelait des souvenirs.... bien cliers.... J'ai cru un moment reconnaître....

Il fît une pause et la regarda. Sa physionomie restait parfaitement immobile.

Alors il continua avec un grand soupir :

— Mais je m'étais trompé.... Encore une fois, pardon.... Puis-je savoir ce qui me procure l'honneur de votre visite ?

— J'ai entendu parler de vous comme d'un peintre fort habile , lui dit-elle avec une voix qui le fît tressaillir jusqu'au fond de l'âme; et je suis venue dans l'intention de vous faire faire mon portrait.

Son tremblement le reprit.

— Votre portrait! s'écria-t-il.

— Oui , mon portrait. Est-ce que vous trou-

vez extraordinaire que Ton ait envie de se faire peindre?

— Non, sans doute, madame.... C/est la joie le bonheur.... l'ëmotion....

— Oui, oui, j'entends.... le bonheur de peindre une si jolie personne, n'est-ce pas? La galante phrase d'usage ! . . .

Elle se mit à rire.

— Et quand madame désire -t-elle commencer ? dit-il, en rougissant jusqu'aux oreilles.

— Aujourd'hui. Toutde suite, si vous voulez.

— Certainement !

Il se mit à tout bouleverser dans son atelier. Il débarrassa un fauteuil qu'il offrit, après l'avoir essuyé comme il put. Il prépara son chevalet, sa boite, prit dans un tiroir des brosses neuves achetées de la veille. Tout cela fait, il dit à la dame d'une voix altérée :

— Madame, je suis prêt...

— Vous ne me demandez pas, observa-t-elle, comment je désire être peinte?

— C'est juste.... je n'ai pas la tête à moi....

— Prenez garde alors !

— Est-ce une miniature que veut madame,

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une aquarelle, une gouache? ou bien un simple croquis à la sëpia?

— Rien de tout cela. Je voudrais être peinte à l'huile; mais peut-être, vous ne faites pas les portraits à l'huile ?

— Au contraire, madame. . . . c'est mon fort ! Elle se laissa placer comme il voulut Ses

mains frémissaient en la touchant....

Enfin la séance commença.

Ainsi que nous l'avons dit, cette séance et les deux ou trois qui suivirent, à part l'émotion inséparable de la première vue, laissèrent assez tranquille le cœur du jeune peintre • La dame se contenait et s'étudiait si bien, qu'il avait fini par se convaincre qu'elle n'était pas celle du Luxembourg. Deux ou trois mots assez maladroitement jetés par lui dans la conversation n'avaient amené d'autre résultat que la confirmation de son erreur ; et l'artiste , enthousiaste de ses pinceaux, commençait à se séparer du jeune homme. Mais bientôt , en la voyant si belle, et si douce, et si complaisante, ses incertitudes revinrent avec son amour. De séance en séance, il s'enhardit, il se familiarisa , il prit de la force et de l'audace

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dans sa passion qui grandissait à chaque minute. Enfin ^ le vingt-sixième jour, voyant approcher avec effroi le moment funeste où il ne devait plus avoir que deux ou trois coups de pinceau à donner, il se décida.... Il voulait.... il allait tout lui dire, quand la malencontreuse madame David arriva Qu'importe! l'heure

était venue.... s'il manquait cette occasion il perdait tout.... Il se leva, jeta loin de lui ses brosses et sa palette , et tomba , baigné de larmes, aux pieds de son modèle....

— Oh î dites que c'est vous : dites que vous me reconnaissez : dites-le, je vous en conjure ! Si vous ne le dites pas, je vais mourir là !

Elle le regarda, suffoquée à son tour... Elle l'admira. . . il était si beau de jeunesse, d'amour et de crainte ! Elle lui tendit ses mains sans répondre et voulut le relever.

— Non, dit-il, non. Je reste là: j'attendrai là... il faut que mes tortures finissent... tuezmoi , tuez-moi , si vous voulez î . . . mais auparavant dites-moi que c'est vous...

— ^Eh bien. . . oui, c'est moi, lui répondit-elle, en riant et pleurant tout à la fois... c'est moi qui t'ai vu et qui t'aime... c'est moi qui t'ai fait

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suivre pour savoir où tu demeupais , ce que tu faisais... J'ai su que tu étais pauvre^ orphelin ^ seul au monde... Je suis venue vers toi... fai voulu te donner une amie ^ une sœur... j'ai voulu te sauver de ton abandon , de ton isolement ^ pauvre Albert!... Mais avant ^ il fallait t'éprouver. . . il fallait savoir si tu m'aimais. . . et tu m'aimes ^ je le sais ; j'en suis sûre. . . Eh bien oui ! sois heureux : c'est moi ; c'eM bien moi.

— Yrai! s'écria-t-il, enjoignant les mains et s'asseyant sur ses talons. . . c'est bien vrai ? mon Dieu^ c'est un rêve^ n'est-ce pas?... dites ^ ce n'est pas un rêve ? . . . C'est vous ! C'est toi ... toi !.. . Oh! mais... j'en mourrai... Mon Dieu! mon Dieu!... répète... dis-moi quelque chose encore, dis-moi encore que tu m'aimes ;, pour que je croie, pour que je sois sauvé!... Car j'ai bien souffert , voyez-vous !

Elle ne dit rien , mais elle lui laissa aller ses mains pour qu'il pût les baiser, pour qu'il pût être bien sûr qu'elle ne le trompait pas...

— Oh! que je suis heureux, dit-il. Oh ! c'est trop de bonheur tout d'un coup... Voyez! je lui baise les mains, elle ne me les ote pas... Je lui dis que je l'aime , car je t'aime ! je la tutoie

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€t elle ne se fâche pas. . . J'en deviendrai fou î . . . Mais, qui es-tu?.... dis.... Tu es un ange, n'est-ce pas ? un ange du ciel !

— Relevez-vous donc, dit-elle toute confuse.

— Non, je suis si bien comme cela, à tes pieds, mon ange...

— Je veux que vous vous releviez.... cette porte qu'on peut ouvrir. ... si on entrait ! . . . .

— C'est vrai!...

Il se leva , leste et joyeux; il allait à la porte encore une fois.

— Eh bien! dit-elle, où allez-vous donc? Ce n'est pas cela.... Revenez.

Il revint, craignant de l'avoir fâchée.

— Ecoutez, reprit-elle.... Eh bien! qu'avez-vous donc à me regarder ?

— Vous ne me tutoyez plus?

— Enfant! Allons, il faut parler raison —

Yoilà mon portrait fini. Je m'en vais

écoutez-moi donc ! Je reviendrai après-demain vous faire faire autre chose, parce qu'il faut que vous travailliez et que vous deveniez célèbre.... Nous nous verrons souvent, parce que je veux veiller moi-même à ce que cela soit bien fait. .. Mais il v a une condition.

mon ami.... C'est que tu ne me demanderas pas qui je suis. . . . c'est , jure-le-moi. . . . que tu ne chercheras pas à le savoir; que tu ne me suivras pas où j'irai.... Il le faut.... la moindre indiscrétion de ta part te perdrait....

— Moi! que m'importe!...

— Elle me perdrait aussi.... Plus tard, je te dirai pourquoi.... peut-être faudra-t-il qu'un jour tu saches ma déplorable histoire.... jusque-là sois sage et prudent, jure-le-moi

je le veux.... Ou bien.... tu ne me reverras jamais....

— fie le jure! dit-il avec respect Je le

jure par la mémoire de ma pauvre mère....

— C'est bien je suis contente adieu. . . .

Garde ceci en souvenir de moi.

Elle ôta de son doigt une bague qu'elle lui donna , et s'enfuit.

Il resta tout étourdi.

Quelque chose qu'il n'avait pas vu sur son chevalet , le frappa quand il revint à lui : c'était un rouleau de cinquante napoléons.

Toi que l'on dit si beau , et dont je suis fière , visage, que j'aperçois reflété dans cette onde pure ; si , comme le veut ma mère , un vieillard devait t'embrasser , j'irais dans le bois chercher des herbes amères dont je te laverais , ô mon visage ! afin que les lèvres desséchées du vieillard se détournassent de toi avec dégoût...

Poésies de la Bohême.

( Traduction d'André Herpin. )

Je le maudis , et pourtant il ne me rend qu'amour pour mes malédictions!

Shakespeare. Songe d'une nuit d'été'.

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