CHAPITRE XI
C'ÉTAIT dans les premiers jours du mois de mars ^815.
Des maçons, hardiment suspendus au faîte de la porte cochère de l'hôtel de G***, rue Saint- Dominique-Saint-Germain, travaillaient à restaurer les emblèmes blasonniques de l'illustre famille à laquelle cette superbe propriété devait
son nom et venait d'être rendue par Louis XVIII, comme domaine patrimonial.
Les passans s'arrêtaient^ curieux^ à regarder ces belles armoiries ayant deux hommes d'armes pour support^ l'écusson surmonté d'une couronne ducale et portant sur champ de sable deux lions gisans et une croix de Lorraine^ avec cette devise : semper triumplians.
Au fond de la vaste cour^ toute verte de l'herbe qui poussait entre les pavés ^ au bas du noble perron de granit^ qu'abritait une tente soutenue par des lances dorées ^ une élégante voiture attendait depuis plus d'une heure les ordres du duc de G***. Vingt fois déjà le cocher avait quitté et repris son siège. Un laquais^ fort bel homme, dont les uniques fonctions se bornaient à monter derrière la voiture, flânait en sifflant du vestibule à la porte cochère, et ricanait au nez des passans. Les deux beaux chevaux bais à crins noirs grattaient la terre du pied, mâchaient leurs mors tout blancs d'écume, et frémissans d'impatience , hennissans de dépit, ils se regardaient l'un l'autre comme pour se demander les motifs d'un si long retard.
Au rez-de-chaussée de l'hôtel, du côte des jardins; dans une magnifique galerie éclairée par huit croisées ;, servant de bibliothèque et de lieu d'étude, majestueux sanctuaire de la science et du travail : à travers les vingt-quatre colonnes de marbre aux délicieux chapiteaux, qui supportaient les trois dômes du plafond, un homme seul , pensif et les bras croisés , se promenait lentement. Un gracieux vêtement à l'espagnole lui dessinait la taille; un manteau de velours bleu, doublé de satin blanc, tombait néghgemment de son épaule gauche; sur sa poitrine, couverte de croix et de crachats, le cordon bleu de Tordre du Saint-Esprit étalait sa large moire. Il avait la tête nue; le complément de sa toilette , un chapeau à la Henri lY , ombragé de plumes blanches , était resté sur un fauteuil.
Cet homme pouvait avoir de soixante à soixante-cinq ans. Il était grand et bien fait; sa démarche était noble; sa tournure et ses manières conservaient encore la coquette élégance qui avait fait de lui l'un des plus aimables et des plus heureux seigneurs de la cour de Louis XYI. Témoignant à cet égard plus de
goût qu'on n'en montrait généralement alors ^ il ne portait ni poudre^ ni perruque; ses cheveux^ arrangés avec un soin parfait^ laissaient soupçonner à peine que le temps en eût diminué le nombre , ou changé la couleur. Il avait une de ces heureuses physionomies qui, sans être précisément remarquables, plaisent par leur ensemble, commandent le respect et gagnent la confiance du vulgaire. Son front large, d'une élévation assez distinguée, mais uni comme une glace ; son nez fortement courbé , Cl la Bourbon y ce que l'on trouvait une grande beauté à cette époque ; ses yeux bleus au regard doux et tranquille; son immuable sourire; son teint blanc, clair et frais, naturel ou factice, peu importe , en faisaient ce qu'on pouvait dire un beau vieillard , fort séduisant au premier abord. Mais il ne fallait point le regarder trop long-temps ni avec une attention trop soutenue : car alors, à sa tête prodigieusement applatie au sommet, à ses lèvres minces et pâles, à ses joues creuses, aux points fortement saillans que présentaient ses oreilles, à la droite ligne que décrivait sa nuque, plutôt convexe que concave , il devenait impossible
— LE PAIR DE FRANCE. — 3t9
de méconnaître en lui l'homme aux passions peu généreuses ;, l'homme ambitieux, avide de louanges, dissolu, dépravé j indifférent sur les moyens de se procurer une jouissance nouvelle, capable de tout, même d'un crime, pour triompher de ce qui pouvait faire obstacle à ses désirs; complètement irréligieux, mais sachant feindre au besoin une utile dévotion: du reste, prodigue et magnifique même plutôt qu'avare... et le plus faible, le plus mou, le plus timide de tous les hommes quand une volonté plus forte que la sienne lui barrait le chemin.
Tel était Armand de G***, duc et pair de France, lieutenant-général des armées du roi et gentilhomme de la chambre.
Au moment que nous avons choisi pour le [>eindre, il semblait être sorti du calme habituel qui le distinguait et contribuait à le faire aimer de son entourage. Les bras fortement serrés sur sa poitrine et les poings fermés; mordant ses lèvres pâles, à en faire sortir le sang, il cherchait, mais vainement, à maîtriser l'agitation qui le troublait. L'impatience^ la jalousie , l'amour-propre blessé surtout, se
v320 — LE PAIR DE FRANCE.
lisaient clairement sur son visage dont les muscles contractés avaient rompu la paisible harmonie. C'est que depuis plus d'une heure aussi^ il attendait, lui, si peu fait pour attendre; lui qui dans toute sa vie n'avait jamais attendu qu'une personne, et cette personne était le Roi!
Une horloge, précieux ouvrage de Lepaute, balançait gravement son lourd pendule de bronze à l'extrémité de la galerie. Chaque fois que, dans sa silencieuse promenade, le duc passait devant cette horloge , il regardait le cadran , et sa colère augmentait à chaque regard. . . L'horloge enfin sonna quatre heures. Alors , d'un pas précipité, il s'approcha d'un cordon qui pendait entre deux colonnes ; il le tira fortement, et dit tout haut : — Il est trop tard... je n'irai pas !
Un valet de chambre parut , deux secondes après.
— Monseigneur a sonné?
— Que l'on fasse rentrer la voiture... je ne sortirai pas !
— Monseigneur a-t-il d'autres ordres ?
— Non ! Dès que madame la baronne sera
rentrée... on lui dira de venir me trouver ici sur-le-champ... Allez !
Le valet de chambre s'inclina et sortit.
Au bout de cinq minutes , la belle voiture était sous la remise, les beaux chevaux dans Fécurie; et le cocher allait finir une partie d'impériale commencée une heure et demie auparavant avec son camarade le laquais : tous deux fort satisfaits de cet ordre j car le temps s'était gâté, et une pluie fine, accompagnement assez ordinaire des premiers jours de mars, faisait préférer le dedans au dehors.
Alors le duc de G*** se jeta dans un fauteuil; déchira , en les défaisant , ses gants , devenus trop étroits pour des mains que la fièvre avait gonflées; et, la tête penchée, les coudes sur les genoux, il resta livré aux tumultueuses pensées qui l'accablaient. Bientôt des larmes, des larmes de rage se firent jour à travers ses doigts. Oui, le vieillard se mit à pleurer comme un jeune homme! car il était amoureux comme un jeune homme! il le sentait... il s'en indignait; il aurait voulu s'en donner le démenti. Mais l'amour, qui s'était moqué du vieillard et de sa grande expérience des femmes, l'amour lui
parlait plus haut que son amour-propre; il le forçait^ quelque dépit qu'il en eût ^ à reconnaître sa puissance , à s'avouer vaincu^ à se trouver ridicule et vieux.
Cependant une autre voiture venait d'entrer dans la cour : une dame en était descendue. Le valet de cliambre lui avait dit un mot en passant.
C'était la baronne^ une jolie femme de dixsept ans.
Elle monta chez elle pour ôter son chapeau. Puis elle redescendit, légère comme une sylphide, et traversa les appartemens qui conduisaient à la bibliothèque. Elle poussa la porte qui obéit, sans faire entendre le moindre bruit; et de ses petits pieds qui effleuraient à peine le tapis, elle s'élança au milieu de la galerie. Le duc , absorbé dans ses réflexions, n-e l'entendit point; il ne la vit point non plus. Elle s'en aperçut, et se posant devant une grande glace, elle s'arrangea les cheveux , elle se tourna pour défripper sa robe de gros de Naples bleu-ciel , pour étaler gracieusement sur son corsage les pointes de son fichu de blonde qu'elle avait chiffonnées dans ses courses. Puis, elle se trouva belle et sourit à la glace qui lui rendait son sou-
rire : charmant sourire mêlé d'un peu de rougeur^ délicieux reste d^une émotion bien douce qu'elle venait d'éprouver tout à l'heure dans une mansarde de la rue Christine ^ en écoutant un pauvre jeune homme qu'elle aimait, lui parler d'amour à genoux.
Le duc ne la voyait toujours pas. Plongé dans une immobilité parfaite, on eût dit qu'il dormait. La baronne , pour l'avertir enfin de sa présence, toussa légèrement, et fit trois ou quatre pas, les plus lourds qu'elle put, vers le fauteuil où il était assis. M. de G*** se leva brusquement, tout confus, tout embarrassé , car il n'avait point eu le temps d'essuyer son visage que des larmes à demi séchées sillonnaient visiblement.
— Vous voilà enfin î dit-il d'une voix où la douleur dominait la colère; c'est bien heureux !
— Vous m'avez donc attendue ? demandât-elle avec une surprise affectée.
— Si je vous ai attendue ! s'écria le pair de France , obUgé de se rasseoir, car son émotion lui faisait claquer les genoux. Si je vous
.324 — LE PAIR nE FRANt:E.
ai attendue ! Pouvez-vous me faire une pareille demande...
— O mon Dieu ! dit-elle en feignant d'être chagrine, comme je suis fâchée de cela!
A ces mots , il la regarda en face , et voyant qu'au lieu de le plaindre elle se contraignait violemment pour ne pas rire: — Avez -vous bien le cœur de me railler? dit-il
Elle baissa les yeux, et se mit à jouer avec les nœuds de sa robe.
— Voyons , madame , reprit le vieillard en insistant : pourquoi êtes- vous venue si tard ?
— Parce que j'ai eu affaire , répondit sèchement la baronne.
— Belle réponse ! quand depuis deux heures j'attends, quand vous êtes cause que je ne suis pas allé à la Chambre aujourd'hui. . . . Vous avez eu affaire? quoi, s'il vous plaît?
— Vous dites bien : s'il me plaît — et il ne me plaît pas de vous le dire.
— Madame.... cette réponse....
— Est impertinente , n'est-ce pas ? Vous n'êtes point habitué à ce qu'on vous parle ainsi. Il faut vous y faire , monsieur le duc : car je TOUS le déclare une fois pour toutes, jamais je
ne m'assujétirai à vous rendre de mes actions un compte soumis , comme ferait une fille à sa mère y ou plutôt servile comme une domestique à son maître et c'est là ce que vous
voudriez : je le sais. Il faudrait vous donner l'emploi de mes heures , l'explication de mes absences^ l'itinéraire et la relation fidèle de mes promenades!... Je ne le veux pas —
— Madame ! vous oubliez....
— Je n'oublie rien. Je connais ma position, je sais quelle somme d'égards et de respect je vous dois. Enfermez-moi, vous en avez la puissance; faites-moi suivre, vous en avez les moyens : nous verrons après. Mais, quant à présent, permettez-moi de croire que je ne suis ni votre prisonnière, ni votre esclave; et de vous le dire même, quand vous faites semblant de l'ignorer....
— En vérité, madame, reprit le duc que cette hardiesse de langage étourdissait, veuillez au moins m'apprendre ce que j'ai fait pour que vous me parliez ainsi. Il me semble que rien dans ma conduite ne vous a, jusqu'à présent, donné lieu à me faire une si véhémente déclaration de vos droits.
Il s'était levé pour tendre un siège à la baronne.
— Tout- à rheure , dit-elle en refusant de s'asseoir^ un de vos gens m'a dit que vous vouliez me parlez sur-le-champ.... Je lui ai demandé si c'était bien là l'expression dont vous vous étiez servi. Il m'a répondu affirmativement. Le mot m'a blessée : car je déteste l'obéissance , monsieur le duc j et si je suis venue ^ ne croyez pas que ce soit à cause de votre ordre ^ mais bien malgré votre ordre, et pour me plaindre de son impolitesse.
— Germain est un imbécille, répondit le pair de France, en souriant de la moue charmante que lui faisait la baronne. J'étais de mauvaise humeur quand je lui ai parlé. Il aurait dû s'en apercevoir.... Pardonnez-moi.... faisons la paix.... Jugez s'il n'y avait pas de quoi me contrarier , aussi ! C'est la première fois que je mets ce costume ; avant d'aller au Luxembourg, je voulais me faire voir ainsi paré, à vous.... à vous seule à vous la première.... et vous ne veniez pas! J'étais impatienté. J'ai eu tort. Allons, ne parlons plus de
— L£ PAIH DE FRANCE. — 327
cela..*, mettez-vous là.... causons. Dites ^ comment me trouvez-vous?
— Voyons, dit-elle; levez-vous, que je vous examine.
Il se leva.
— Promenez-vous un peu. . . .
U fit un tour de galerie, le plus majestueusement possible.
Elle le regarda marcher. Il se tenait droit comme un enfant le jour de sa première com-^ munion; il tendait le jarret et se cambrait le pied ; il avait la main gauche appuyée sur sa hanche pour faire bouffer son manteau; il portait noblement la tête en arrière ; il gardait un sérieux de glace , et se dandinait à la façon des princes. Et tous ces efforts, toute cette étude pour produire de l'effet, le rendaient gauche et ridicule. La baronne se rappela le jeune homme de la rue Christine. Son imagination l'évoqua. Elle le fit venir là, dans cette galerie, avec sa jeunesse, et sa fraîcheur, et la candeur de son âme, et les grâces si simples, si modestes de sa personne ; en regard de ce duc et pair , boursouflé d'orgueil , s'admirant dans ses pompeux habits , essayant de se faire
jeune de tout son velours, de tout son or, de tous ses diamans. La comparaison était dangereuse pour le coquet vieillard. Elle fit pousser à la jeune femme un soupir qu'il entendit et qu'il prit pour lui , vraiment car il accourut, rouge de plaisir et de vanité; il s'assit tout essouflë à côté d'elle, et lui prenant une main qu'il pressa , qu'il baisa dans son ardeur, sans voir qu'elle se détournait de lui , il s'écria avec transport:
— N'est-ce pas que je suis bien ainsi? Elle ne répondit rien.
— Oh ! n'est-ce pas , continua-t-il en s'animant, n'est-ce pas que tu me trouves à ton goût, que je te plais, que tu m'aimes? Vois: jusqu'à présent j'ai tout supporté sans me plaindre, et tes bmsqueries, et tes dédains, et tes plaisanteries.... tu m'as rebuté, tu m'as repoussé mille fois: j'ai persisté.... j'ai attendu patiemment. Je me suis dit : — Elle est si jeune ! elle a si peu l'expérience du monde ! Elle m'en veut, parce qu'elle ignore tout ce que l'amour peut produire de choses étranges, tout ce que la passion peut inspirer de délirant. — Je n'ai pas perdu courage ; j'ai continué de t'aimer.
Je t'ai feit riche et puissante. Tout ce que ton amour-proprv et ta coquetterie de femme voulaient^ je te Tai donné. J'ai étudié tes caprices pour m'en faire des lois. N'est-ce pas vrai? dis ? Est-il une recherche de luxe , une invention de toilette ;, une création d'opulence que tu aies désirée sans l'obtenir? Ai -je oublié quelque détail dans mon occupation à te rendre la plus heureuse des femmes ? Je t'ai donné des meubles^ des parures^ des voitures^ des chevaux^ des domestiques comme tu les as voulus j veux-tu d'autres meubles^ d'autres parures^ d'autres chevaux^ d'autres voitures? Veux-tu que tous mes domestiques soient les tiens ? Trouves-tu que ton autorité ici ne soit pas assez grande ? Je te ferai plus maîtresse encore.... mais tu m'aimeras^ n'est-ce pas? tu ne me rebuteras plus ; tu ne t'enfuiras plus de moi ! Tu penseras que pour qu'un homme de mon rang^ de mon importance^ néglige ses affaires^ fasse taire son ambition^ s'arrête sur le chemin des honneurs et de la puissance^ comme je le fais ^ et tout cela pour ne s'occuper que d'une femme. . . il faut que cette femme lui soit bien chère, qu'il l'aime à en être fou !
et cette femme , n'est-ce pas , serait bien ingrate d'accepter tant de bienfaits, de voir tant de sacrifices, sans les payer de son amour?., et tu m'aimeras ! Oh ! dis que tu m'aimeras ! appelle-moi ton ami.... ton amant!
En finissant ce discours, le duc s'était mis aux genoux de la baronne... Il la regardait avec des yeux étincelans ; il lui serrait les mains à la faire crier.
D aurait pu parler long-temps encore sans qu'elle songeât ni à lui répondre , ni même à l'interrompre; car les souvenirs de sa charmante matinée s'étaient emparés d'elle, de manière à ne lui laisser qu'un sentiment confus de ce qui se passait. Mais quand elle vit le vieillard occuper à ses pieds la place du jeune homme; quand elle sentit qu'il prenait ses mains; quand elle l'entendit la tutoyer et la conjurer de l'aimer comme avait fait le jeune homme, elle revint à elle tout d'un coup. Se levant avec promptitude , elle repoussa le duc, et toute frissonnante, elle courut s'asseoir à l'autre bout de la galerie.
On essayerait vainement de peindre la situation du noble pair à cette nmette réponse, si
cruellement significative pour lui. D'abord stupéfait de honte ^ il resta quelques instans sans pouvoir changer de posture. Mais bientôt la colère ^ la jalousie^ vingt passions terribles^ s'emparèrent de lui. Il se leva bouillant de fureur, et dans un tel désordre d'esprit, qu'il dut faire trois ou quatre fois à grands pas le tour de la galerie, avant de trouver un mot capable de servir d'interprète à ses sentimens. La baronne, calme, impassible, attendait l'explosion sans la craindre, quelque pût en être le résultat. Deux ou trois scènes de ce genre avaient eu lieu déjà depuis qu'elle connaissait le duc.
Enfin il s'arrêta devant elle, les bras croisés, la poitrine haletante , les yeux étincelans toujours , non plus de désirs, mais de rage.
— Est-ce que vous croyez qu'un pareil état de choses puisse durer long-temps, madame? lui dit-il, en battant le parquet du pied avec un mouvement convulsif.
— Non , monsieurj car il est insupportable, répondit-elle avec la plus grande tranquillité.
— Vous en convenez donc î
— Oui^ certes, j'en conviens.», et vous pouvez dire si c'est pour la première fois.
— Savez-vous qu'il faut que tout cela finisse ?
— Oui, aujourd'hui ou demain... ou plus tard... il faut, comme vous dites, que tout cela finisse.
— Oui!... mais vous savez aussi que dans une heure, si je dis un seul mot, l'éclat qui vous environne ici peut s'éteindre, et vous, devenir mendiante au lieu de grande dame que vous êtes!
— En moins d'une heure même, si vous voulez... Je sais cela parfaitement. ^
— Eh bien?
— Eh bien!
— Où irez- vous?
— Que vous importe ?
— Où irez-vous , encore une fois !
— Encore une fois, que vous importe?
hors de chez vous, je m'appartiendrai bien, ce me semble.
— Mais tu n'y penses donc pas , malheureuse femme! en quittant cette maison, tu quittes tout, tu perds tout... tu tombes d'un
trône dans la boue... ton or se change en cuivre et tes diamans en verre... C'est la misère qui te saisit au sortir de l'opulence....
— Yous vous placez trop haut, monsieur le duc, et vous me voyez trop petite; vous croyez m'épouvanter par vos contrastes, mais vous oubliez que je connais mieux que vous la vie que vous me faites si horrible. Et si cette misère me plaît mieux avec sa liberté que votre richesse avec ses chaînes, qu'avez-vous à dire, au surplus?
— Ainsi... à vous entendre... vous partiriez de chez moi sans peine ?
— Oui, monsieur le duc, sans peine.
— Avec plaisir, peut-être !
— Yous faites la demande et la réponse, monsieur.
L'imperturbable sang-froid de la jeune femme confondait le duc. Il aurait voulu pour beaucoup ne pas avoir commencé cette explication.
— Comme cela , reprit-il après un assez long silence, tout est fini entre nous ?
— Yous l'avez dit.
— Après tout ce que j'ai fait pour vous! n'est-ce pas une chose atroce! n'est-ce pas
la plus noire ingratitude que Ton puisse imaginer?
— Que parlez-vous d'iagratitude? Qu'avezvous donc fait pour moi à pouvoir vous vanter si haut^ monsieur? Dites cela à vos amis: faites le généreux avec ceux qui ne savent pas l'épouvantable origine de vos bienfaits ; à ceux-là , dites si vous le voulez : — J'ai une femme qui me coûte immensément^ une femme que j'ai faite baronne, imaginez! une femme que je couvre d'or, qui court les rues dans mes équipages, qui crève mes chevaux; une femme qui me ruine de caprices et de toilette... une femme que j'idolâtre, que j'aime comme pas une de toutes celles que j'ai eu dans ma vie, et vous savez si j'en ai eu! Eh bien! croiriez-vous , mes amis, que cette femme qui me doit tout, qui sans moi serait restée pauvre et abjecte ouvrière à trente sous la journée, croiriez-vous qu'elle me tient rigueur^ messieurs? à moi ! oui, elle fait la cruelle, vraiment! elle ose me rire au nez quand je lui parle d'amour — — Dites tout cela à vos amis, monsieur le duc, et ils vous répondront : — Tu es fou, mon cher ! il faut renvoyer cette femme-là ... — Mais que j'y aille ,
moi ! que je leur apprenne comment tout cela s'est fait; qu'aux plus dépraves de tous, aux plus dignes de leur célébrité scandaleuse, je dise : — J'étais une pauvre fille toute simple, toute naïve et bien malheureuse; je travaillais pour vivre et pour faire vivre ma mère, messieurs! Je n'avais jamais vu M. le duc, moi... mais on m'avait montrée à lui. Il me trouva jolie, il voulut m'avoir; il savait bien, qu'il ose dire que non ! il savait bien qu'en s'adressant à moi, un refus serait tout ce qu'il obtiendrait... aussi n'est-ce pas comme cela qu'il s'y est pris. Il s'est concerté avec une autre personne; et à elles deux, elles m'ont volée, moi, pauvre jeune fille innocente, volée, oui! volée la nuit, comme on vole un enfant : et quand il a été jour et que j'ai voulu me défendre, me plaindre, m'enfuir, on m'a montré ma mère, mourante de faim sur la paille et me maudissant à son dernier soupir... Alors j'ai eu peur d'être maudite, j'ai eu peur de tuer ma mère; j'ai pleuré, j'ai prié tant que j'ai pu.... mais les pleurs et les prières font rire M. le duc... A vous , ses amis , il a dû raconter le reste cent fois. . . Voilà mon histoire. — ^Eh bien ! monsieur^ que pensez- vous qu'ils répondraient à cela ?
Le noble pair, la tête baissée, gardait le silence.
— Parmi ces nobles débauchés , continua la baronne, il s'en trouverait un peut-être qui se lèverait pour médire: — ^Puisque vous n'étiez pas venue de votre plein gré chez notre ami, pourquoi y êtes-vous restée? Il fallait vous en aller. . .
M. de G*'*^* fit un signe d'affirmation presque imperceptible.
— C'est cela! reprit la jeune femme avec colère ; il fallait m'en aller ! Après que j'étais déshonorée , après qu'ils m'avaient enlevé mon seul bien , ma seule richesse , ma seule dot ; m'en aller ! Comme si le monde tenait compte de la manière dont les réputations se perdent, voyait autre chose que le fait, et s'amusait à rechercher les causes... On m'aurait méprisée , calomniée, montrée au doigt; personne n'aurait voulu de moi, pauvre fille perdue... A la bonne heure si j'eusse été riche. Le malheur qui peut payer ses défenseurs en trouve aussi bien que le vice; mais le vice et la vertu misérable pèsent le même poids dans la balance. Voilà pourquoi je suis restée chez M. le duc jusqu'à ce qu'il me mît à la porte. Il était
toujours assez temps pour moi d'aller chercher l'opprobre et la misère.
Les larmes qui suffoquaient la baronne l'empêchèrent de continuer.
Le duc s'assit auprès d'elle.
— Pourquoi rappeler toutes ces tristes choses? dit-il; pourquoi surtout donner ce dernier motif à votre séjour chez moi? Est-ce que je vous le demandais , dites ? J'ai eu bien des torts à votre
égard des torts immenses ^ j'en conviens;
mais vous ne savez pas que je vous aime éperdûment ! vous le dites sans y croire. Pour vous obtenir^ tout moyen m'était bon; tout chemin me semblait le droit chemin. Enfin ^ le mal est fait. Je croyais^ à force d'égards et de tendres soins y avoir un peu adouci l'amertume de vos ressentimens ; je croyais que mes efforts pour réparer ma faute l'avaient diminuée à vos yeux. Quelquefois il me semble vous avoir entendue dire que vous m'aimeriez peut-être un jour. Ce jour ne viendra-t-il jamais ? Que vous faut-il? parlez ; commandez ! Si un mariage était chose possible y je vous l'ai dit vingt fois^ vous seriez depuis long-temps duchesse de G"*^** ; mais vous savez qu'il n'y faut pas songer.
— A qui la foute? s'écria la baronne.
— A moi^ c'est vrai; je n'accuse que moi. Mais cela est irréparable.
— Pourquoi? le divorce n'est pas aboli.
— Le divorce ! mais il rendrait ce mariage cent fois plus impraticable...
— Pour vous, orgueilleux duc ; sans doute! . . . pour moi aussi , allez : car alors voudrais-je de