V. Que l'on considère la société sous un autre poini de
' De ofiicio hominis et civis. Lib. 1, cap. 4, § 9.
vue, et qu'on examine l'influence salutaire que la religion exerce sur elle , et dans quel état de dissolution elle tomberait si la religion venait à lui manquer. C'est par la religion que le mariage reconnaît sa sainteté, c'est la religion qui consolide les familles, au moyen d'une sage harmonie d'aulorité et de dépendance : elle assure aux enfants, autant que les vicissitudes humaines le permettent, une parfaite éducation et les plus heureux succès '. Sans la religion le mariage deviendrait un brutal libertinage , le lien conjugal s^anëantirait, en se transformant en une convention temporaire , et l* anarchie régnerait dans les familles *. La religion substitue le respect à l'envie, en faisant voir l'image de Dieu dans tous les objets qui entrent en participation de sa puissance, ôtez ces sentiments divins, l'aversion pour toute autorité deviendra inévitable ^ L'esprit de charité exclusivement propre à la religion chrétienne, rapproche les diverses conditions des citoyens, sans les confondre, et la bienfaisance, d'un côté, et la reconnaissance, de l'autre, forment les chers liens de leur union. Sans tout cela, la dureté dans les grands, l'égoïsme dans tous, la fraude dans les contrats, le mépris du ser* ment, la discorde, les haines, les massacres viendraient plonger les nations dans un abîme d'infortunes *. Il suffit, pour rester convaincu de cette vérité, de se rappeler les époques historiques, où les empires, les royaumes, les cités perdirent leur zèle antique pour les intérêts de la religion ^ La démons-
' Nous aurons occasion ailleurs de faire voir comment chez toutes les nations même barbares, la relijjion a toujours eu une grande part dans la cérémonie et les vues du mariajje. Nous verrons encore à quel degré l'a élevée la rédemption opérée par Jésus-Christ.
^ La Mennais, Indiflerenza in mal. di reliff. T. II. c. III. p. 85. Milano,
^Rousseau, (Contrat social, L. IV. C. YIII.) confesse que tous les peuples anciens voyaient dans les rois autant de divinités, et qu'ils n'eurent dans le principe, d'autre gouvernement que le théocratique, il ajoute que le christianisme en particulier, inspire soumission, servitude et dépendance. A la vérité, les hommes sans religion, méprisent l'autorité publique, et blasphèment contre la majesté. Jud. epist. V. 8.
* Feîminger, Dissert, politic. de relig. p. 581 et seqq. Cet auteur impie dit cependant à propos certaines vérités.
^ Sans nous perdre en recherches sur plusieurs nations, nous ferons une courte observation sur l'empire romain ; Gibbon loue avec une grande complaisance l'indifférence des Romains en matière de religion : très-indiflerents, dit -il, à toutes les folies de la multitude, quelle qu'en fût la force, ils s'approchaient avec un mépris intérieur et avec un respect apparent, tant
TROISIEME THÉORÈME. Al
Iration serait encore plus évidente , s'il n'était pas absolument impossible de voir l'expérience d'un peuple qui fût uni sans religion, ou qui après en avoir eu, aurait fini par la perdre.
Le théorème trouve sa confirmation dans l'autorité des anciens philosophes.
VI. Et pour que l'autorité des grands philosophes environnés de la vénération générale vienne à l'appui de notre théorème, nous nous abstiendrons de rapporter les témoignages des écrivains modernes dont le nombre serait immense ; nous ne citerons parmi les anciens que ceux qui , pour ainsi dire , furent les fondateurs de la science politique. Platon enseigna qiCavant toute chose , il faut invoquer Dieu , afin qu'il affermisse notre cité , et le prier qu'il nous exauce et nous soit propice et favorable^ qu'il vienne nous éclairer, et qu'il nous apprenne lui-même les lois et qu'il décore notre cité^. Dans un autre endroit, il n'hésita point à reconnaître que l'ignorance et le mépris des dieux portent un grand dommage à la république ^. Aristote, dans l'exposé du plan de sa politique, ne manqua point de régler le culte que les citoyens doivent aux dieux, et de préciser les qualités dont il était nécessaire que les prêt7'es fussent décorés ^ Les doctrines de Xenophon sont en tout conformes sur ce point, il les a répétées dans plusieurs endroits de ses ouvrages *. Plutarque n'a point suivi d'autre système , comme nous l'avons fait voir plus haut '. Les autorités de Tite-Live *,
des autels de Jupiter Lybien, que de ceux de Jupiter Olympien et Capitolin. Mais Montesquieu a montré plus de sagesse et de sagacité, en attribuant la dissolution de l'empire à cette indifi'érence produite à Rome par la philosophie épicurienne qui y dominait. (Histoire de la décadence et de la chute de l'empire romain, 1. 1, c. 2.) et Bolingbroke, se conformant à ces principes n'a point hésité à assurer que l'oubli et le mépris de la religion, furent la principale cause des maux que Rome eut à souffrir dans la suite des temps. La religion et l'état déclinèrent dans la même proportion. T. IV, p. 428. Voilà, en faveur de la vérité, deux témoignages que la politique du siècle'et la philosophie irréligieuse, n'oseront point déclarer suspects d'un excès de piété.
' De legibus IV, op. T. II, p. 714. Edit. Steph.— » De rep. L. II, T. H. p. 380. — ' Politic. L. VII. ibid. p. 688, G. 8 et seqq. — " Cyropœd. L. I,
Î- 20. L. VIII et ahbi. — ^ Adversus Colotem Epie. p. 1125. Francofurti. 599. — e Hist. L. XLIV, p. 332.
de Salliiste *, de Tacite ^ suffisent pour nous assurer du consentement général des Latins; si l'on ne veut pas toutefois recueillir plusieurs passages qui se rencontrent à cet égard dans les ouvrages du père de l'éloquence romaine ' ; et si l'on ne veut point conclure par celte superbe observation de Valère-Maxime : notre cité crut toujours devoir tout subordonnera la religion y même les choses où elle voulait que se déployât la suprême splendeur de la majesté. Voilà pourquoi les Empereurs n^hésitèrent point à se rendre les ministres des choses sacrées... et jamais notre cité n'a cessé de faire une attention exacte à la pratique des cérémonies {religieuses) *.
DÉMONSTRATION DE LA SECONDE PARTIE
VIL Les vérités que nous avons jusqu'à présent mises en évidence jettent un grand jour sur une autre que nous avons proposée dans le principe. C'est que la religion doit briller dans le cœur, dans la bouche, et dans les exemples d'un gouvernant. Ce serait à la vérité une absurdité profonde que de prétendre qu'un peuple pourrait être bien conduit par un homme qui n'aurait pas de religion, parce que cet homme étant comme le chef du peuple, de la part duquel on s'attend à voir découler toutes sortes d'influences bienfaisantes, comment ce chef pourra-t-il jamais donner ce qu'il n'a point, je veux dire l'influence religieuse si nécessaire à la félicité nationale *? En outre, s'il croit que la religion est une vérité, en la niant , il se contredira lui-même, et il devra plutôt la professer. Mais s'il la regarde comme une fable, comment pourra-t-il la croire avantageuse à son peuple et même si nécessaire qu'il doive hypocritement la professer ? L'erreur de doctrine, dit toutefois un incrédule, influe sur toute créa-
' De Conjur. Catil. N° IX, fol. 4.
^ Forstner, en commentant cet historien, dans des notes politiques, L. 1, p. 66, Argent, 1650, dit : Sola rellgio nutrix est humariae vitae, justl,injustique norma, perturbationum gubernatrix, frenum in prosperis , in adversis solatium, spes in dubiis, unica denique mentis domina.
^ De aruspicum respons. et Tuscul. quaest. L. I, C. IV.
* Exempt. L. 1, C. I.
^ Onorio, Tesorapolitico. T. L p. 501 etseqq.Francof. 1617. — L'anonimo la mente dell uomo di stato. C. 1. Roma, 17/1. — Dalle Grottaglie lettere scritturali. p. 39 et seqq. Cosenza. 1680. — Scribano, politicus christianus. L. II, C. XIX, p. 619 et seqq. Lngd. 1625.
ture raisonnable et sensée ; et ne peut manquer de la rendre vicieuse *. Si donc il admet que la religion est une erreur, il ne pourra jamais en espérer de l'avantage, encore moins la traiter comme la base de toute société ^, et de toute la perfection de l'espèce humaine. Ainsi ne faisant voir pour les affaires religieuses ni le zèle ni la protection qu'elles méritent, on verra réaliser la grande sentence de Condorcet, c'est-à-dire ^we la religion viendra bientôt à languir, et amènera la dissolution de l'état ^
Quiconque gouverne les peuples a un plus gra^id besoin de la religion pour se maintenir dans les bornes de ses devoirs.
VIII. Faisons en outre une courte récapitulation des principes que nous avons antérieurement établis, c'est-à-dire, que la religion est nécessaire au peuple, précisément parce qu'elle sert de base et de règle aux bonnes mœurs *. Maintenant quiconque participe à l'administration de la justice pourra-t-il peut-être se, déclarer affranchi de ce double besoin ? N'est-il point un homme , et les éléments de la vertu ne lui sont-ils pas nécessaires pour être vertueux ? Nous pourrons ici tirer parti du témoignage de Rousseau, comme de celui qui connaissait intimement les philosophes, ses confrères, et qui, dans l'esprit de nos adversaires, ne peut être suspect de prévention. Je ne sais comprendre , écrivait-il à un ami, comment l'homme peut être vertueux sans religion j j'eus longtemps cette fausse opinion, mais j'en suis aujourd'hui pleinement détrompé \ Le frein de la religion est encore plus nécessaire au prince et à tous les principaux personnages de l'état, pour bien régler leur propre conduite et celle des autres; parce qu'étant moins assujétis aux lois et à la crainte de la justice humaine, et se sentant stimulés vers le vice par la flatterie des courtisans , par l'attrait des plaisirs et par la facilité de satisfaire leurs désirs les plus déré-
* Diderot, Essai sur le mérite et la vertu, p. 1 1, sect. 3.
2 La Meunais, Indiff. in mat. di rel. G. lll. p. 83. Milano, 1819.
' Toute religion admise seulement comme une croyance qu'il est utile de laisser au peuple, n'a plus à espérer qu'une agonie plus ou moins prolongée. Esquisse d'un tableau des progrès de l'esprit humain.
* Rousseau, Contrat social. Liv. IV. C. VIII. ' Lettre sur les spectacles.
glés, ils ne pourront jamais être contenus dans le devoir, ni être portés à la pratique des plus généreuses vertus, que par la pensée d'un juge suprême *. D'ailleurs ils doivent encore nourrir dans leur cœur la religion autant que possible, par des actes extérieurs, et donner à leurs sujets des exemples solennels de piété, afin que ceux-ci les respectent nonseulement comme des images de Dieu, mais encore comme ses amis, et comme des êtres qui lui sont particulièrement consacrés *.
L'hypocrisie de la religion ne réussit pas aux princes.
IX. Qu'on ne dise pas ici que le prince ou quiconque gouverne, pourra cacher ses propres sentiments irréligieux, de manière à ce qu'ils restent perpétuellement ignorés de la multitude. Vhomme, dit un auteur moà^mQ .^ n'a pas assez de pouvoir pour se faire violence à ce point. L'incrédule pourra bien conserver une contenance extérieure ^ il pourra se tenir sur ses gardes ^ soit dans ses paroles, soit dans ses actions, mais Une ressemblera jamais parfaitement au chrétien, et même il lui ressemblera d'autattt moins que son âme sera plus droite et plus délicate y parce qu'ily a dans l'hypocrisie quelque chose de si vil , que tous les cœurs honnêtes ont pour elle une invincible répugnance.... Si l'on ajoute à ces considérations l'ennui, le dégoût inséparable de ces formalités religieuses que l'on juge ridicules, et l'irritation secrète de V amour-propi'e , il n'y a pas de doute que le mépris intérieur pour la religion ^ dont parle Gibbon , se manifestera bientôt j en dépit du respect apparent '. Mais personne, à mon avis, n'a mieux développé cette vérité que Frédéric II, roi de Prusse, qui fait pleine foi auprès àts philosophistes sans préjug es, Siiiendu qu'ils ne peuvent craindre de sa part trop de propension à la piété religieuse. Il a donc écrit les lignes suivantes, en réfutant Machiavel : Le précepteur des tyrans ose assurer que les princes peuvent abuser du monde
' Menochîi Hieropolitic. L. II, C. 2. p. 165 et seqq. Lugd. 1625. — Rodoerii princeps probus. C. V et VI. Lugd. Bat. 1623.
^ Gard. Aldobrandini apophtegmata de perfecto principe. T. III, C. V et VI. Tucini, 1620. — Bozii. Virtutisimperium. C. II et seqq. Romœ, 1593.
' La M«nnais, Indiff. in mat. di rel. C. III. p. 96 et seqq. Milano, 1899. Trad. it.
TROISIÈME TKSORÈMB. 48
parleurs dissimulations l C est par ce point que je dois commencer à le réfuter. On sait à quelpoint le public est curieux^ c'est un animal qui voit tout, entend tout, et divulgue tout ce qu'il a entendu et observé. Si la curiosité de ce public lui fait examiner la conduite des particuliers ^ c'est pour passer le teinps ; mais quand il juge du caractère des princes, il le fait pour son propre intérêt. En attendant, les princes sont exposés plus que personne aux discours et aux jugements du monde, ils sont co mine les astres vers lesquels une multitude d'astronomes tourne ses lunettes d'approche et ses astrolabes. Les courtisans qui les observent , font chaque jour leurs observations ; un geste , un coup d'œil , un regard les trahit, et les peuples les jugent par conjectures. En un mot, comme Une peut ariiver que le soleil cache ses taches , il ne peut arriver non plus que les grands princes puissent soustraire leurs actions et le fond de leur caractère aux yeux de tant d'observateurs. Quand même le masque de la dissimulation couvrirait pour quelque temps la laideur naturelle d'un prince , il ne devra pas pourtant croire que ce masque le couvrira perpétuellement , et qu'il ne le lèvera jamais pour respirer, et une seule occasion peut suffire pour contenter les curieux. L'artifice et la dissimulation se trouveront donc en vain sur les lèvres d'un prince ; la fourberie dans ses discours comme dans ses actions sera inutile : en jugeant les hommes sur leur parole on se tromperait tous les jours ; mais on examine leurs actions et leurs discours, la fausseté et la dissimulation ne peuvent jamais prévaloir contre cet examen réitéré. On ne représente jamais bien que sa propre personne; il faut avoir effectivement le caractère qu'on veut que le monde vous suppose ; sans quoi celui qui s'imagine abuser le public , se trompe lui-même.... Je finirai ce chapitre par une seule réflexion. Qu'on remarque la fécondité avec laquelle les vices se propagent dans Machiavel. Il veut qu'un roi incrédîcle couronne son incrédulité par l'hypocrisie, etc ',
L'hypocrisie reconnue par le peuple produit de grands dommages.
X. Le peuple découvrira donc bientôt l'hypocrisie de celui qui le gouverne, et que penserons-nous qu'il fasse
' Antimachiavel, C. XVIII.
alors ? D'abord il méprisera l'hypocrile, allendu qu'aux yeux du public il n'est point de caractère plus abominable que celui-là, parce qu'il dénote une bassesse, une imposture, une contradiction habituelle entre les sentiments et les actions. Etpensant ensuite que son prince le regarde comme son jouet et avec un œil de commisération et de mépris, il rougira bientôt d'une religion qui l'humilie. Et quand il sera parvenu à se persuader que la religion est le patrimoine de tim^ bëcillité et de l'ignorance , pensez-vous^ qu'il soit très-con^ lent de ce 'patrimoine 7 Vue fois qu'il aura admis l'opinion que la religion n'est qu'un passe-temps pour entretenir le peuple, qui sera, qui voudra être peuple , et s'imposer de pénibles devoirs pour s^ acquérir la flatteuse réputation d'un sotf Chacun prenant exemple de ses supérieurs ^pensera s'élever au-dessus des autres en ne croyant point; et néanmoins il répétera d'un ton méprisant que la religion est nécessaire au peuple. Les grands la renverront avec dédain aux magistrats, les magistrats aux gentilshommes , les gentilshommes aux artisans, et ceux-ci aux derniers ouvriers dont à la fln elle supportera les refus \ En un mot, le principe de Machiavel suffit à Thypocrisie des princes pour détruire dans ses états la religion, et par suite la prospérité, pendant qu'il n'a pas su disconvenir lui-même que tout prospère où fleurit la religion, et que où elle déchoit de sa splendeur, on ne peut s'attendre qu'à des calamités ^ Un tel principe suffit encore plus que toutes les doctrines antimonarchiques pour renverser le trône de quiconque voudra le suivre; parce que les peuples ne pourront jamais souffrir un prince dans Lequel ils auront découvert de l'irréligion , dit Tacite ^ C'est de quoi on peut bien se rendre compte, en lisant cette importante pensée de Rousseau ; Virréligion, dit-il, est tout à fait en horreur au peuple opprimé et misérable, qui voyant les tyrans se délivrer du seul frein capable de les contenir, se voit encore enlever dans l'espérance d'une vie future la seule consolation qu'on lui laisse dans la présente.
» La Mennais, Indiff. in mat. di reliç. C. JII. p. 9 et seq. Milano. 1819. Trad. it. — ^La mente dell' iiomo di Stato G. I. Dans cette idée il a été précédé par Tite-Live qui dit : Omnia prospéra eveniunt colentibus Deum.
» Annal. L. XIV. n« 2.
Sentences de U Ecriture-Sainte qui s'adaptent au sujet.
XL Mais le désir de persuader les prétendus philosophes du jour ne nous a poussés que trop loin dans la citation des autorités des écrivains profanes , et même impies , qui nous ont paru favorables au théorème que nous exposions; il est juste enfin que, pour la consolation des lecteurs religieux, nous alléguions les sentences de la Bible qui ajouteront un nouvel éclat et une nouvelle force à la vérité que nous avons proposée. Et pour ce qui concerne la nécessité de la religion dans l'intérêt du bien-être de l'état, nous lisons que Dieu laissa les nations aller derrière leurs extravagances * ; mais on n'en vit pourtant point aucune qui fût privée de la connaissance de quelque divinité, à laquelle elle sacrifiât^, puisque même les îles de Cethim et les habitants de Cédar étaient fermes à ne pas abandonner leurs divinités ^ Il n'y avait point de nation qui ne reconnût d'après la religion le serment comme la plus forte garantie et la décision définitive des affaires *. D'après quoi les saints pères regardèrent toujoujs la religion comme le fondement de toute forme de gouvernement ^ Qu'ensuite Dieu étant vérité par essence haïsse au suprême degré l'hypocrisie des souverains en matière de religion, c'est ce qu'on peut apprendre par plusieurs passages de l'Ecrilure. Tout hypocrite est un objet d'abomination aux yeux du Seigneur ^ qui traite familièrement avec les hommes francs : il se moquera de quiconque a prétendu se moquer de lui ^. L'espérance de l'hypocrite périra ^ . Si Dieu permet que l'hypocrite règne , ce sera pour punir le peuple l L'hypocrisie prémentionnée est dépeinte comme un péché qui attira les malédictions divines sur Saûl ^, sur Jéroboam *°, sur Jehu ", sur Joachaz^^, et sur Hérode ", et l'on en peut facilement conclure que la félicité publique exige de la religion non-seulement dans le peuple, mais encore dans celui qui le gouverne.
' Act. XIV. 15 — ad Rom. 1. 24. — ^ Act. XIV. 10 et seqq. — Ucrem. IL 10 et seqq.— *Ad Heb. VI. 18. 18. — ^ S. Ambros. de lide ad Gratian. — S. Angust, de Civit. Dei. L. 1 et seq — S. Cyrill. Alexandr. ad 1 eginas. — « Provcrb. 111. 32 et seq. — ^ Job. VII. 13. — « Ibid. XXXIV. 30. — 5 1. Reg. XV. 30. — '« III. Reg. XII. 26 et seqq. — " IV. Reg. XI. 15. 29. — '2 Ibid. XIII. 4. 7. — '3 Mattb. 111. 4 et seqq.
COKOLlAIRES.
Que ton prenne grand soin des choses qui appartiennent à la religion.
I. Quiconque désire gouverner heureusement les peuples, doit prendre un soin particulier de la religion. Que les exemples de Josué *, de David ^, de Salomon ^, et d'Ezechias * servent d'instruction et d'encouragement. On ne peut se dissimuler que quelque magnificence que l'on déploie dans les affaires de la religion, elle sera toujours infiniment inférieure à ce qui est digne de Dieu ^ Que tout prince cherche à mériter cet éloge que l'Esprit-Saint a fait du grand roi Josias : il fut envoyé de Dieu pour inspirer la pénitence à la nation, il fit disparaître V abominable impiété , dirigea son cœur vers Dieu, et dans un temps de scélératesse , il fortifia la piété ^
Que ton protège les prêtres et les gens de bien.
II. Et puisque la religion a besoin de ministres , il faut que la protection du gouvernement s'étende aussi sur eux. Il est écrit: honore le Seigneur de tout ton cœur; honore aussi les prêtres ^: parce que quiconque les méprise, méprise Dieu lui-même ^ Qu'on ait soin de ne pas les laisser sans moyens convenables de subsistance^; qu'on aime encore les personnes de bien, comme étant celles par lesquelles Dieu conserve les populations entières ", et que ces personnes soient honorées de la confiance du roi ".
Le prince a des motifs particuliers pour être plus religieux que ses sujets.
III. Dieu a déclaré que les souverains devaient reconnaître que c'était précisément de lui qu'ils tenaient l'autorité qu'ils exercent sur les hommes *\ Il a défini non-seulement le temps ", mais encore les vicissitudes de leur règne **. De là il s'est
• Josué. XVIII. 1 ^ 2 II. Reg. VI. 12 et seqq. et I. Paralip. XXII. — ' II. Parallp. 11. 5. — * IL Parai. XXIX. I et seqq. — ^ I. Parai. XXII, 14.
' Eccl. XLIX. 1 et seqq. — ' Eccl. VIL 33. — « Luc. X. 16. — ' Deuter. XII. 9. — "* Gènes. XVIIL 26 et seqq. ^ " Psalm. C 6. — '^ j Rç» IX. X et XVI. — IL Reg. XI et XVI. — Jerem. XXVIL 5 et seqq. — '^ IIL Reg. XIV. 15.— '* Daniel. V. 1 et seqq.
TROISIEME THEOREAIE. 49
plaint qu'après avoir élé élevés à une aussi auguste dignité, il n'en a reçu que des témoignages d'ingratitude et de désobéissance \ Ils doivent donc particulièrement l'honorer, et aussi pour la raison qu'il inspire la soumission aux peuples * et qu'il permet les rebellions % et même qu'il décide souverainement de la fortune des étals * et de la félicité de quiconque les gouverne \ C'est pourquoi le docteur angélique a démontré que les souverains devaient avoir envers Dieu une foi plus vive ®, une espérance plus fermes ', et une charité plus parfaite l
// ne doit pas être religieux simplement en apparence , mais de cœur.
IV. Il est dit à chacun : ne sois pas hypocrite.... Cest pourquoi, qu'il ne sorte de ta bouche aucune parole dont tu aies à rougir, et Dieu découvrira tes sentiments intérieurs , parce que tu t'es approché de lui avec malignité , et parce que ton cœur est rempli de tromperie et de ruse ^. Malheur à Vho^nme au cœur douhle^^,parce que Dieu scrute les reins et les cœurs " et ne se laisse point baffouer *^; mais il veut être aime et servi de tout cœur ''. Que dirait ensuite à un prince celui qui lui devrait de l'amour, et serait pourtant un hypocrite? Dieu usa de miséricorde à l'égard de David, parce qu'il marcha devant lui selon la sincérité, la justice , et la droiture du cœur **. Asa fut loué, parce qu'il avait le cœur parfait dans tous ses jours *^, et Josaphat, parce qu'il chercha la gloire du Seigneur de tout son cœur '^
Que celui qui n'a point de religion, ne prenne point part aux affaires publiques.
V. Lorsque le sage enseigna qu'à peine il se trouve un bon conseiller sur mille ", il entendit certainement donner l'exclusion à ceux qui ne craignentpas Dieu ^^. Approche de
• IL Reg. XIL 1 et seqq. — ^ Psalm. CXL. III. 1. 2. I. Reg. X. 26. — ^ IV. Reg. IX. 1 1 et seqq. — " Isai. XLVII. 7 et seqq. — "> Jerem. XXVII. 6 et seqq. — « De erud. princip. lib. 2. C. I — 4. — ' Ibid. C. 5 — 9. —
• Ibid. 20 et seqq.— ^ Ecoles. I. 37 et seq.— '« Ibid. II. 14.— '» Psalm. VIL 10. — '2 Ad Galat. VI. 7. — "' Deuteron. VI. 5. — '' III. Reg. III. 6. — •' 11. Parai. XV. 17.— •« Ibid. XXII. q.— '^ Ezcch. VI. 6.— >8 JqI,. V. 13. XXL 16.
THÉOR. T. I. 3
loi l'homme saint ^ et celui dans qui tu reconnais la craini» de Dieu.... Place à tes côtés un homme gui te donne de bons conseils y parce que c'est une chose très-précieuse : Vàme d'un saint homme te fait savoir quelquefois mieux la véritéy que sept spéculaieurs qui siègent en haut pour observer *. En attendant, que Ton reçoive pour axiome, que si l'homme a trahi Dieu, il trahira le souverain*, et s'il ije connaît pa« r esprit de conseil^, il ne sera point capable de bien conseiller *. Egalement quiconque n'a pas de religion, n'est pas bon pour administrer la justice ^ Qui puise ses motifs dans la religion aura l'assistance nécessaire à son exercice ^ Que l'on ne confie donc point les charges politiques à quiconque n'a point donné de preuve de religion et d'amour de Dieu ^ Sans ces qualités, toute autre qu'on remarquerait dans l'individu ne suffirait pas pour mériter la confiance de quiconque dispense les emplois.
ÇUATRIÈME THÉORÈME.
La religion ne doit point servir à la politique, mais bien la politique à I»
religion.
Cette vérité doit bien se défendre.
I. Comme il arrive souvent que, par un vice de raisonne^ ment, on vient à déduire d'absurdes conséquences de vérités évidentes, il ne serait pas étonnant qu'on tirât la plus fausse conclusion du théorème démontré un peu auparavant, et où l'on prouve la nécessité de la religion pour le bien-être de la société ; c'est-à-dire qu'on en inférerait que la religion doit s'approprier à la politique et lui servir comme de moyen à une fin, et que l'on ne devrait plus dès lors considérer la chose dans un sens opposé. Dans les Vers Dorés communément attribués à Pythagore, on enseigne qu'on doit honorer les dieux de la manière que le prescrivent les lois du propre pays de chaque individu ^ Et Isocrate, écrivant à Demonius, insinue qu'on ne doit point se départir des coutumes dupays oii il est question de religion ^ Ce fut d'après ces principes que notre religion fut persécutée par les Césars, qui cepen-
' Ecoles. XXXVII. 15 et seqq — ^ p^ov. XVI. 12. XXIV. IL — 'Isai. XI. 12. — ** Proverb. XII. 5. — ^ Ecoles. XXXIII. 1 et seqq. — « Ecoles, î. 17 et seqq. — ^ Exod. XVIIl. 14.— « Aur. Carm. Pythagor. V. 1 et seqq.
^ Orat. par»ai ad Demonicum. p. b. Parisiis, 1621. et dans le discours
QUATAIÈME THÉORÈME. 51
danl la connaissaient pour vraie, ou qui du moins pouvaient bien la connaître pour telle *. Et aujourd'hui néanmoins on la voit bannie des pays où un grand nombre de personnes de bonne foi en reconnaissent la vérité '. Forstner, faisant ses observations sur Tacite, remarqua que souvent les politiques font servir la religion à leurs besoins et l'adaptent aux diverses circonstances de l'état '. Et les anti-monarchistes n'ont pas laissé que d'attribuer ce vice à la souveraineté, et de le peindre encore avec les plus vives couleurs pour la rendre odieuse *. D'un autre côté Machiavel, qui voulut confondre avec le droit public jusqu'aux actes des politiques vicieux, et donna lieu ainsi aux maximes impies dont on a eu parfaitement raison d'accuser ses ouvrages ^ a établi pour fin de l'homme politique le bonheur de l'Etal ^• et en conséquence il exigea que la religion fût subordonnée à une pareille fin, qu'ainsi non-seulement le prince devait la protéger, mais encore la protéger bien qu'il la jugeât fausse, toutes les fois que l'un ou l'autre paraissait convenable à ses intérêts ^ En général, les hommes politiques, lorsqu'ils traitent de la religion et i[u'ils en prescrivent les devoirs à l'homme d'état, ne laconsidèrent jamais que comme moyen de gouvernement, comme esclave de ses desseins, comme une escabelle de son trône ' : je ne sais s'il y eut jamais d'erreur plus injurieuse à la religion, et au bon sens même, et plus féconde en conséquences absurdes et pernicieuses à l'ordre social. Voici donc la haute importance de la vérité à laquelle nous nous efforcerons de donner tout l'éclat de l'évidence.
à Nicocles.il lui recommande de conserver la religion telle qu'ilTavait reçue «le ses ancêtres.
' La Mennais. Indiff. in mat. di rel. praefaz.
^ Haller. Lettre sur sa conversion dans rencyclopédie ecclésiastique.
' NotapoliticainC.Tacit.T.Iorn.I.p.48,65etseqq. 16letT.lII.|).246.
• Rousseau, (Contrat social. L. IV. C. 8) dit que ceux qui aspirèrent à régner pour opprimer les peiiples plus facilement, prirent le caractère et l'autorité des divinités et les fonctions du Sacerdoce. Filangerie, Scienza delta legislazione . T. 111. C. II. p. 149 , adopte aussi ces mêmes idées qui. c»mme on l'a démontré dans plusieurs endroits de cet ouvrage, partent de principes impies et produisent les plus funestes conséquences.
* Wicquefort. Ambassadeur. L. I. sect. 7. — ''Il principe. C. XVIII. p. 83. Milano, 1804. — Hbid. p. 89 et seqq.
■* Possevin, Cantio de Macliiavelli Scriptis. p. 197 et seqq. : et de Bodini Itbris. p. 227 et seqq. Francofurti, 1622.
Origine de V erreur et nécessité de la corriger. »
II. Pour arracher à l'erreur le masque dont elle couvre sa laideur aux yeux des personnes inconsidérées, i! sera utile avant tout de faire observer, qu'en trouva n? qu'une chose est nécessaire au bien-être d'une autre, on n'en doit pas immédiatement conclure que la première est le moyen, et l'autre la fin. Le contraire même peut avoir lieu, et la nécessité peut dépendre de la condition même de la fin, parce que la fin est nécessaire même à 1 5 subsistance des causes, celle-ci ne pouvant se concevoir ni se régir sans leur fin *; tandis que rien ne peut subsister sar.s sa raison suffisante*, et qu'un telle raison e.st précisément contenue dans la fin \ En effet. Dieu est nécessaire à ses créatures, et pour cela il n'est pas leur moyen, mais leur dernicrf^ fin *. De même encore le culte de Dieu est nécessaire à \a société; certainement la société est instituée pour embrasser ce culte et en recueillir les salutaires influences. Si, comme on n'en peut douter, le culte est indispensable au florissant éîn l des populations, et si elles ne peuvent subsister et se consolider par un autre moyen, cela provient de ce que rien de ce qm ne tend pas à sa fin, n'est dans son ordre, et que rien ne peu f subsister et se consolider, lorsqu'il n'est pas dans son ordre ' . Si donc la politique est faite pour servir au besoin de 1$ société, et si la société est faite pour la religion, alors la politique se mettra à sa véritable place, quand elle fera servir ses lumières à la religion, sans prétendre en être servie.
Désordre intrinsèque provenant de l'erreur des politiques.