KU1T1È5IE THÉORÈ^IE
et que nous en voyons les désastreux résultats, nous compienons fort bien pourquoi ils déclament contre Vintolérance \ «Toutes leurs déclamations ne servent qu'à manifester l'esprit qui les a dictées^ les ténébreux sentiers où ils s'avancent, et les principes détestables par lesquels ils se gouvernent ^ » Ils cherchent à être tolérés pour réussir plus facilement dan;> leur mauvais dessein ; parce qu'on sait fort bien que toutes les sectes timides et humbles dans le commencement ^ ont fait à peine quelque progrès, qu'on leur voit lever audacieusèment la tête y et ne mesurer leurs prétentions que sur leur.s forces '. Qu'ont fait les prétendus tolérants en France, quand ils eurent pris part à la révolution ? L'histoire rappelle-t-elle une époque plus terrible ? Quelle autre a mieux fait connaître où tendait la tolérance et combien étaient tolérants ceux qui la prétextaient? Soulevés contre nous, ils voulaient nous engloutir tout vivants *. Les proscriptions, les violences, les outrages étaient sans exemple : on espionnait les opinions, on ouvrait les lettres à la poste, on se déchaînait contre quiconque se montrait catholique ^, de telle manière que le tribunaldu saint office (dit un auteur qui en était l'ennemi) aurait pu être cité comme un modèle d'équité ®. D'un autre côté qu'est-ce donc que ce tolérantisme qu'ils prêchent avec tant de zèle ? Ce n'est qu'une indifférence méprisante pour toute sorte de religion, un amour effréné de l'indépendance, qui fait qu'ils refusent de se soumettre à aucune loi de conscience , un dessein d'ôter aux peuples tout respect pour un culte quelconque \ et il sera convenable que leurs idées si étranges et si perverses étant découvertes, soient secondées par un gouvernement qui veille réellement à l'utilité publique f Enfin s'entendent-ils bien à fixer fermement les limites de la tolérance, et à en imposer le devoir ? Non certainement, Bayle, contraint par la force de la vérité, déclare dignes même du dernier supplice ceux qui insultent les ministres de la religion dominante^, et confesse qu'il n'y a point de
' Barriiel,Hist. du Jacobinisme. T. 1 C. 19. — ^jifon^otte^ Erreurs de Voltaire. C. XXVll. § 7. — ^ De Real, Science du gouvernement. T. IV. Ch. VI. Sect. 5. nM5. — * Psalm. CXXIII. 2.
^ On ne peut lire sans horreur l'histoire du clergé de France, écrite par Barruel, et spécialement le tome 11. P. 54 et suiv. 13. Trad, Ital. 1799.
^ Bourgoin^, Tableau de l'Espagne moderne. — ^ Nonnotte, Erreurs de Voltaire. L. XXVII. § 5. — ^ Commentaire philosophique, etc. P. IL Ch. 6. et 9. et p. 371.
délit plus énorme que l'hérésie*. Rousseau veut que le prince prescrive à ses sujets une profession de foi, et qu'il bannisse quiconque ne V admet point ^ Frédéric roi de Prusse n'ose étendre la tolérance jusqu'aux jeunes gens effrontés qui insultent ce que le peuple respecte *^ et l'encyclopédie, si favorable à l'indifférentisme , professe dans plusieurs endroits celle même maxime *.
Les écrivains et les législateurs les plus célèbres sont d'' accord avec nous sur ce sujet.
III. Mais en laissant de côté ces malheureux, nous trouverons admirablement d'accord avec nous les auteurs les plus célèbres qui ont écrit sur la politique et sur la jurisprudence, ainsi que les législateurs anciens et modernes. En effet Grotius ^, Cocceius ®, Barbeyrac \ Bôhmer ^ quoique protestants, approuvent pourtant les peines corporelles nonseulement contre les Athées, mais encore contre les hérétiques. Déjà Jean Calvin avait positivement démontré , avant eux, que l'on pouvait, que l'on devait même punir l'hérésie , de la peine capitale l Et Théodore de Beze, son disciple, écrivait d'un autre côté, en faveur de cette vérité *^ Mais en remontant jusqu'à l'antiquité, nous trouvons que Platon prescrit des peines très-sévères contre les ennemis de la religion". Protagoras et Théodore éprouvèrent la rigueur des lois anciennes pour avoir commis ce très-grave délit *^ La république de Messene bannit, par un décret solennel , les Épicuriens de son territoire '^ Le sénat romain ne se montra pas moins avisé, ni moins sévère contre les sectateurs de cette impie philosophie '*. Je pourrais citer ici les lois que les princes
' Supplem. préface. — ^ Contrat social. L. IV. Ch. 8. — ^ Lettr. à M. de Voltaire, œuvr. postli. T. IX. P. 377. — ' Art. Athéisme, et art. Fanatisme.
^ De imper. Summ. potestate. C. Vil. N. 6. — ^ Comment, ad Grotimn. de jure belli et pacis. L. II. G. 20. § IL — ^Not. ad Puffendorf. L. Vlll. C. 6. §3.-8 Jus eccles. potest. L. V. Tit. Vil. de liaeret. num. 5.
^ Fidelis expositio errorum Micliaells Serveti, et brevis eorumdem refutatio, ubi docetur jure gladii coercendos esse hœreticos. Operum.T. Vlll. P. SlOetseqq. Amst. 1667.
'" De haereticis a civili magistratu puniendis. — "De Legibus. L. X. in Une. — '2 Cicero, de natura deorum. L. I. G. 23. Diogen, Laert. in vite Protagorae. L. IX. — '^ Athenagor. Dipnosoph. L. XII. G. 12. — Aelian. Varbistor, L. IX. G. 13. — Suidas. Lexic. V. Eict^toupoç.
'* Voir les auteurs cités, et aussi Aulu-Gelle. Noct. Att. L. XV. C. IL et Sextns Empyricus contra rhet. L. IL p. 294. Lipsi», 1718.
chrétiens (quelquefois ennemis de l'Église romaine) ont promulguées pour réprimer les auteurs et les sectateurs d'innovations scandaleuses en matière de religion; mais un tel travail me paraît inutile, après l'ouvrage achevé que Thomassin a consacré à un pareil sujet \ J'ajouterai seulement que Napoléon (dont certainement l'ardeur pour la piété chrétienne n'était pas trop vive), parlant aux curés, menaça de punir exemplairement des peines les plus rigoureuses ^ et même de mort, si le cas V exigeait ^ comme perturbateurs du repos public , et comme ennemis du bien public , tous ceux qui oseraient mépriser leurs personnes sacrées ^. On peut assurer en général, sans crainte d'être démenti, qu'il n'y a aujourd'hui aucune nation cultivée qui n'ait confirmé notre proposition dans le code de ses lois, de manière que, quiconque la nie, condamne imprudemment le consentement unanime de l'univers civilisé.
On propose quelques observations pour rendre utiles les lois prémentionnées .
IV. Mais s'il est quelquefois permis de proposer quelques observations à ceux à qui la Providence a voulu confier le destin des peuples, pour que les lois prémentionnées ne restent point sans effet, et qu'on n'accorde point aux hommes pervers, outre l'impunité de leur délit, la satisfaction de se moquer du législateur qui en a fait la défense , je suis d'avis qu'on doit m'accorder la même permission, particulièrement dans la discussion du présent article, qui est d'une si haute importance tant pour la religion que pour l'état. Qu'on observe donc qu'aujourd'hui, malgré les lois universellement promulguées, les blasphèmes, les discours impies, le mépris des choses sacrées ont inondé la terre. Plusieurs nient avec la plus impudente opiniâtreté la vérité de la loi éternelle , la spiritualité de l'âme et son immortalité, le libre arbitre, enfin même l'existence, la providence et la justice de Dieu , ainsi que la révélation et ses mystères. La plupart de ces hommes veulent en dogmatisant, raisonner sur leurs erreurs, ré-
' Traité de l'unité de rÉglise, et des moyens que les princes clirétiens ont employés pour y faire rentrer ceux qui en étaient séparés. Paris, 1685.
^ L'allocution qu'il a faite aux curés le 5 juin 1800, et la circulaire adressée aux évêques, après son sacre, méritent véritablement d'être lues. V. Tassonijla rcl. dimostr. e difes. T. II. p. 27. et scqq. Pisa, 1817.
pondre à qui les réfute, faire des prosélytes, pour donner au moins un plus libre cours à leurs passions. Or qui lient compte d*un pareil désordre, qui en a été puni comme il l'aurait mérité ? Qui craint même de l'être, et se garde au moins d'une rechute ? Voilà donc qu'un délit si grave est entré dans la classe de ceux qu'on ne doit pas punir , et qui exigeraient plutôt le silence des lois que leur application rigoureuse *. En pareil cas, le meilleur parti seraitde n^enpoint faire mention dans le code, attendu qiûon n^en tirerait d^ autre avantage que de faire connaître au public des délits que nous ne pouvons punir ^. Mais où prit jamais son origine cette impunité si contraire à la raison et aux intérêts de la société ? Elle peut, si je devine bien, dériver et dérive effectivement de trois principes, c'est-à-dire de la condition des juges, du manque d'accusateurs, et de la difficulté de trouver des témoins. Il est bien difficile de trouver dans les juges toutes les qualités nécessaires pour les rendre dignes de leur emploi , et c'est là un des plus graves défauts de la législation '. Mais prélendrez-vous trouver facilement dans chacun d'eux et les connaissances ihéologiques et le zèle pour les intérêts de la religion ? Ou croirez-vous que sans cela on puisse juger avec équité et avec sévérité dans des matières de cette nature ? Platon exclut les personnes laïques de ces sortes de jugements, bien qu'il eût décrété des pénalités trèsgraves , et il voulut les abandonner entièrement aux prêtres *. Mais supposons que les magistrats laïcs suffisent à cette
' Scienza délia leglslazione. L. III. part. II. c. 56. Dans le catalogue Je ces délits, on en voit quelques-uns que la philanthropie de Filangieri ^ u placés, bien qu'ils ne méritassent point cette indulgence, comme nous le verrons en son lieu; mais il n'a pas le courage d'y classer encore les délits contre la Divinité, et quoique non -seulement il s'efforce de les réduire a un très- petit nombre, et à en rendre la vérification très-rare, mais qu'il propose d'ailleurs des peines assez douces, réservant la rigueur pour qui abuse de la religion, cependant il ne peut disconvenir que les lois doivent punir l'impiété des citoyens. Ibid. c. 45.
2 Tacit. Annal. L. III. c. 55.
^ Muratori, de difetti délia giurisprudenza. c. VII. oper. XVII. p. 37 et seqq. Napoli, 1762.
* De legibus. X. p. 9lO. Édit. Steph. Il est vraiment à regretter que Filangieri, en appuyant toute sa doctrine à l'égard des délits contre la Divi« nité sur les paroles de Platon, dont d feint de suivre la sublime idée, en même temps qu'il la dénature, se taise et cache la qualité de prêtres que ce philosophe réclamait dans les juges de pareils délits; cependant, ôte^ cette particularité, toute la théorie du philosophe s'évanouirait en î\\-
mission, qui se présentera devant eux, en qualité d'accusateur ? Filangieri se plaignait de ce qu'aujourd'hui un citoyen n'en 'pouvait accuser un autre, a l' exception des perso?ines offensées ou celles de ses proches parents ; il ne peut dans plusieurs pays chercher autre chose que la réparation du dommage ' ; mais en supposant que \ accusation entrât dans le code des droits de bourgeoisie, qui voudrait se rendre accusateur pour des délits contraires à la religion , quand il devrait s'exposer à toute la publicité et à tous les dangers auxquels il veut exposer indistinctement les accusateurs? qui est-ce qui pour traduire devant les tribunaux un homme irréligieux voudrait provoquer l'indignation , affronter les persécutions des parents, et souffrir les propos de ceux qui le traiteraient de calomniateur ? Si l'homme accuse celui qui l'a offensé, il a coutume d'avoir plus facilement pitié de l'accusé lui-même qui confesse au moins intérieurement la justice de l'irritation de l'accusateur, mais en sera- 1 -il de même, quand il se mêlera des faits d'autrui , dans des matières qui ne l'intéressent pas personnellement ? Et puis qu'est-ce qui peut l'assurer de trouver des témoins également sincères et zélés pour la religion, qui ne se laissent point suborner, et s'exposent à toute la haine que produit la vérité, et à toutes les conséquences d'une condamnation à laquelle ils auront coopéré ? Les juges des cours criminelles savent combien il est difficile et rare de réunir tant de louables qualités dans les témoins, et combien il arrive souvent que l'on n'ait pour base des délibérations que l'unique sens moral, au milieu des doutes que les témoins laissent légalement. Cependant le dénonciateur sera soumis à la peine du talion, à laquelle il veut que l'on soumette le calomniateur % et il sera précisément regardé comme calomniateur si , ce qui est à craindre , il n'a pas l'avantage d'être soutenu par les témoins et par les juges. De plus, comme il n'existera rien de particulier qui démontre au moins l'existence du délit, ni ressentiment pour l'offense personnelle qui en justifie
mée. Justinien, pour obligiCr les magistrats laïcs h procéder avec tout io zèle convenable contre ces sortes de délits, les menaça de son indignation, en cas de négligence. Cap. igitur § prœctpimus. Nov. 77. Mais l'expérienrp démontra le peu d'utilité de cette menace.
' Scienza délia leg. L. III. p. 1. c. 3.
2 Idem. ibid. p. 11. c. 3. p. 44 et seqq. Nap. 1783.
THÉOR. T. I. 0
l'accusation, il sera plus facile d'élie taxé de malveillance, d'hypocrisie et d'imposture, surtout dans des temps d'une si grande dépravation. Ensuite en instituant des magistrats accusateurs , dont Filangieri fait tant de bruit, il ne serait pas plus aisé de parvenir àUa punition de l'irréligion *, parce que les accusateurs et les témoins devraient également comparaître devant ces magistrats, et alors les mêmes difficultés subsisteraient toujours. Les magistrats devant aussi soutenir l'accusation de la même manière qu'un citoyen 'particulier , jusqu'à la conclusion du jugement y faire les mêmes promesses ^ et s'' exposer aux mêmes dangers , et comme on voudrait punir en euXy comme dans tout autre accusateur , non-seulement la calomnie manifeste , mais encore la simple calomnie % vous les trouveriez toujours plus circonspects, et timides dans la poursuite des délits prémenlionnés, d'où il arriverait que les impies jouiraient toujours, au mépris de toutes les lois, de la plus scandaleuse impunité.
Véritable caractère du tribunal de l'inquisition.
V. C'est pourquoi, pour arrêter un si grand désordre, nos ancêtres qui ne connaissaient pas cette indifférence pour la religion, qui forme le caractère distinctif de notre siècle, et qui est si féconde en crimes et en malheurs, instituèrent le tribunal de l'inquisition. Suivant l'opinion de Platon, les juges de l'irréligion furent des prêtres, ils s'engageaient par le plus rigoureux serment à rendre une impartiale justice, el le secret contre lequel on a tant déclamé, servit à assurer la tranquillité desaccusateurs et des juges, et cependant il cacha autant que possible la scandaleuse impiété de l'accusé. Les impies dont les trames furent découvertes, après une longue révolution et neutralisées par une telle institution, ont cherché, par tous les moyens, à la rendre odieuse, même à la populace crédule d'un grand nombre de pays. Les mensonges, les exagérations et les injures sont toujours employées pour l'extirper des états où elle ne cessa de subsister ^, et cependant si l'on connaissait bien et si l'on voulait séparer son institution des abus qui peuvent s'introduire dans toutes les choses humaines, même les plus saintes, on ne
» Sienza délia leg. L. III. c. 5. p. 79.-2 jbid. p. 80. ^ Limborch. Hist. inquisit. Amst. 1692. Sarpi, Trattato dell'inquisizione opcr. T. \'I. Ven. 1677. Filangieri, Scienza délia legisl. L. III. p. 11. c. 44.
trouverait pas un tribunal plus utile et plus doux que celui-là. Celui qui s'accuse de lui-même, et comme on dit, spontanément, est absous, on ne commence pas le procès par la comparulion du dénonciateur, mais on entend l'inculpé, et on l'admoneste avec la plus grande douceur; s'il s'obstine ensuite, c'est alors que le procès commence; mais comme la présomption est toujours en sa faveur, on exige beaucoup plus de témoins que dans les tribunaux civils, et toutes les excuses, toules les défenses, même de l'avocat d'office^ sont admises, Si l'accusé est convaincu, et qu'il abjure ses erreurs , il ne reçoit que des peines spirituelles pour sa pénitence. Si enfin il s'obstine, ou qu'il soit dans le cas de la récidive, il n'est que trop juste qu'il souffre des peines temporelles *. Mais ces peines sont si douces et si rares que les détenus dans les prisons y sont traités avec la plus grande charité et même avec somptuosité, et qu'en sortant ils reçoivent d'abondants secours. A l'égard du dernier supplice, à peine en Irouvet-on deux cas dans toute la durée d'un siècle. C'est pourquoi Linguet, écrivain qui, comme on sait, n'était pas ami du Siège apostolique, fait l'éloge de ce tribunal ^, et Bonnet observe « qu'à Rome il était plus doux et plus modéré que ne l'étaient les parlements de France et les tribunaux de différents pays qui jugeaient en matière de religion et de scandales l » Combien d'hommes sont venus à résipiscence, grâce à cet institut ! Combien au moins ont resserré leurs mauvais vouloirs dans les barreaux de leurs pensées ''! De combien de malheurs le supplice d'un petit nombre d'individus a préservé la multitude ^ ? D'un autie côté quelle peine qualifierâit-on d'excessive, si l'on balançait l'injure faite à Dieu , le désordre intrinsèque de l'impiété et le dommage qu'elle peut causer au public*'?
' Eymeric, Directorium inquisitorinm, Venetis, 1607. — Del Bene, De olficio S. Inquisitionis circa liseresim. Lugd. 1666. — Aibizzi, risposta ail' istoria dell itiquisizione de! W Paolo Sarpi. (Roma, 1678.) Macedo, Schéma S. Concfregationis. 1678.) Marsollicr, Hist. de l'inquisit. et son orig. Cologne. 1695.
2 Annal, polit, p. 243.
' Essai snr l'art de rendre les révolutions utiles. T. II. Sect. lU. ch, 12. p. 185. Paris, 1705. — Y. Pani, Lettere apologetiche. Roma, 1789.
'* Du Clôt, Su i vangeli. not. XXV.
^ S' August. Contra Petilianum. L. II. c. 93. Num. 184.
'' AParamo, De origine et progressu S. Inquisitionis, ejusque utilitate et dignit. p. 305 et seqq. Matriti, 1598.
12'^ riiKMiÈRï: I \KriE.
L irréliyion considérée relalivement à Dieu est très-digne de punition.
VL D'abord je ne saurais dire si l'on doit regarder plutôt comme ridicule que comme mauvaise la doctrine de Filangieri, qui assure qu'il 7i' appartient pas à l'autorité constituée de punir les injures faites à la Divinité ^ parce que la Divinité na pas besoin de nous pour venger ses torts , et que supposer en elle cette impuissance et ce besoin, serait la même chose que de l'offenser^. Si l'on consulte le droit naturel ^, le commandement de Dieu^ et le consentement de.s nations*, la créature raisonnable doit montrer du zèle pour l'honneur de son créateur. S'il n'est point permis à un simple citoyen de porter la main sur le coupable de lèse-majesle divine, c'est parce qu'on en a confié la charge à l'autorité publique. Si le discours de Filangieri pouvait avoir quelque consistance, il en résulterait que la Divinité n'ayant pas besoin de notre culte, et ne se trouvant pas non plus dan^^ Ximpuissance de se le procurer, les sujets et les gouvernements seraient affranchis de l'obligation de le lui rendre. Au contraire, nos devoirs envers Dieu ne découlent pas du besoin ou de l'impuissance de Dieu, mais de la dépendance indissoluble de la créature qui, en tout temps, et d'aprèst ous les principes, est obligée d'employer tous ses efforts pour promouvoir la gloire de son suprême bienfaiteur, en lui sacrifiant son propre inlérêt^et sa vie même au besoin*. Supposées ces vérités, pour connaître le châtiment dû à Yinfidélitéy il faut considérer qu'elle est précisément le plus grand des délits, et voici de quelle manière le docteur angélique le demontre : « l'infidélité, en s'opposant à la vertu de la foi, ne peut être qu'un péché", ensuite le péché a sa malice formelle dans l'aversion de Dieu; d'où il résulte que plus le péché est grave, plus il sépare l'homme de Dieu. Or, par l'infidélité l'homme s'éloigne extrêmement de Dieu , parce qu'il n'en a pas moins la véritable connaissance; elle est donc le plus grand de tous les péchés qui arrivent au milieu de la corrup-
• Filangieri. Scienza délia legislazione. L. III. p. 11. c. 44. p. 256. Napoli, 1783. — 2 S. Thom. Summ. Theol. L. 2. quaest. 28. art. 4. II. 2. quœst. 25. art. 1.— ^ Nnmer. XXV. 13. III. Reg. XIX. 10. II. Machah. II. 27. — '* Gerboni. Theol. nat. L. I. Qiiaest. II art. 1. § 2.
' S. Thom. Summ. Theol. II. 2. quaest, 26. art. 4.
* Idem. Ibid. quaest. 10. art. 1.
tiori des mœurs *. » Ensuite la gravité de la faute augmente en ceux qui ont abjuré la foi ^ lanl parce que cette apostasie a elé l'effet des passions les plus déréglées, qui leur ont enlevé les lumières, la honte, le remords', que parce que les discours et les exemples de ces malheureux ont causé un très-pernicieux scandale aux hommes faibles dans la foi *, et aussi parce qu'ayant une fois reçu la croyance et prêté la promesse à l'Eglise y ils sont devenus coupables de félonie; d'après quoi ûs peuvent être contraints à remplir leur promesse et à conserver le don qu^ils ont reçus *.
Le désordre intrinsèque de ce délit est donc du ressort des lois humaines.
VII. L'homme irréligieux est donc ennemi de l'Etre suprême, corrompu dans ses mœurs, dangereux dans sa conversation, infracteur de ses promesses, comment voidez-vous cfùe les lois le traitent ? Il y a un ordre éternel auquel Vliomme doit se soumettre, s'il ne veut pas vivre dans le désordre, et comme il doit subordonner sa volonté à l'ordre, il doit également conformer à l'ordre son intelligence^ L'autorité des lois peut et doit même punir les transgresseurs de l'un comme de l'autre, toutes les fois qu'ils manifestent l'état de leur âme par des actes extérieurs, et j'oserais dire que la puissance humaine doit autant que possible veiller encore davantage aux désordres de l'intelligence qu'à ceux de la volonté, lorsqu'elle peut s'assurer des uns el des autres, parce que l'intelligence viciée doit corrompre la volonté qui en suit la direction , et il n'est pas possible de corriger celle-ci sans avoir ramené celle-là dans le droit chemin *. Quel plus grand désordre cependant y a-t-il dans l'inlelligence que l'impiété, surtout lorsque, brisant tout frein, elle se manifeste publiquement ? Sans la foi il est impossible de plaire à Dieu ^ , personne ne peut s'approcher de lui sans croire ^, l'incrédule est un homme perverti ^, ennemi de la croix du Christ '", abandonné par Dieu à son aveuglement^^ ,
' Idem. Ibid. art. 3. — - Idem. Ibid. 15. art. 1. — * Idem. Ibid. quaest. 12. art 1. — *ldem. Ibid. quœst. 10. art. 5. — -^ Idem. l. 2. quarst. 72. art. 13 et qiisest. 87. art. 1. — - « Idem. Ibid. 1. quaîst. 82. art 2 et senq. — ^ Ad Hcbr. XL 6. — ^ Ibid. 6. — ^ Ad Tit. 11 1 . 21. — '» Ad Pbihpp. 111. 18, — " Sapient. II. 2l. V. S. Thom. Snmm. ïheol. II. 2. (|«ia*st. 15.
(jui a exlirpé de son cœur la racine de IHmmortaliié '; et si les lois punissent celui qui se mutile et qui tente de se tuer ^, pourquoi ne puniraient-elles pas l'impie, qui est encore plus cruel envers lui-même et qui est coupable d'un plus grand désordre ?
Le péril auquel l'irrélicjion expose les citoyens impose au gouvernement l' obligation de la réprimer.
VIII. Que si l'on voulait un instant supposer que le gouvernement doit se borner à réprimer par les moyens les plus efficaces le délit du citoyen, mais non celui de l'homme ^ , et qu'il ne fût pas incontestablement vrai que l'homme méchant ne peut pas être un bon citoyen , le plus ne pouvant exister sans le moins, ni la conséquence sans le principe, néanmoins le gouvernement devrait regarder Vhomme irréligieux qui a manifesté ses sentiments, comme un citoyen très-dangereux. Et dans le fait il n'est que trop connu par une antique expérience qu'il n'a fallu qu'un petit nombre d'individus, et même un seul hérésiarque pour pervertir une immense multitude d'hommes simples et ignorants, et que leur suite a été d'autant plus nombreuse que les nouvelles doctrines paraissaient flatter davantage la corruption du cœur humain *. Que si la doctrine des libertins, ébranlant les gonds de l'édifice entier du christianisme , favorise encore et déchaîne toutes les passions ^, quelle séquelle ne devra-t-elle point entraîner après elle, si elle n'est point réprimée ?En outre, comme on n'ose point nier que l'erreur ne soit un mal, et que l'erreur en matière de religion est le plus grand des maux, à raison des malheurs éternels qu'elle fait encourir aux autres, comment le gouvernement obligé par devoir à garantir ses sujets de tout mal , poiu^ra-t-il voir d'un œil insouciant leur erreur, sans chercher à les y soustraire, et leur perdition, sans aviser aux moyens de la prévenir? Quand même certain politique ne conviendrait pas de cette vérité, il devrait au moins se souvenir que la religion est le premier
' Sapient. XV. 3.
2 Domat, Supplément au droit public. L. 111 T. VIL Art. 19. — Blakstone, Cod. crim. C. XIV.
3 Filangieri, Scienza délia legisl. L. 111. L. H. C. 44. — * S. August. De utilit. credendi. C. I et seqq. — ^ Spedalieri, De' diritti dell' uomo. L. II. C. 1 et seqq.
appui de la société \ el que la religion chrétienne est la plus favorable même à la félicité temporelle ^. Gomment donc n'employerait-il point toute son énergie pour empêcher que les impies ne tentassent de la détruire par leur exemple, par leurs discours et par leurs écrits ? On a donc eu raison de dire que V offense faite à la religion est une offense faite à tous les hofnmes ^ C'est pourquoi les athées peuvent être répnmés au nom de la société humaine *. Nous lisons encore dans un livre qui n'a été que trop favorable à l'incrédulité : — « L'athéisme publiquement professé est punissable selon le droit de nature; l'homme le plus tolérant ne disconviendra point que le magistrat n' ait le droit de punir ceux qui font profession d'athéisme y et même de les faire périr, s'il n'en peut autrement délivrer la société. On peut regarder un homme de cette sorte comme Vennemi de tous les autres y parce qu'il renverse tous les fondements sur lesquels leur conservation et leur félicité sont principalement établies ^ Passant ensuite des athées à tous les ennemis de la foi, nous trouverons qu'il est facile de leur appliquer les mêmes principes el les mêmes conséquences, tant parce qu'entre l'athéisme et le christianisme, il n'y a pas de milieu raisonnable ^, que parce que, quelque pierre de la religion qu'on tente de remuer, on aura toujours à craindre que le peuple ne soit accablé sous les ruines les plus affreuses ^.
Preuves déduites des faits.
IX. Mais pour donner ici une force toujours plus prépondérante à notre proposition, nous suivrons le principe de Bayle, qui dit que cent volumes de raisonnements spéculatifs ne peuvent prévaloir contre une vérité de fait ^, et nous verrons quels dommages sont résultés de la tolérance des ennemis de la religion, non-seulement pour la propagation de la foi, mais encore pour la prospérité de l'état. A peine l'empereur Julien , pour entretenir la division dans l'Église, eut-il aboli les lois promulguées contre les hérétiques et les schismatiques, qu'on vit d'abord les Donatisles,
' V. Ci-dessus. Théor. 111. — ^ V. Ci-dessus. ïhéor. V.
^ Leg[. IV. Cod. de liaeret. et Manie. — '' Grotius de jure belll et pacis. L. U.C. 20. n° 46, — ^ Encyclop. art. Athéisme. — ''Fénélon,De l'exist. de Dieu. Lettr. II. — ' Bossuet, Avertiss. aux protestants. VI. P. 2. — " Diction, Art, Epicur. rem. D.
|)iiis les Circoncellions (secte furibonde de Donatisles ), se soulever avec une telle violence et se livrer à de tels excès (ju'on ne peut en lire les détails sans frémir d'horreur*. Nestorius, toléré par le gouvernement et défendu par la multitude de ses partisans, renversa un grand nombre d'églises, et punit sévèrement ceux qui combattaient ses doctrines *. Les Pauliciens que l'empereur ne réprima pas à temps , se révoltèrent contre lui % saccagèrent des provinces, bâtirent des villes, commirent une foule de larcins, et ne purent être détruits qu'après une guerre longue et sanglante *. Les cruautés et les troubles qu'excitèrent en France les Henriciens, les Petrobusiens et les Albigeois égalèrent leurs excès et leurs débordements d'impiété ^ Ils n'eussent pas duré si longtemps, et ne se seraient pas étendus sur un si grand espace , si la force publique eut employé plus de vigilance et d'énergie pour en arrêter les premiers progrès. Londres ne î)Ourra jamais oublier les agitations, les troubles, les séditions, les massacres dont le Ciel a puni sa négligence à ne point mettre un frein à la fureur de Wicleff et d'Oldcastle , qui répandirent impunément leur hérésie ^ Jean Hus , par ses sermons séditieux, non-seulement sema des doctrines empoisonnées, mais encore il alluma l'incendie qui fut pour toute la Bohême une cause d'affreuses dévastations \ Jean de Trocznau, connu sous le nom de Zisca , à la tête desHussites, gagna huit batailles contre l'empereur , et mit à feu et à sang les provinces catholiques ^ Les Orébites crurent faire une chose agréable à Dieu, en immolant les prêtres au milieu des plus horribles tourments '. Que dirons-nous ensuite des Anabaptistes qui, promettant à tous les hommes l'égalité et l'indépendance, armèrent le peuple contre la noblesse et contre le gouvernement, qui n'avait pas empêché leurs premiers progrès " ? Quels ravages Thomas Muncer ne causa-t-il fjoint à la Thuringe , à la Franconie, à la Saxe et à l'Alsace ? A quelle combustion Martin Luther ne livra-t-il pas toute FAllemagne ? Quels fleuves de sang Jean Calvin ne fit-il pas répandre en Suisse ?Qui peut se rappeler sans frémir d'hor-
• Fleury, Hist. eccl. L. XV. C. 32. — Mdem. Ibid. L. XXV. C. 5. — ' Idem. L. XLVIU. C. 26. — " Idem. L. LU. c. 8. — ^ Idem. L. LXIX. c. 24. — 6 Idem. L. XCVllI. c. 8 et XCIX. c. 110 et L. C. c. 55. — ' Idem. L. C. c. 42. — « Idem. L. Glll. c. 140. — ' Idem. L. CIV. c. 187. — '' Idem. L. CXXVIII. c. 45.
HUITIEME THEOKEME. J 29
reur les événements qui, grâce à la prétendue réforme, désolèrent l'Ecosse, l'Angleterre, l'Irlande et la France entière*? Et pour qu'on ne crût point que Y athéisme, le matérialisme, le naturalisme et Yindifférentisme fussent moins fertiles en causes de dévastation, nous avons vu, en peu d'années, des millions d'hommes laisser leurs cadavres dans les champs de bataille; un grand nombre de fleuves de l'Europe rougis de sang humain , annonçant à toutes les générations les vicis- Mludes politiques produites par les doctrines impies, lubriques et séditieuses *. Voilà donc pourquoi les princes, outre i'oblio^ation où ils sont de proléger la vérité, sont encore dans celle d'expulser et de punir Terreur, comme pierre de scandale de la félicité publique.
Avantages qui résultent pour la société de la répression des hommes irréligieux.
X. Et à la vérité, comme personne ne doute de la trèsgjande influence des châtiments pour maintenir le bon ordre dans la société et prévenir les délits qui en troublent l'harmonie, de manière que si le gouvernement ne se servait pas de ce puissant moyen, les lois deviendraient sans vigueur, cl l'état croulerait sous son poids, de même c'est une chose très-certaine que par la répression des mauvaises intentions des ennemis de l'Église, on procurera un immense avantage â la religion, sur laquelle reposent l'ordre public et la société elle-même. Dans le fait, les peines servent de correction ou d'exemple j parce que quelquefois elles réforment le délinquant,et quelquefois elles détournent les autresdu délit. C'est pourquoi S* Augustin, qui démontre longuement l'obligation de punir l'impiété % renferme en peu de mots la manière dont l'homme irréligieux a le pouvoir et même l'habitude de profiter des châtiments. Nous voulons rapporter ici textuellement ses expressions pour ne point en énerver la force : quid qubd homo durum et molestum patitur, admonetur, ut cogitet qiiare patiatur ; ut si pro justitia se pati perspexerit,
' On peut lire les détails de toutes ces guerres dans Varillas, Hist. des révol. L. 11 etsuiv.
"^ Merault, Les apoloffistes involontaires. P. I. c. 5. p. 71 et suiv. Paris,
^ Contra epist. Parmeniani. Lib. 11. C. 9 et seqq. Contra Petilianum, Uh 11. Cap. 18 et seqq.
léV PREMIERE PARTIE.
id ipsum honum eligat pro juslitia falsa sustinere ; si auteni viderit iniquitalem esse pro qua patitur , se infruciuosissinie laborare atqiie cruciari considerans , mutet in meliiis voluntatem ; simulque careat et molestia sterili, et ipsa iiiiquitate , multo utique (jravius et perniciosius nocitura *. El afin qu'une doctrine si claire soit prouvée par le fait, écoutez ce qu'en dit ailleurs le même Père : Hœc primitùs mea sententia erat, neininem ad unitatem Christi esse cogendum^ verho esseagendum^ disputatione pugnandum ; sed hœc opinio mea non contradicentium verbis , sed denionsfrantiutn superahatur exemplis . Legum enimterror ita profuit y ut multi dicant : gratias Domino j qui vùicula nostra dirupit ^ Que si l'impie ne veut pas profiler des châlimenls , il saura du moins se masquer et cacher sa malice au fond de son cœur, et alors l'hypocrisie qui ne sera [)réjudiciable qu'à elle-même ne troublera point la paix des gens de bien, et ce sera un très-grand avantage pour la communauté. Si quœ igitur y reprend S' Augustin, adversus vos leges con^ stitutœ suntf non eis bene facere eogimini , sed maie facere prohibemini : nam bene facere nemo potest, nisi elegerity nisi amaiierit, quod est in libéra voluntate ; timor autem pœnarum y et si nondum habet delectationem bonœ conscientiœ j saltem in Ira claustra cogitationis coercet malam cupiditatem ^ Quand même encore on ne pourrait point obtenir cela, ce serait sans doute un moindre mal pour la société de se priver d'un membre que de mettre tout le corps en péril; ainsi ce sera un grand bien d'avoir préservé tout le corps par la perle d'un seul membre, dit le même docteur : nullus nostrttm vult aliquem perire \ sed aliter non meruit habere paceni domus David, nisi Absalon filius ejus in bello, quod cojitra patrem gerebat, faisset extinctus. Sic ecclesia catholica ^ si aliquorum perditione cœteros colligit, dolorem materni sanat cordis tantorum liberatione populorum *. Un autre flambeau de l'Eglise, S* Maxime, confirme les mêmes doctrines dans les termes suivants : resecandœ sunt putridœ carnes , et scabiosa ovis a caulis repellenda ; ne tota domus , massa, corpus et pecora ^ ardeat^corrwnpatur , intereat : Arius in Alexandria una scintilla
' S. August. Contra epist. Parm. Lib. IL Cap. 84. — - Id. Epist, XCIIl. olim. XVllI. — Md. Contra Petit. Lib. II. cap. 83. — ' Id. Epist. ad Bonif. comit. CLXXXV. olim. L.
HUlTlÈaiE THÉORÈME. 131
fuity sed quoniam non stalim opp7'essus est, totum orbem ejus flamma populata est *. Le docteur angélique, en raisonnant sur ces hommes qui débitent des maximes contraires à la foi , démontre en peu de mots et la gravité de leur crime et le droit qu'a le gouvernement de se défaire de leurs personnes : multo grovius est corruinpere fidem , per quam est animœ vita ^ quàm fais are pecuniam , per quam temporali mtœ subvenitur ; unde si falsarii pecuniœ , vel alii inalefactures statim per sœculares principes juste morti traduntur , ex quo de hœresi convincuntur ^ possunt non solum ex~ communicari , sed et juste occidi ^.
Réfutation des principes des adversaires.
XI. Enfin les divagations de nos adversaires peuvent se réduire aux principes suivants : « Si vous punissez les erreurs, vous couperez les ailes aux génies, vous n'aurez plus de progrès dans les sciences, vous poursuivrez les hommes de mérite^ Pourquoi n'avoir point de pitié de celui qui erre de bonne foi * ? Pourquoi opprimer le droit inviolable de l'homme qui consiste dans la liberté de penser ^ ? Pourquoi craindre une ombre, telles que sont les discours et les écrits d'un homme ^ ? » La fausseté de ces propositions n'est pas difficile à reconnaître par celui qui cherche sincèrement la vérité. Si l'impiété est un assemblage d'erreurs qui détruit la base des plus utiles vérités^, comment, en la punissant, peut-on jamais empêcher les génies de s'élever jusqu'à la vérité ? En signalant leur tromperie au moyen de la force publique , en les éloignant de la voie du précipice par des menaces de châtiments, en leur défendant de séduire les personnes inconsidérées, dira-t-on peut-être qu'on arrête leur vol dans le vaste champ des connaissances humaines ? Ce raisonnement équivaut à dire qu'en fermant la route de la mort, on empêche d'aller à la vie, et qu'en prohibant le mal , on ne permet pas de faire le bien. Voilà la logique des tolérants. En outre si la religion était un obstacle aux sciences ^
» In Epist. ad Galat. C. V. et in Décret. XXIV. Qusest. H. art. 3.
2 S. Tliom. Summ. Theol. II. 2. Quaest. II. art. 3. — f Lettres juives. Lettr. CLIX. — ' Rousseau, Lettr. à l'archevêque de Paris, p. 60 et suiv. — ^ Ânon. (Naigeon), Milit. ptiilosoptie. ch. XX. — ^ Zimmermann, Médit, de causis incredulit. part. XII. n° 8. — ^ Pellissot, Réponses à Leibnitz, de la Tolérance des religions, n''4. p. 45 et suiv. Paris, 1692.
132 PRESIIÈRE PARTIE.
jti la foi énervait et ravalait l'esjjrit , on pourrait craindre du dommage de la vigilance du gouvernement qui soutient la religion et la foi , mais nous démontrerons en son lieu la fausseté absolue de cette supposition. D'un autre côté, la vigilance « n'a lieu que dans les points ijui, étant fixés par la révélation, ne peuvent plus être l'objet de nos conjectures, il y aurait autant de témérité ({ue d'absurdité à prétendre examiner philosophiquement la vérité des oracles que l'on reconnaît pour être émanés de la bouche même de Dieu. Voilà le frein que la foi et la religion opposent à la raison : qu'y a-t-il de plus équitable ? Quant aux sciences naturelles, la religion n'en restreint pas la sphère, et les savants peuvent librement procéder à leur perfectionnement ; plus leurs succès exigeront de travaux , plus ils seront dignes d'éloges... Qui les a contraints d'amalgamer la raison avec des chimères et la vérité avec le mensonge ? Où sont ces auteurs qui, ayant épuisé toutes les sciences, ne sont plus arrêtés dans leur sublime carrière que par la religion? Voyez combien est absurde le motif de ces plaintes si amères et si injustes '. Quant à la bonne foi, le Protée de Rotterdam, qui est l'Achille des tolérants, convient que, si celui qui répand de fausses doctrines est un factieux qui veuille élever sa puissance par la voie des guerres civiles ^ en pareil cas il ne mérite aucune tolérance ; il convient même de l'exterminer quand même il serait persuadé que ses enseignements sont divins \ Or on peut justement regarder comme factieux celui qui répand des sentiments irréligieux, et par suite corrupteurs de la morale ainsi que du fondement même de la morale, de la subordination et de la société ; pourquoi donc faudrait-il le tolérer? Quant à la liberté de penser, je ne nie point qu'elle ne soit un droit naturel de l'homme. Ses opinions ne dépendent que de lui, personne n'a le droit d'y porter obstacle. Mais les philosophes de ce siècle donnent à ce privilège un sens par trop étendu. Ils entendent par là la liberté de manifester les sentiments les plus hardis, sans qu'aucune autorité humaine puisse les réprimer. Principe aussi faux qu'irréligieux*; ce ne sont pas en effet une omhre dont on n'ait rien à craindre , les discours et les écrits d'un
' Gauc]iat,Gli apologlsti delta rel. ï. II. p. 283. trad.ital. Roma, 1783. ^ Commentaire pliilosopliique, etc. p. 368. ' Gauchatjloc. cit. p. 279.
HUITIÈME THEOREME. ISS
public ennemi de la religion, parce que « ce n'est pas une chose nouvelle ni obscure que les mauvais raisonnements corrompent les mœurs, que les paroles sont de très-forts liens qui d'ordinaire enlèvent les hommes où l'on veut, et que les paradoxes les plus étranges entortilles à dessein dans des subtilités sophistiques et qui flattent les honteuses passions, doivent avec une presque certitude morale, tourner les esprits de la multitude \
La politique enseignée par la Bible veut que les hommes irréligieux soient réprimés.
XII. Mais toutes les objections mentionnées jusqu'ici ne seront d'aucun poids dans l'âme du prince qui aura sous les yeux la politique qui nous est enseignée par les saintes Ecritures. Nous lisons en effet combien, sous ce rapport, les lois de l'ancienne alliance furent sévères contre les hommes irréligieux. Chasse des campements le blasphémateur, dit le Seigneur à Moïse (parce qu'il ne convient pas qu'il respire l'air, et que son dernier soupir pourrait infecter la multitude), et que tout le peuple le lapide ^ et que quiconque aura blasphémé le nom du Seigneur soit mis à mort, tout le peuple le lapidera, qu'il soit citoyen ou étranger ^. Nabuchodonosor étonné des prodiges que Dieu avait opérés, ordonna que les blasphémateurs de son nom fussent tués et que leur maison fût renversée *. Les parjures et tous les autres qui prenaient en vain le nom du Seigneur, furent encore menacés des châtiments les plus rigoureux *. On lit affcsi les funestes exemples de la vengeance divine que le blasphème attira sur les rois et sur les armées ^ On lit encore les massacres que les saints de l'ancien Testament firent des apostats^, des faux prophètes'' et des prêtres imposteurs^. En outre il est écrit que le roi sage disperse les impies et les renferme dans les prisons^. Voilà pourquoi David usa de rigueur nonseulement envers celui qui parlait mal de Dieu , mais encore envers celui qui parlait en secret contre son prochain '?. Et pourqu'on ne croie point que, dans la nouvelle Eglise, l'o-
' Valsecclii, Fondamenti délia rel. L. III. p. I. C. Ifi. p. 127. Napoli, 1771. 2 Levit. XXIV. 13 et seqq. — ' Daniel. HI. 96. — ' Exod. XX l.—'-' IV. Reg. XIX. Il et seqq. — 6 Exod. XXXIl, 26 et seqq. — ' m. Reff. XVIII. 40. — « Daniel, XIV. 21. — ' Proverb. XX. 16. — '« Psalm. C. 5.
134 PRE31IERE PARTIE.
bligation où étaieiil les gouvernements de mellre un frein à l'irréligion, avait cessé, S* Paul avertit que, si l'ancien Testament, annoncé 'par le ininistère des anges ^ contenait des menaces aussi terribles^ celles du nouveau, que le Fils de Dieu avait scellé de son sang, devaient être encore beaucoup plus terribles *. D'un autre côté, il a enseigné que \q prince est ministre de Dieu , parce qu'il ne porte pas en vain Vépée; quiconque fait mal, devra craindre la rigueur , parce quHl est vengeur de toute malignité % et parmi les malignités, V hérésie tient une place distinguée ^ Les exemples du Christ qui leva le fouet contre les profanateurs du temple % de Pierre qui fit mourir Ananie et Saphire pour avoir menti au Saint-Esprit ' et de Paul qui ôta la vue au magicien Elimas, qui attaquait la véritable doctrine % doivent rappeler les princes à l'accomplissement de leurs devoirs, pour qu'ils puissent prendre les petits renards qui démolissent les vignes, s'ils veulent que la vigne du Seigneur , c'est-à-dire l'Eglise, fleurisse dans leurs états \
COROLLAIRES
Les princes doivent réprimer les sectes dans* leurs états,
I. Le prince persuadé de cette vérité se laissera conduire non par la prtcdence de la chair ^ qui est mort, ni par la sagesse de la chair, qui est enneniie de Dieu ^, mais par la prudence de l'esprit qui produit la vie et la paix ^^ pour se bien comporter dans les affaires de la tolérance. S'il a le malheur d'avoir différentes sectes établies dans ses états, il ne les heurtera point comme un tourbillon qui veut renverser la inur aille ^^, mais selon la sagesse , qui de limites en limites fait sentir sa force et dispose doucement toutes choses ". Les exemples d'Asa/', d'Ezechias '', et de Josias ^\ leur apprendront à employer l'autorité, sans en venir aux moyens de la rigueur.
» Ad Hebr. H. 1 et seq. X. 28 et seq. — ^ Ad Rom. XIIL 4. — ^ ^^j Galat. V. 20. — * Joann. IL 15. — " Act. V. 1 et seqq. — « Ibid. XIII. 8. et seqq. — ^ Cantic. IL 15. — « Ad Rom. VllI. 6. et seq. — ^ Ibid. — "^ Isai. XXV. 4. — " Sapient. VIII. 1. — '^ 111. Reg. XV. Il et seq. IL Paralip. XIV. 2 et seq. et XV. 8 et seq. — '^ IV. Reg. XVIIL 4. — '• IV. Reg. XXllI. 3 et seq.
HUITIEME THEOREME. 1^5
Moyens que Von "peut pratiquer.
II. Pour réussir facilement, le prince doit montrer son zèle pour la véritable religion, en prêtant assistance au vrai culte, et en n'en donnant aucune au faux, en laissant libre la prédication de la vérité , en prohibant celle de l'erreur ', et en employant d'autres moyens dont les rois zélés ont fait usage. Ils verront ainsi, grâces à Dieu , les pauvres brebis égarées reconduites dans la bergerie de l'Eglise ^.
// doit user de plus de rigueur à l'égard des impies.
III. D'un autre côté, ceux qui tentent de fonder de nouvelles sectes, ou répandent des maximes contraires à la religion, ou en troublent le culte, ou maltraitent ses ministres, méritent d'être réprimés avec toute l'attention, l'énergie et la fermeté du gouvernement. 11 ne faut pas laisser le temps à la maladie de s'invétérer ei de devenir épidémique; qu'on fasse résistance aux commencements, quand il est facile d'y porter remède, mais qu'on n'attende pas que la plus grande et innocente partie du peuple soit exposée au péril , par trop de condescendance pour un petit nombre de coupables. Je n'enlends point persuader aux souverains d'établir le tribunal de l'inquisition, où il n'a pas existé jusqu'à présent, et beaucoup moins encore où le nom même en est odieux. J'ai voulu en présenter le véritable caractère pour le défendre contre les calomnies par lesquelles on fait illusion aux personnes peu instruites, et pour justifier les gouvernements où il subsiste et présente des avantages publics confirmés par l'expérience. Et puisqu'il n'y a point d'institution qu'on ne puisse approprier au caractère de quelque nation que ce soit, il dépendra de la sagesse des princes d'y apporter les modifications qu'ils croiront nécessaires pour l'utiliser, lorsqu'ils jugeront convenable de l'introduire dans leurs états, et quand il plaira à Dieu, qui tient en mains le cœur des rois pour lui faire prendre tel pli que bon lui semble. (Proverb. XXI. 1.)
' Gaiichat, Gli apologisti délia relig. T. XIV. P. I. P. 19 et seqq. Lettara CXXXVIII ad CXLIX. Roma, 1783.
^ Thomassin, Traité de l'unité de léglise et des moyens que les princes chrétiens ont emplovés pour v faire rentrer ceux qui en étaient séparés. Paris, 1683. ' •' ^ '
iW PREMIÈRE PARTIE.
La puissance ecclésiastique comme la puissance séculière doivent resserrer dans de justes bornes, la liberté de la presse et celle de la lecture.
Partisans de la liberté illimitée.
, I. Bien qu'il n'y ait jamais eu d'époque où l'Europe ail recueilli des fruits plus amers et plus vénéneux, une expérience aussi malheureuse et aussi générale n'a point suffi pour détromper les esprits légers et ardents, qui encore aujourd'hui implorent partout à grands cris cette liberté auprès des gouvernements. Une pareille extravagance ne provient pas seulement de la corruption de leurs pensées, qui méprise tout frein, mais encore des doctrines superficielles et perverses qui se trouvent répandues sur ce sujet dans une innombrable quantité de productions littéraires. En effet, plusieurs hérétiques, qui voulaient impunément vomir leurs erreurs et en abreuver le genre humain , exprimèrent dans de longues diatribes le mécontentement qu'ils éprouvaient, en voyant que l'on défendait la publication et la lecture de leurs ouvrages ^ Certains politiques qui souvent ont prétendu élever le trône sur les ruines de l'autel, se sont déchaînés contre toutes les limites que l'Eglise impose à la presse et à la lecture, ils ont même tenté d'aigrir les souve-
' Laurentius, De libris gentilium , judseorum et patrum pontificiorum tolerandis , protestantium verô prohibendis. Amstel. 1619. — Frankus de indicibus papistarum expurgatoriis. Lipsiœ, 1666. — Cet ouvrage a paru de nouveau avec des augmentations, dix-liuit ans après dans la même ville.
— Bonhcefer, De inspectione librorum. Wittenberg, 1676. — Sanden, exercitatio de indicibus librorum prohibitoriis. Regiom, 1702. — Schramm, de librorum probibitorum indicibus. Helmstad, 170S. — Mais les plus célèbres des ouvrages des protestants sur ce sujet sont: Bohemer, De jure circa libros improbatae lectionis; et cette dissertation est dans son droit ecclésiastique. T. IV. Lib. A^ tit. 7. de hœreticis, p. 67. 124. Halae. Magdeburgi.
— Schoetgenius, de indicibus librorum probibitorum et expurgandorum. De nsevis litterarlis; et de nœvis polltices disscrtationes. Dresdse, 1732 — 1735. — On peut ajouter une dissertation du même Schoetgenius de expurgatione pontificia librorum rabbinicorum. Elle est insérée dans le T. 1. Horarum bebraicarum, du même auteur, p. 824 et seqq. — Morhofii. i^oljbistor. T.j I. L. I. G. 8. Lubccœ. 1747. — Enfin Antoine Arnaud dans l'ouvrage des prohibitions des livres , Yen. 1771 , bien que catholique s'est toutefois conformé au langage et a la doctrine des hérétiques sur ce sujet.
îfEUViÈME THÉORÈME. 137
rains conlre ces limites, en les leur faisant envisager faussement comme préjudiciables à l'autorité royale '. En définitive les libertins profitant de la voie que les hérétiques, de concert avec les politiques , leur avaient ouverte , s'accordèrent parfaitement sur ce point, le seul peut être , c'est-à-dire, que sans la liberté entièrement illimitée de penser, d'écrire, de publier et de lire, le règne de la philosophie s'écroulera, et les droits de l'humanité seront anéantis , de manière que toute autorité qui osera imposer des lois, mettre un frein et des bornes à cette liberté qu'ils appellent droit inaliénable du citoyen ^, paraîtra coupable de la plus injuste oppression. Or quoique les principes que nous avons établis dans le précédent théorème, et qui s'appliquent à celui-ci, soient suffisants pour en offrir la démonstration, nous croyons toutefois qu'il est nécessaire d'employer des raisonnements spéciaux, pour examiner la question sous tous ses points de vue, et pour répondre à certains sophismes auxquels se laissent prendre aujourd'hui bien des personnes irréfléchies.
Caractère de la liberté et application au sujet.
II. L'homme étant un être fini , ses facultés ne peuvent être illimitées, et si on les laisse sortir de leurs justes bornes, on les verra s'altérer par degrés, se corrompre et se détruire*. Poussez l'intelligence de l'homme jusqu'à une hauteur qu'elle ne peut nalurellement atteindre, attachez-la à
' ColberuSjDe tolerantia librorum politlca. Gripliiswald,1695. — Kunad. De ofiîcio summonim imperantium circa libros religionem spectantes. A ces auteurs protestants nous ajoutons avec un déplaisir extrême certains autres qui prétendant toutefois être catholiques ont emi)loyé la plus malicieuse adresse à mettre en opposition les princes avec rÉjfjTise, même en matière d'impression et de lecture. Sarpi, istoria del concilio^ di Trente, ed istoria délie inquisizioni. Venezia , 1629. — Febronius, De statu ecclesiae. Ven , 1763. — Giannone, Storia civile del regno di Napoli. N. XXVII. C. 4. Nap. 1723. — Manetti. Avvertimenti politici istoiici canonico-legali. Avvertim. V. Venezia, 1767. — Anonimo, La Chiesa, e la republica dentro i loro limiti. Cap. XYllI. Venezia, 1768.
^ Voltaire, discours VI sur homme. — Epitaphe de M'"" Lecouvreur. — Montesquieu, Lett. juiv. Letfc. 111 et ailleurs. — Anonyme, Essai sur la liberté de produire ses sentiments, 1749. On pourrait ajouter une foule de misérables écrivains qui voulant encourager les séditions contre les gouvernements légitimes, et voyant dans la liberté d'imprimer et délire, un moyen très-nécessaire pour atteindre leur but, ont rempli les places de leurs clameurs, et les bibliothèques de détestables diatribes sur ce sujet.
^ S. ïhom, Summ. Theol. 1. 2. qusest. 12. art. 4. et quscst. 87. art. l. et B.
lâb PREMIERE PARTIE.
des recherches (jui excèdent sa capacité, vous la verrez ou tomber dans des erreurs grossières, ou se précipiter dans la folie. Obligez la vue à se fatiguer sur des objets trop éloignés ou trop fréquents, vous la verrez bientôt affaiblie, altérée et peut-être perdiie. Il en est de même de la liberté, si elle ne reconnaît point de limites, si elle s'émancipe au point de violer les droits naturels de l'homme, elle finira par perdre tout son lustre, et de même que l'usage de la liberté lui donne des charmes et du prix, de même aussi l'abus qu'on en fait la rend un objet de pitié et d'opprobre '. Pour que la liberté se trouve hors de ses limites, il faut qu'elle soit précédée d'un jugement erroné dans la pratique, et voilà son premier inconvénient ^; il faut qu'elle commette un déUt plus ou moins grave, selon la mesure dans laquelle elle outrepasse les bornes, et voilà le second inconvénient^; il faut qu'elle soit suivie d'une peine qui tende à punir le même délit, et voilà le troisième inconvénient qui affecte directement la liberté '". En définitive, la liberté sans limites brise l'ordre '% tombe dans le vice, et le vice d'habitude asservit à peu près cette même liberté, c'est-à-dire diminue horriblement sa vigueur ^ D'un autre côté si tous les hommes jouissaient d'une liberté sans limites, il n'y aurait plus de liberté pour personne ; parce que chacun abusant de son pouvoir empêcherait son semblable d'agir selon sa propre volonté, et dans la collision réciproque des intérêts, des passions et des forces, tous les hommes seraient opprimés par une violence nécessaire et perpétuelle. Cela supposé , comment pouvez-vous prétendre que la liberté de la presse et de la lecture soi| illimitée ? auriez-vous par hasard de la répugnance pour cette heureuse nécessité qui vous détermine au mieux ^^ c'est-àdire qui vous interdit un abus qui vous rendrait coupable et porterait préjudice aux autres ?
Mauvaises fins pour lesquelles on prétend à la liberté.
TII. Mais ensuite quel est le but de vos prétentions? si vous désirez avec tant d'ardeur d'imprimer librement pour
• S. Thom. Summ. Theol. I. quœst. 62. art. 8. et 11. 2.qMaest. 88. art 4. —2 Ibid.I. quaest.eS. art. 1. et III. quœst. 34. art. 1. — Mbid. I. qnœst. 83. art. 2. — * Ibid. I. qusest. 8. art. 5, et qiiaest. 1 64, art. 3 et 11 qusest. 18. art. 3. — 5 Ibid. I. 2. qusest. 72. art. 4.— « Ibid. I. 2. qiiaest. 88. art. 2. — ' S. Augustin, Epist. CXXVII. alias XLV, ad Armentarium et Paullnum.
offenser les mœurs, l'ordre social el la religion, vous ne méritez aucun égard, vous ne cherchez que des complices de votre délit, et par ce moyen, qu'à porter atteinte à la liberté d'autrui. Si vous prétendez encore lire sans gène les livres qui peuvent corrompre votre esprit et votre cœur, vous faites alors peu de cas de la droiture de la volonté, vous n'aimez point votre véritable, intérieure et principale liberté. Si enfin vous n'avez pas de si criminelles intentions, pourquoi ne pas vous contenter de la liberté que vous possédez et déclamer en faveur d'une liberté mal entendue , et privée des justes bornes qui la garantissent de sa propre destruction ? Mais, à la vérité, les fauteurs de cette prétention libérale ont coutume d'être les coryphées de tout genre d'impiété, les auteurs de maximes séditieuses, et leur vie, comme beaucoup de monde pourra le connaître, est absolument conforme aux mauvaises doctrines qu'ils enlerident propager '. Cela ne suffirait-il point pour manifester la fin perverse qu'ils se sont proposée, en réclamant la liberté ? Et si l'on n'ignore pas la perversité de la fin, pourra-t-on approuver le moyen sans lequel on ne pourrait l'atteindre ?
Les lois sont de leur nature la juste délimitation de la liberté.
IV. Du reste , il est très-certain que toutes les actions humaines sont sujettes aux lois qui leur sont propres , et que chaque loi sert précisément à limiter la liberté , ou pour mieux dire, sert à la déierminer au bien, par des motifs plus efficaces et avec un mérite plus parfait l Plus le bien est important et général, plus les législateurs doivent employer
' Le Saint-Esprit nous a trace le caractère infâme des licrésiarqnes et des incrédules, dans la lettre de f apôtre S' Jude, vers. 12 et suiv.; de manière que ce que les historiens ont raconté de leur vie sert à certifier toujours plus la vérité des oracles divins.
2 II est juste de transcrire ici quelques belles idées de Montesquieu sur ce sujet. (Esprit des lois. Liv. XI, Cn. 3). <( La liberté politique, dit-il, ne consiste pas à faire ce qu'on veut; dans un état, c'est-à-dire dans une société où il y a des lois, la liberté ne peut consister qu'à pouvoir faire ce qu'on doit vouloir, et à ne pas être forcé de faire ce qu'on ne doit pas vouloir. 11 faut bien réfléchir sur ce que c'est que l'indépendance, et ce que c'est que la liberté. La liberté a le droit de faire tout ce que les lois permettent, et si un citoyen pouvait faire ce qu'elles défendent, il n'y aurait plus de liberté, parce que les autres auraient ce pouvoir précisément de la même manière.
leur aulorilé pour le faire pratiquer, et plus le mal a de gravité et d'étendue, moins on peut s'exempter d'en arrêter les progrés. Enfin les lois doivent servir à étendre l'usage des institutions humaines, et à en retrancher l'abus auquel l'homme n'est que trop enclin '. Ainsi l'imprimerie étant une institution humaine, dont on peut user ou abuser, comme de toutes les autres institutions, pourquoi les lois n'élendraient-elles par leur bienfaisante influence juvsqu'à la diriger uniquement vers le bien ? Si l'on voidait ou si l'on pouvait obtenir une liberté illimitée, on n'aurait plus besoin de lois d'aucune sorte, et si dans des matières moins délicates pour l'ordre public, la société est contente de vivre soumise aux lois, et ne brigue point les droits de la liberté pour en secouer le joug ^, pourquoi faire alors tant de bruit contre les lois qui mettent de justes bornes à la presse et à la lecture ? Comment pourra-t-on les considérer comme des ennemies de la liberté , tandis qu'elles viennent la conduire dans le bon chemin, l'empêcher de s'en écarter, et la rendre parfaite, utile et glorieuse? El si nous avons démontré que les lois doivent réprimer les ennemis publics de la religion, pourquoi ne leur enlèverait-on pas les armes qui peuvent nuire, et ces armes sont les écrits ?
Démonstration des préjudices qu'occasionnent les livres pernicieux , fondée sur des preuves intrinsèques.
V. Tout le monde peut facilement comprendre, sansqu'on ail besoin d'employer des raisonnements diffus et abstraits, les horribles ravages que peut causer à la société la licence effrénée d'écrire et de lire. Les mauvais discours corrompent les mœurs, excitent les séditions, ruinent la religion, et cela dans de très-vastes pays. Comme un peu de levain corrompt
' Le même auteur dit au ctiap. IV. « La liberté politique n'existe que quand on n'abuse pas du pouvoir, mais l'expérience prouve que tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser, it s'avanee jusqu'où il trouve des limites; qui le croirait? la vertu elle-même a besoin de limites.
2 Le même Montesquieu dit encore dans le même ouvragée. Liv. 1. C. 1. L'homme fait pour vivre en société, y pouvait oublier les autres hommes, les législateurs l'on rappelé à ses devoirs par les lois politiques et civiles.... Les forces particulières ne peuvent s'unir, sans que toutes les volontés ne s'unissent; l'union de ces volontés, dit très-bien Gravina, est ce que demande l'état civil.
]>iEi;ViÈME iUÉOHÈME. 1 \ 1
la masse, un pelit grain de poison mel un corps en dissolution , un seul pestiféré répand la contagion dans tout \\n royaume, et une étincelle excite un incendie qu'on ne peut éteindre ; de même les discours d'un seul artisan de destructioli , en passant de bouche en bouche infectent l'esprit public, et l'on doit en craindre avec raison les pins funestes conséquences. Un écrit ne pourra-t-il pas produire le même effet qu'un discours ? Au contraire, si l'on veut en bien juger, l'écrit persuadera plus facilement notre esprit que le discours, parce que nous sommes plus habitués à nous dofier de celui-ci, en ayant éprouvé souvent la fausseté, que de l'autre, dans lequel nous supposons une certitude, une sagesse et une maturité infiniment supérieure *. Outre que le discours d'un séducteur ne peut nuire que tant qu'il vit et qu'il parle, tandis que l'écrit ne cesse point d'être pernicieux même après le silence et la mort de son auteur ^ Enfin une grande partie des lecteurs a peu de zèle pour la religion et éprouve un certain intérêt à la trouver fausse, pour ne plus souffrir ni bride ni éperon; une autre ensuite est dépourvue de connaissances ihéologiques, politiques et morales, ou du moins n'en a qu'une notion superficielle qui, la rendant plus téméraire^ l'expose plus facilement à être pervertie ^ En conséquence, celte position du lecteur étant fort périlleuse, et tout homme étant par la loi naturelle tenu d'éviter le danger du mal, et le danger de l'esprit étant en lui-même et dans ses effets, plus grave que celui du corps, de doctes écrivains n'hésitèrent point à assurer que, par droit de nature, la majeure partie des hommes est obligée d'éviter la lecture de tout livre qui contient de fausses doctrines *. D'après cela, toute la rigueur des lois, qui force les sujets à se conformer à ce droit naturel, ne pourra passer ni pour superflue, ni pour injuste, ni pour contraire à la liberté.
' Voir encore la superbe dissertation de saint de Lig^uori : De justa prohibitione et abolitione librorum noxiae lectionis : ainsi que la lettre pastorale de Mgr. de Boulogne, évèquc de Troyes, insérée dans l'encyclopédie ecclésiastique du P. Ventura. T IV. sez. 4.
^ Voir le père Mariano Ruele carmélite, sous le nom Arcadien de Gilosco Eutelidense: Saggio delP istoria dell' indice romano de libri proibiti. inséré dans la XXIIP Tablette de la Bibliothèque volante.
•'' Gretseri de Jure et more probibendi bbros. Lib, I. Cap. 25. p. 168 et se(jq. Ingolstad, 1603.
' Valscccbi. Fondamenti délia religione. Lib. III. p. III. Cap. 4. § 3.
142 PREMIÈRE P.VRTIE.
Les ruses des auteurs pernicieux rendent le doniînage plus certain.
VI. Le danger d'être trompé s'accroît siiigulicrement an moyen des ruses avec lesquelles l'erreur se présente, et qui sont comme le miel dont on frotte le bord de la coupe empoisonnée pour la faire avaler plus volontiers. C'eft pourquoi, outre la magie du style qui règne dans la composition de ces sortes d'ouvrages, magie très-propre à exciter l'attrait qui rend le lecteur bienveillant, puis attentif et docile *, on observe qu'on y affecte de V honnête et du respect pour la vérité de la religion , par là on fait disparaître l'horreur que l'irréligion démasquée et le vice trop à découvert inspireraient à un esprit qui ne serait [>as encore corrompu ^. Ils suivent en outre une méthode absolument différente de celle que tout homme honnête et ami de la vérité doit suivr^e dans les disputes en matière de religion: c'est-à-dire qu'ils emploient des sarcasmes et des satyres contre les ministres de la religion, répandant des doutes sur les mystères révélés, ils proposent des objections sans principes et sans connexité, ils excitent chez la jeunesse le désir de l'indépendance et de l'insubordination, et de cette manière ils se fraient un chemin dans l'esprit des chrétiens faibles et chancelants, et les abreuvent de maximes dissolues l Ces maximes sont ensuite prononcées d'un ton de fermeté el d'assurance , et d'un air impérieux qui fait regarder l'écrivain comme placé sur la cÎ77ie de l'espèce humaine , et devant lequel personne n'ose chuchotter y encore moins le contredire et répondre à ses assertions ^ et ce moyen est très-puissant pour accréditer l'imposture auprès du commun des lecteurs ". Enfin la dernière ruse plus blâmable que toutes les autres, consiste dans les récits obscènes et les images scandaleuses qui composent d' ordinaire l' érudition et l'ornement des ouvrages dont le poison devient absolument sans remède, grâces aux théories 2)ar lesquelles on justifie l'injustice et l'on autorise tout excès. Ici non-seulement le frissonnement de la nature est surmonté , ce que produit aussi l'exemple ; mais la crainte de la religion est encore anéantie , ce qui est le résultat des
' Meranlt, liCS apologistes involontaires, p. I. Ch. 4. p. 6. et suiv. Paris. 2 Valsecchi. ouv. cité. Lib. III. p. III. Cap. 3. ^. 4. — ' Ibid. § 6.
NEUVIEME THEOREME. IA%
j)ernicieuses doctrines.... Ce qui offre de l'attrait opère la conviction^ et l'erreur^ qui ne justifie rien moins que toute brutalité y persuade plus que la vérité , qui défend de s'y livrer '.
Ce préjudice se démontre encore par les faits.
VU. Tout ce qu'on peut dire abstractivement des préjudices que causent les livres pernicieux, au moyen des riises que nous venons de signaler, peut être confirmé d'une manière incontestable par des faits sans nombre dont il est utile d'en rappeler ici quelques-uns, non qu'ils soient plus rares, mais parce qu'ils ont plus d'éclat. Bardesane de Mésopotamie, égaré par la lecture de livres hérétiques, de confesseur de la foi devint un apostat, et d'apostat, le chef d'une nouvelle hérésie ^ Nepos, évêque en Egypte par un livre intitulé : Réfutation des allégoristeSy entraîna dans l'erreur des Millénaires un grand nombre de lecteurs mal avisés et donna beaucoup d'embarras à S* Denys d'Alexandrie ^ L'esclave Gubrique, appelé depuis Manés, ne s'abreuva point du poison de l'impiété à d'autre source qu'aux livres de Scylhien, et il n'en fallut pas davantage pour en faire le plus infâme des hérésiarques et pour agiter la chrétienté par l'immense quantité de ses sectateurs*. Pour Avilus, bien qu'il eut étudié la réfutation des erreurs d'Origène écrite par S' Jérôme, un seul livre du premier, ayant pour titre : Des principes ., suffit pour l'égarer lui-même et pour exciter des troubles incroyables dans les Espagnes ^ Saint Turibius déplora les maux que les livres des Priscillianistes causèrent en Espagne et dans la Gaule Narbonnaise ^ Les livres de Valentin déterminèrent l'apostasie de Jijlien d'Halicarnasse ^; Eutychés fil de nombreux ravages et en fait encore aujourd'hui en Orient, par suite de la lecture d'un auteur manichéen ^ Jean Hus fut sc-
' V^aiscccln. onv. cité. Cap. 4. ^ \.
'"■ S. Epipiian. De iisercsibus. Haeres. 56. — * £useb. Hist. eccles. LIIj. VIL Cap. 19. veteris editionis. — * S. Cyrill. Catecli. VI. p. 93 et seqq. Oxoii. 1703. — 5 V. Tlllcmonf, T. XII. vie de S' Jérôme, nrt. 121 .
• S. Tiirribiiis. Epis. Astur. epist. ad Idacium Ceponinm, et ad S. Leoncm M. V. dans les œuvres de S' Léon le Grand. T. 11. p. 62 et seqq. RonriBe, 1755. — Cacciari, Exercit. in S. Léon, opéra de Priscill. C. 13. p 250. Romae, 1751.
' Anastasins Sinaïta contra Aecplialos. C. VI.
^ Id.lhid. Cap. XIV.
duit par les livres de Wiclefif apporlés en Bohème, cl devint chef de l'hérésie des Hussiles '. Qui ijjnore les désastres que Luther el Calvin ont produits dans l'Eglise par leurs ouvrages impies ? Oui ne sait que les papes Paul IV, Jules III, Pie IV, Grégoire XV et Urbain VIÎl se virent dans la dure nécessité de révoquer les permissions accordées à certaines personnes de lire les livres prohibés, l'expérience les ayant convaincus des fâcheux résultats de ces permissions ^? Et dans des temps plus rapprochés de nous, un auteur non suspect de complaisance pour l'Eglise, et qui fut même ouvertement son ennemi, s'exprima relativement aux livres des incrédules, dans les termes suivants : Ces livres étant tombés dans les mains d'une innombrable quantité de jjersonnes , causèrent un mal infini.... Les paroles des incrédules frappent, les lecteurs tombent dans le panneau y ils éprouvent des doutes et enfin ils trouvent qu'ils sont devenus tout à fait incrédules. De là résulte une liberté d'esprit qui ne connaitplus de frein ^ et qui produit nécessairement un excessif dérèglement de cœur y qui se prête à toutes les passions et étend F empire des vices ^
Accord des nations à refréner la licence démesurée des écrivains et des lecteurs.
VIII. C'est par cette raison que les nations civilisées veillèrent toujours à empêcher les ravages dont les ouvrages irréligieux, ou lascifs, ou satyriques menaçaient l'état. Les Athéniens brûlèrent les livres de Prolagoras*! Anliochus Epiphane voulut faire la même chose des livres des Hébreux, pour en détruire la religion ^ Les Romains cherchèrent à dé*
' Bellarmin, de Laïcis. Lib. III. Cap. 20, écrivit: « Wiclefus viva voce paucissimos pervertit; docnit enim solum in Anglia, et ibi pêne nulles reliqult sui errorisbaeredes; at per libros totam Bohemiam pervertit.»
2 Brève Pauli IV. Quia in funerum^ an. 1558. 21 decemb. Et Apostolicœ sedis provideniia, an. 1559. 14 april. Julii 111. ad Jacobum Gerardinum. Pii IV. Cum pro munere , an. 1564. 24 mart. Gregorii XV. Apostolatus officium. 1622. 30 decemb. - Urbani VllI. Sanctissimus Dominus noster, an. 1631. 2 april.
^ Avertiss. à la lettre pastorale d'un faux évcque de, Londres, appelé Edmond Gibson, traduit par Abraham Lemoinc. p. 1. La Haye, 1732.
* Cicer. de natur. deor L. I. C. 23. Laetant. De ira Dei. C. IX. Minut. Félix in Octavio. C. VllL — ^ I Machab. I. 59 et seqq- Joseph. Heb. Antiquit. Judaic. Lib. XII. C. 7.
KEUVIEME THÉORÈME. I4S
barrasser ]a république des livres superstitieux \ et les ordres qu'ils donnèrent à cet égard furent plusieurs fois renouvelés et exécutés -, On vit la même mesure employée à une autre époque, relativement à des ouvrages qui offensaient la religion de l'étal \ Ces dispositions jugées salutaires du temps de la république, furent réitérées avec la même vi» gueur sous l'empire d'Auguste*, ainsi que de Tibère *,de Néron " et de Domitien '; les exemples les plus éclatants ne manquent point à cet égard. En outre, que ne firent pas les persécuteurs des chrétiens, pour en abolir les livres, croyanî' ce moyen très-efficace pour empêcher la propagation de l'Évangile * ? Mais laissant de côté ces hommes qui n'étaient point guidés par les lumières de la véritable religion, que ne firent point les Hébreux pour prohiber les livres qu'ils croyaient capables d'offenser leur saint culte ^? IN'allèrenlils pas jusqu'à interdire même la lecture de certaines parties de la bible aux jeunes gens, qui pouvaient avant le temps y acquérir certaines notions de nature à corrompre leur innocence '"^ ?Par la suite, l'Eglise exerça constamment son droit de condamner les livres des hérétiques, de manière qu'à partir des canons apostoliques" et du concile de Nicée *^, noua trouverons un pareil système invariablement suivi par l'Église '*. D'un autre côté , les Empereurs chrétiens menacèreiit même de la peine de mort, par des édits fulminants, ceux qui oseraient cacher les livres des hérétiques, au lieu de les jeter au feu **.
• Liv. hist. L. XXV. n^ 1. — ' Id. Ibid. L. XXXIX. n" 16. et LXX. ii« 29 — 3piin. hist. nat. L. XIII. C. 13. Valer. Maxim. L. I. C. 1. Lactant Instit. div. L. 1 C. 22. — S. August. De civit. Dei. L. VII. C. 34. — * Suclon. Vita Augusti. C. 31. — ^ Tacit, Annal. L. IV. n» 15. — « Idem. ibid. L. XIV. n° 50. ~ ^d. in vit. Agricolœ. C. 2. — « Euseb. Hist. eccles. Lib. VIII. Cap. 3. S. Optât. Milevitanus, de Schismate Donatistarum. L. I. § 13. — J» Michael Glycas, Annal. P. IL p. 141. Ven. 1729.
'" S. Hieron. Proem. in comment, ad Ezechiel. S. Gregor. Nazianzen. in apol. — Origenes, homil. I. in Cantic. S. Prosper (ut quidam putant) dc^ \ita contemplativa. Lib. III. Cap. 6.
" Canon. LIX.
''' Socrates, Hist. eccles. Lib. L Cap. 6. et Sozomen. Hist. eccles. Lib. I Cap. 20 etNicephorus, Hist. eccl. L. VUL C. 18.
'^ Zaccaria, Storia polemica délia proibizione dei libri. Lib. I. epoca
" Socr. Hist. ceci. L. I. C. C. Sozom. Hist. eccl. Lib. L Cap. 20..
TBËOR. T. I. 7/
Accord des écrivains tant orthodoxes qu'hétérodoxes.
IX. Que si de l'autorité publique nous voulons descendre à l'autorité privée, nous verrons passer sous nos veux un nombre infini d'anciens écrivains qui ont défendu par de vigoureux arguments la vérité de notre théorème. Saint Denys d'Alexandrie \ S' Gyprien % S' Grégoire de Nysse ', S* Jérôme % Théodore Studile ^, ont développé cette vérité. Ce fut aussi la plus constante pratique de tous ceux qui avaient abandonné l'erreur pour embrasser la véritable religion , de brûler les livres de leur ancienne secte, comme l'ont témoigné S* Grégoire de Nazianze®, S' Augustin' et S* Jean Damascène^ Nous avons cité dans ce chapitre ainsi que dans le précédent, une longue série d'auteurs catholiques plus récents qui ont défendu notre cause. Mais, si l'on exigeait encore le consentement même des hétérodoxes, il suffirait de rappeler ce que firent contre les livres catholiques George de Cappadoce^etHunneric, roi des Vandales *°, pour favoriser l'Arianisme ; ou les violences qu'exercèrent les Iconoclastes tant par le mouvement de leur propre fureur ", que par l'autorité des empereurs^^, pour enlever le culte aux saintes images ; ou la fureur des protestants^* et des princes qui les favorisaient ^\ pour arracher les ouvrages des orthodoxes des mains de leurs prosélytes. On composa sur ce sujet différents livres dans lesquels ces novateurs furibonds établirent un principe aussi vrai en soi qu'il était faux dans son application. Ils disaient : Si magistratus cavere dilig enter solet , ne qua pestis contagio in suam civitateni aliunde inferatur : multo quidem magis providendum est, ne libri pestilentes et perniciosi, e quitus homines illiterati mortiferos errores hauriimt^palam inforo volitare possint ^\
' Apud Euscb. Hist. eccl. Llb. VII. C. 6. — ^ Epist. XL. — ' In vita S. Eplirem. V. Baronius, Annal, eccl. anno 377, — '* Epist. IV et Epist VII. — ^ Lib. II. epist. 167. V. Baronius, Annal, eccl. anno 825. — ^ Oratio XXX. in Laudibus S. Cypriani. — 'In Psalm. LXI sub finem. — ^ Hist. Barl. et Josaph. cap. XXXIl. — ^ S. Athan. epist ad ortliod. de persecut, excit. — "^ Vict. Vitensls. Lib. II. de persecut. Vandal. — " Theodor. Studit. epist. ad patriarcli. Alexandr. apud Baron, ann. eccl. an 8l7. — '^ V. Cedrenus et Constantlnus Manasses, Vita Leonis Isaurici. — '^ V. Gretser. de jure probibendi libres, in supplem. P.I Cap. 10. SIeidan. Hist. Lib. X. — Scbultingius. Anacris. lib. IX. p. 31. — '^ Zaccaria, Histor. polemlca délia proibizione deMibri lib. I. Cap. VII.
'^ Witackerus, respons. V. ad Edniundum Campianura. Il est remar-
NEUVIEME THEOREME. 147
La liberté de la presse et de la lecture est une cause de désolation pour certains pays.
X. Combien est trisle l'état de la religion dans les lieux où les magistrats manquent de pouvoir ou de volonté, pour réprimer la liberté dont nous parlons! Un faux évéque de Lojidres a écrit une lettre pastorale à cet égard , celui cpii l'a traduite fait ces observations : Nous pouvons affirmer avec vérité , que cette grande ville n' a jamais été aussi dépravée qu'elle l'est aujourd'hui. Il est bien vrai que presque tous les états et les royaumes de l'Europe sont souillés par la même corruption, mais ce serait encore bien pis, si la liberté de penser , d'écrire et de lire y était piortée au même point que chez nous \ En France où , parce qu'on n'y avait point accepté le concile de Trente, on se glorifiait d'une liberté fort étendue , on n'eut point la faiblesse de respecter le vicaire de Jésus-Christ , le nombre des catholiques diminua, celui des philosophes s'accrut , et l'on vit paraître les encyclopédistes et les éc7'ivains empressés à injurier le chef de l'église et la cour de Rome ^ écrivait un auteur impie ^; et nous pouvons y ajouter les scènes déplorables qu'on y vit dans ces derniers temps, et qui eurent leur source dans la liberté illimitée dont nous parlons ^ Genève, où chacun peut parler comme il pense, et écrire comme il parle, est devenue la métropole, non plus des Calvinistes ^ mais des Sociniens'*, et c'est une conséquence des ouvrages publiés par les ministres mêmes, une conséquence de leurs conversatio?is publiques où l'on ne voit pas que l'on se soucie ni de la Trinité^ ni de [enfer y finalement , une conséquence de V opinion de leurs concitoyens mêmes, et des autres églises réformées ®. En Allemagne, où par suite de l'innombrable quantité de livres pestilentiels, il n'y a pas aujourd'hui de pays oit la reli-
4|uableque Gaspard Radeekcr, prédicateur luthérien fit imprimer h Wittenberg^ en 1656, un opuscule allemand sons le titre dinstruction, où il examines! lemaoistrat civil doit permettre queles livres des sectaires circulent librement et impunément, ou qu'on ne soit pas obligée de les supprimer doirice? il soutient le sentiment négatif.
' Avertiss. à la lettre pastorale d'Edmond Gibson, traduite par Abr. Lemoine. p. 13. — ^ Anonym. Lcttr. sur l'arrêt du pari, du 19 M. 1763. p. 18. — ^ Barrucl, Ilist. du jacobinisme. L. I. C. 4. 9. et ailleurs. — * d*A- Icmbert, Encyclop. art. Genève. — ^ Répoîise de D'Alembert aux ministres de Genève, insérée dans les œuvres de Rousseau, cdit. d'Amsterdam 1761 T. 11. p. 303.
lis PREMIÈRE PARTIE.
y ion ne s'observe presque plus quen apparence ; et il y a tout lieu de craindre que la foi ne soit bientôt entièrement éteinte \ Celle parlie de l'Amérique, qui imite les inslilulions des pays où règne la même liberté, fait des progrès dans le déisme f et le peuple dégoûté du christianisme réformé ^ s'enfonce toujours de plus en plus dans Vincrédulité, dont les progrès sont aussi rapides que ceux de la démocratie ^ sa fidèle compagne y dont la réunion for 7ne un jacobinisme qui menace l'ordre social dans ces pays ^ L'Espagne qui a rallenti plus tard sa surveillance sur les livres qui circulaient dans les mains de ses habitants, est devenue aussi plus lard le théâtre de la révolution, qui n'a peut-être pas reconnu de principe plus efficace ^
Le caractère des livres que l'on doit prohiber fournit un autre argument.
XI. Il résulte évidemment de tout ce qui précède, que les supérieurs légitimes peuvent et doivent, aux plus justes titres , exercer une surveillance sur la presse , mais je ne veux point omettre un autre argument qui dérive du caractère des ouvrages dont on doit arrêter l'impression et la publication. Ils se divisent en ouvrages irréligieux, lascifs, satyriques et démagogiques. Les premiers parmi lesquels on peut ranger encore les ouvrages qui fomentent la superstition , qui traitent de l'astrologie, qui sont offensants pour les ministres du sanctuaire, et autres productions semblables, portent atteinte à trois droits de la religion, savoir ; celui d'être respectée comme la plus noble des institutions qui nous soit venue du Ciel *; le second, c'est la crainte, attendu que c'est un pur don de Dieu, qu'elle ne soit perdue par l'état, comme cela n'est que trop malheureusement arrivé dans les pays où le gouvernement n'a pas veillé à la conserver dans son intégrité % le troisième, qui est d'être aimée comme une source féconde des immenses avantages qu'elle procure à la société,
' Halier, Ragionamento sull' irrellgione. Trad. ital. Rome, 1777.
2 Linguet, Annal, litter. et polit. T. IV. p. 413 et suiv.
2 De Vêlez, Preservativo contre la irreligion, n*' VI. p. 123. Madrid, 1812. Idem. Apologia del altar y del trono. T. 1. C. V. p. 104 et seqq. Madrid, 1818.
'* L'Ecriture sainte est regardée par S' Augustin comnrie une lettre qui nous est venue du ciel. In Psalm. XC. conc. 2.
"> Matth. XXI. 43.
NEUVIEME THEOREIVIE. 14y
lorsqu'elle y est florissante '. Ne serait-ce donc point un délit que de manquer au respect, à la crainte et à l'amour que nous devons à un objet aussi important, qui est le fondement de Tordre social ? Et le gouvernement ne sera-t-il point digne d'éloges, soit lorsqu'il préviendra ce délit, en arrêtant l'impression qui y aurait donné lieu, soit lorsqu'il le punira en prohibant le livre ^ et en arrêtant ainsi les progrès^? Quant aux ouvrages lascifs, il n'y a pas de doute qu'ils n'offensent la morale publique, dans les uns ils corrompent l'innocence des mœurs, dans les autres ils flattent les mauvaises passions et la corruption déjà déclarée. C'est pourquoi celui que Dieu a chargé du soin de pourvoir au bien-être des peuples, doit prendre tous les moyens possibles pour empêclier ces ouvrages de circuler impunément dans les mains de la multitude. Ce fut par un tel motif que Platon a banni les poètes de sa république '. Les Spartiates proscrivirent les vers impudiques d'Archiloque *, et Auguste prohiba les élégies amoureuses d'Ovide ', estimant, comme Fobserve Plutarque, que de telles 'productions littéraires troublent la jeunesse et lui font perdre la santé de l'esprit^. Quant aux
' Nous croyons devoir rapporter ici le passag^e suivant de la lettre de S' Augustin a Marcellin : a qui doctrinam Cnristi adversam dicunt esse reipublicœ, dent exercitnm talem quales doctrina Christ! esse milites jussit; dent taies provinciales, taies maritos, taies conjuges, taies parentes, taies filios, taies dominos, taies servos, taies reges, taies judices, taies denique debitorum ipsius fisci redditores, exactores. quales esse prœcipit doctrma christiana; et audeant eam dicere adversam esse rcipublicœ; immo vero non dubitent eam confiteri magnam, si obtemperetur, salutem esse reipublicœ. » Epist. CXXXVm. alias V.
^ Zaccar. Storia polemica délie proibizioni. L. II. Cap. 2. p. 220 et seqq. Roma, 1777.
^ De rep. L. III. p. 397. Ed. Steph. V. S. August. De civit. Dei. L. 11. Cap. 14. — '• Valerlus Maximus, Hist. Lib. VI. Cap. 3.
'^ Ovid. Trist. L. III. £1. 1. vers. 60. et seqq.
** De audiendis poetis. p. 15. T. II. Lugd. 1599. Que les hommes d'état, s'ils ont h cœur la morale publique, et s'ils comprennent combien elle dépend de l'éducation de la jeimesse, fassent attention h la multitude immense de romans, de comédies, de nouvelles et de poésies amoureuses et indécentes, qui sont l'effet de la liberté de la presse, et qui corrompent les bonnes mœurs des deux sexes. Origène appelait ces détestables livres calices Bahylonis venena propinantes , S* Augustin, vanas ascendentés de ore besticp , et S' Jérôme, Dœmonis cibum. Bien que, dans le moment de la lecture, un jeune homme ne se pervertisse point, il arrive toutefois qu'en lisant des aventures et des stratagèmes amoureux, surtout dans le loisir de la solitude, d'obscènes fantômes se présentent à lui
loO PREMIÈRE PARTIE.
ouvrages diffama loi i es, on coiinait déjà les dispositions rigoureuses prises à cet égard par Auguste lui-même *; outre qu'ils ont été défendus par toutes les lois divines et humaines ^ C'est en effet un devoir indispensable pour le gouvernement de conserver la réputation des citoyens, comme une possession plus précieuse que toutes les richesses %• et s'il ne peut permettre qu'on ravisse celles-ci, il pourra permettre encore moins qu^on enlève celle-là, et c'est précisément ce que font les auteurs de satyres. Enfin, les ouvrages démagogiquesy en inspirant aux sujets du mépris et de la défiance pour l'autorité constituée, en les provoquant aux séditions, attaquent la tranquillité publique et portent à l'anarchie. Que si c'est le plus grand des maux auxquels on puisse exposer l'état , on comprendra facilement que les magistrats ne doivent pas regarder ces sortes d'écrits d'un œil d'indifférence.
sous une apparence de plaisir, et que son esprit s'y abandonne , dit Tassoni, Pcnsieri divers! L. Vil. C. 11. Bayle, qui n'était certainement pas un écrivain pudique ni attaclié h la religion, peint des plus vives couleurs les dommages que produit la lecture du Pastor iido de Guarini, et se déchaîne contre nn apologiste de cet opuscule. Dict. hist. critique, art. Guarini. Rem. C. Quiconque est versé dans l'éducation de la jeunesse a dû s'apercevoir qu'à cet âge la lecture de ces mauvais livres détourne l'esprit des études sérieuses, le rend bizarre et romanesque, excite le désir de goûter les plaisirs de l'amour et d'en rechercher l'occasion, que les jeunes gens restent tout à la lois ignorants et vicieux. Qu'on lise Jacquin, Entretien sur les romans, et Gauchat, le(t. XLI. Quant aux anciens poètes obscènes, l'auteur des lettres juives, let. LUI. ne voudrait point qu'on les donnât à la jeunesse, sans les avoir purgées de leurs ordures. Mais il suffira de rappeler que Platon, de rep. lit. et Cicéron, Quœst. Tuscul. L. II. et Quintilien, L. I. C. 13 se sont prononcés contre cette lecture: Luther, qui le croirait? bien qu'agité par la passion du plaisir, veut bannir des écoles Juvenal, Martial et Catulle, de doctis. Qu'on ne dise pas qu'on doit lire nécessairement ces écrivains, pour se former à l'élégance du style, parce que pour atteindre ce but, il suffit de la partie décente de leurs ouvrages que les bons éditeurs ont conservée. ISon omnino perhanc turpitudinem verba ista commodius discuntur, sed per hœc verba turpitudo ista con- ^dentius perpetratiir. S. Augustin. Confess. Lib. I. C. 16.
' Tacitus, Annal. L. I. cap. 72. Voir encore Dion Cassius. L. LVI. et Suétone, Vit. Augusti. C. LV. Clcer. de rep. L. IV. dans S' August. De civit. Del. L. II. C. 9. observe que même dans les temps les plus reculés les auteurs de Satyres étaient déjà punis de mort.
- Bayle ne peut en disconvenir dans sa dissertation sur les libelles diit'amatoires, jointe à son dictionn. T. IV. p. 518 et suiv. Amsterdam, 1730. Bien qu'il y ait inséré beaucoup d'erreurs pour se déiendrc lui-même d accusations trop justes. — ^ Eccles. XLI. 15.
Accord du Sacerdoce et de l'Evipire sur ce point.
XII. Puisque les intérêts de la religion et de l'état sont exposés à un égal danger, il convient donc que les deux puissances, c'est-à-dire la puissance ecclésiastique et la puissance civile concourent unanimement à empêcher les abus de la presse et de la lecture. Si l'on ne voulait point, dans celle matière, donner lieu à l'esprit de parti, on s'entendrait facilement pour définir les attributions de l'une et de l'autre autorité. Il est clair en effet que le jugement des livres qui méritent d'être prohibés, incombe à la puissance qui, par devoir , doit posséder l'intelligence des choses qui concernent la religion et la morale ,.( et sous le nom de morale on comprend encore la soumission au gouvernement commandée expressément dans l'Évangile). Cest à elle qu'il app ai tient déjuger si les opinions contenues dans un tel livre , sont ou non conformes aux dogmes de notre religion , et quand elles s'en écartent, elle peut les désapprouver y elle peut les condamner y mais spirituellement *. Dans ces expressions on trouverait précisément la vérité, si leur auteur n'eût prétejidu cacher sa malice sous ce mot, spirituellement, voulant restreindre au seul esprit la juridiction de l'Eglise, et l'exclure de tout ce qui est chose concernant le fait ^ et de toute corporalité ^. L'Eglise ne doit point s'arrêter à prononcer simplement son jugement sur la malignité des ouvrages, il faut encore qu'elle force la conscience , afin que ceux qui reconnaissent dans cette mère une autorité divine à laquelle ils doivent prêter obéissance ^ parce qu'en la méprisant ils méprisent Dieu même * ils ôtent de leurs mains ces volumes qui ne sont pour eux qu'un sujet de scandale. Et quoique les évêques dans leurs diocèses respectifs, et les conciles, même ceux qui ne sont pas généraux, soient dans l'obligation d'empêcher la publication des livres et même de prohiber ceux qui sont déjà publiés, comme on le prouve par des raisons intrinsèques et par la constante pratique de l'Église ^ , toule-
' Anonym. L'Eglise et la république dans leurs limites, p. 146.
^ Manetti, Avvertlmenti politici. p. 74. — Ad Hebraeos. XIÏl. 17.
3 Ad Roman. XVI. 19. II. Ad Corinth. X. 6.
* Luc.X. 16.
^ Ruch. Sao^gio dell' Istoria dell' indice romano. p. 110 et seqq. — Braschi, De libertate Ecclesiœ. L. 111 Cap. XXVI. § 7 et seqq. p. 521 et seqq. Lugd. 1718.
fois son chef, comme pasteur, maître et père de tous les fidèles ' doit, par l'obligation de son ministère, principalement veiller à l'intégrité de la doctrine, et par suite en écar- 1er les moyens de prévarication renfermés essentiellement dans les mauvaises doctrines ^. S'il fut recommandé à Pierre de paître les agneaux et les brebis ^^ et si la doctrine est précisément la première pâture des fidèles*, il lui appartient, dans la personne de ses successeurs, d'éloigner son troupeau ^les livres pernicieux, comme de pâtures empoisonnés; et •^nos pères ont toujours conservé ce système *. D'un autre côté, la puissance civile doit coopérer à l'exécution des jugements i^cclésiastiques, et c'est dans ce sens que nous voyons que ])]usieurs princes catholiques ont prohibé dans leurs états les livres qui avaient été condamnés par l'Eglise. Constantin ie Grand condamna au feu les écrits d'Arius, après la censure qui en fut faite au concile de Nicée. Théodose le Jeune et Vaientinien en usèrent de même à l'égard des œuvres de Neslorius, après l'anathème fulminé par le concile d'Ephèse; Charlemagne, déterminé par l'autorité du pape Zacharie, défendit dans un de ses capitulaires , certains livres apocryphes; et lorsque les ouvrages de Luther eurent été défendus avec la plus grande rigueur par le Siège apostolique, Charles Quint y joignit le terrible édit publié à Bruxelles, au milieu du XVP siècle \
Réponse à la première objection des adversaires.
XIII. Les adversaires objectent toutefois que la prohibilion des livres excite souvent le plus ardent désir de les lire, €l qu'alors elle devient inutile, ridicule et peut-être encore pernicieuse ^. Zaccaria répond pour nous « que les gens de bien considèrent les prohibitions avec tout le respect qu'elles
' Concil, Florent, act. apud. LabLseum. T. XIII. p. 505. Lut. Paris. 1672-
— ^ Raynaudi crltica sacra de jtista et injusta confixione librorum. p. L -Erofema 19. p. 359 et seqq. Lugd. 1665. — ' Joann. XXI. 15 et seqg.
— * Braschi, loc. cit. ^ 14. p. 525 et seq. — ^ Concil. Turonens. an 56/. Canon 20.
^ Anonym. La riposta ail' istoria dell' inquisizione di Fra Paolo. fol. 227. «t Zaccaria, storia polemica délia proibizione de' llbri. 11b. II. Diss. II. Cap. 3.
' Sehelhorn, Amœnit. litter. T. VIII. p. 372. — Bœbmer, De jure circa libros improbatae lectionis. in jus eccl. T. IV . L. V. § 73 et 87. — Amelot mTacit.L.lV.C. 35.
niériteiil, et que, pour tout au monde, la moindre curiosité ne pourrait pas les déterminer à lire un livre qu'ils sauraient avoir été condamné par l'Eglise; ils se réjoiiissent encore, principalement lorsque ce sont des livres qu'ils regardaient déjà comme pernicieux, et ils se raffermissent dans la doctrine véritablement saine. D'autres plus hardis, mais chez qui pourtant la foi n'est pas éteinte, ni la conscience étouffée, murmureront, si Ton veut, contre de pareilles prohibitions, mais pourtant ils ne laisseront pas que de les respecter. » Les libertins en les lisant, éprouveront au moins quelquefois malgré eux des scrupules, des remords, des inquiétudes; autrement ils seront regardés par les gens de bien comme des personnes qui portent avec elles la contagion, ce qui devra toujours les tenir péniblement sur la défensive, et quelquefois en bride \ Pallavicini répond encore que le nombre des péchés est moindre dans les endroits où, indépendamment de cette lecture qui est connue pour nuisible ou pour oiseuse, et par conséquent défendue par la loi de nature, la lecture des livres pernicieux est encore généralement un péché aux termes du statut ecclésiastique, le nombre des péchés, dis-je, est moindre que dans les endroits où cette lecture n'est point regardée comme un péché. C'est pourquoi on évite un plus grand nombre de péchés et de plus graves , pendant qu'une foule innombrable de personnes s'abstenant, par obéissance, de lire ces livres, restent libres du mal où les aurait imprudemment entraînées une pareille lecture, que ceux qui se commettent, parce que certaines personnes poussées par la curiosité enfreignent la prohibition ^
Réponse à la seconde objection.
XIV. On objecte également qu'en supprimant la liberté de la presse , on enlève aux hommes studieux beaucoup de livres dont ils pourraient profiter'. Valsecchi a répondu que, vu l'immense quantité de livres qui surcharge aujourd'hui la république des lettres, il n'est pas difficile de trouver sur chaque sujet des ouvrages plus complets, plus élégants et
' Storia polem. della proibizione de' llbri. L. I. Diss. I. Cap. uU. p. 263. Roma, 1777.
^ Istoria del concil. di Trente. L. XV. C. 81. — ■' Schelhorn, Amœnit. litter. T. VIII. p. 100. Bœhmer, de jure circa llbros in jus. eccl. T. IV. L. V. § 73. Montesquieu, Lettres juives, Lett. 127 et 159.
plus positifs que ceux dont la proliibition fait tant de peine aux hommes dissolus ; de manière que cet habile écrivciin a su faire une belle comparaison entre les mauvais ouvrages, et ceux qui jouissant de l'estime publique peuvent être confiés à tout le monde ', sans qu'on ait besoin de se jeter dans les bras ou d'un impie qui veut disséminer ses leçons irréligieuses, ou d'un libertin qui répand dans des écrits obscènes l'infamie de son cœur, ou d'un rebelle qui souffle le feu de la sédition, ou d'un homme caustique qui déchire cruellement les objets de sa haine ^. Zaccaria répond que Von accorde à certaines conditions qui n'ont rien de pénible la j)ermission de lire les livres défendus à des hommes qui, munis de bons certificats , la demandent , de sorte que les hommes religieux et adonnés aux sciences n^ont pas beaucoup à se plaindre sur ce point ^ J'ajoute avec S^ Jérôme, que quand même nous devrions être privés de quelque connaissance, pour nous être abstenus de lire un mauvais livre, il vaudrait itiieux ignorer quelque chose pour conserver l'intégrité de la foi et la tranquillité de la conscience, que d'en acquérir la connaissance en mettant en péril notre ^;eritable félicité *.
Réponse à la troisième objection.
XV. Mais comment ferons-nous, répliquent-ils, pour éclairer le gouvernement, en lui faisant connaître nos pensées au moins politiques ? Sans la liberté de la presse on ne peut atteindre ce but ^ Je réponds qu'il est très-faux que la presse soit la seule ou la meilleure voie pour porter nos sentiments aux pieds du prince. Une audience ne produiraitelle pas le même effet ? Une supplique ne serait-elle pas plus convenable ? certainement on conserverait ainsi le respect dû à la souveraineté, et le souverain, moins indisposé, profiterait plus volontiers des lumières de ses sujets. S'il aime la lecture, il ne dédaignera point de parcourir une supplique présentée dans les formes qu'exigent indispensablement les rapports qui existent entre lui et ses sujets ; et s'il n'aime
* Fondamenti délia religione. L. III, p. III. C. 14. § 3. — ^ Gauchat. gli apologisti délia religione. T. II. Lett. 23. p 279 et seqq. Roma, 1783. — ^ Op. cit. p. 265. — " Epist. ad Eustoch. de Gustod. Virginit.
^ C'est aujourd'hui la plus forte raison pour laquelle les libéraux réclament la liberté de la presse.
TÎEUVIÈME THÉORÈME. 1B5
point la lecture, il n'ira certainement point étudier les ouvrages que la liberté de la presse met au jour, on peut dire la même chose des ministres; outre cela, un prince serait bien malheureux s'il devait s'assujétir au jugement des philosophes (j'ajoute encore des hérétiques) érigés en politiques anglais, et si chaque jour des plumes hardies répandaient dans le peuple des critiques amères de sa conduite. La seule raison suffit pour faire voir l'indécence et le danger d'une pareille liberté. Si elle dit que la vérité doit aller jusqu'au trône, elle dit encore plus hautement que tous les hommes ne peuvent pas l'y porter eux-mêmes, qu'il en résulterait des troubles, et qu'ils s'armeraient contre une autorité légitime. Ainsi la raison et le bien public concourent également à imposer aux penseurs^ aux discoureurs, aux écrivains trop hardis un judicieux silence '.
L Ecriture sainte inspire l'horreur des mauvais livres.
XVI. Du reste, pour nous prémunir contre les continuelles déclamations en faveur de la liberté de la presse et de la lecture, il sera bon d'avoir toujours présente la grande sentence de l'Esprit-Saint , dans laquelle nous découvrirons les véritables limites de la presse : Soyez comme des êtres libres y non plus comme des hommes qui, sous le manteau de la liberté, cachent la malice^ mais comme des serviteurs de Dieu, honorez tout le monde y aimez la fraternité : Voilà les satyres défendues : Craignez Dieu : Voilà les livres impies et contraires à la modestie chrétienne, abolis : Honorez le roi: Voilà la liberté d'offenser la monarchie et l'ordre public , supprimée ^. Quand donc un individu ne voudra pas abuser de la liberté y pour cacher sa malice, il ne sentira point le poids de la loi qui la restreint ; parce que la loi n'est pas imposée au juste y mais aux injustes, aux insubordonnés , aux impies y aux pécheurs , aux scélérats y aux impurs ^ Que si Dieu veut punir avec tant de rigueur les blasphèmes % je ne prétends pas qu'on doive accorder l'impunité à ceux qui, au lieu de les proférer devant un très-petit nombre d'auditeurs, les consignent dans des livres irréligieux qui parviennent à une immense quantité delecteurs, et sonttransmisà la postérité la plus
* Gauchat, oper. cit. p. 280. 11 est bon de lire encore entièrement la
seqq.
lettre XLI. au T. IV. qui traite de l'usage des livres.
2 1 Petr. II. 16. — ^ 1. Ad Timoth. 1. 9.~" Levit. XXIV. U. et
Ï56 PREMIÈRE PA.RTÎE.
reculée. D'un autre côté, nous sommes obligés de nous éloiqner de tout frère qui vit dans le désordre^ et non selon la tradition reçue des Apôtres ^ Pourquoi donc ne dira-t-on pas ïa même chose d'un auteur qui peut encore séduire plus facilement? Nous devons éviter l'hérétique ^, et nous écarter de celui qui sème des dissensions et des piérides d'achoppément contre la saine doctrine ^ Nous devons ne point nous laisser séduire ^ parce que les discours licencieux corroinpent les bonnes mœurs *. Nous devons enfin éviter les choses profanes et les vains propos qui ne mènent que trop facilement à V impiété j et dont le discours s'étend comme la gangrène ^ Je ne comprends donc point quelle difficulté il peut y avoir à reconnaître que les sujets trouvent dans les saintes Ecritures l'obligation de fuir la lecture des livres pernicieux, et les supérieurs, celle d'en empêcher la publication et la lecture. Qu'ont dont fait nos ancêtres, dont l'Espril- Saint nous propose la conduite pour modèle ? Plusieurs de ceux qui étaient adonnés à des études superstitieuses, apportèrent les livres et les brûlèrent en présence de tous; calcul fait de leur valeur, elle se trouva monter à cinquante mille deniers ^
COROLLAIRES
Il faut apporter la plus grande surveillance à l'égard de l'impression et de l'introduction des livres.
I. De la vérité démontrée jusqu'ici, il résulte évidemment que non-seulement la puissance ecclésiastique, mais encore la puissance séculière doivent apporter la plus sérieuse attention à empêcher que les maximes impies ne soient publiées, ou qu'après leur publication elles ne circulent dans les mains des personnes inconsidérées -, on défendra également que les ouvrages dangereux imprimés dans d'autres langues et dans d'autres pays, ne soient traduits et publiés chez nous. On traitera les traducteurs des mauvais livres <comme des ennemis de la patrie \ L'on doit regarder comme "des attentats sacrilèges les fraudes innombrables qui se commettent pour introduire ces livres qu'on fait venir des royau-
• IL Ad Thessal. IIL 6.-2 ^d Tit. m. 10. — ^ Ad Rom. XIV. 17. — n. Ad Corinth. XV. 33. — ^ IL Ad Timoth. IL 16. — « Act. apost. XIX. 19. — ' Putherbei Theotimus. Lib. I. p. 99. Paris. 1549.
mes étrangers. La sévérité employée à prévenir et à punir de pareils délits, doit être plutôt regardée comme un chefd'œuvre de clémence : parce qu'il n'y a pas de meilleur moyen de conserver la religion, les bonnes mœurs, la subordination dans les peuples, et particulièrement dans la jeunesse \
Que l'on fasse attention au choix des examinateurs.
II. Dans les endroits où se trouvera introduit le louable système en vertu duquel l'évêque choisit les censeurs et les charge de l'examen des livres, il ne faudra point l'altérer par la moindre innovation. Mais dans les localités où la puissance séculière désigne les censeurs prémentionnés , il sera bons du moins qu'elle agisse de concert avec les évéques , qui peuvent mieux que tous les autres connaître la religion et la morale des personnes confiées à leur sollicitude ^. D'un autre côté, c'est une vérité établie fermement ^ du consentement de toute l'Eglise y que les évêques sont juges légitimes et arbitres des choses qui appartiennent à la foi et à la doctrine catholique ". Les princes au contraire , relativement aux pâturages de la vie éternelle, sont eux-mêmes des brebis qui doivent recevoir leur pâture des évêques, à qui notre Seigneur Jésus-Christ a imposé le devoir de la distribuer *.
Le mépris de l'autorité pontificale relativement aux livres jjroduit un grand dommage.
III. Il n'y a rien de plus préjudiciable non-seulement à la conscience, mais encore à la prospérité des princes, que de se mettre en opposition avec l'Eglise, et principalement avec son chef, en matière de livres. Les évêques ont les trou^ peaux qui leur ont été assignés; chacun a le sien; tous ont été confiés au souverain pontife, et ne sont pour lui qu'un seul troupeau ; non-seulement il est pasteur des brebis, mais il l'est encore des pasteurs, il en est le seul et il l'est de tous^.
' Voyez à ce sujet une lettre de S. De Liguori adressée à un secrétaire d'état, qui se trouve dans le recueil de ses lettres. T. I. p. 132. Roma,
2 Albitius, De inconst. in fide. Cap. XXXII. n° 158 et seqq.
^ Filesacus, De Sac. episc. autorit. Cap. I. § 7. p. 18.
'* V. la lettre de Charles le Chauve à Adon de Vienne, dans Sirmond. concil. galUc. T. III. p. 377.
•' S. Bernard, de Considérât, ad Eugen. Pap. Lih. II.
158 TREMIÈRE PARTIE.
Les bons princes ont, donc tenu pour syslème inaltérable l'obligation de se soumettre au jugement apostolique*. En le contredisant, même pour un seul livre, on ferait voir du mépris pour l'autorité, et ce mépris du prince occasionnerait aux sujets un grave scandale, non moins qu'un prétexte de ne faire aucun cas des prohibitions des autres livres, au moins de ceux qui flatteraient les passions d'un chacun; et qui ne connaît les terribles conséquences d'un pareil mépris ? Qui ne les a remarquées par expérience dans les dernières vicissitudes de l'Europe ?
Les disposiiio7is du concile de Trente^ relatiwement à la presse y ont été acceptées dans le royaume de Naples.
IV. Il est à remarquer que les dispositions très-salutaires prises par le concile de Trente, dans l'intérêt de toute l'Eglise, relativement à la prohibition des livres, ne rencontrèrent aucune opposition à Naples; et tandis que l'on proposa diverses exceptions contre d'autres décrets, on n'en forma aucune contre celui des livres, tellement que Giannone luimême, qui ne l'aurait que trop désiré, n'en sut trouver aucime trace ^ Ensuite, en admettant la règle que les lois obligent quand on n'aforiné aucune opposition à leur promulgation, et non plus seulement celle-ci qui est la plus saine, leges constituuntur f cum promulgantur ^; et en admettant encore avec plus de raison le principe irréfragable que le dépôt de la foi a été confié aux évéques'*, ce qui leur donne une véritable autorité de contraindre la conscience, aucun théologien d'une saine doctrine n'a jusqu'à présent excusé d'une faute grave quiconque prendrait sur soi de lire les livres prohibés sans la permission exigée. Tout ce que Giannone est parvenu à recueillir sur la prohibition des livres, pour inspirer avec sa malveillance ordinaire, le mépris du Saint-Siège, et puis les mépris des trônes, qui en est la conséquence, se réduit à
1 Brasctii, De libertate écoles. T. III. Cap. XXVI. C. 4. U. — 2 Storia civile del regno di Napoli. lib. XXVII. C. 4. p.
^ V. Liguori, Tlieol. mor. L. I. tract. II. dub. III. Cette proposition de Luther est vraiment impie et séditieuse : (c neque papa neque episcopus , neque ullus hominum habet jus syllabae constituendae super christianum hominem, nisi liât ejusdem consensu. » De Capt. Babyl. C. de Bapt. — Voyez-en la réfutation dans Concina, De jur. nat. L. I. diss. IL C. 5.
* AdTimoth.II. 14.
peine à un Irès-pelit nombre de faits qui n'indiquent que des exceptions , et par conséquent confirment la règle générale, et ne laissent pas toutefois de donner un très-grand scandale aux lecteurs inconsidérés.
Les plaintes contre la congrégation de Andex ne méritent pas d'être écoulées.
V. Les hérétiques, les libertins et les politiques se plaignent de concert de l'excessive rigueur avec laquelle la congrégation de VindeXy instituée par S' Pie V \ condamne les livres. On rejette ses maximes régulatrices comme trop sévères; on outrage la qualité de censeurs comme trop despotique, et l'on ne veut point que l'on attribue au jugement pontifical ce qui a été une fois décidé par la congrégation ^ Mais en vérité , Zaccaria a démontré expressément et invinciblement combien étaient équitables les maximes de cette réunion , avec quelle circonspection on en choisissait les membres, et comment les décrets n'en sortaient que munis de l'approbation pontificale l Quant à nous, nous n'avons besoin, pour nous confirmer dans la soumission à de pareils décrets, que de nous souvenir de la magnifique et inviolable promesse du Fils de Dieu , faite à Simon-Pierre : tout .ce que tu lieras sur la terre y sera lié dans le ciel, et tout ce que tu délieras sur la terre, sera délié dans le ciel *.
Le christianisme ne favorise pas les progrès du fanatisme, il fournit au contraire un remède contre lui.
Etat de la question.
I. Parmi les injures que les incrédules modernes proférèrent contre le christianisme, la plus célèbre comme la plus fausse fut peut-être de l'appeler père du fanatisme et de lui imputer l'origine de V intolérance ^ de manière que le nom de
' On le croit communément; mais ce point est parfaitement éclairci par le père Ruel, dans son essai de l'histoire de Vindex romain. Bibl. vol. Se. XXIII. p. 124.
^ Quesnel. Lettre à un prélat de la cour romaine, p. 34. Febronius, de Stat. eccl. T. 1. Cap. 9. § 2. n° 7.
^ Storia poiemica délia proibiz. di lib. diss. III. p. 314 et seqtj. Roma, 1776. — ' Matth. XVI. 19.
fanatique dans la bouche des libertins est devenu aujourd'hui le litre ordinaire des personnes les plus distinguées par une piété chrétienne, et sert toutefois à les rendre odieuses et méprisables particulièrement aux yeux de ceux qui sont placés au timon des affaires publiques *. On veut donc soutenir que les principes du christianisme inspirent une fausse conscience qui rend la religion esclave des caprices, de Hmagination et des dérèglements des passions; et cela provient en général de ce que les législateurs ont des vues trop étroites, et de ce qu'ils ont franchi les homes qu'ils s'étaient prescrites"^. El même pour défendre la cause des hommes irréligieux, on a ajouté que le fanatisme était plus pernicieux à l'ordre public que V athéisme^ .^ parce que le premier est sanguinaire et cruel^ tandis que l'autre ne l'est pas *. En preuve de cela , ils ne rougissent point d'avancer, ^ aucun peuple , à l'exception du chrétien, n'a répandu une goutte de sang pour cause d'arguments théologiques, et que les seuls prêtres chrétiens en ont répandu plus que les prêtres de toutes les fausses religions ^ Ils se rejettent particulièrement sur les croisades qui, aux temps du bas-empire, mirent l'Europe en combustion pour la conquête des lieux saints. Ils les regardent ou comme injustes*, ou comme excitées pour des desseins pervers ', ou comme trop sanglantes et extrêmement pernicieuses à plusieurs nations^. C'est pourquoi ils peignent des plus sombres couleurs, les ordres monastiques qui en furent les promoteurs ^ Ils répandent les mêmes calomnies contre la
' Hist. crit. de Jésus-Christ, ou analyse raisonnée des Evangélistes. Luc. cil. X. Orobius dans ses disputes sur le christianisme qui se trouvent dans les œuvres de Limborch. Arnica collatlo. Goudae. Raynal. hist. philos, et polit. Liv. VIII. Ch. 28. Encyclop. L. XIX. Ch. 9, 12, 14 et ailleurs, art. 20. Fanatisme. Marmontel, dans l'éloffe qui précède la Henriade. Paris, 1746. p. 221.
^ Voltaire, Dict. phil. art. Fanatisme.
•* Bayle, Pens. sur la corn. Id. Dict. hist. phil. crit. Barclai^rem. p. et art. Kuhlmann.
** Rousseau, Emile. Tom. III. L. 4.
•' Lettr. à Sophie. Lettr. II. p. 153.
*• Myrinus, diss. de injustitia chrisfianorum in passa^iis. Upsal, 1722. Voltaire, Essai sur l'hist. univ. C. XLV- et éclaircissements, art. Croisades.
' Moshemius, Hist. eccl. sec. XI. p. I. C. I. ^ 8 et seqq.
^ Gloia, Galateo filosoiîco. T. II. p. II. C. 4. Férocité des sentiments lelijjieux dans les siècles écoulés.
^ Id. ibid. — Anonym. (Linguet), Essai philosophique sur le monachisme. Ch. XIV. p. 141 et ailleurs. Paris, 1776.
croisade des Saxons, entreprise pour dompter les idolâtres du Nord, et contre celle qui eut pour but de réprimer les Albigeois*; contre celle qui causa tant d'épouvante aux Calvinistes et rendit si célèbre la journée de la Saint-Bartbélémy *. De tous ces détails, par une induction aussi injurieuse qu'illégitime, on veut conclure que la religion chrétienne encourage \ç, fanatisme y tandis qu'elle en est véritablement l'eimemie, qu'elle le détruit, ou du moins qu'elle le modère, comme nous essaierons de le démontrer. Et pour mieux établir cette preuve, nous définirons \q fanatisme, une forte impression qui est produite dans l'âme par certaines idées fausses et excessives de religion , et qui rend l'homme capable de se Htrrer à des traits plus téméraires et à la fois plus coupables* , De cette définition qui est communément reçue par les philosophes, nous tirerons la conséquence que la religion chrétienne réprouve un tel désordre de l'esprit.
La définition du fanatisme démontre qu'il ne peut être attribué au christianisme.
II. On suppose donc dans le fanatisme une forte impression d'idées fausses et excessives. Mais cette fausseté et cet excès pourront-ils se trouver dans une religion qui 'fut révélée par celui qui est la voie, la vérité ^ la vie *, et dont les paroles sont très- fidèles et véritables ^9 On ne peut craindre que, dans la révolution des siècles, la première vérité vienne à se corrompre dans l'Eglise , parce que la 77iiséricorde du Seigneur est établie sur nous, et que sa vérité nous reste ferme pour l'éternité ^, et V Eglise sera toujours cette épouse sans ride et sans tache \ avec laquelle le Sauveur a promis A' èlYQ jusqu'à la consommation des siècles ^. Qu'ensuite l'Evangile ne puisse inspirer à qui que ce soit le désir de se livrer à des traits plus téméraires et plus coupables, il nous suffit d'en avoir une connaissance superficielle pour être pleinement convaincus de cette vérité. Je vous envoie, dit le Sauveur à ses disciples, co?.'^7?^e des agneaux au milieu desloups^, vous serez flagellés dans les synagogues ^^, poursuivis "^ et
' V. Fabric. Sal. Lux. evangel. C. XXXI. — ^ La Henriade de Voltaire a particulièrement pour but de rendre les catholiques odieux à cause du massacre des Calvinistes. — ' Nonnotte, Dict. art. Fanatisme. — '• Joann. XIV. 6. — 5 Apoc. XXL 5. — ^ Psalm. CXVI. 2. — ^ Ad Ephes. V. 27. — * Mattb. XXVIIL 20. — » Matth. X. 16. — '« Ibid. 17. — " Ibid. V. 1 1.
quiconque vous tuera croira faire une chose agréable à Dieu *. Au moyen de votre patience vous posséderez vos âînes ^. Je vous dis de ne point résister au mal que ton vous fera, mais si quelqu'un vous frappe à la joue droite, présenlez encore la gauche ^ Quand vous serez persécutés dans une ville, fuyez dans une autre"" ; quiconque frappera de Vépée, périra par Vépée ^ Que celui qui veut être mon disciple, se renie lui-même, qu'il prenne sa croix et me suive °. Sous quel titre Jésus-Christ a-t-il exprimé son portrait ?Sous celui de Y humilité et de la patience ', et encore sous celui de l'agneau qui est resté muet pendant qu'on le tondait^. II réprime le zèle d'un disciple qui voulait attirer le feu du ciel, à l'exemple d'Elie, sur une cité que n'avait point frappée le bruit de ses miracles, et dit qu'ils ne connaissaient pas l'esprit de charité qui devait les animera II arrête et condamne la résistance d'un disciple qui voulait le défendre de ses ennemis, avec l'épée *°. Est-ce par une pareille façon d'agir, par de pareilles leçons qu'on peut exciter la cruauté, la sédition et la guerre ? Et pouvait-on proférer contre le Sauveur une calomnie plus injuste et plus fausse que celle-là?
La religion chrétienne peut compter des fanatiques parmi ses sectateurs y sans les autoriser à l'être.
III. Premièrement, il y a une grande différence entre ces deux propositions; quHl y a des fanatiques da?is la religion chrétienne, et que la religion chrétienne inspir e le fanatisme ; on comprend bien que la première peut être vraie, tandis que la seconde est très-fausse. Il y a encore parmi les chrétiens des hommes qui se livrent à la fornication, à l'impureté, à l'impudicité , à la luxure , à la servitude des idoles . aux einpoisonnements , aux inimitiés, aux disputes, aux rivalités, aux dédains, aux rixes, aux dissensions, aux sectes, aux envies, aux homicides , aux excès de l'ivrognerie , de la crapule, et à d'autres vices semblables ^^ -, mais la religion réprouve tout cela, et proteste que ceux qui commettent ces actions criminelles n' obtiendront pas le royaume de Dieu, et que les vrais disciples du Christ ont crucifié leur chair
' Joann. XVI. 17. — 2 l^j.. XXI. 19. — ^ Matth. V. 39. — -> Ibid. X. 23. — ^ Ibid. XXVL 52. — « Ibid. XVI. 24. — ^ Ibid. XL 29. — « Act. VIII. 32. — » Luc. IX. 34 et seqq. — >» Ibid. XXII. 49 et seqq. — '' Ad Galat. V. 15 et seqq.
avec les vices et avec les passio7is '. Il ne serait que trop à désirer, mais cela n'entre pas dans les sublimes desseins de la sagesse divine, que le bon froment fût sans Vivraie ^. Que ï arrivée des scandales ne fût pas nécessaire ' et que les faux frères ne s'introduisissent point parmi les véritables^, et qu'il y eût un moindre nombre de ceux qui avouent connaître Dieu et le nient par leurs actions \ Il serait également à désirer qu'il n'y eût point de fanatiques parmi nous, et que l'on vît le faîiatisme généralement abhorré comme un vice affreux; mais comme cela n'est point, on ne peut qu'y voir la preuve de la droiture de la religion qui défend le fanatisme , et se rappeler l'opposition qui existe entre les fanatiques et la religion qu'ils professent.
Les philosophes qui ne se règlent point sur les principes de r Evangile, sont les véritables fanatiques.
IV. La véritable origine des guerres et des discordes , se trouve dans les passions qui combattent dans notre corps ^. C'est pourquoi les philosophes se vanteraient en vain d'être exempts A^ fanatisme, et de n'être redevables d'un si grand bien qu'à la philosophie '^. \J esprit le plus profond, le plus méthodique peut se perdre dans ses propres idées, et s'éloigner de son objet, qui est la véy^ité ; de même que le cœur peut par un choix libre abandonner sa règle , qui est la loi et la vertu l Rousseau regardait comme un problème la question de savoir si la philosophie placée sur le trône saurait ou non mettre un frein à la vaine gloire , à V intérêt, à r ambition et aux autres passions de l' homme , et si elle pratiquerait cette humanité si douce , qu'elle vante la plume à la main ^ Mais la solution d'un tel problème ne parut point difficile à Frédéric II, qui, connaissant bien le cœur des philosophes ses confrères , et les qualités nécessaires pour bien gouverner les peuples , écrivait ces mots : 7Uon sentiment serait de donner à des philosophes le gouvernement d'une province qui aurait mérité d'être châtiée *". Finalement la chose ne peut nous présenter des doutes, attendu
• Ad Galat. V. 21 et seqq. — 2 ^jatth. XIII. 25. — ' Ibid. XVIII. 7. — * AdGalat. IL 4.
=^ AdTitum. I. 16. — ^ Jacob. IV. I. — ^ Voltaire, Diction, art. Fanatisme. — ** Gauchat, gli apolog. T. III. lett. 33 sur le fanatisme. — ^ Emile. T. 111. L. IV.— »" OEuvres posthumes, dialog. T. VI. p. 105. Berlin, 1788.
que les révolutionnaires français ont résolu la question, au moyen des persécutions, des exils, des massacres sans nombre qu'ils ont exécutés avec une fureur supérieure à celle des Cannibales, et avec une rage qui fait voir que l'esprit philosophique et l'athéisme sont pourvus d'une assez forte dose d^ fanatisme \ Pour dire la vérité, la philosophie commença à dominer en France sous Louis XV, il en connut les effets sans toutefois les éprouver. Son pouvoir grandit sous Louis XVI, qui, en succédant à son aïeul, choisit des philosophes pour ses ministres, de quoi Frédéric se félicitant, écrivait à d'Alembert, en 1775 : Je me 7'éjouis avec vous du nmiistère philosophique dont le seizième des Louis a fait choix *. Finalement, la philosophie, qui récompensa si bien ce monarque des bienfaits qu'elle en avait reçus, prit en mains toutes les rênes du gouvernement, et les nouveaux législateurs publièrent dans une proclamation, que la nation avait renoncé à ses préjugés , le règne de la philosophie étant arrivé l L'humanité de ces philosophes commanda qu'on désolât la conscience des ecclésiastiques *. Et les extiavagances, les actes d'impudicité, les massacres, les dévastations furent la félicité promise et procurée non-seulement à la France, mais encore à tous les pays conquis \ Que si l'on considère de prés les prétendus philosophes du siècle, eu observant qu'ils se croient nés pour instruire l'univers, qu'ils se flattent d'établir une égalité générale qui est absurde dans tous les sens, qu'ils insinuent une liberté opposée à tout ordre social , qu'ils remplissent leurs écrits des plus étranges paradoxes , qu'ils sont dans l'habitude de vivre au sein de tous les vices, de se plaire à mener une conduite bizarre, et de terminer souvent leur existence par des suicides, ne les appellerons-nous point d'autant plus volontiers fanatiques qu'ils croient l'être moins ?
' Sabatier,Observ. sur le vérit. esprit de Rousseau, T. II. L. 2 p. 118. Metz. 1804. .
2 ÔEuvres posth. T. XL p. 29. Berlin, 1788.
* La Harpe, Du fanatisme dans la langue révolutionnaire, p. 48.
* Moniteur de France, an IV, frimaire 18 — 21. où l'on trouve dans son entier l'instruction adressée par le Directoire à ses commissaires pour la persécution des ministres du sanctuaire.
^ V. les notices analogues à ce sujet dans l'ouvrage de La Harpe précité, et dans les mémoires pour servir à l'histoire ecclésiastique.
Les partisans des fausses religions vont facilement an fanatisme.
V. On peut assurer franchement des autres religions que plus elles s'écarlent de la vérité et de la règle divine des passions humaines, plus elles sont propres à exciter dans levirs seclaleurs ce qui constitue précisément le caractère ilw fanatisme. C'est ce qu'on pourrait facilement démontrer par des arguments k priori , comme on les appelle dans les écoles, s'il ne valait pas mieux s'en rapporter à l'expérience de tous les siècles. Chez les païens l'un ordonne la destruction des idoles de l'Egypte *, l'autre prescrit l'extermination des divinités de toutes les nations ^. Un autre jette dans les flammes trois jeunes gens pour ne pas l'avoir adoré ', et livre aux lions un adorateur du vrai Dieu *. Plusieurs individus sacrifient leurs enfants à Moloch ", d'autres immolent les étrangers à Diane % d'autres égorgent tout un cortège sur la tombe des personnages de distinction ^. D'autres pour flatter le peuple, donnent les jeux sanglants des gladiateurs *; voilà pourquoi, faisant allusion à certains eff^els de ce fanatis?ne des idolâtres, Lucrèce a dit : Tantum relligio potuit suadere jualorum ^, et l'immense carnage des chrétiens qui inonda de sang la face du globe alors connu , ne provenait-il point peut-être du fanatisme dont était embrasés les païens pour soutenir leur superstition prête à rendre le dernier soupir ? Z oroastre ^ pour établir sa religion ^ parcourut la Perse et les Indes à la tête d'une armée, répandit des torrents de sang , et inspira ce fanatisme sa7iguinaire qui dominait dans ses sectateurs. Cambyse et Darius Ochus ravagèrent VEgypte , démolirent les temples et détruisirent tous les monuments , par zèle pour la religion de Z oroastre ; plus d'une fois les Perses parcoururent l'Asie Mineure et la Grèce ^ brûlèrent les temples et mirent en pièces les statues des divinités : les Grecs laissèrent subsister ces ruines y afin d'exciter chez leurs descendants du ressentiment contre les Perses ; Alexandre ne l'avait pas oublié y quand, dans le cours de ses conquêtes, il détruisit en
' Ezech. XXX. 12.— 2 Judit. 111. 13. — ^ Dan. ni. 21.— ' Ibid. VI. 16. — 5 Levit. XVIII. 21. — 6 Herodot. L. IV. Ovid. Trist. L. IV. eleg. 4. vers. 63. — ^ Virgil. ^neid. X. V. 518 et 'seqq. XI. V. 81 et seq. — ' Morellius, Pompa feralis. L. VI. C. 8. — » De rer. nat. L. I. V. 103.
Perse les temples du feu , et persécuta les mages. Les Atitiochus exterminèrent des milliers de Juifs pour les contraindre à changer de religion. Les Romains persécutèrent et détruisirent le Druidisme dans les Gaules... Cosroës II , roi de Perse ^ jura de persécuter les Romains ^ jusqu'à ce qu'il les eut forcer de renoncer à Jésus-Christ , pour adorer le Soleil \ Et passant sous silence les massacres dont les hérétiques ont affligé l'Eglise^., les Mahoniétans ne furent-ils pas guidés par le fanatis7?te de la religion autant que par l'esprit de rapine, lorsque, l'Alcoran dans une main et l'épée dans l'autre, ils inondèrent une grande partie du monde connu ^. Comment donc peut-on soutenir qu'aucun peuple , à l'exception du peuple chrétien , n'a répandu une seule goutte de sang pour cause d'arguments théologiques'"^
Que doit pe?iser le chrétien au sujet de la, guerrel-
VI. Et pour faire mieux connaître l'éloignement qu'inspire le christianisme pour les guerres, et le fanatisme qui peut les produire, il conviendra de déclarer que Dieu dans les Ecritures, leur a toujours donné le caractère de fléau terrible pour les deux nations ennemies ^ Les Prophètes en présentant le tableau des précieux effets de la rédemption, ont exalté la paix qu'elle devait procurer aux peuples ^ Les anges, en proclamant l'heurense naissance du Sauveur, annoncèrent la paix aux hommes, comme son résultat'' : et Jésus-Christ même ordonna à ses disciples (ie porter la paix dans toute habitation oii ils seraient entrés^. Comme la guerre est inévitable, on voit les armées chrétiennes combattre avec une urbanité dont les anciens n'avaient pas même l'idée, et liors de la bataille on observe entre les commandants et les soldats un certain droit des gens dont la nature humaine ne pourra jamais se montrer assez reconnaissante envers le christianisme , qui fait que chez nous la victoire laisse aux peuples vaincus ces grandes choses , la vie , la liberté , les
' Dii-Glot. La sainte Bible vengée, not X\Y in Matth. c. X. V. 49 et scqq. et Luc. C. XIL — ^ V. ci-dessus Théor. VIL S 9- — ' Hist. de iacad. des inscript. T. XVI, inl2. p. 202. Traité hist. et dogmat. de la vraie religion. T. IV et X. — ^ Levit. XXVI. 24. Deuter. XXVIII. 49. Jerem. V. 15. — ^ Isai. XI. 6. — «Luc. IL 14. — ^ Mattli. X. 12.— « Montesquieu, Esprit des lois. L. XXIV. Ch. 3.
lois y les biens et surtout la religion *. A qui esl-oii redevable, sinon au christianisme, de l'institution des hôpitaux militaires pour les soldais blessés? Les peuples non chrétiens ont-ils peut-être, même aujourd'hui, une ombre d'une pareille humanité à l'égard de leurs ennemis? Et combien d'autres avantages ne peut-on pas espérer de la maxime dislinclive des chrétiens, d' aimer le prochain comme soi-même, et de ne point faire à autrui ce qu'on ne voudrait pas qui fût fait à soi-même ^ Tel est donc l'esprit du christianisme, et si les incrédules et les faux politiques ne faisaient pas semblant de l'ignorer, ils ne jetteraient pas de si grands cris contre les guerres des croisades, parce qu'en accordant qu'elles ont été cruelles, injustes et pernicieuses, la religion de Jésus-Christ pourrait toujours se vanter de ne les avoir point approuvées. Mais les guerres des croisades méritentelles donc le caractère qu'on leur assigne ?
Justice des croisades.
Vïl. Pour bien juger de leur justice, il faut faire un profond examen de la condilion des Turcs et de celle des Chrétiens, et par conséquent la considérer sans cette froideur politique qui regarde comme ridicules les affaires de la religion et ne tient aucun compte des véritables circonstances des temps anciens. A qui donc faisait-on la guerre ? quels étaient à cette époque les possesseurs des lieux saints? On ne faisait la guerre qu'à des bandits , qui étaient en même temps les usurpateurs les plus injustes. Il y avait quatre cents ans que ces importantes provinces avaient été ravies aux Grecs par les Arabes. Les premiers califes Ommiades , c'est-à-dire les ptTemiers usurpateurs , furent dépouillés par d' autres usurpateurs y qui furefit les premiers califes Abassides. Sous les Abassides, presque tous les gouverneurs se révoltèrent et s'érigèrent en souverains. Les Turcs , nouveauxbandits et nouveaux usurpateurs^ chassèrent presque tous
* ^ ^^^^^ ^^ Georjye Anson en Chine. L. III. C. 7. — Extrait d'une lettre de Canton, du 16 juin 1776, dans la gazette de France du 27 avril 1778. n° 34.
^ Tob. IV. 16. Cette sentence fut toujours si particulière aux chrétiens
?ue l'empereur Alexandre Sévère l'ayant apprise, la répétait souvent, la [lisait inscrire sur les monuments publics, et voulait que le héraut la promulffuàt, lors de la punition des coupables. V. Lamprid. Vit. Alex. Sev. C. LI.
ibO PREMIERE PARTIE.
ces nouveaux rois, et il n'y avait pas longtemps qu'ils s'étaient rendus maîtres de la Palestine et de Jérusalem, lorsque les croisés y parurent; ainsi on ne voit qu'une succession de bandits et de brigands^ en faveur desquels l'équitable Voltaire s'intéresse vivement. Les princes d'Occident, qui ne faisaient pas autant de raisonnements qu'il en fait, ne croyaient point ces droits aussi respectables qu'il veut bien
nous les représenter Melec Sala (contre qui marcha
S* Louis), était petit-fils de l'usurpateur Saladin, il n'avait pas d'autres titres que ceux de son a'ieulj c'est-à-dire ceux d'un heureux brigand *. Dans quelle position ensuite se trouvaient alors les chrétiens, pour avoir un droit d'entreprendre la guerre ? Selon l'avis de tous les publicisles, 1° il est permis, il est même convenable à des princes chrétiens de s'armer contre les corsaires de Barbarie, pour empêclier leurs pirateries; 2« un peuple peut en attaquer un autre, quand il en a été provoqué par l'enlèvement et le meurtre d'un grand nombre de ses membres, et à plus forte raison encore, quand il est survenu de graves insultes, des actes de cruauté inouïe, commis précisément en haine de sa religion; 3° toute natioit doit enfin aJBFaiblir une puissance qui la menace, en arrêtant le cours de ses usurpations en l'attaquant de près ^ Après avoir posé ces principes, nous soutiendrons qu'il s'agissait non-seulement de la délivrance du saint sépulcre, mais de savoir en outre qui devait dominer sur la terre, ou d'u?i culte ennemi de la civilisation, favorable, par système, à l'ignorance, au despotisme, à la servitude, ou d'un culte qui a fait revivre chez les modernes le génie de l'antiquité cultivée, et a aboli l'esclavage. Il suffit de lire le discours du pape Urbain II, au concile de Clertnont, pour se convaincre que les chefs de ces entreprises guerrières n'avaient point alors les moindres idées qu'on leur suppose; ils ne pensaient qu'à préserver le monde d'une inondation de nouveaux barbares. L'esprit du mahométisme est la persécution et la conquête; l'Evangile, au contraire, ne prêche que la paix. Ainsi les chrétiens souffrirent pendant sept cent soixante quatre ans les maux que le fanatisme des Sarrasins leur fit éprouver, ils s' attachèrent seulement à implorer la faveur de Char-
' Nonnotte, Les erreurs de Voltaire. Chap. 18. Des croisades. ^ Liranus et A Lapide trouvent dans la Bible douze motifs légitimes de faire la guerre. Comment, in Numer. XXXI. in fine.
DIXIÈME THEOREME. 160
lemagne, mais ni les Espagnes soumises ^ ni la France en^ vahie, ni la Grèce et les deux Siciles saccagées, ni l'Afrique entière tombée dans les chaînes ne purent , pendant près de huit siècles y déterminer les chrétiens à prendre les armes. Si, à la fin. les cris de tant de victimes égorgées en Orient, si les progrès des barbares déjà aux portes de Constantinople , éveillèrent la chrétienté et la firent voler à sa propre défense y qui oserait dire que la cause des guerres sacrées fut injuste ? Oie en serions-nous si nos pères n'eussent repoussé la force par la force ' ?
Réflexions sur les désordres imputés aux croisades.
VIII. Toutefois la justice d'une guerre ne rend point les guerriers impeccables 5 on ne peut présumer que dans une multitude aussi grande qu'elle doit l'être pour faire la guerre, il n'arrive de fréquents et même de très-graves désordres, cela doit avoir lieu à plus forte raison dans les croisades qui, à raison de la nombreuse diversité de soldats et de la longueur de la durée, surpassèrent toutes les guerres qui eurent lieu de mémoire d'homme ^ Pour des entreprises aussi lointaines, il fallait commencer par le parfait accord des puissances chrétiennes y et malheureusement ce préliminaire si indispensable vint à manquer. Il était bien difficile que tant de puissances rivales marchassent toujours unies y sur un sol étranger y et tous les inconvénients provinrent du peu d'union des chefs. Les croisés se croyaient tout permis y parce qu'ils pensaient follement que tout leur serait pardonné en vue des indulgences promises. Les idées religieuses y dans ces siècles d'ignorance y n'étaient pas inoins confuses que les idées politiques. Malgré cela y en mettant dans la balance le bien qui en est résulté et le mal qu'on exagère y on trouve que le bien surpasse le mal de beaucoup"^ y et en vérité, quand on parle des désordres de quelque grande entreprise y il faut les supposer et les pardonner; je dis les supposer, parce que les défauts accompagnent l'humanité dans tous les états ,
' Cliateaubriand , Genio del christianesîmo. Lib. V. C. 4. appendice^ p. IHetseqq. Nap. 1822.
^ On compte huit croisades pour l'entreprise de la Terre Sainte. C'est-àdire en 1094, 1144, 1188, 1195, 1198, 1213, 1246, et, 1268. L'iiistoire de ces expéditions a été écrite par un grand nombre d'auteurs dont Fabricins a compilé un ample catalogue. Salut. Lux. evang. Cap. XXX. — ^ Tassoni , La religion, dimostrata c ditesa. T. IIL Cap. 29. p. 238. Pisa, 1817.
THÉOR. T. I. 8
j-jQ .PREMIERE PARTIE.
et se mulliplient, l'influence de la misère humaine s'accroît comme dans les grandes affaires; il faut encore les pardonner parce que les affaires mêmes ont procuré ou tendaient à procurer des avantages de beaucoup supérieurs aux désordres mêmes. Que si les incrédules appellent désordre l'accroissement de la puissance des papes, qui résulta des croisades, ils ne pourront disconvenir que celle des maliométansfut réprimée, et rendue incapable de dominer sur toute l'Europe. S'ils exagèrent la perte de deux millions d'Européens libres, qu'ils n'oublient pas non plus que vingt millions d'esclaves furent aussi délivrés, et. que les nations libres furent préservées de la servitude. Si l'on transporta beaucoup d'argent en Asie, on acquit aussi le secret de faire entrer en Europe des richesses bien plus considérables, au moyen du commerce. Si le clergé et les moines s'enrichirent, ce fut parce qu'ils rachetèrent les fonds qui leur avaient été injustement enlevés, et qui autrement seraient restés sans culture. Si la noblesse s'appauvrit dans les expéditions en la Terre Sainte, elle perdit aussi l'habitude de l'assassinat et de Findépendance. Lorsque l'on pèsera ces réflexions, nos philosophes verront de quel côté montera la balance \
Utiles résultats des croisades.
IX. Mais pour connaître pleinement les avantages que l'Europe éprouva par suite des croisades, il serait nécessaire d'v consacrer un traité, et je l'aurais fait volontiers, si je n'eusse été prévenu déjà par des écrivains habiles. Ils ovA démontré que l'Europe était alors déchirée par des dissensions, et sous le joug tyrannique d'une souveraine anarchie, que des fleuves de sang coulaient parmi les chrétiens qui se faisaient la guerre entre eux, qu'il fut donc nécessaire de donner une salutaire déviation à ces forces ruineuses; ils ont démontré que l'esprit de rapine et d'ambition qui agitait une foule de petits princes, ne pouvait être mieux dirigé que vers le dessein de faire des conquêtes en Palestine : et le succès répondit aux vœux de l'Europe; ils ont démontré l'immineiît péril d'une invasion barbare qui aurait enlevé à l'Europe
' Ce que nous avons dit. ci-tlessus a été traité en détail par André Marini. dans Touvra^e par lequel il a réfuté riiistoire philosophique de Rayna). L'ouvrage a é1;é imprimé à Brescia en 178S.
avec sa liberté toutes ses précieuses prérogatives, et qu'il u'y eut que le nombre imposant et la constance des croisés qui furent capables d'écraser les oppresseurs. Ils ont démontré qu'alors le commerce s'établit avec le Levant , ce qui amena des trésors, des aromates, des plantes médicinales et des arbres fruitiers qui offrirent à l'Europe une large compensation des dommages qu'elle avait éprouvés. Ils ajoutent de plus qu'alors il s'introduisit parmi les princes un droit public auparavant inconnu, que les nations les plus éloignées les unes des autres se ra])prochèrent par le lien de la paix; on respira un air de civilisation après la plus honteuse barbarie qui avait avili les royaumes et désolé l'Eglise. Ils n'oublient pas de signaler les progrès que fit la géographie, à raison de la connaissance oculaire des lieux , la philologie , par l'établissement de chaires de langues orientales dans les plus savantes universités, la tactique militaire, par la Jiécessité d'exécuter des guerres aussi difficiles, et enfin la médecine, qui commença à profiter des lumières des Arabes et qui. abandonnant Tempyrisme, commença à prendre le caractère de science \
Que doit-on dire des autres croisades f
X. Quant à ce qui concerne les autres croisades au sujet desquelles nous avons signalé les plaintes des ennemis de la religion, elles se réduisent à trois espèces, savoir, à celles des chevaliers Teutoniques qui cherchèrent à soumettre les peu-
' Il est à remarquer que les effets prémentionnés des croisades, sont «•ncore reconnus par des écrivains qui n'en approuvent pas les principes, et qui ne montrent aucune déférence pour les catholiques. Tels sont les auteurs anglais de lliistoire universelle, et Tauteur de l'histoire des étaîdissements des Européens dans les Indes. Ce sujet a été discuté avec plus de véracité et de détails par Marinidans Touvra^e que nous avons cité plus haut. On peut y joindre une dissertation qui se trouve dans les mém. de i'acad. des inscr. T. XLVIII. 12. p. 129. 11 y a encore un ouvrage intitulé. Essai sur l'influence des croisades, par A. H. L. Heeren, professeur d'hist. à l'univers, de Gœttinjjue. Ch. Villers l'a traduit en français, ce mémoire a ohtenu la moitié du prix proposé le 1 1 avril 1806.|par la classe d'hist. et de litterat.anc.de l'instit. de France, à celui qui traiterait le mieux le programme suivant: Examiner quelle influence ont exercé les croisades, sur la lihcrté civile des peuples de l'Europe, sur leur civilisation, sur les progrès des connaissances humaines, du commerce et de l'industrie. Finalement ce sujet a été fort bien traité par M. Michaud. Hist. des croisades. Paris, 1822.
(Celle belle Histoire des croisades ^cst défifçurée par une foule de passages hostiles à l'Église catholique. Edit. de Bruxelles.)
pies du Nord, à celles qui furent suscitées contre les Albigeois, en France, et aux autres qui furent dirigées contre les Calvinistes. Quant à la première, les entreprises militaires des chevaliers n'avaient point pour principal objet la conversion des infidèles y 7nais elles étaient destinées à défendre les chrétiens contre les attaques , les insultes et la violence de ces mêmes infidèles, à prévenir leurs irruptions, et à réprimer leurs assassinats. La religion chrétienne , comme la religion naturelle défendent la violence de particulier à particulier, parce qu'ils sont protégés par les lois; mais elles n'interdisent pas aux nations d'opposer la force à la force, la guerre à la guerre y les représailles aux hostilités, parce qu'il n^y a pas d'autre moyen de se mettre en sûreté. On sait par les invasions qui enlevèrent aux plus belles parties de l'Europe , la liberté, l'opulence, le commerce et les lettres, que les peuples du Nord étaient des perturbateurs de l'ordre social y ambitieux, turbulents et séditieux: il fallait les réprimer et les punir, parce que la religion et la tolérance ne doivent nuire ni à la justice , ni à la tranquillité publique *. Or il est prouvé par l'événement que tout le Nord est devenu clirétien , et ce fut la seule manière d'assurer le destin des nations voisines, et de rendre aux pays même les plus inhospitaliers toute la félicité dont ils étaient susceptibles. Quant aux guerres contre les Albigeois, on doit en attribuer la véritable cause aux trahisons, à la perfidie, aux parjures de ceux qui avaient mis , comme on dit vulgairement, les catholiques au pied du mur. Les ennemis de notre religion en allèguent encore d'autres^, mais ils n'en accusent pas la religion elle-même. Qu'il nous suffise de citer Rousseau : examinez, dit-il , toutes vos guerres précédentes, appelées guerres de religion, vous trouverez qu'il ny en a pas une qui n'ait eu sa source dans la cour et dans les intérêts des grands. Les intrigues des cabinets brouillaient les affaires , et puis les chefs soulevaient les peuples au nom de Dieu ^ Enfin quant à la fameuse journée de la S^ Barlhé-
' Duclot, La sainte bible vengée. N° 24 sur le chap. X de S' Matthieu. V. 49 et suiv. et sur le chap. XII de S' Luc.
2 L'auteur de Fart. Avignon, dans l'Encyclop. attribue l'origine de ce trouble au désir d'enlever les dépouilles de Raymond, comte de Toulouse. Voltaire, dans ses essais sur l'hist. univers, en accuse la pohtique des cours. Bayle, dans l'avis aux réfugiés, partage le même sentiment.
^ Lettr. a M. de Beaumont. p. 88.
lemi , il ne faut en accuser qu'une politique fausse qui mérite toutefois compassion, parce qu'on l'avait trop irritée. Après la mort funeste de Henri II , les Calvmistes se révoltèrent ouvertement^ méprisèrent l'autorité royale^ minèrent Vétat. Les conjurations d'Amboise et de Meaux, les batailles de Dreux y de Saint-Denis ^ de Jarnac et de Montcontour, cent villes prises et saccagées^ avaient conduit le royaume au bord de sa ruine » L' amiral toujours malheureux ^îuais renaissant toujours de ses défaites même , à raison de son génie et de ses ressources, était toujours le maître d'' exciter, quand il le voulait, le feu de la sédition qui couvait partout sous la cendre. Les traités de paix aussitôt violés que conclus, ne servaient qu'à faciliter les préparatifs d'une nouvelle guerre. En pareilles circonstances, Charles IX naturellement fougueux et irrité du sang répandu.^ craignant pour lui-même et ne pouvant vaincre l'amiral et les protestants par la force , suivit les conseils violents qiHon lui donna. Sans approuver une résolution aussi sanguinaire , qui fut ensuite désapprouvée par lui-même , il est juste d'en purger la religion; la politique seul en fut le principe \ Qu'ensuite le clergé n'ait pris aucune part à celle journée, c'est ce que l'auteur des Annales Politiques a démontré à la face de tous les philosophes. Nous devons ajouter encore pour l'honneur de la vérité que si, dans ces boucheries, les Calvinistes trouvèrent des prolecteurs, ils les trouvèrent uniquement parmi les prélats \ Ainsi nous ne devons pas oublier en général que , quiconque est véritablement animé de l'esprit de l'Eglise, éloigné du fanatisme, conservera toujours un esprit de douceur, et se montrera ennemi du carnage et promoteur de la paix'.
' Gauchat, Gli apologisti. T. II. Lett. 24. p. 11 et suiv. Roma, 1785.
^ T. lll. N° 18. p. 103 et seqq. 11 faut lire encore une dissertation de l'abbé de Caveyrac, écrite en faveur de cette vérité.
^ Je ne veux point in'occuper ici h justifier TEglisc de diverses impiitations qu'on lui fait suus ce rapport. Il est faux qu'elle ait produit les guerres contre les Anabaptistes, les Luthériens et les Sacramentaires. puisque même dans les écrits de Luther, on convient que ce sont les séditions excitées par lui et par les autres sectaires qui ont véritablement mis en mouvement les princes d'Allemagne. Quant aux massacres que l'on dit avoir été commis par l'Église en Suisse et en Irlande, David Hume n'en a pas dissimulé la cause réelle, et l'auteur du Tableau des saints a eu la franchise d'ajouter, que c'est parce que les chefs des sectes étaient animés d'une fureur effrénée, et qu'ils avaient épuisé la patience des Catholiques. Enfin le massacre des Américains par les Espagnols, ne fut ni inspiré ni protégé par l'Eglise:
COROLLAIRES
Que les princes ne se laissent point tromper par le moi de Fanatisme,
I. Que les princes n'oublient pas que la religion étant tme parole divine dans tons les siècles et chez tous les peuples , les nouvelles sectes Pont bannie de leur vocabulaire , et y ont substitué les mots de superstition et de fanatisme ^ afin que V usage de ce langage inspirât le mépris et la haine de la, religion à ceux qui la pratiquent, puisqu'on doit mépriser la superstition et hair le fanatisme. Le preinier terme appliqué à la religion est un outrage et un blasphème ; le second est un arrêt de proscription et de mort \ Mais il est vrai que les prophètes ^, les apôtres \ et même la Sagesse incarnée*, {}assèrent pour ç{ç.sfouSy des furieux et ô.ç^s fanatiques. Les sages du monde qui ne dirigent point leurs pas à la lumière de la foi , sont véritablement /oz^^ ^^ et ils ont la fureur du serpent ^y appliqués sans cesse à des vanités et à des folies trompeuses'', ils diront un jour en reconnaissant trop lard l'erreur : insetisés que nous étions ^ nous regardions comme fanatisme la vie des justes, et leur foi sans honneur, et voici qu'ils ont été comptés parmi les enfa?its de Dieu; et leur partage est d'être parmi les saints ^
au contraire, c'esi une vérité incontestable que les forces de cette nicre miséricordieuse furent employées à y mettre un frein. Les Espagnols étaient dévorés par la soif de l'or, par l'amhition et par la jalousie du commandement, et ils finirent par s'égorger les uns les autres. Tout cela n'était pas inconnu aux auteurs de l'Encyclopédie, quand ils voulurent s'en faire un motif pour offenser la religion. (Voyez les questions sur l'encyclop. sect. IV.) «Il est encore bien connu que les ecclésiastiques étaient des ministres depiiiv » pour les Indiens, et qu'ils s'efforçaientcontinuellement d'arracber la verge » de fer des mains de leurs oppresscJirs, on doit à leur médiation efiicacc H tous ces règlements qui tendent à adoucir la rigueur de leur sort. Les In- )) diens regardent toujours les ecclésiastiques tant réguliers que séculiers » comme leurs défcnseui-s naturels, et ont recours a eux pour étouffer les » violences auxquelles ils sont exposés.» C'est ainsi que l'a raconté l'anglais et ministre protestant llobertson. Hist. de l'Amérique. ï. IV. L. 8.
'Piano, de' liberali. p. 25. Traduit du français. Genève, l!723.
- IV. lleg. IX. 11. — ^ Act. XXVI, 24 et seqq. — * Marc. 111. 2L
— ^ L Ad Gorintb. I. 10. — « Psalm. LVII. 5. — - Ibid, XXXIX. 5.
— ^ Sap. V. 4. et seqq.
DIXIEME THÉORÈME. 17o
L'impiété est unie à la fierté, comme la religion à la miséricorde,
II. Que si les impies prétendent par le litre (\q fanatiques qualifier de sanguinaires les personnes religieuses, et mettre sur leur compte les guerres et les massacres; que les princes se rappellent ce qui a été démontré ci-dessus , et qu'ils ne doutent pas que Vhovime de bien a pitié même de ses bêtes de somme; puis, que les entrailles des impies sont cruelles *. Quiconque n'a ni foi ni religion Q^i séparé de Dieu^j et tant qu'il reste dans cette disposition, il ne peut s'en approcher^-, par suite il n'a pas en lui le principe de la charité qui est Dieu "y et il devient un homme cruel et sans miséricorde ^ Au contraire l'homme uni à Dieu ne fait qu'un esprit avec lui ^ , sa charité lui descend dans le cœur '^ et il prend des entrailles de miséricorde ".
Le prince ne doit point trahir la justice par une fausse compassion.
III. D'un autre côté que le prince se garde bien de voir un fanatique dans celui qui v^ut l'exécution de la justice, et approuve la punition des délits pour en empêcher la multiplication et le triomphe. Dieu commande que l'homme juste, en pareils cas, ne se laissepoint toucher d'aucune compassion^ ^ cette compassion étant inique '^ En qïïqY ^c^qsI par la justice qu'on consolide le trône '*^ et que le roi juste fait fleurir son état^"^. Quand la clémence ne nuit point à la religion et à l'état, il faut toujours la préférer à la justice *^ Mais quand elle peut tourner au préjudice du peuple, la miséricorde ne doit pas faire oublier la justice '*. Il arrivera par ce moyen que la miséricorde et la justice garderont le roi, et que son trône se raffermira par la clémence **.
' Proveib. XII. 10. — ^ Isai. LIX. 2.
3 Ad Heb. XI. 6. — M. Joan. IV. 7. — ^ Jerem. L. 42. — « I. Ad Corlntli. VI. 17. — ' Ad Rom. V. 5. — « Ad Coloss. III. 12. — '' Deuteron. XXV. 12. — •<* 1. Machab. VI. 21.— " Proverb. XVI. 12 XXV. 5.— 'Hà. XXIX. 4. — ï3 1. Reg. XX. 31. Proverb. XI. 19.
'* Ibid. XXI. 20. Bossuet a parfaitement démontré cette proposition que, sous un D;eu juste, il n'y a pas de pouvoir purement arbitraire. Politique tirée de l'Ecriture. T. II. L. VIII. prop. III. p. 103.
'* Ibid. XX. 28. Nous avons traduit le mot veritas dans la Vulgate par celui de Justice, pour suivre la doctrine de S. Tbomas. Summ. Theol. T. I.
La religion modère les tempéraments portés au fanatisme.
IV. Enfin comme on attribue à tort à la religion l'humeur mélancolique de certains individus qui les rend farouches et insociables, c'est avec la même injustice qu'on met encore sur le compte de la religion cq fanatisme qui est chez quelques personnes l'effet de leur tempérament. Nous avons démontré dans le présent théorème les sentiments de la religion chrétienne, opposés au fanatisme ^ comme on a vu dans les ])récédents à quel point elle inspirait la véritable sociabilité. Les doctrines qu'elle enseigne , les exemples qu'elle propose, les secours qu'elle présente, tendent au moins à modérer le fanatisme y et toute habitude de misanthropie dans celui qui y est naturellement enclin. La religion préservera le cœur de tout excès et le rendrO/ juste , elle le remplira de sentiments agréables et joyeux \
' Ecclesiastic. I. 18.
RAPPORTS DE CERTAINS DOGMES AVEC lA POlITIOll.
Les lumières de l'Évangile sur la vie future , loin de rendre les hommes timides, ne font qu'enflammer leur courage, lorsqu'il s'agit d'entreprises fondées sur la justice.
Maximes pernicieuses débitées à ce sujet.
I. Que l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme soient deux dogmes fondamentaux de la religion chrétienne ', et que le second de ces dogmes, comme un certain auteur l'a rêvé, ne soit point venu à l'esprit des hommes, après l'invention du culte \ ce sont là des vérités aussi évidentes en ellesmêmes qu'elles ont été amplement développées par nos apologistes. Toutefois Viniquité qui se ment à elle-même ^, après avoir calomnié la religion comme inspirant un génie furibond et sanguinaire, et après avoir été convaincue d'imposture dans le précédent théorème, prend le parti de marcher par une route opposée, et elle reproche au dogme de la vie future, avec toutes les lumières qu'y répand l'Évangile, d'être un principe de lâcheté et de timidité, propre à détruire dans les soldats le courage nécessaire pour affronter les dangers de la guerre. C'est ce qui fait que Machiavel traite le christianisme de religion qui, enseignant la véritable route de la félicité , détache l'homme de tout intérêt des choses terrestres^ et beaucoup plus encore de Vardeur de remporter la victoire sur les ennemis. C'est pourquoi, il propose de donner aux enfants non plus des noms de saints, mais des noms
• Le cardinal de Polignac. Antilucret. LIX. vers, 1115. ^ On ne peut concevoir cette assertion sans aucune preuve, faite par Filangieri dans son traité de la science de la législation. L. I. C. 17. pendant que le dogme de la vie future est, après celui de l'existence de Dieu, la plus ancienne, la plus générale et la plus infaillible croyance du genre humain. V. Huet, quaest. Alnet. L. II. C. 8. p. 155. et seqq. Cadomi, 1690. — Grotius de verit. rel. Christ. L. I. C. 22. p. 79 et seqq. Amst. 1709.
3 Psalm. XXV. 12.
de capitaines païens qui excitent en eux la valeur guerrière *. Rousseau assure hardiment que les soldats chrétiens marchent sans peine au combat, qu aucun d'eux ne pense à prendre la fuite, qu'ils font leur devoir, mais sans passion pour la victoire , qu'ils savent plutôt mourir que vaincre. Qu'ils soient vaincus , que leur importe^ La Providence- ne sait-elle peut-être pas mieux qu'eux^ ce qui leur convient de faire^ On peut bien s'imaginer quel parti un ennemi fier, impétueux, passionné, pourra tirer de leur stoïcisme^. Bay]p^ poussant plus loin sa haine contre le christianisme , ajoute que le dogme de l'immortalité de l'âme rend le soldat timide dans le combat; parce que sa conscience souvent agilée par des remords, et redoutant les vengeances de Dieu dans la vie future, ne lui donne point le courage de braver le danger de la mort, ce qui fait qu'il s'abandonne à la fuite, et combat avec une telle indifférence qu'on ne peut en attendre d'heureux résultat ^ Par suite des sophismes prémentionnés, \\Y\ autre écrivain appelle ce dogme barbare, funeste et contraire à toute bonite législation *; un autre le déclare une cause de timidité, de lâcheté, et par conséquent pernicieux à la république^; et un autre le traite de princqDe (ï effroi d'une éternité de misères^ ; d'autres incrédules ont déclamé (!ontrc l'Evangiie qui , selon eux , établit une prohibition absolue de la guerre, parce que, en donnant le conseil de présenter la joue gauche à qui a frappé la droite ' et d'aimer la paix et la vérité ", il s'oppose diamétralement au système guerrier; et que de pareils conseils tendent à décourager le soldai qui craint d'être puni, à la mort, pour les avoir méprisés ^ Les suites de ces maximes empoisonnées frappèrent
' Discours sur les décades de Ïitc-Live. L. 1. C. 12 et 41. II. C, 14. IV. 1. et souvent ailleurs.
2 Contrat social. L. lY. C. 8,
^' Pensées sur la Comète. T. II. p. 252 et suiv. Paris, 1749.
'* Boulanger, Antiquité dévoilée, p. 18. — ^ Anonym. (Holbach) système de la nature, p. I. C. 13. — ^ Anonvm. Le bon sens, préface, p. 111. 5 108. — ' Matth. V. 9. — « Zachaz. \ Hl. 19.
^ Histoire critique, ou analyse raisonnée de l'évangile, ch. VIII. — Munimcn (idei 41. — 11 sera bon d'observer ici que ces modernes incrédules en imputant à la religion chrétienne la prohibition de toute guerre même !a plus juste, n'ont fait que copier les erreurs des Manichéens, sans remarquer la réfutation que S* Augustin en a faite. ( Contra Fausium L. XXI 1. C. 74). lis ont également transcrit les sophismes d'Erasme, adnotat. in Luc. C. III et XXII — de Jean Feron, comment, in Matth. L. IV. in C.XXIV, et
PREMIER THEOREME. 179
nos regards, lorsque le génie de la révolution inonda l'Europe d'hommes armés qui montraient une invincible aversion pour toutes les pratiques qui auraient pu les rappeler au sentiment de la religion, de manière qu'on voyait tourner en dérision et maltraiter le guerrier qui n'aurait pas hautement professé l'athéisme. La perte d'une quantité innombrable d'âmes, qui des champs de bataille passèrent au lieu des supplices éternelles, et qui auraient continué à y passer, si la piété des princes actuels de l'Europe n'eut fourni aux armées les secours de la religion , les dommages occasionnés aux citoyens par les soldats qui joignent à leur licence ordinaire , un système d'impiété, nous déterminent à traiter ce sujet que nous avons annoncé plus haut.
Le christianisme admet la guerre et la milice,
IL Rappelons, avant toute chose, à notre souvenir les vérités qu'enseigne la religion chrétienne au sujet de la guerre. On peut voir, par une immense quantité de passages des saintes Écritures, que la guerre, quand elle est juste, n'est pas défendue à un chrétien. Le père des croyants, Abraham, est loué à raison de ses guerres *: Moïse non-seulement en fait pendant sa vie, mais il laisse encore à son peuple l'obligation d'en faire ^; et ceci fut pratiqué fidèlement tant par Josué que par un très-grand nombre de saints Israélites. David loue le Seigneur pour l'avoir rendu un guerrier instruit et brave % et bien que Dieu combatte pour son peuple avec tant de prodiges*, il lui commande d'apprendre la tactique *, de sanctifier la guerre ®, et de s'encourager à combal-
(le Corn. Agrippa de Vanit. Scientiar. C. LXXIX sans lire la réfutation
Îu'en a fait Bellarmin. Controv. de membris eccl. L. 111. C. 14. Veneliis. 721. Qu'on observe encore que le premier qui condamna les guerres des croisades, pour décrier les catholiques, fut Luther, comme on le voit dans l'assertion de l'art. XXXIV de la bulle de Léon X. Mais les mécréants politiques , en suivant fidèlement un aussi brave coryphée, ne devraient point perdre de vue que Luther s'est clairement rétracté, et a démontré le contraire de ce qu'il avait avancé, dans le livre de visitatione Saxonica.
' Gènes. XLIV. 1 et seqq. — ^ Deuter. VII. 1 et seqq. XXIII et seqq. — ^ Psalm. CXLllL 1. — '* Bossuet les a recueillis dans la politique sacrée tirée des propres paroles de l'Ecriture. Liv. IX. art. IV. prop. 1.
'" Judith. 111. 1 et 2. 1. Paralip. VIL 2 et seq. La tactique militaire des Hébreux a été traitée par Lydias. Syntagma de re militari Hebr. apud Upolinum. T. XXVIL p. CXXXV et seqq. et par Danzius, de MiHt. Hebrœ. 16. p. CCCLXV et seqq. Ven , 1773. — ^ Jerem. VI. 4.
Ire \ Dans le nouveau Testament le Seigneur , après avoir accueilli et loué le centurion, ne lui enjoint pas d'abandonner le métier des armes % le prince des apôtres ne détourna pas non plus de la même profession le centurion Corneille, après l'avoir baptisé"; Jean-Baptiste adresse ses instructions aux soldats, leur explique les devoirs de leur état, les éloigne des vices qui ont coutume de le souiller, mais il ne condamne aucunement leur profession \ S* Paul enfin, en prescrivant que toute âme soit subordonnée aux puissances plus élevées, n'en exempte point les soldats ^, et quand il veut que tout hom^ne reste dans l'état de vie , oii il a été appelé à la foi, il ne fait point d'exception pour l'état militaire ^
Le christianisme ne prohibe que les guerres injustes.
III. C'est pour cette raison qu'un grand nombre d'écrivains chrétiens ont exposé la nécessité de la guerre ^ et la nature des motifs qui la rendent légitime % et les circonstances où il est permis à chacun de se battre ^ Du reste, la loi chrétienne n'a donc rien défendu au sujet des guerres, que ce dont la loi naturelle explique nettement la prohibition, c'est-à-dire l'injustice. Dieu a voulu la défaite des injustes oppresseurs de son peuple ^*', et de ceux qui, d'un autre côté, n'accéderaient point à ses justes demandes", ou qui maltraiteraient ses ambassadeurs ^^, ou qui, à la suite d'une usurpation, le tiendraient opprimé sous un joug inique '^ Il fit sentir d'ailleurs que , quiconque répand le sang des hommes injustement, son sang sera répandu, parce que V homme est fait à l'image de Dieu^\ Dieu emploie les plus noires couleurs pour exprimer l'orgueil des conquérants et les conséquences de leurs entreprises *^ D'après cela quand il semble les favoriser pour exécuter ses vengeances contre les peuples délinquants^^, il leur fait voirHoutefois le châtiment qu'il leur a réservé, quand ses terribles desseins auront été accom-
» I. Macchab. 111. 43. — ^ Matth. VllI. 3 et seqq.
3 Act. X. l et seq. — * Luc. III. 14. — ^ Ad Roman. XIII. 1. — «I. Ad Corlnth. VU. 20. — ^ S. Thom. Summ. II. 2. quaest. 40 et ad regem Cvpri. L. IV. — ^ GrotiuSj de jure belli et pacis. L. II. C. 1 et seqq. -1 9 Muratori, Délia publica félicita. C. XXVIIl. — >« Deuter. III. 1 et seqq. — " Ibid. II. 26 et seqq. — '^ H. Reg. X. I et seqq. — '^ Ce fut le motif des guerres que les Macchabées firent aux oppresseurs de leur nation, — ^'' Gènes. IX. 6. — •^ Judith. I. l et seqq. II. 1 et seqq.
'« Jerem. XXVII. 6. Daniel. II. 38. Isai. XXIV. 5 et seqq.
plis '. Il réprouve également et condamne quiconque, poussé par l'esprit de rapine, brise les liens de la paix '', et dit : malheur à toi qui pilles ; ne seras-tu pas aussi pillée Malheur à toi qui méprise les droits des hommes; ne seras-tu pas aussi méprisée Quand tu seras fatigué de piller, tu seras pillé ; quand tu cesseras de mépriser tes ennemis, tu seras méprisé ^ Enfin , quant aux guerres excitées par un esprit de jalousie * ou de vaine gloire ^, comme Dieu les a en horreur, nous avons aussi une grande sentence du Sauveur pour les délester : à quoi sert à l'homme de conquérir le monde entier, s'il souffre du dommage dans son âmel- Ohî que dornera F homme en échange de son âme ®? Voilà donc les principes véritables et généraux du christianisme au sujet des guerres. Examinons maintenant comment se comporte dans le combat, le chrétien qui les connaît et en fait la régie de son courage. Nous nous ferons un plaisir de rapporter à ce sujet un beau passage d'un excellent écrivain , qui défend positivement la religion contre la calomnie prémentionnée.
Conduite du chrétien dans les combats.
IV. « Le chrétien, bien qu'ennemi de l'effusion du sang » humain, marche à la guerre avec résolution, il entre de » même dans la mêlée quand le devoir l'y appelle, et il y » déploie même de la bravoure, parce que son devoir lui » est plus cher que la vie; il est en outre le plus soumis et » le plus obéissant aux ordres du souverain et de ses géné- )) raux, et d'après l'avis de tous les hommes de bon sens, ce » sont là les deux qualités qui constituent l'homme de guerre. » Mais le chrétien, répond I\.ousseau , n'a point de passion » pour la victoire, parce qu'il s'en rapporte à la Providence, )) le chrétien, répliquerai-je , et même tout homme persuadé » de l'existence d'un être suprême, prévoyant, qui s'occupe » des choses humaines et les gouverne, et de la volonté du- » quel, (comme tout ce qui n'est pas athée le croit, et j'allais » dire, comme le croit Rousseau lui-même), toutes ces cho- » ses et tout le reste dépendent, reconnaît que principale- » ment les choses difficiles et incertaines, comme sont l'issue » des batailles et la victoire, dépendent de cette volonté qu'on
» Jerem. 1. 23, 31 , 40. IL 9. — ^ Gènes. XIV. 9 et seqq. — ^ Isai. XXX. 1 et seqq. — '^ Gènes. XXVI. 12 et seqq. — ^ IV. Reg. XIV. 7 et seqq. II. Paralip. XXX. 20 et seqq. — « Malth. XVI. 26.
» appelle providence. Mais le chrétien^ dil-il, na poitit de » passion pour la victoire. Le chrétien, lui répondrai-je, fèuî » tout ce qu'il peut pour l'oblenir, d'autant plus que, comme » on l'a déjà dit, il croit qu'il est de son devoir de faire tout » ce qui dépend de lui pour vaincre , et que la négligence » en pareil cas serait de la part d'un chrétien, tenter Dieu » et se rendre coupable d'une faute grave; ce serait ne plus » attendre la victoire de Dieu, ne plus s'en rapporter à la » providence. Je répéterai toujours que Rousseau n'a pas su )) ou du moins n'a pas voulu établir une distinction entre » opérer à l'aveugle et avec emportement, et opérer avec » force et avec énergie, ni mettre de la différence entre l'u- » sage des passions et leur abus et leur excès; ou autrement » qu'il n'a pas voulu comprendre qu'on peut user des pas- )) sions en les réglant, sans tomber dans l'excès, et que la » force d'opération peut croître à l'injfini, sans tomber dans )) le vice et dans le désordre toujours pernicieux , toujours » blâmable et injuste*.»
Influence salutaire de Vidée de Vinunortalité de l'àme sur les soldats éloignés du combat.
V. Examinons d'ailleurs comment le dogme de l'immortalité'avec toutes les doctrines que l'Evangile y ajoute influe sur le cœur des soldats, et comment, formant un assemblage de vérités , il ne peut selon le principe que nous avons déjà plusieurs fois établi, procurer que du bien. Qu'on se rappelle que les incrédules ont eux-mêmes reconnu que le dogme de la vie à venir était un des principaux articles d^ la profession de foi que devaient faire les soldats^. On devrr. par conséquefit en attendre un bien particulier dans les soldats qui ne peuvent et ne doivent pas médiocrement contribuer au soutien de la république. Regardez-les effectivement hors des combats, et observez un peu ce qu'ils deviennenî quand ils perdeiît de vue la vie future; et ce qu'ils deviendraient s'ils la croyaient une fable. Corrompus ordinairement par l'habitude de mœurs licencieuses, obligés au oéli-
' Malizia, oper. post. T. I. Gui contralto sociale, p. 194 et seq. Napoli, 1822. — Maliplero, Il trionfo délia ver. assia confut. del conlratto sociale. T. II. p. 222 et seqq. Ven. 1818. — Tardiani, Esame analit. del contrat, soc. T. II. p. 354 et seqq. Lucca, 1819.
' Rousseau, Contrat social. L. IV. C.B.
bat sans aucun goût pour la coïitinence, redoutésde l'aulonlé publique qui sent Je besoin qu'elle a d'eux, soutenus par leur propre valeur et par les armes qu'ils portent, exaspérés par l'ardeur des combats et par l'habitude du carnage, dans quel bouleversement n'enlraîneraient-ils point rhumaniié, s'ils perdaient encore le frein de la religion et surtout des vérilésqu'elleprésentesur la condition éternelle de l'homme? Ne seraient-ils pas plus formidables que l'ennemi même qu'ils sont destinés à repousser, et plus pernicieux que l'oppression dont ils doivent nous affranchir ? Et seront-ils jamais dociles aux ordres des commandants, fidèles au prince, observateurs du serment, amis des citoyens, défenseurs de la patrie ? Et à quels excès ne s'abandonneront-ils point au milieu des applaudissements qui suivent la victoire, ou dans l'orgueil de quelque conquête quand les seuls motifs de la religion pourraient les porter à respecter le droit des geiis; dont il subsiste pourtant encore alors une partie ' ? Enfin si la pensée d'une autre vie est très-salutaire à tout homme qui se trouve dans les circonstances les plus heureuses pour pratiquer la vertu ^, elle lui est également nécessaire pour se renfermer dans les limites du devoir ^ Que sera-t-elle pour
' Voici ce que dit Grotius à ce sujet ; Sileant leges inter arma, sed civiles illœ etjudiciariœ et pacis propriœ, non aliœ pernetiiœ et omnibus temporibus accommodatœ. De jure Belli et pacls. N° 16. p. XXI, Amst.
2 Ecclesiastic. VII. 40.
^ Les apologistes de ce dogme, démontrent sa salutaire influence sur le caractère moral des hommes : on peut consulter entre autres les écrivains suivants : Philelphe, dell' immortalitate dell' anima. Cosenza, 1478.
— Pomponacius, de immortalitate animîE. Bononise, 1713. — Fiandino, suir immortalitate dell' anima. Mantora, 1719. — Pie de la Mirandole, de animie iiTimortalitate. Romœ, 1523. — Parisette, poëmc sur le même sujet. Reffio, 1541. — Palearius, poëma de immortalitate animée. Liigduni, 1552.
— Bonifacio. discorso delF immortalitate dell' anima. Venezia, 1621. — Niphus in Lib. Aristot. de anima. Venetiis , 1559. — Namel, de immortal. animae contra Salenum. Paris, 1583. — Licetus de animarum rationalinm immortal. Patavii, 1G29. — Origius, Vera Aristotelis sententia de rational. anim. immortalit. lloma;, 1632, — Dephsei, demonstrat, immortalit. anim. rational. Paris. 1651. — Fardella, human. animse natura. Venetiis, 1698.
— Trivisau, l'immortalita deir anima. Venezia, 1699. — Sherlock, de l'immortalité de l'âme, Trad. de l'anglais. Paris, 1708. — Hayer, la spiritual, et immortal. dell' animae. 1737. vol. 3. — Astruc. dissertation sur l'immatérial. et l'immortalité de l'ime. Paris, 1755. — Mose Ebreo ragionamenti suUa spiritualita dell' anima. 1773. — Natta, de immortalitate animorum, llbri IV.
un soldat excité au mal par tant d'aiguillons, et par tant d'attraits d'impunité ' ? C'est pourquoi quand même nous voudrions accorder que pendant la mêlée, la considération de l'immortalité de l'âme rallentit le courage des soldats; certainement le dommage que l'on pourrait en appréhender serait bien moindre que celui qui résulterait inévitablement de l'oubli de la même vérité.
Cette pensée inspire du courage aux combattants.
VI. Mais, si nous voulons être sincères, cette pensée affaiblit-elle , ou plutôt accroit-elle leur courage ? je demande d'abord quel soldat vous voulez débarrasser de la pensée de l'éternité? Est-ce celui qui combat pour une injuste cause, ou celui qui en défend une juste ? Si vous parlez du premier vous êtes un ennemi de la justice et du genre humain, parce que vous entendez étouffer les remords dans les consciences des plus pernicieux usurpateurs, et parce que vous désirez ôter la plus forte assistance aux peuples menacés d'une injuste aggression. Si vous parlez du second, de quel droit prétendrez-vous enlever à un bon soldat, qui pour une trés-chétive paix court à la mort, qui a déjà enseveli son nom dans les immenses contrôles de l'armée, et dont peutêtre personne ne se souviendra plus ^, de quel droit, dis-je, prétendrez-vous lui enlever l'unique espoir d'une véritable récompense et l'unique soulagement qu'il ait dans ses douleurs extrêmes, c'est-à-dire l'idée d'un Dieu juste qui récompense éternellement celui qui meurt en remplissant son devoir **, et qui punit rigoureusement le soldat qui cède et quitte son poste *. Animé par un pareil motif, il combattra de bon cœur, parce qu'il sait qu'en mourant, il ne mourra pas du tout, et qu'un jour il ressuscitera glorieux, et que quand bien même ni le prince ni la patrie ne pourraient pas le récompenser, son obéissance, son courage et ses fatigues ne resteraient point sans recevoir le plus magnifique des salaires ^ Au contraire celui qui n'aura pas celte pensée, et comme pourtant tout homme doit opérer pour une fin ^ et
' S. Thom. de reg. principum ad regem Cvpri. L. IV. Cap. 14. — ^ Psalm. LXXXVII. 6. — M. Macchab. IL 37 1II.'59. IV. 53 et alibi. Brenna de generis hum. consensu in agnoscenda divinitate. T. I. p. II. C. 2. p. 210 et seqq. Florentin, 1773. — * Exod. XV. 16. Deuter. IL 25. XXVIII. 67. Judic. VIL 3. — 5 Gènes. XVL Psalm. XVI. 15. — ^ S. Thom. Summ. Theol. I. qusest. 44 art. 4. 2. quœst. 1 art. 2.
assigner une espérance à ses travaux , celui-là , dis-je , ne combattra qu'autant qu'il pourra se flatter d'êlre récompensé par les hommes. Il servira seulement pour plaire aux yeux des supérieurs \' et à peine ces ressorts se seront-ils rallentis, qu'il n'aura plus de courage et qu'il ne s'exposera plus. En effet, à qui pourra plaire d'être anéanti ? La vie présente ne deviendra-t-elle point pour lui le plus grand des biens, puisqu'il n'attend point la vie future ? Et comment un bomme osera-t-il mettre en péril ce qu'il regarde comme le plus grand des biens, sans être un insensé ?
Réponse à une objection.
VII. On m'objectera peut-être que les soldats, à raison de la vie déréglée qu'ils mènent ordinairement, attendent rarement la récompense céleste; ils craignent plutôt que leur mort ne soit suivie des supplices éternels, punition de laîil de crimes dont ils se reconnaissent coupables, c'est pour cela que lorsqu'ils entendent le son de la trompette, s'ils ne perdent point l'idée de l'immortalité, ils sentiront en même temps l'effroi dp la mort temporelle, et l'horreur de la mort éternelle. Je répondrai d'abord que tout cela confirme une proposition que j'ai avancée plus haut, c'est-à-dire que les troupes sont portées à la corruption des mœurs, d'où il résulte que, comme il ne peut y avoir de morale que là où régne la pensée d'une autre vie, voulant ainsi, comme chacun le doit, leur offrir quelque moyen de s'améliorer, il n'y a rien de mieux à faire que de ranimer en eux une telle pensée. En outre la réflexion de nos adversaires devrait exciter dans ceux qui ont le gouvernement des armées un noble zèle pour les corriger par la discipline, et pour les affermir dans la religion, ce qui d'ailleurs n'est pas sans de nombreux exemples, et ce qui forme une armée de fidèles et valeureux combattants ^ Qu'on ne dise pas que cela réussirait difficilement, et qu'il serait plus aisé de persuader aux hommes que leurs âmes meurent avec le corps. Effectivement pour réformer les mœurs, il suffit de plier la volonté de
' AdColoss. III. 22.
2 Scribani, polîticns Christ. L. I. C. 23. p. 312. Lngduni, 1625. —Menochii Hieropol, L. III. C. 12. p. 896. Lngduni, 1625. — Sepnlreda, de convenientia militaris disciplinse cum chnstiana religione. L. II. C. 1 et seqq.
l'homme, du mal au bien; mais pour nous arracher la conviction de l'immortalité, il faut faire violence à l'intelligence qui en aperçoit évidemment les raisons, à la volonté qui en éprouve le désir, à la révélation qui en a perfectionné la doctrine, à l'éducation qui en a profondément imprimé l'idée, et au consentement des nations qui est incontestable. Enfin la religion chrétienne offre au guerrier corrompu dans ses mœurs des moyens consolants et très-efficaces pour sortir en un instant de la fange des vices où il croupit, et pour changer, même sur le champ de bataille sa misérable vie pour une immortalité bienheureuse. Elle lui donne eu eflFet la certitude, qu'à peine le pécheur repenti retournerat-il à Bieu que ses iniquités ne seront plus rappelées \: et qu'il est facile à la puissance divine dC enrichir tout à coup une âme misérahle *; d'après quoi il lui suffira d'un repeniir et d'un désir ardent de recevoir le sacrement de la réconciliation, pour trouver l' assistance de la grâce en temps opportun ^ Les princes catholiques ne manquent pas non plus d'envoyer aux armées des ministres du sanctuaire qui sont munis d'amples pouvoirs et confèrent ce sacrement nonseulement à celui qui le demande en particulier, mais encore aux bataillons tout entiers, dans un cas de danger imprévu *. C'est aussi la doctrine du docteur angéîique, que le bien humain pouvant devenir un bien divin , quand on le rapporte à Dieu , la mort endurée par les soldats pour le bien de l'état peut aussi être envisagée comme un martyre, s'ils la souffrent proprement pour l'amour de Bieu qui l'ordonne ^ : et les soldats mourant ainsi dans ces sentiments chrétiens, pourront mériter la plénitude de la gloire qui est promise aux martyrs.
Preuves de fait tirées de l'histoire de l'ancien Testament .
VIII. Et pour joindre à ces raisonnements les preuves de fait dont nous nous sommes servis pour confirmer nos assertions, souvenons-nous que les Hébreux connaissaient fort bien le dogme de l'immortalité , et que contraires à ceux qui omî
' Ezecli. XVllI. 20 et scqq. — ^ Ecclesiastlc. XI. 23. — =^ Ad Heb; . IV. 16.
* Sylvester, Verb. Confessio. 1. N°. 23. — Angélus, N°. 29. — Coninck. (lisp. YII. N°. 74. — Aversa, tract. Tlieol. mor. de pœnit. quaest. XII. seot. 5. I I. — 5 Summ. Theol. II. 2. queest. 124. art. ult.
PREMIER THEOREME. 187
prétendu les exclure de la connaissance de cette importante vérité, pour les mettre au-dessous des nations les plus barbares, des écrivains célèbres ont déjà produit des démonstrations parfaitement évidentes de ce que je viens d'avancer '. Dans quel ordre donc combattaient les Hébreux ? ils avaient la guerre commandée et la guerre volontaire ^• ils combattaient encore avec toutes les ressources naturelles ^; et qui ne connaît leur bravoure '*, et le courage intrépide qu'ils faisaient voir même dans les guerres intestines '? C'est aussi une vérité bien constatée, qu'ils ne se mettaientjamais en (campagne avec plus de confiance, qu'après avoir consulté le Seigneur et invoqué son nom. Et ils n'oubliaient pas non plus , parmi les autres doctrines de la religion , celles qui concernaient l'autre vie ^ En outre l'intrépidité des Macchabées jeta l'épouvante parmi les oppresseurs du peuple saint. Celui-ci était alors si généralement persuadé de la vérité de la vie future, et cette vérité était si vivement empreinte dans sa mémoire, qu'après le combat on recueillait une grande quantité d'or qu'on envoyait à Jérusalem pour offrir au Seigneur des sacrifices, à l'effet de soulager les âmes qui avaient laissé leur dépouille terrestre sur le champ de bataille. 11 est à remarquer que Judas Macchabée ayant fait une collecte ^ envoya douze mille draymes d^ argent à Jérusalem , afin d'y offrir un sacrifice pour les péchés des défunts , morts en combattant pour la vraie religion : mais ils avaient pris les choses données aux idoles, lesquelles sont prohibées par les juifs , aux termes de la loi 7 espérant que
' Oporiniis, Historia crltica de immortalitate mortalium. G. 5. — Aiisaidiis , de future seccuIo ab Hebrneis ante captivitatem cognito. N° 31 et seqq. — Patuzzi, de futnro impiorum statu. L. I. C. 6.
2 Danzius de re militari Hebrœorum. C. IL apud Ugolinum. T. XXVÏl, p.CCCLXXI.Ven. 1763.
' LydiHs,Syntaffmade remilitari Hebrsc.Lib. IV. apudUffolin.T.XXVlI. p. CCLXXXV. cit. edit.
* On en trouve de fréquentes preuves dans le Pentateuque , dans les livres de Jcsué, des Juges, des Rois et des Paratipomènes, et dans d'autres encore. — •" Jud. Cap. XX. et IL Reg. Cap. XV et seqq.
^ On trouve fréquemment dans les psaumes ces invocations; il est souvent parlé dans les livres historiques de l'ancien Testament de roracle que Ton demanda ou au grand prêtre, quand il était revêtu de l'Ephod, ou aux prophètes quand ils en avaient reçu de Dieu la révélation. On trouve encore rme très-belle prière du roi Josaphat, lorsqu'il se préparait au combat. IL Paralip. XX. 10 et seqq.— ' IL Macchab. XV. H et seqq
le Seigneur leur avait donné une véritable douleur des péchés qu'ils avaient commis, et qu'ils étaient passés dans un lieu de salut \ Remarquez en général que le Très-Haut, dans ce gouvernement théocralique fit voir un grand mépris pour les hommes vils, en disant : que \ homme peureux et d'un cœur tiviide s'en aille et retourne à sa maison *. Il voulut que ces paroles fussent entendues de tout le peuple*, et l'on se rappelle que Judas exécuta ponctuellement ce précepte de la loi *.
Preuves tirées de l'histoire du Nouveau Testament.
IX. Or, lorsque les doctrines concernant la vie future furent révélées par Dieu d'une manière plus lumineuse et plus convenable au caractère de ses enfants adoptifs, c'est-à-dire, dans la nouvelle alliance ^, alors loin de s'affaiblir, le courage militaire ne fit qu'augmenter dans les fidèles. Parce que Dieu ne nous donna point r esprit de crainte^ mais de courage *; et s'il nous conféra la justice et la crainte filiale, il nous assura en même temps que le juste est courageux comme un lion '^ el que quiconque craint Dieu, n'aura rien à craindre ". Au contraire , les athées et les matérialistes se voient surpris par une terrible épouvante , même quand il n'y a pas de raison de craindre ^^ et toute âme qui oublie sa fiti dernière, ri! est ni intrépide, ni constante^^ . C'est ce qui a fait dire à Terlullien , s'adressant aux gentils : nous avons, dil-il, rempli vos camps "; nous combattons comme vous '^; et l'intrépidité avec laquelle ils combattirent, est bien prouvée par la légion chrétienne qui, bien que protégée de Dieu miraculeusement, triompha des Quades et des Marcomans *', sous l'empereur IWarc-Aurèle. Cecilius recherchant ensuite la cause d'une telle valeur dans les soldats chrétiens, n'en put
' II. Macchab. Xîl. 39 et seqq. S. Joan. Damas, orat. pro defunct. p. 434. Basil, 1575.
2 Deuter, XX. 8. — ^ Jud. Vil. 3. - " I. Macchab, Cap. III. 56.
^ S. Augustin, de gestis Pelagii. C. IV et seqq. — ^ II. Ad Timoth, I. 7. — ^ Proverb, XXVllI. 1. — « Ecclesiastic. XXXIV. 16. — ' Psalm, XIll. 5.
'« Thrcn. I. 8. — " Apologet. Cap. XXXII. — '^ Ibid. XLII.
'^ Dio Cassius, L. LXXl. — Capitolin. in M. Aurelio. — Themistius in oratione ad imperat. Theodosium, etCIaudian. in sexto consulatu Honorii. bien que païens tous quatre , ils parlent pourtant de ce fait dont il reste un perpétuel souvenir dans la colonne Antonine.
trouver d'autre que Yespoir de Vimmortalité bienheureuse \ On connaît encore très-bien la légion Thébaine qui , étant toute composée de chrétiens, fut décimée deux fois par l'empereur Maximien, et puis entièrement détruite^; et chacun sait que Julien l'apostat trouva dans ses troupes de nombreux et intrépides chrétiens, quand il employa la fraude et la violence pour les attirer à l'idolâtrie ^ On trouvera encore dans Scribanius un ample catalogue de héros chrétiens ([ui, avant la bataille, imploraient publiquement l'assistance du Dieu des armées, à qui ils attrbuaient les victoires qui quelquefois avaient été aussi remportées miraculeusement *. Ce serait vraiment la plus horrible insulte que l'on pourrait faire à tous les militaires qui se sont couverts d'une gloire immortelle dans les siècles écoulés, et à ceux qui marchent encore aujourd'hui sur leurs traces, que de les supposer tous athées et matériaUstes, ou pour ne point leur imprimer ce caractère, de les taxer de bassesse et de poltronnerie. Je me prévaudrai, en attendant de l'autorité de Voltaire, qui celte fois rend témoignage à la vérité. En donnant des éloges au marquis de Fénélon, qui péril à la bataille de Rocoux, après avoir fait des prodiges de valeur, s'exprime en ces termes : ■son éminente piété augmentait encore son intrépidité ; il pensait que V action la plus agréable à Dieu était de mourir pour son roi. Il faut avouer qvJune armée composée d'hommes qui penseraient ainsi , serait invincible ^
On conclut par V exemple des soldats idolâtres.
X. Tous les peuples du monde ont cru à des récompenses et à des peines dans l'autre vie, qui fussent en rapport avec les actions humaines ; c'est là une vérité déjà démontrée par des écrivains du premier mérite ^ Toutes les fois que nous lisons que les nations ont fait des guerres opiniâtres, et que leurs armées se sont battues avec intrépidité, nous devons conclure que la pensée de l'immortalité ou les a encouragées à mépriser la mort, ou du moins
' Minut. Félix, iii Octavio, C. Vlll. in fine. — ^ Baron, annal, eccl. an. 297. — 3 S. Greg. Nazian, orat. III. Sozomen. hist. L. V. C. 17.
* Scrlbani, politicus christianus. L. U.C. 19. p. 620 et scqcj. Lugduni, 1625.— 5 Hist. de Louis XV. Liv. I. p. 209.— « ïluct, quœst. Alnet. L. II. C. 8. p. 185 et seqq. Cadomi, 1690. — Grotius, de ver. rel. christ. L. 1. C. 22. p. 79 et seqq. Amst. 1709.
n'a produit en eux aucun abattement. Aussi Xénophon avait pour maxime que les soldats les plus religieux combattent avec le plus de hardiesse, et que l'homme qui craint la Divinité ne se trouble point pour la crainte des hommes '. On lit de superbes harangues d'anciens capitaines qui, en encourag^eant les troupes, leur mettaient sous les yeux les récompenses éternelles réservées à la valeur ^ Ce qui a fait observer à Chateaubriand, que les plus grands capitaines de l'antiquité en ont été les plus religieux ^ comme Eparaiuondas, Xénophon, Cincinnatus, Fabius, Paul Emile, Scipion, Pompée et autres ^ D'ailleurs on sait très-bien par quelles pensées les grands philosophes ont excité le courage de braver la mort pour y rencontrer un plus heureux avenir*; mais il faut aussi remar(juer que la religion et la théologie pa'ienne n' admettaient point les âmes peureuses et lâches aux jouissances des heureux champs Elysées ^ Je conclurai donc par les ])aroles d'un excelleni éciivain qui a expressément démontré la nécessité de la religion pour posséder le vrai courage y et dont les idées paraissent s'adapter parfaitement à notre sujet. Si une fausse religion a porté le courage à ce point d'élévation qui a fait Vétonnement du genre humain : quel effet ne devra point produire l'unique et vraie religion dans un cœur qui est pénétré de ses maximes'^.... Le courage s'élève à proportion des vues et des intérêts quil' animent. Il n'y a rien de plus sublime que les vues que la religion fournit à un chrétien ; rien n'est comparable à l'intérêt quil a de remplir ses devoirs envers la patrie, et c'est pour cela que rien ne peut égaler son courage ^
GOlvOLLAiaES.
Qu'on inculque aux soldats la pensée de la vie éternelle.
I. L'induclion la plus naturelle que l'on puisse tirer à^^ vérités que Ton vient de démonirer, c'est d'inculquer dau:^.
' Milites universi»religiosi simnl insonuenint voce niafjna: talibns eniin tf.mpoiihris . qnos divinum nunien timoré aOlclt, ii minus lioniinnm incfu pcrturliantur. Xenopli. de Cyrop. Lib. III. N° 2S. p. 71. Londini. 173G.
^ Netniffio fiorentino, Orazioni militari. Lib. I. p. 139. '\ en. 1557.
^ Genio del christiancs. T. I. p. l89.Trad. ital. Nap., 1821.
'• Platon, pbœdun. p. 105 ef seq. edit. Stepli. Seneca epist. C. II.
^' Grisolia, Doveri dcisoldato. Cap. VII. § V. p. 189. Nap. 1789.
" Gerdil. Traite des combats sing-uliers. Gh. XÏV. p. 24/*. Turin. 8^.
rame des soldais la pensée de l'éternité, et de leur faire entendre, qu'en mourant pour la cause juste, ils seront heureux. Qu'ils se persuadent en effet qu'il n'y a point de mal à faire la guerre et à porter les armes , mais que c'est un ])éché et un délit de faire la guerre pour l'amour du butin \ Qu'ils se persuadent, dis-je, que la valeur est légitime, qua?id elle tend à défendre par les aimes ^ ou la patrie attaquée par des barbares , ou les personnes faibles de ^intérieur, ou de secourir des camarades tombés dans les mains des brigands ^. C'est pour cela que les anciens chrétiens ne jugèrent j}oint coupables d'homicide ceiix qui firent la guerre pour défendre la piété et l'innocence ^ En outre, si les soldats ont présents à l'esprit les enseignonents de F Evangile^ ils contribueront véritablement à la. félicité publique ^. Ni Jean-Baptiste ne leur a dit -.jetez les armes , quittez la milice... parce qu^ils combattaient selon les principes de la loi divine : ils n'étaient point des homicides , mais des ministres de la loi j point des vengeurs de leurs injures particulières, mais des défenseurs du salut public *. Il y a bien mille harangues adressées aux armées chrétiennes dans lesquelles des pensées tirées de notre divine religion, et spécialement ses promesses et ses menaces pour l'autre vie, offrirent aux oraleurs une matière abondante et opportune pour encourager les armées au combat ^
Qu'on veille à leur discipline.
II. Et afin que les mœiirs des soldats correspondent à la rehgion chrétienne qu'ils professent, il est nécessaire que le prince et ses ministres veillent à leur discipline, afin qu'ils affrontent les périls de la guerre avec une conscience plus tranquille \ Qu'ils s' accoutument donc à la subordination , à la fermeté , à la valeur; et qu'ils se forment spéciale^nent à la tempérance , il faut qu'ils renoncent à toute volupté , à tous les plaisirs honteux qui amollissent , énervent t âme, et puis la rendent faible et indocile , ils doivent éviter la gour-
' S. Amhros. Serm. VU. p. 695. liiigfil. 1549. — ^ Idem, de oiïïc. Lib. 1. Cap. XXXYUI. et seqq. — ^ S. Basil, epist. CLXXXVIII. oper. tom. m. p. 275. Paris, 1730 — "S. Auoustin. de CiviL Dei. L. I1.C.19.
^ Id. contra Faust. I.ib. XXII. Cap. 74. — " Rcmioio Florent. Oraz. mil. Jiib. III. p. 617 et scqq. Ven. 1557- — '^ Bereuner. Ecole historique et militaire du soldat et de rofTicicr. T. III. p. 411 et seq({. Paris, 1788.
mandise , la gloutonne) ie ^ les excès de boisson , et l'abus du sommeil. Les plaisirs de la vie , dit Tacite ^ font dégénérer le soldat de sa valeur^. Annibal était invincible, tout avait cédé à la force de ses armes , mais il ^ut vaincu et amolli par les délices et par les plaisirs de Capoue ^ Une armée chrétienne doit surtout éviter les plaisirs de l'amour, et les jouissances impures. Dieu avait commandé aux Hébreux de tenir leur camp pur et saint , et de n'y laisser rien paraître qui pût le déshonorer^... Comment autrement compter sur la victoire *?
Qu'on imite les exemples de discipline donnés par les braves généraux,
III. Les païens mêmes nous ont laissé de grands exemples pour conserver les bonnes mœurs dans les troupes. Corbulon se donna plus de peine pour réformer son armée indisciplinée , que pour triompher de la perfidie des ennemis \ Scipion chassa de l'armée deux mille femmes qui en avaient fait un honteux é g oût^. Metellus donna aussi les
•ordres les plus rigoureux pour éloigner des camps tout ce qui pouvait contribuer à l'oisiveté, vrai principe de tous les vices \ Voilà pourquoi Vegèce donna le conseil de ne point enrôler des hommes libertins^ et artisans de lubricités ^ Que devra donc faire un chrétien qui a sous les yeux l'exemple de tant de capitaines qui ont imité dans les armées, la perfection de la loi chrétienne ^ ?
Qu'on élève bien les jeunes gens qui devront parvenir au grade d'officiers.
IV. Morard, en traitant de l'éducation morale des jeunes ofi&ciers, fait les observations suivantes : « qu'avec l'usage de » l'histoire et l'expérience de tous les jours, on leur montre » d'une manière palpable, qu'il n'y a pas de système plus beau, «plus aisé, plus utile que celui de la vertu, non-seulement «pour être heureux dans l'autre vie, mais encore pour être
' Taclt. Annal. XI. 18.
2 Tite-Live. L. II. Dec. 3. — ^ Dcuter. XXIII. 14. — " Grisolia, Doveri del soldato.Cap. VIII. p. 217. Nap. 1789. — " Taclt. Annal. Lib. XXIII. Cap. 35. — « Valer. Maxim. Lib. II. C. 2. § 1. — ^ Id. ibid. § IL — Schiara, Theol. bell. L. IV. § 16. — ^ De re militari. Lib. I. Cap. 6.
^ Ribadencira, principe christiano. Lib. II. Cap. 38. — Marquez, go\ernador christiano. Lib. II. Cap. 28, 29, 30.
») ici-bas, aimé, respeclé et honoré; qu'au contraire le liberli ') nage, l'impudence, l'orgueil, l'irréligion, outre le malheur .) éternel auquel ils entraînent, font encore regorger ce ») monde de calamités continuelles*. » Qu'on lise, à cet effet, les admirables préceptes que donne Ofarris à un jeune militaire ^ : Ces préceptes devront être répétés par les prêtres que le prince choisira pour l'instruction morale des officiers et des soldats, et qui, unissant dans leurs fréquents et chaleureux sermons, la philosophie à l'Evangile, formeront en même temps dans les cœurs les vertus belliqueuses \
Les dogmes du purgatoire et des indulgences sont une source de grands avantages dans l'ordre social.
Nécessité de la thèse en question.
T. Je n'aurais point pensé à mettre au nombre des dogmes combattus par la politique, ceux du purgatoire et des indulgences, si un livre impie qui, depuis peu d'années, court dans les mains de la jeunesse ne m'en avait fourni l'occasion. « La doctrine du purgatoire, y est-il dit , tout à la fois cause » et effet de la confession, ne contribue pas peu à effrayer, à » appauvrir les peuples catholiques, et puis à les rendre eswclaves; pour racheter de cette peine leurs pères et leurs » aïeux, dans l'espérance d'en être ensuite rachetés eux-mêmes »par leurs enfants et petits-enfants, ils donnent aux prêtres » non-seulement leur superflu, mais quelquefois même aussr » leur nécessaire; d'où résulte la richesse illimitée des prêtres, » et de leur richesse, leur connivence avec le tyran ; et cette » double conjuration produit la double servitude universelle*. «Ainsi Alfieri, bien que né catholique, a suivi ponctuellement l'erreur d'un politique protestant, qui avança que ce troisième lieu chimérique ^ appelé purgatoire, n'avait pas été imaginé pour un autre but que d'induire les agoni^ sants ( qui ne font alors ordinairement aucun cas des biens
' La filosophia militare. Tom. L p. 187. Torino, 1785. 2 II soldato istniito né suoi doveri. p. 22. Nap. 1773, ^ On trouvera d'excellentes doctrines dans Schiara, ïheoloffra bellica- T. IL in fol. Aug. Vindel, 1707.
* Alfieri, La tirannide. Prose. T. II. p. 171. Piacenza. 1811.
THÉOR. T. I. 9
194 DEUXIËJME PARTIE.
du monde quils sont prêts à abandonner) à en donner une partie aux ecclésiastiques *. En lisant ces paroles, je me suis souvenu de Luther qui appela le purgatoire une invention des ecclésiastiques % et de Calvin qui le qualifia de source d'impiétés , qui se défend par des sacrilèges , inonde la religion de scandales et cause des dommages sans nombre à la société^. Puis à la tête de leurs disciples paraît Kemnitz, suivi de beaucoup d'autres, qui assure aussi que les prêtres Romains défendent le pmrgatoire ^ à la pointe de Vépée , afin de vendre les indulgences plus facilement et plus cher \ Cependant le Momus de la littérature rejette l'opinion des protestants que les moines inventère?it le purgatoire ^ mais il est d'avis que les moines ont inventé l'art d'attraper de l'argent aux vivants , en priant Dieu pour les morts ^ On peut comprendre d'après tout cela que la doctrine du purgatoire est unie à celle des indiilgences , de manière que ceux qui ont nié celle-ci , ont nié également la première; aussi Luther commença-t-il la chaine de ses erreurs ^ par nier positivement les indulgences, et il fournit une ample matière aux sophismes de Melanchlon % d'Illiricus % d'Heshuse % de Calvin**', de Kemnitz ", et d'une foule d'autres '^Et parce que ces individus avaient attaqué la doctrine catholique , nonseulement avec des armes ihéologiques, mais encore avec des armes politiques, faisant voir les dommages que les indulgences causaient à la marche des peuples et à l'ordre social, plusieurs beaux esprits de nos jours, ou qui professent le proteslanlisme ", ou qui en possèdent l'esprit d'opposition aux enseignements de l'Eglise, ainsi que le désir de les trouver contraires aux intérêts des peuples, tournent en ridicule les vérités prémenlionnées , et quelquefois même ils en font
> Le baron de Blelfeld, Instit. polit. T. III. Ch. 7. p. 342. Leide, 1772.
^ Il avait déjà dit dans la fameuse dispute de Leipsig : ego qui ccedo fortiter, immo ausim dicere, sclo purgatorium esse, facile persuadeor in Scripturis de eo fieri mentionem. Puis il le nie dans le livre, de abroganda missa privata. — " Instit. Christ. III. cap. 5. — * Examen concil. Trld. part. 111. p. 105. Francof. 1595. — ^ Voltaire, Dict. art. Purgatoire.
•* Résolut. De indulgentiis, assertiones. artic. à Leone X. damnatorutii et lib. de Captivitate Babyl. in princlpio. — ^ Apologia confess. Augnst. art. l2. — ^ Centuria IV. can. 15. Colon. 1529. — ^ De erroribus pontificiorum. Tit. 32. — '° Instit. Christ. Lib. III. cap. 5. — " Examen concil. Trid. part. IV. p. 103. Fhneof. 1707. — '^ On peut en voir une longue liste dans Lippenlus. Biblloth. realis ïheol. art. indulgent, roman, refutatio.
'- Le baron de Bielfeld, Instit. polit. ï. lïl. ch. 7. p. 345. Leide, 1772.
l'objet de leurs déclamations virulantes '. C'est pourquoi il m'a semblé qu'il serait convenable de traiter des indulgences dans un théorème, qui suivra celui où il sera question du purgatoire à la doctrine duquel se rattache immédiatement la matière des indulgences.
DÉMONSTRATION DE LA PREMIÈRE PARTIE
De la vérité du purgatoire dérive l'utilité d'en avoir connaissance.
II. Il n'est pas ici question de démontrer la vérité du dogme , et de le défendre des erreurs que dès le principe de l'Église, les Ariens^, puis les Vaudois^, ensuite les Albigeois *, et enfin les protestants, ont opiniâtrement soutenues. Une foule de passages de l'ancien et du nouveau Testament, dans lesquels ce dogme est ouvertement enseigné, les définitions des conciles, le système perpétuel de liturgie de l'Eglise, le consentement unanime des pères, et la raison ihéologique même, nous assurent qu'il y a un lieu où les âmes des trépassés, qui se séparent des corps dans un état de grâce sanctifiante^ paient le résidu de la peine à laquelle ils n'ont point satisfait pleinement au temps de leur pénitence, et que ces âmes peuvent et doivent être soulagées par les bonnes œuvres des fidèles ^ Si donc il résulte de tout cela que Dieu a révélé ces vérités, et si chaque partie de la révélation tend à la félicité des hommes, les politiques peuvent être assurés que loin qu'il y ait à craindre le moindre inconvénient de la profession de cette doctrine; on en devra au contraire attendre de nombreux avantages. Qu'ils ne se bornent donc pbis à observer seulement l'augmentation des
' Ils décrient particulièrement la facilité avec laquelle les indulgences se vendent. Encyclop. art. indulgence. Givia, en outre dans son Galatée nliilosopbique dit que les délits des peuples s'accrurent par la promesse des indulgences. T. II. P. II. C. 4. — - S. Epiphan. de Ilœres. liœr. LXXV. S. August. de Hscres. hœr, LUI. — ^ S. Antonin. Summ. Theol. part. IV Ht. II. cap. 7.^;. 2. — '' Id. Ibid.JS.
^ Au nombre des auteurs qui ont amplement traité ce sujet, on peut consulter spécialement, Jean Eckius . Lib. IV. de purgatorio. — Jean Garezius, Lib. de orat. pro defunctis. — .losse Clictoveus, Lib. de purgatorio.— Hugues Etheranus, de regressu animarum ab inferis. — Catarinus, Lib.de veritate purgatorii, et particulièrement Bellarmin. Lib. II. de purgatorio. et dautres encore.
richesses des moines, qui furent l'unique objet de leur avidité, jusqu'à ce qu'ils les eussent réduits à leur première condition de mendiants , et qu'ils cessent de déclamer contre les abus qui peuvent se glisser dans ce dogme, comme dans toutes les autres choses les plus vraies et les plus saintes ; mais en remontant à des principes plus élevés, ou qu'ils se persuadent que Dieu l'a révélé, s'ils en ont pu douter jusqu'ici; ou s'ils n'en doutent point , qu'ils confessent donc qu'il ne pourra produire que du bien à l'prdre social. Que s'ils veulent faire attention à l'avantage que peut en retirer un fidèle, et combien effectivement en ont retiré nos pères, qu'ils fassent, je les en conjure, les observations suivantes.
Cette doctrine inspire la pureté des mœurs.
III. Le principal objet de la religion est d'empêcher les vices et de favoriser les vertus ; parce que la meilleure religion pour un état est celle qui conserve le mieux la pureté des mœurs *. Or peut-on regarder comme ne contribuant point aux bonnes mœurs des fidèles, la croyance que, pour les petites fautes non-expiées, il y a un lieu de tourments dans l'autre vie où doit aller quiconque n'aura pas entièrement accompli la pénitence de ses péchés ? S'ils édifiaient y dit S* Augustin, faisant allusion au célèbre passage de l'Apôtre ^, de l'or, de ï argent, des pierres précieuses, ils seraient assurés de ne tomber dans aucun des deux feux y non-seulement dans le feu éternel qui doit tourmenter éternellement les impies, mais encore pas même dans celui qui purifiera ceux qui se sauveront par le moyen du feu ^ S* Ambroise reprend : nous serons tous éprouvés dans la fournaise, et comme nous devons être soumis à un examen , il faut nous mettre aussi en état d'être approuvés par le jugement divin *. C'est par de semblables leçons que S*^ Jérôme *, S* Grégoire de Naziance % S* Grégoire de Nysse % S^ Grégoire pape % et surtout S* Bernard " ont exhorté les fidèles à fuire même les fautes qu'ils appellent petites ou vénielles, et les ont engagés à conformer leur vie aux préceptes de l'Evangile, et à faire pénitence des péchés
' Encvclop. art. Christianisme. — ^ 1. Ad Corinth. III. 12 et seqq. — 3 In psalm. XXXVII. — * In psalm. CXVIII. — ^ Comment. In Isai. in fine. — ^ Orat. in S. lumina. in fine. — ' Orat. pro mortuis circa médium. — «Dialog. L. IV. cap.39.
déjà commis. L'Eglise inspire tous les jours ces sentiments à ses enfants par la bouche des orateurs sacrés : et si, comme beaucoup en profilent, on pouvait ainsi obtenir des autres la même docilité, on verrait la félicité tant désirée faire dans le sein des états plus de progrès qu'on n'en pourrait attendre des discours emmiellés des politiques et de leurs chimériques projets *.
Consolation qu'elle apporte aux vivants,
IV. Il convient encore à un bon prince que Dieu a destiné à favoriser les progrès du bien public ^, de faire en sorte de diminuer parmi ses sujets les causes d'affliction, et de pourvoir à ce que la mort même des citoyens, qui est le plus grand des maux dans l'ordre naturel, ne laisse pas les vivants plongés dans une trop vive douleur. Or il est indubitable que c'est une grande consolation pour les vivants, que de savoir que leurs parents et leurs amis trépassés, bien qu'ils ne soient point encore parvenus au lieu de la félicité, 9ie seront pas toutefois séparés de nous, mais qu'ils constituent avec nous le royaume du Christ, s'ils sont morts dans la grâce sanctifiante ^ C'est un grand soulagement que de croire que, de même que les vivants sont utiles aux vivants, les morts aux morts, et les morts aux vivants, de même encore les vivants sont utiles aux morts, parce que tous constituent un seul corps avec Jésus-Chiist, et que Jésus-Christ vivant et mort a été utile aux morts et aux vivants *. Remplis de pareilles idées, les pères de l'Eglise voyant les fidèles plongés dans l'affliction, leur recommandaient de moins pleurer les âmes des trépassés que de les accompagner par les prières. Il n'est pas nécessaire , ajoutaient-ils, à'en faire un motif de larmes, mais bien un sujet de recofnmandation ûu Seigneur %• et qu'on assiste le mort, non par des lamentations, mais par des prières , des supplications et des aumônes *. Et dans le fait , le cœur de l'homme est disposé à se croire doublement malheureux, quand, à la douleur d'avoir
• S. August. epist. ad Marcell. Ep. CXXXVIII. alias V. — ^ S. Thom. de regimine principis ad regem Cypri. L. I. C. 8. et seqq. — ^ S. August. decivit. Dei. Lib. XX. cap. 9. — '' Bellarmin. de purgat. Lib. II. cap. 15. Où cette doctrine est amplement développée. — ^ S. Ambros. ad Faustin. Lib. II. epist. \'I1I. — ^ S. Joann. Chrysost. liomil. XLI. in Epist. I. ad Corinth.
i9B DEUXIEME PARTIE.
perdu une personne qui lui est chère, il joint l'idée de ne pouvoir plus lui témoigner son affection et son dévouement; au contraire tout ce qui nous assure de notre communication avec les défunts , sert à nous en faire moins ressentir l'absence et à miliger ainsi notre affliction ' ; de manière que le politique qui ne fait aucun cas de ces doctrines ne fait qu'aigrir les peuples au suprême degré , en redoublant les causes de leur tristesse.
Ce dogme contribue à la multiplication des bonnes œuvres.
V. Que si le chef d'un gouvernement se plaît à voir les bonnes œuvres abonder parmi le peuple, il ne doit négliger aucun des moyens qui tendent à les multiplier; et cela appartient principalement à un prince chrétien qui doit, en imitant le Sauveur faire aboutir toutes ses vues à former im peuple attaché aux bonnes œuvres ^, et s'il manque à l'obligation de multiplier les actes de piété et de les entretenir par de sages lois, il en devra rendre un compte très-rigoureux un tribunal du juge éternel ^ Or qui pourra jamais nier que la doctrine du purgatoire n'excite les fidèles à toute espèce d'actes de vertu ? N'est-ce pas une vérité incontestable pour les catholiques que les prières des vivants , les aumônes ^ les jeûnes et surtout la célébration des messes sont dun grand secours aux défunts^ f Et toutes les œuvres que les théologiens appellent jt?e/i«/e5 et satisfactoires ^ n'ontelîes pas la plus grande efficacité pour produire dans lésâmes (pji se purgent, l'effet que l'on désire de la charité chrétienne ? Comment donc pourrait-on donner le caractère de nuisible à une doctrine si favorable aux vues de la saine politique?
Épargnes que fait le gouvernement.
VI. Les politiques d'ailleurs conviennent aujourd'hui c|u'on ne peut faire un code de lois qui puisse pourvoir efficacement aux besoins des pauvres, et que les contributions volontaires des hommes humains et charitables sont les seules
' 11 faut lire Tadmlrable ouvrage de S' Augustin, de cura pro mortuis , où ces vérités sont mises dans le plus grand jour.
2 Ad Tit. II. 14. —3 Scriban, Politicus christianus. Lib. II. Cap. 19. p. 619 et seqq. Lugd. 1625. — Menochii Hieropolltion. L. I. C. 9. p. 131 et seqq. Lugduni, 1625. — * Beda, Hist. Lib. III. Cap. 13.
qui puissent assurer des secours suffisants^. Ils conviennent encore que le clergé doit avoir des revenus pour son soutien et celui de l'Eglise; et qu'il faut empêcher que la pauvreté des pasteurs utiles ne les prive de la considération qui leur est nécessaire %• et ils aiment mieux mettre à la charge de l'état les revenus de l'Église , que de réduire l'Église à avoir besoin des revenus de l'état ^ Ces vérités étant donc incontestables, qui pourra jamais nier que les doctrines capables de faire contribuer les sujets aux secours dus aux indigents , et aux dépenses nécessaires au culte et à ses ministres, pour adoucir en quelque sorte les charges du trésor public, ne soient des doctrines utiles à l'état ? Ne regarderat'On donc point comme telle la doctrine du purgatoire qui est la plus féconde en pareils avantages ? Les saints pères en effet ont instamment recommandé les plus abondantes aumônes pour le soulagement des âmes des trépassés; et saint Ambroise exhortait ses parents à donner aux pauvres une portion de l'héritage qui aurait appartenu à leurs enfants défunts, pour qu'elles profilassent aux âmes de ceux-ci *. Et n'est-ce point à cette croyance catholique que sont dues l'invention, la multiplicité, la conservation et la ricîiesse d'innombrables établissements de piété, et particulièrement de tant d'hôpitaux? Quelle charge n'auraient point fait peser sur l'état les églises et tout ce qui sert à leur splendeur, si Dieu n'avait révélé le dogme dont nous parlons, et si les fidèks n'en avaient pas été profondément pénétrés ? Qu'on jette un coup d'œil sur les pays protestants où celte vérité est opiniâtrement contestée , et l'on verra que les rentes à employer au culte ou furent fondées à l'époque où ces peuples ne s'étaient pas encore révoltés contre l'Église , et cela parce qu'ils croyaient la même vérité que nous, ou elles coûtent des sommes trop considérables au trésor public , et d'un autre côté les églises n'ont pas cette magnificence et
' Benjamin comte de Rumford, Essais polit, écoriom. et pliilosoph. Essai II. Cb. I. p. 121 et suiv. Genève, 1779. — Biltiou , Principes d'administration et d'écon. politique des anciens. Ch. XVIII. p. 228 et suiv. Paris, 1819.
* Necker, De l'administration des finances. Tom. II. ch. IX. p. 315. Paris, 1784.
^ De Real, La science du ffouvernement. Tom. VIL cb.IIL sect. III. p. 308 et suiv. Amst. 1764.
* De excessu satyris fratris. L. IL de frde resurrectionis.
îî'ofFrent point cette fréquentation qu'on observe chez les catholiques \
DÉMONSTRATION DE LA SECONDE PARTIE
La nature des indulgences en fait voir Vutilité.
VII. Or parmi les soulagements que les catholiques peuvent procurer à leurs défunts, on peut certainement regarder comme tel l'application des indulgences ^. Comme les politiques impies se déchaînent contre elles, ils me donnent ici l'occasion d'en parler. « Les péchés, dit un savant écrivain, méritent d'être punis dans le temps et dans l'éternité. L'homme-Dieu, par sa mort, nous a délivrés des châtiments éternels, mais en prenant sur lui l'expiation qui excédait nos forces, il ne nous a point déchargés de celle qui leur est proportionnée; et ainsi, après nous avoir pardonné la faute et remis la peine éternelle, il reste à subir une expiation temporelle. Mais est-il absolument nécessaire que nous la souffrions dans toute sa rigueur et dans toute son étendue ? L'Eglise, dans certaines circonstances, n*aura-telle point le pouvoir d'en restreindre l'étendue et d'en adoucir la rigueur ? Nous croyons que Dieu lui en a concédé le droit en notre faveur, et nous comptons avec reconnaissance ce droit au nombre des bienfaits que nous a procurés la médiation de Jésus-Christ. Tout ce que vous lierez sur la terre ^ sera lié dans le ciel; et tout ce que vous délierez sur la terre ^ sera délié dans le ciel^; ceux à qui vous remettrez les péchés ^ ils leur seront remis ^ et ils seront retenus à ceux à qui vous les retiendrez \ Cette promesse est générale et exclut toute sorte d'exception -, elle s'étend donc non moins à la peine temporelle qu'à la peine éternelle \ » Tout cela est ensuite démontré par plusieurs passages de l'Ecriture sainte, par la pratique de l'Église, à partir des temps apostoliques , par les
' Il y a peu de temps que plusieurs faux évêques protestants s'accordèrent pour écrire à leur clergé, dans les termes suivants : templa recentibus annismultis in locis... derelicta, cultumque neglectum fuisse, communis fere est in omnibus ecclesiœ evangilicœ querela. Antistitum ecclesiae Daniae, Hervico — Holstaticae et Lanemburjjensis epistola encyclica ad Clerum. p. 10. Hauniae, 1818.
2 Le cardinal Gaitau. T. I. opusc. tract. XXL quœst. 5. 6. — ' Matth. XVIII. 18. — * Joann. XX. 23. — ^ Anonym. Discussion amicale sur l'église anglicane. Tom. II. Lett. XII. p. 205. Londres, I8I7.
décisions des conciles tenus à différentes époques, et par la doctrine unanime des pères : on trouve aussi dans ces sources que l'Eglise a reçu de son divin époux l'autorité d'appliquer les indulgences , non-seulement aux vivants , mais encore aux défunts*. Supposons tout cela, que je ne suis certainement pas chargé de prouver, l'utilité de ce dogme en résulte sans nulle difficulté. En effet, étant une vérité révélée de Dieu, et une puissance par lui accordée à l'Eglise, il ne peut procurer que du bien, attendu que l'auteur de toute félicité qui veut le bien de sescréalures,ne pouvait ni parler, ni conférer un pouvoir, pour les rendre malheureuses; et le Verbe incarné qui aima son Eglise au point de se donner lui^ 7nême pour elle^ ,nQ\\n aurait certainement pas mis en mains un trésor qui aurait été destiné à sa ruine.
Les conditions nécessaires pour les gagner en sont encore une nouvelle preuve» Cela est aussi démontré par les faits*
VIII. Et puisque pour gagner les indulgences, on exige non-seulement le désir du fidèle de satisfaire, autant que possible, à la justice divine, mais encore l'état de grâce sanctifiante qui le rende digne de la faveur divine, ainsi que l'accomplissement des œuvres de piété que l'Église a ordonnées% il s'ensuit que par le zèle de gagner les indulgences, on donne au peuple chrétien un puissant mobile pour posséder la pureté de la conscience et multiplier les bonnes œuvres. Il est donc très-faux qu'elles accordent la permission et la licence de commettre pour V avenir toutes sortes de péchés *; mais elles provoquent plutôt à la pénitence et en répandent l'esprit dans les fidèles, parce que, sans ces conditions, il sera toujours inutile d'espérer de les gagner. Luther, bien qu'ennemi de celte doctrine, confessa toutefois que les indulgences étaient utiles aux pécheurs publics et enfoncés dans le crime ^ Mais l'Eglise nous enseigne que leur usage est généralement salutaire aux fidèles ^ Si nous voulions rapporter ici les exemples de tant de personnes
' Bellarmin. Controvcrs. T. U. de indulgentiis. Lib. I. et seqq.
2 Ad Eplies V. 25. — ^ De Lato, De indulgentiis. Lect. III. — Gordubensis, De indulgentiis. Quaest. XXIV. — Navarrus de Jubilaîo not. 18. — * Ces blasphèmes sont rapportés par l'anonyme, Discuss. amicale sur l'église anglic. T. II. Lett. XII. p. 205. Londres, 1817.—^ Assert, articuli XVIll.— « Concil. ïrid. Sess. XXV. décret, deindulg.
qui, par l'espoir des indulgences se sont adonnées à une vie véritablement chrétienne et par conséquent sociale, ou les histoires de populations entières qui, au temps du jubile, éprouvèrent un changement total , même en ce qui regarde l'ordre public, noire discussion actuelle prendrait trop d'espace, et ennuierait peut-être nos lecteurs. Nous nous contenterons donc de rappeler que lors du dernier jubilé accordé par le souverain pontife à Paris, en 1776, les philosophes séditieux se plaignirent hautement que par un tel moyen, la révolution, après laquelle on soupirait, était retardée de vingt autres années, c'est-à-dire tout le temps pendant lequel l'effel de cette salutaire institution se prolongerait dans celte ville *.
Les princes catholiques exécutèrent souvent (^utiles entreprises au moyen des indulgences.
ÎX. Non-seulement les princes parvinrent, au moyen des indulgences publiées par les missionnaires, à prévenir les séditions et à radoucir les esprits exaspérés des peuples; mais plus souvent avec le même moyen ils ont encore exécuté les plus nobles entreprises, et achevé les ouvrages pu- ])lics les plus importants. Je me rappelle ici les précieux résultats que nous avons fait observer ci-dessus, en parlant des guerres des croisades ^ J'ajouterai pourtant que l'Italie aurait été mille fois la proie des Turcs, et spécialement en 1571 , si les pontifes n'eussent eiicouragé les peuples à une défense vigoureuse, et précisément au moyen des indulgences l Qui peut en outre calculer les privilèges spirituels que l'Église a prodigués pour animer les fidèles à la fondation, à l'amélioration et aux services des hôpitaux *? Des monts-de-piélé , des édifices publics, des roules nécessaires aux populations, et plus encore, des asiles pour les vierges en danger et pour les femmes pénitentes, des églises, des séminaires, des couvents de l'un et de l'autre sexe, des congrégations pour l'instruction des ignorants, doivent leur existence et leur splendeiu' à ce principe '.
' Ce maudit jubilé a retardé la révolution de vingt ans. disait D'Àleinbert.
- Part. I. Theor. V. §. 9. — ^ Baron. Ann. eccl. an. 1571. — * Thomassin. De vetere et nova ecclesiae disci|jlina. p. 1. L. II. cap. 89. \. t.raosumptune privilegiorum hospitalis S. Spiritus. fxomae, 1557. — ^ Amort. hist. indulg. p. 1. sect. VI et VIL p. 139 et seqq. Venct. 1733.
On conclut en répondant aux objections.
X. De tout ce que l'on vient de dire, on conclut jusqu'à la dernière évidence que les dogmes du purgatoire et des indulgences sont d'une éminente utilité publique. On connaît d'ailleurs la frivolité des objections que certaines personnes ont faites contre eux , ainsi que nous l'avons d'abord fait remarquer. Si elles rappellent les abus qui ont eu lieu quelquefois, soit de la part de ceux qui ont concédé les indulgences, soit de la part de ceux qui prétendirent les gagner, nous répondrons avec le docteur angélique, qu'il n'y a rien dont la malice humaine ne puisse abuser ^ puisqu'on abuse même de la bonté de Dieu ^ ; pendant que l'Apôtre nous dit y méprises-tu par hasard les richesses de la bonté , de la patience et de la longanimité de Dieu ^? Si elles objectent les richesses démesurées que l'Église a, selon eux, acquises, au moyen de pareils dogmes, nous verrons en son lieu que ce n'est point là le langage de quiconque aime la décence de la maison de Dieu % ni de quiconque est véritablement amateur de sa cité % et ami de ses frères ^ Si enfin elles se déchaînent contre ces doctrines parce qu'elles se laissent mener par des écrivains protestants qui suivent malheureusement les erreurs de leurs sectes, nous leur dirons avec l'Évangile : laissez aller ces maîtres parce qu'ils sont aveugles et conducteurs d'aveugles^ .
GOROLLA.IRES.
Qu'on instruise le peuple de ces dogmes.
I. Les conséquences de la démonstration qui précède sont de la dernière évidence. Le peuple fidèle doit bien s'instruire de dogmes où nous avons remarqué autant d'utilité. Qu'on lui laisse encore la liberté d'exercer tous les actes de piété chrétienne, provenant des mêmes doctrines; que le gouvernement en encourage la solennité convenable par son exemple et par des secours. Il est bien entendu que je parle des funérailles, des messes et de tous les autres services que cé-
• Summ. Theol p. IIL quœst. 3. art. 8. — ^ Ad Rom. IL 2. 3 Psalm. XXV. 8. — * 11. Macchab. XIV. 37. — ' Ibid. XV. 14. « Matth. XV. 14.
lèbre l'Église pour ses enfants trépassés *. Je parle encore de l'usage des indulgences , tel que Ta réglé le concile de Trente ^
Qu'on fasse exécuter fidèle7nent les legs pieux.
II. Ce serait un grave et très-pernicieux scandale que d'empêcher l'exécution des legs pieux laissés par nos ancêtres. Outre l'indignité de cette action justement punie par les censures ecclésiastiques % il y a encore un préjudice public si manifeste qu'il a frappé les yeux d'aveugles mécréants*. Lorsqu'il se rencontre un juste motif de changer les pieuses dispositions des testateurs, qu'on en obtienne la permission du chef de l'Église qui en tient de Dieu l'autorité ^
Qu'on encourage chez les peuples les jubilés et les saintes missions.
III. Et puisqu'il résulte de l'expérience comme de la nature même des indulgences, qu'elles sont très-favorables à l'amélioration des peuples, à leur tranquillité et à leur subordination , il convient aux princes chrétiens d'encourager les jubilés, les saintes missions et les autres solennités où l'Église dispense à ses enfants les trésors spirituels ^ Que les personnes qui gouvernent montrent elles-mêmes du zèle pour participer à ces divines largesses, puisque l'on connaît parfaitement l'influence de leurs exemples sur le peuple en matière de religion \ Mais qu'elles n'agissent point en cela par une vile hypocrisie, mais afin que le public voie leurs bonnes oeuvres et glorifie leur père qui est dans les deux ^.
• S. Autrust. Llb. de cura pro mortuis. Cap. II. et seqg. Bellarmin défend contre les imputations des nouveaux hérétiques les pratiques de l'Eglise, en matière de funérailles. De purgat. cap. ult.
^ Session XXV. Decretum de indulgentiis.
3 Bellarmin. De exempt, cleric. C. I. p. 497. Venet. 1721.
" Mercier, L'an 2440. T. IV. C. 71.
^ Concil. ïrid. Sess. XXII. Gap. 6. et seqq. XXV. C. 4. Clementina. Quia contingit. de domibus religiosis.
^ Amort. Historia indnlgentiarum. part. I. sect. III. p. 67. Venet. 1738, Theodorus à Sp. S. tract, de indulg. p. I. Romaî, 1743. ,
^ On peut appliquer à notre sujet cette sentence de l'Ecriture sainte: qualis rector est civitatis, taies et inhabitantes in ea. Eccl. X. 2.
^ Matth. V. 16.
TROISIEME THEOREME.
La confession auriculaire offie de grands avantages à l'homme considéré sous les rapports sociaux.
Opinions contradictoires des politiques sur la confession auriculaire.
I. Puisque les indulgences suppléent à la satisfaction qui complète le sacrement de la pénitence, il me semble convenable, après avoir trailé la question des indulgences, d'en traiter une autre qui concerne le sacrement même, et qui a été aussi souvent agitée par les politiques que par les théologiens. La confession auriculaire qui forma, dans tous les siècles, le plus solide appui de la vertu chez les peuples chrétiens , fut attaquée non-seulement par les Montanistes , les Novatiens, les Hudianiens et les Messaliens, mais encore par Jean Wicleff, jjar Martin Luther, par Jean Calvin, et par toute la séquelle de leurs adhérents ^ Ceux-ci , connaissant toutefois qu'ils n'avaient rien à espérer de leurs arguments théologiques ^ déjà victorieusement réfutés par nos apologistes, se déterminèrent à rechercher la faveur des princes et des gouvernements, en leur faisant entendre qu'on pouvait se promettre de grands avantages de la suppression de la confession sacramentelle dans les pays où elle avait été si utile , depuis qu'ils avaient embrassé la religion chrétienne ^. On vit paraître ensuite plusieurs écrivains politiques qui condamnèrent la direction spirituelle et la confession , disant que c'était un excellent moyen pour donner aux prélats la connaissance des secrets les plus intimes , les faire venir à bout de toutes sortes de desseins et donner lieu à tous les inconvénients possibles ; ils ajoutèrent que c'était un moyen sûr et efficace pour soutenir l'autorité et la puissance du pape y à qui tous les confesseurs et spécialement ceux des souverains procurent les renseignements les plus importants \ Il est pourtant surprenant de voir combien ces écrivains se contredisent entre eux sur le même point de réunion : les
' Bellarmin, De pœnitentia. Lil). III. Cnp. I. p. 537. Ven. 1721.
^ Toutes les calomnies contre la confession auriculaire, qui peuvent porter les princes à la défendre peuvent se lire dans Daillé, de confcss. auricul. Lib. I. Gap. 22. p. 118 et seqq. Genevae, 1661.
^ Le baron de Bielfeld, Instit. polit. T. 111. p. 339 et seq. Leide, 1772.
uns veulent qu'on ait la confession en horreur, parce qu'elle est trop favorable à la monarchie, ou comme ils le disent, à la tyrannie '; les autres enseignent au contraire qu'elle est pernicieuse aux princes, parce qu'elle n'est point favorable à leurs intérêts ^. Quelques-uns prétendent soutenir que les prêtres, e7i révélant les secrets connus par la confession , ont trahi les pénitents et sauvé les princes '; d'autres au contraire se sont plaints de la sévérité du secret sacramentel y qui cache aux princes les connaissances nécessaires à la bonne administration de l'état *. 11 y en a qui calomnient la confession comme stimulant au péché, parce que c'est w\\ remède trop facile au péché commis ^ Il en est d'autres au contraire qui la regardent comme un obstacle à la réconciliation avec Dieu , à raison le l'extrême répugnance que l'on éprouve à révéler à autrui ses propres turpitudes et ses crimes ^ D'autres enfin se contentent de louer les gouvernements protestants , parce que là les prêtres n'ont point le pouvoir du confessionnal ^ ni celui de l'absolution \ Tant d'opposition dans les opinions dont chacune ne s'appuie que sur une téméraire assertion, devrait bien leur ôter tout crédit dans l'esprit de qui que ce soit; mais comme il ne manque point de têtes légères qui s'en laissent séduire et vont répéter partout les mêmes calomnies contre la confession auriculaire, nous nous sommes déterminés à en démontrer l'utilité, en considérant le chrétien dans ses rapports sociaux; et à réfuter les vains discours de nos adversaires qui touchent à la question sous ce point de vue.
La confession étant d'inslittUion divine doit procurer de l'avantage à la société.
IL Ce serait à coup sûr une chose étrange, si j'entreprenais ici de prouver que le précepte de la confession n'est
» Alfieri, La Tlrannlde. Cap. VIII. p. 167. prose. T. XX. Piacenza, 1711.
2 Le baron de Bielfeld, œuv. cit. T. III. p. 340 et suiv. Leide, 1772.
^ Bayle, Pensées sur la comète. T. II. p. 75. Paris, 1740.
* Eybel. Que contiennent les monuments chrétiens sur la confession auriculaire? Vienne, 1784.
^ Bodinus, De rcpublica. L. IV. Cap. 7. p. 734, Francofurti, 1709. Dallaeus. De confess. auric, Lib. L Cap. 22. p. U9 etseqq. Genevie.
^ Bentham. ïratti di léffislation. T. III. C. 18. p. 151. Trad. ital Napoîi.
pas venu des hommes, mais de Dieu, attendu que les passages de l'Ecriture sainte et la tradition perpétuelle de l'Eglise a, depuis les chicanes des novateurs, fourni une ample matière à nos apologistes *. Qu'il suffise de ne point perdre de vue que « les choses fondées sur le droit humain se trouvent avoir leur principe dans un décret ou de quelque concile œcuménique, ou de quelque souverain pontife ; mais les témoignages d'ïrénée, de Tertullien, de Cyprien et d'Origène, nous assurent que la confession des péchés a existé dans l'Eglise , antérieurement à tous les décrets des conciles et des pontifes^. » En outre un roi, alors qu'il était encore théologien orthodoxe, propose la réflexion suivante qui se présente fort à propos : si l'on ne trouvait point dans l'Ecriture sainte un seul mot louchant la confession, si la figure n'en existait pas non plus dans l'ancien Testament; si les saints pères n'en avaient rien dit ; toutefois, en voyant que, pendant tant de siècles, toute la chrétienté a révélé ses péchés aux prêtres, et en observant que de telle chose naît souvent un grand bien, et qu'il n'en est jamais résulté de mal , je ne pourrais jamais croire, ni penser qu'une pareille institution reconnaisse pour principe un conseil humain^ mais bien que c'est positivement un précepte divin qui l'a introduite et conservée. En effet, aucune autorité humaine n'aurait jamais pu induire les peuples à se confesser, au prix de tant de honte et de dangers à un homme qui aurait pu, s'il en eût eu la fantaisie, révéler leurs délits les plus cruels dont leur conscience avait une secrète horreur, et qu'il ne leur importail que trop de ne pas voir exposés au grand jour. Il n'aurait pu arriver non plus qu'un si grand nombre de prêtres bons el mauvais, et même ceux qui dans d'autres circonstances, iie savent pas se taire, eussent gardé constamment le secret, si Dieu lui-même qui institua le sacrement, n'eût soutenu par une grâce spéciale une institution aussi salutaire ^ Supposez,
' Natal, Alex. hist. eccles. diss. XIV. In saec. XIV. — Boileau, Hist conf. Paris, 1684. SchefiVnacher. Lett. IV. à un gentilhomme protestant. — Witasse, De sacram. pœnit. Venet. 1788. — Muzzarelli, Suî buon uso délia logica. opusc. XI. Sulla confessione auriculare. T. 11. p. 259 et seqq. Fuliguo, 1807. — Aliprandi, Osservaz. teolog critico — polemiche sul libro di Evbel. Pavia, 1788. Anonym. osservaz sul libro di Eybel. Traduite de l'allemand. Parnia 5 1785.
- Bellarmin, De pœnit. Lib. 111. Cap. XII.
^ Henr. VllI. de septem sacramentis contra Luther, de sacram. pœnif.
ajoulerai-je ici, avec un écrivain moderne, le souverain le plus absolu, le concile le plus ancien, le plus universel (c'est nommer là tout ce qu'il y a de plus imposant dans les choses du ciel et de la terrej, ils n'eussent jamais réussi par leur propre autorité, à imposer cette obéissance, et à persuader encore aux princes de la terre, de courber la tête sous ce joug odieux.... Observez encore que les réformés ne secouèrent le joug de la confession , que lorsqu'ils eurent entendu dire à leurs chefs qu'elle était d'institution purement ecclésiastique, tant il est vrai que, quant au principe, les hommes n'ont pu s'y assujétir sans y reconnaître une origine divine \ D'après ces vérités , qui pourra donc jamais douter de l'immense avantage de cette institution ? Si Dieu , en nous donnant la foi, a entendu se for??îer un peuple de sa conquête ^, et le remplir de toute paix et de toute jouissance ^ , comment pourrons-nous craindre qu'en lui imposant l'obligation de la confession, il ait voulu le rendre malheureux? Et si le Rédempteur, étant l'auteur du salut * est venu nous donner tous les liens les plus grands et les plus précieux^ ^ croironsnous peut-être qu'il ait donné à son Eglise une institution qui ne serait pas d'une éminente utilité ?
Avantage de celui qui confesse ses fautes^ étant bien disposé.
III. Et puisque la société se compose d'individus, et qu'à mesure que le bien se répand dans les individus, il reflue encore dans toute la société; comme c'est du bonheur des pères que dépend celui de la famille qui est une ombre de la cité ®; commençons en conséquence à observer quel bien la confession procure à ceux qui s'en approchent étant bien disposés. D'abord leurs péchés sont pardonnes ^ en vertu de la divine promesse ^, et en conséquence, ils deviennent heureux ^. La honte même dont ils ont triomphé, en découvrant leurs faiblesses au ministre du sanctuaire, outre qu'elle leur épargne une horrible ignominie lors de la résurrection universelle % sert encore d'un frein puissant
' Anonym. Discuss. amicale sur l'égl. anglic. T. II. L. XI. p. 128 et seq. Londres, 1817. — ^ I. Pétri. IL 9. — ^ Ad Roman. XV. 13. — * Ad Hebr. IL 10. — ^ II. Pétri. L 4. — « Platon , De rep. Lib. III. operum. T. IL p. 405. Edit. Steph. — ^ Joann. XX. 23. — » Psalm. XXXI. L — 5 I. Ad Corinth. IV. 5.
pour ne pas retomber dans le péché ' ; de sorte qu'elle est véritablement la confusion qui procure la vie à Chomme *. Que si un ami fidèle est un grand trésor ', si un bon conseiller vaut mieux que mille personnes * , si un homme de bien qui reprend est préférable à un méchant qui loue ^ , et si, au temps de la tribulation, c'est un grand soulagement que d avoir un consolateur ^; qui ne conçoit l'avantage incomparable qu'éprouve un homme, en trouvant dans son confesseur Tami fidèle, le sage conseiller, le censeur plein de bonté, et le tendre consolateur? Et que ferait le peuple sans ce secours, au milieu des hésitations de conscience, quand on ne peut donner un vrai conseil sans connaître la vie passée , et quand le vrai conseil est précisément nécessaire pour éviter un tardif et inutile repentir ^? Combien doivent leur amandement à ce moyen; combien, comme Zachée, ont restitué le quadruple de leurs larcins ^, ou se sont sanctifiés comme la Magdeleine ^, ou sont devenus des hommes apostoliques et des imitateurs de Matthieu *° ? Voilà pourquoi les Pères ont toujours exhorté à la confession, et n'ont pu suggérer un moyen plus efficace pour assurer un véritable et ferme changement de vie ".
Le ministère de la confession excite les prêtres à la sainteté.
IV. La considération de l'influence que le ministère de la confession exerce sur l'esprit des prêtres, ne doit pas être de peu d'importance auprès des hommes de bonne foi, parce que c'est de l'instruction et de la sainteté de ces prêtres que dépendent l'instruction et la sainteté du peuple *^ On comprend du reste que tout moyen propre à améliorer leur esprit et leur cœur, étend encore ses avantages sur toute la société dirigée et réglée par eux ; or le confesseur devant remplir les fonctions d^^ juge y de docteur ^ de médecin et de
' Proverb. XXVL II. — 2 Ecclesiastic. IV. 5. — ^ Ibld. VI. 4. — * Ibid. 6. — '^ Psalm. CXL. 5. — ^ Job. XXIX. 25. — ' Ecclesiastic. XXXII. 24. —8 Luc. XIX. 8.-3 Ibid. VII. 37 et seqq. — '» Matth. IX. 9.
•' S. Joann. Chrys. homil. XXXIII. in Joann. S. Hieron. Corn, in Cap. X. Ecclesiastae, et m epist. ad Pammachium et Oceanum. S. Augnst. in Psalm. LXVI.
'^ S. Joann. Chrysost. homil. X. in epist. I. ad Timoth. et in libris de Sacerdotio. — S. Greg. in rec^. L. VII. qusest. 32. dist. 1. — S. Bernard, de XII. pœn. imped. serm. XIX.
210 DEUXIÈME PA1RTIE.
père, à l'ég^ard de son pénitent ', il doit nécessairement sentir l'obligation de garder la science sur ses lèvres. tandis que les peuples attendent la loi de sa bouche ^-^ et \art de régler les âmes étant l'art des arts **, il ne peut , sans se rendre coupable, croupir dans l'oisiveté et négliger de s'instruire dans cet artj non-seulement en fuyant l'oisiveté, il fuira le plus fort aliment des vices, mais sachant d'ailleurs combien il faut de sainteté pour remplir les fonctions d'un bon confesseur *, et combien il est dangereux d'errer dans leur exercice % et quel compte rigoureux il en devra rendre au juge éternel^ , s'il n'est point insensible à tous les cris de la conscience, il s'efforcera de se revêtir de la justice % et de mériter par sa vie exemplaire le respect et la confiance des fidèles.
La confession rend plus régulier et plus facile le gouvernement de l'état.
V. Que si l'on veut observer ensuite comment les prêtres retirent de l'exercice du cofessionnal un autre avantage spirituel qui tourne directement à celui de l'Eglise, que l'on se rappelle à la mémoire tant de canons de conciles et tant de constitutions pontificales qui constituent la bonne administration du peuple chrétien, et qui reconnaissent qu'on doit en attribuer positivement l'origine à la confession. En effet, par ce moyen, les pasteurs comprennent les maladies de leurs brebis, et ainsi non-seulement ils peuvent employer les remèdes convenables à chacune en particulier, mais ils peuvent encore, d'un autre côté, réprimander en général dans leurs prédications publiques , les vices auxquels ils reconnaissent que leur troupeau est le plus sujet ^. Ce n'est point par une autre voie que l'on est parvenu à faire connaître les conjurations aux princes, et à manifester à l'Eglise les hérésies naissantes, et c'est grâce à de telles lumières qu'on a pu prendre en temps opportun les mesures auxquelles la religion et l'état durent leur conservation. Que l'on ne dise point, comme l'ont débité f^u>~ sèment les hérétiques , que cela se pratique au moyen de hi
' Liguori, Praxis confess. in princ. — ^ Malach. II. 7. — ^ S. Gregor. pant. pastor. p. I. Cl. — * S. Laurent, Justin, de compunct. p. IL Num. 7.
^ S. Grcffor. pont, pastor. p. I. C. l. — ^ S. Joaon. Chrysost de Sac€r<!. L. III. Cap. «It. — ^ Psalm. CXXXI. 9.
TROISIÈME THÉORÈBIE. âll
violation du sceau du sacrement, parce que c'est une chose très-connue que dans ces cas, le confesseur peut et doit même obliger les pénitents mêmes à se rendre dénonciateurs, et que le chrétien et le citoyen sont tenus de faire plutôt attention au bien public qu'au bien particulier ^ Outre qu'il peut obtenir lui-même du pénitent la faculté de donner des explications à qui il appartient, ou il peut encore s'expliquer de manière à ce qu'il soit ahsolume7it impossible de connaître la personne qui a fait la révélation dans sa confession ^ Que si tout cela semble peu de chose à nos adversaires, qu'on ajoute encore qu'il y a d'innombrables vices qu'on n' aurait jamais pu corriger au moyen des juges du for extérieur, et qui sont facilement corrigés 'par le moyen des prêtres dans le for de la conscience , attendu qu'on y restitue les choses injustement enlevées, qu'on y pardonne les injures, qu'on y scelle des réconciliatioiis , qu'on y dissout des conventions injustes , qu'on y rompt des liaisoîis illicites ^ et qu'on y conduit à fin une infinité d'autres choses nominativement inutiles , et qu'on rend à la république la paix et la tranquillité l Finalement ils sont bien rares les Ambroises qui reprennent publiquement les Théodoses de leurs iniquités, mais il n'est pas aussi rare de trouver des confesseurs qui voyant agenouillés devant eux les princes catholiques qui attendent l'absolution de leurs fautes, et sachant bien qu'ils doivent aussi rendre compte à Dieu de la conscience du prince et du bon gouvernement des sujets , leur font des remontrances charitables et justes qui les portent à l'exact accomplissement de leiirs devoirs. Quoi qu'il en soit, on ne peut révoquer en doute que le confesseur en qualité déjuge des consciences, doit avoir assez de fermeté pour se faire respecter au milieu de ï iniquité y afin qu'il n arrive point que craignant la face d'un homme puissant , il n'expose son équité à des chutes *. Il est donc de son devoir de faire attention aux péchés du prince, non-seulement comme homme privé, mais encore comme homme public, et principalement s'il apprend par la commune renommée les désordres qui arrivent dans l'état par sa négligence ou par la méchanceté
• Bellarm. de ^oewit. Lib. 111. Cap. 12. p. 557. Venet, 1721.
- Sotus, De ratiojie tegendi, detegendique secreti. Membr. II. Quiest. 5.
' Bellarm. De pœniL Lib. ÏII. Cap. 12. p. 557. Venet. 1721.
' Ecclesiastic. VII. 6.
de ses ministres, il est dans l'obligation d'en avertir son pénitent, afin d'empêcher l'oppression des pauvres, le scandale des faibles , et la corruption des jugements '. Qui pourrait calculer les avantages publics de la confession?
Témoignages des incrédules à l'appui de notre thèse.
VI. Cependant si l'on veut arracher la vérité de la bouche de ses ennemis, qu'on écoute de grâce les magnifiques témoignages que les incrédules ont laissés à l'appui de notre thèse. // n'y a point par honJieur d' établissement plus sage. La plupart des hommes, quand ils sont tombés dans des délits énormes y en ressentent naturelle7nent des remords : les législateurs qui établirent les mystères et les expiations , voulurent également empêcher les coupables de se livrer au désespoir, et de retomber dans leurs délits ^. La confession est une chose excelle7ite , un frein aux crimes invétérés^. Le rival de Voltaire qui peut-être ne fut uni avec lui que dans la haine pour la religion catholique, ne peut ici nous refuser son suffrage : combien de restitutions , dit-il, co7nhien de réparations la confession n'a-t-elle point fait faire aux catholiques *! Les ennemis de l'église romaine (dit encore un autre philosophe de la même classe), qui se sont déchaînés contre de si salutaires institutions , paraissent avoir enlevé aux hommes le plus grand frein que Von puisse mettre à leurs délits ^ Un autre ennemi déclaré de toute religion, a pourtant consacré à la confession un long éloge qu'il termine en ces termes : Le meilleur de tous les gouvernements serait la théocratie , oii on établît le tribunal de la confession , s'il était toujours dirigé par des hommes vertueux d'après des principes raisonnables ^
On répond à une objection.
VIT. Ces vérités si évidentes et confirmées par une longue expérience ne pouvant être contestées, on trouvera bien puérile et bien ridicule l'objection de Dailli . que si la chose
' Bellarmio, De officio principîs christiani, L. I.
2 Voltaire, Remarques sur la Tragédie d'Olympie. — ^ Quest. encyclop. T. m. p. 234. art. Curé de campagne, sect. II. — * Emil. T. III. p. 201.
^ Ann. de l'Empire, T. I. p. 41. — « Raynal, Hist. phil. et polit, du comm. des Indes. T. III. p. 250. — Supplément aux voyages des missions, p. 25.
TROISIÈME THÉORÈME. llB
ëlait ainsi, la nation hébraïque aurait été bien malheureuse^ ainsi que la république d'Athènes, de Lacédémone et de Rome, puisqu'elles ont été privées de la confession auriculaire '. Comment un homme sensé et même un théologien profond , comme il se vante de l'être, peut-il avoir transmis à la postérité des réflexions aussi saugrenues ? Ignorait-il peut-être que la loi ancienne ne contenait quune ombre des biens futur» '^^et de faibles et pauvres éléments "? L'hébreu n'étai-il pas un peuple dont la tête était dure'* ^ et à qui Dieu imposa un joug qu'ils avouèrent eux-mêmes n'avoir pu porter^? Et nous ne voudrions pas reconnaître que Jésus- Christ ait établi dans l'Église quelque chose de mieux que dans la Synagogue, comme la condition des enfants de la femme libre est toujours meilleure que celle des enfants de la servante ^? Nous devons ensuite nous comparer encore moins aux idolâtres de la Grèce et du Latium, sur lesquels Dieu versait sa fureur, comme il convenait à d^s peuples qui ne le connaissaient point ^. Qu'on lise le portrait qu'en a fait l'Apôtre des gentils ^, et l'on ne pourra nier que Dieu n'ait fait pour le peuple chrétien des dispositions admirables dont les païens n'ont jamais eu même la pensée. Quiconque voudra ensuite se convaincre des désordres politiques dans lesquels étaient plongées les républiques anciennes, pourra consulter saint Augustin ^ Du reste les philosophes païens comprenaient parfaitement qu'il eût été très-utile à la société qu'il se trouvât un homme de bien, un bon conseiller qui mît un frein aux passions des hommes dépravés *° , et ils soupiraient après le moyen de rendre la cité sage , forte , tempérante etjusté^^^ et après le moyen de former des lois trèssages d'après la connaissance des délits humains '^. Si donc on rencontre dans la confession précisément ces avantages, comme nous l'avons démontré plus haut, pourquoi ne trouverions-nous pas nos temps plus heureux que les anciens, et vl^w rendrions-nous pas des actions de grâces dues à Jésus- Christ, auteur et consommateur de notre foi? Si cela ne
' De auriculari confess. Lib.I. C. 22. p. 118. Genevae, 1661.
2 Ad Hebr. X. 1. — ^ Ad Galat. IV. 9. — * Baruch. II. 30. — ^ Act. XV. 10. - « Ad Galat. IV. 31 . — ^ Psalm. LXXVIIL 6. — "^ Ad Rom. I. 20 et seqq. — 9 De civit. Dei. L. I. et IL— '" Platon, Epist. VII. oper. T. III. p. 331. Edit. Stepli. — " Id. Cratyl. T. 1, P- 421. — '^ Jd. de LegibuSjLib. IX. T. IL p. 830.
paraît pas encore sufl&sant, savez-vous , disait Sénéque. forquoi nous cachons nos vices? c'est paice que nous y sommes 'plongés, nous nous guérirons du moment où nous les confesserons \ En outre l'ancien législateur des Indes a dit : Plus celui qui a commis un péché en fait la confession vohntaire et sincère , plus Use dépouille d'un tel péché , comme un serpent de sa vieille peau ^ Les même idées étant répandues dans tous les lieux et dans tous les temps, la confession s'esl retrouvée chez tous les peuples qui avaient adopté les mystères d'Eleusis : on l'a trouvée au Pérou , chez les Bramines, chez les Turcs, au Thibet, au Japon ^ On peut aisément conclure de tout cela que la confession a jeté des racines dans les réduits les plus secrets de la nature humaine, et par conséquent dans l'opinion universelle même des païens, et que ceux-ci y reconnurent, indépendamment d'une idée surnaturelle quelconque , quelque chose de très-efficace pour rétablir dans rhomme la droiture du cœur et la régularité de la conduite '*.
Réponse à une deuxième objection.
VIII. Mais au moyen du pouvoir des clefs, s'écrient de nos adversaires, le pouvoir du clergé s'aggrandit trop et devient formida])le à la puissance civile ^ C'est fort bien, répondrai-je , ])eut-être que Jésus-Christ l'ignorait, en donnant à Pierre les clefs du royaume des Cieux^ ^ et en donnant encore aux autres apôtres, non-seulement la faculté de lier et de délier toute chose \ mais encore celle de remettre et de retenir les péchés ^ Qui donc osera contredire les paroles de la sagesse incarnée, et les supposer pernicieuses au bienêtre des hommes? Du reste, si ces politiques aiment à confirmer leurs assertions par des faits, et s'ils ne prétendent pa:^ que nous jurions sur leurs paroles, comme les pythagoriciens, qu'ils trouvent donc dans l'histoire du christianisme un
' Epist. L. III. — - Cav. W. Jones. Lois de Menu, fils de Brama. Oper. rom.UI.G. XL 64.233.
^ Carli. Lettere americanc. T. 1. Lett. XIX. — Extrait des voyages d'EffrencolT, dans le journal du nord. Petersboiirg, mai 1807. w" 18. p. n35. Feller, Cathol. li'des. T. 111. p. 50l.
'^ Berthier. Sur les psaumes. T. L Ps. Xz\Xl.
■' Le haroii de Biclfeid, Instit. polit. T. 111. p. 339 et sniv. Leide, 1772. — Bentham, Trattal. di lems.T. III. C. 18. p. 151. Trad. Ital. Nap. IBlH.
« Matth. XVL 19. — ^ Id. XYllL 18. — ' Joann. XX. 2a
peuple où la confession sacramentelle ait été nuisible , et où le gouvernement laïc s'en soit jamais plaint \ Mais nous avons un peu auparavant appris plutôt le contraire d'un fameux monarque; mais nous verrons enfin dans le théorème suivant que la puissance ecclésiastique est si éloignée d'offenser la puissance civile, qu'elle sert plutôt admirablement à en consolider les bases, et à en embellir tout l'édifice. Ainsi les vrais politiques ne doivent pas voir avec peur l'aggrandissement de l'autorité ecclésiastique, comme ils ne doivent pas empêcher toutes les autres choses qui apparlieiment à la splendeur de la religion qui est le premier appui de toute autorité civile. Qu'on remarque d'ailleurs que ceux à qui la confession déplaît tant, sont ceux-là mêmes qui ne souffrent pas même volontiers chez les princes hérétiques l'influence de la dévotion: et ils se déchaînent avec une égale fureur contre les ministres protestants qui font pénétrer leur autorité dans quelque cour % de manière (pi'un homme sage et prudent peut en conclure que ceux qui confessent la nécessité de la religion pour la prospérité de l'état % ne veulent toutefois dans la puissance spirituelle aucun pouvoir ni la moindre activité.
Réponse à une troisième objection et conclusion.
IX. Mais que répondrons-nous à tant de plaintes que les hétérodoxes élèvent sur les abus de la confession *? /?«;25 cette chose ( répond pour nous un excellent apologiste ) comme dans toute autre ^ il y a eu des excès dont l'autorité de t Eglise à travaillé et travaille toujours à faire revenir ceux qui se sont écaillés des règles établies. Il y a eu des relâchements et des rigueurs. Les uns ont fait voir qu'ils regardaient la confession comme un simple récit des péchés . et ont perdu de vue les sentiments de 'pénitence dont elle devait être, le fruit ! Les autres en ont fait un bien d'un accès si difficile qu'à peine on ose y aspirer. Et qu'est-ce que cela prouve y si non y qu'on peut raisonner très-mal sur les choses
' Cardinal du Perron, Supplique au roi de la grande Bretagne. Cap. VI, 01)s. IL — Brève Pii VI. die II nov. an 1784. Mcdiator Dei et hoininum.
2 Le baron de Bielfeld. Insllt. polit. ï. III. Cl.. 12. p. 60l. Leide. 1772.
^ Idem, Ibld. T.I.Ch.V.p. 137.
* Dailli, Eybel et avant eux Luther, Calvin. Brer/.ius et Ciiemnitz et iranlres ont répété ces plaintes jusqu'à satiété.
les plus vraies et les meilleures ? Toutefois les maux que le zèle indiscret de certains confesseurs a pu produire , ont été très-rares et passagers ^ tandis que les biens que la confession produit y sont constants et journaliers. Les philosophes voudraient-ils peut-être qu'on s'habituât à ne manger ni boire y parce que certaines personnes intempérantes sont 7nortes à force d^ excès ^? Au surplus l'Eglise a bien connu les désordres que le prince des ténèbres a fait pénétrer même jusques dans le salutaire sacrement de la pénitence ; et bien que plusieurs de ces désordres ne consistent que dans des calomnies ou des exagérations de la part des protestants et des incrédules , toutefois l'Eglise n'a pas laissé que d'établir de très-sages canons , pour empêcher ces mêmes désordres , avant qu'ils ne se commettent, ou pour les réparer, quand ils ont été déjà commis. Si les princes chrétiens laissent libres les pasteurs dans le choix des ministres et dans l'exécution des canons mêmes, au lieu d'entraîner des abus, ils connaîtront par l'expérience que la confession mettra un frein à la licence, et deviendra une source féconde de sages conseils , une consolation sensible pour les âmes affligées , et un moyen de maintenir l'innocence, la concorde, la subordination , la jutice et toutes les autres vertus chrétiennes.
COROLLAIRES
Qu'on encourage le peuple à fréquenter les sacrements.
I. Les Novateurs louent aussi la confession et la participation à l'Eucharistie ^ ; mais comme ils ne croient pas à la vertu des sacrements , le peuple généralement les néglige ^ Heureux donc les princes qui gouvernent des populations catholiques où la foi excite le cœur à fréquenter ce moyen de salut éternel et de tranquillité publique. Qu'ils aient soin en attendant de protéger les prêtres qui tenant de Dieu la faculté de lier et de délier , considèrent la qualité du péché et la fragilité de celui qui y tombe , et qui par ce
' Feller, Cathecliismo filosofico. T. III. Cap. VII. art. 1. p. 177 et suiv. trad. Ital. Nap. 1805.
2 De Montagne, Evéque de Chester. appel, chap. XXXII. — Andrews. Serm. a Jacques l®^
^ Anonym. Discussion amicale sur l'église anglicane. T. II. L. XI. p. 126. Londres, 1817.
TROISIÈME THÉORÈME. 2f7
moyen préparent aux maladies un remède convenable \ eL qu'ils veillenl d^Jii autre côté à ce qnc, du côté des peuples^ on ait pour la confession des péchés cet empressement qu'oîi fait voir pour déclarer aux médecins les vices corporels ^.
Veiller à r accomplissement du précepte pascal.
II. Si l'on ne peut e?figer de tous la fréquentation des sacrements, qu'on exige au moins l'accomplissement de la confession annuelle ' et de la communion pascale *. Qui- (îonque n'est point fidèle à l'Église qui impose cette obligation, ne le sera jamais à son prince; et quiconque n'aura pas soin de se réunir à Dieu même une seule fois en une année, ne sera jamais bien uni avec ses semblables. Qu'on exécute , à l'égard de ces préceptes , les lois de l'Eglise, et (ju'on applique les peines imposées aux transgresseurs.
Que l'on n'accorde point les emplois publics à quiconque sera connu pour avoir négligé V accomplissement de ces devoirs.
III. On ne peut que désapprouver ensuite le parti de confier l'administration de la justice à des hommes irréligieux ou insouciants sur les aff^aires de leur propre conscience. Si quelqu'un dit qu'il n'a point péché , il est 7nenteiir et lu vérité n'est pas en lui ^• s'il confesse qu'il a péché et qu'il néglige cependant de prendre la seconde planche après le naufrage *^ pour qui pourrait-il être bon, s'il ne vaut rien pour lui-même ^? Personne n'aime les autres plus que soi-même; or quiconque se plaît à vivre dans l'iniquité et dans le péché, est ennemi de son âme ^ Gomment donc sera-t-il ami des peuples qu'il gouverne? Si enfin il ne croit pas à la verlii des sacrements , il tombe dans le cas du canon de l'apôtre : évite l'homme hérétique après ravoir corrigé une première et une seconde fois '\
' Acta VI Synodi. Canon 102. — ' S. Basil. rc{rn|. 222. — ^ Concil.
Lateran. IV. Cap. XXI. et concil. ïrid. Sess. XIV. C. 8. — " Concil. Late-
ran. IV. C. XXI. et concil. ïrid. Sess. XXL Cap. 4. — ^ I. Joann. II.
22. — <^ S. Hieron. Comm. ad II. Cap. Heremiœ. et Epistola ad Pamma-
chium et Oceanum,de erroribus Origenis.
" Ecclcsiastic. XIV. 5. — ' Tobiae XII. 10. — ■' Ad ïituni. III. !@1 THÉon. T. I. 10
21 o DEUXlEaiE PARTIE.
Le j)rince doit choisir pour lui-même un bon confesseur et en tirer parti.
IV. Que le prince doive ensuite se munir d'un excellent confesseur qui réunisse au plus haut degré la sagesse, la prudence, la sainteté, qui le mettent à même de gouverner la conscience de celui qui doit gouverner tout un état, c'est une vérité si évidente qu'elle n'a pas besoin de démonstration. C'est pourquoi le prince doit, à raison du choix de cette personne, du respect pour son caractère, de l'exécution de ses conseils, et de l'avantage de sa juridiction , observer les règles indiquées par Bellarmin '. liérode eût été heureux , si , de même qu'il regardait Jean comme un homme juste et saint , et qu'en V écoutant il faisait beaucoup de choses et l' écoutait volontiers ^ il l'eûî encore écoulé lorsqu'il l'avertissait de ce qui ?îe lui était pas permis ^.
ÇUATRIÈME THÉORÈME.
La puissance ecclésiastique et la puissance civile sont essentiellement distinctes, mais dirigées par Dieu vers un seul et même but, qui est le bonheur éternel et temporel des peuples.
Trois classes de contradicteurs combattent cette Thèse.
I. S'il y a une discussion d'où dépende immédiatement la félicité de la religion et de l'état , c'est à coup sûr celle que nous nous sommes proposé de traiter ici. Les hérétiques du dernier temps ont opiniâtrement nié toute puissance, faisant voir ainsi en eux les hommes expressément prédits par l'Ecriture sainte, qui méprisent l'autorité constituée et blasphèine7it contre la majesté ^ Ils ont audacieusement nié le sacrement de l'Ordre, son caractère indélébile et la puissance qu'il confère aux oints du Seigneur, pour les constituer chefs du peuple chrétien \ ils ont assuré avec la même impudence que l'autorité laïque ne venait pas de
' De officlo prlncip. chrlstlani, Lib. I. Cap. YI. p. 45 et scqq. Luj-d. 1619. —2 ^arc. VI. ISetseqq.
' Jud. 8.
'* Luther, Lib. de Captiv. Babyl. Cap. de ordine. — lilyricus in confcss. Autverp. Cap. XL Calvini antid. concil. Sess. VII. Can, IX. — Chenmit. examen concil. Trid. P. 11. p. 129 et scqq. ïlerhusius. de erroribns pontif fit. V et seqq.
QUATRIEME THEOREaiE. 219
Dieu, qu'elle élait mauvaise en elle-même, et qu'on ne pouvait permettre au chrétien ni de l'exercer, ni d'établir des lois, ni de rendre des jugements publics, ni de punir les î)erlurbateurs delà tranquillité publique, ni de faire la guerre à qui que ce soit et pour quelque motif que ce puisse être '. Ces hérésies ayant fait grand bruit et leur venin s'étant répandu dans beaucoup d'esprits déjà disposés à l'erreur, vinrent les politiques qui, sans entrer dans des questions théologiques, et protestant toujours de ne pas vouloir y loucher, ont fait voir combien est heureux Télat où le prince réunit en sa personne les deux puissances spirituelle et temporelle, et combien il est dangereux au gouvernement laïc d'admettre les canons de l'autorité sacerdolale , et d'ériger ainsi un empire dans un autre empire : et ils ont ajouté que, si le prince n'avait pas le courage de réprimer la distinction des î)uissances, il ne régnerait jamais avec sécurité sur ses peuples '. Enfin dans le dernier siècle , on vit sortir du fond de leur obscurité, comme les sauterelles de l'Apocalypse^, les soi-disant royalistes, pour troubler la sérénité des royaumes catholiques, et cachant leur haine du trône sous un faux zèle d'en soutenir la gloire et la stabilité, ils inspirèrent aux princes le désir de revendiquer les droits de la souveraineté usurpée par le sacerdoce; ils tentèrent de restreindre l'autorité de l'Eglise au seid spirituel, intérieur et invisible , et posèrent comme principe incontestable que les constitutions dogmatiques, et à plus forte raison les constitutions disciplinaires de\âïenl être soumises à l'examen et au ju^^ement des ministres des princes séculiers'. Pour établir don? d'une manière exacte et certaine les principes généraux qui offrirent la faculté de résoudre les discussions particulières il
' Les auteurs de ces impiétés sont classés par Bellarmin. De membris ccclesiae. Lib. 111. de Laicis. Cap. II et seqq.
2 Bielfeld, Instit. polit. ï. ï. cli. 5. p. 140 et suiv. Leide. 1767 ~ Wat tel,Dro.tdes fjcns Liv 1. ch. XII. Lyon, 1802. -De Real, Science du
Bcntham. fraf . d, leffisK 1 11 . p lY. Cap. 18. p. 145. Trad. Ital. Nap. -Anou Riche.), De 1 autorité du cler^ré et du pouvoir du ma^ristrat. p. 1. eh. 2. p. ai et suiv.Amsterd. (Paris), 1767. ^
MX. 3. ^
"Ces doctrines remplissent les livres de Sarpi, Touvraffc de Febronius de htat eccbrsiast I histoire civile de Giannonc. V. Brascbi. De libert. eccle<;' l. 1. p. Ail. Lujjdum. 1718.
sera utile de donner la démonslralion de la thèse dont il s'agit, et si mon plan m'oblige de résumer en peu de mots les doctrines qui ont été développées dans plusieurs gros volumes par des écrivains célèbres, mes lecteurs indulgents voudront bien permettre qu'en réduisant sous certains points de vue les plus importantes vérités, j'ajoute l'indication des sources abondantes où je les ai puisées.
DÉMONSTRATION DE LA PREMIÈRE PARTIE
Institutioîi de la puissance civile.
II- Premièrement, l'homme ayant été créé par Dieu pour la société \ vérité dont il trouve la certitude dans la multitude de ses besoins , dans les penchants naturels de son cœur, dans la faculté de parler et d'entendre parler les autres , et comme il est impossible d'ailleurs d'établir un corps social sans un chef qui lui donne le mouvement, la direction et un système, il est nécessaire qu'il y ait des magistrats et des princes préposés au bien-être de la communauté , tandis que là oii il n'y a pas de gouverneurs le peuple marchera vers sa ruine \ Et comme l'union des sociétés dépend de Dieu seul,parce que, provenant 7iécessairement de la nature de r homme, elle dépend de toute nécessité de celui qui a créé la nature même, de même aussi il convient de rapporter à Dieu même Vinstitution d'une autorité publique ^ quelle qu'elle soit. Comme il est aussi de droit 7iaturel que la société soit gouvernée par quelqu'un, autrement le genre humain périrait , ce qui serait contraire au vœu de la nature, il s'ensuit que le gouvernement reconnaît pour principe le droit naturel, et que c'est en vertu de ce droit que le gouvernement a été introduit \ Ce qui prouve que lorsque Rousseau a établi pour principe de ses désastreuses doctrines que r homme est né libre et qu'il est partout dans les chaînes ', il a confondu le libre arbitre hnéiieur de l'homme, dont personne ne peut le priver, avec l'insuborditiation à l'autorité constituée, qui rend vicieux le même libre arbitre, et qu'il a qualifié de chaînes l'ordre social, qui sert a maniienir les hommes assemblés en peuple dans la jouissance de
1 K • i i \ v,r^l;^ r 1 (an 2 —2 Proverb. XI. 14.— ^ Bellarm. <1<;
,Ji:;:':cirlli,.m'cl;.'\rp. 257. ve„. x-n.-^ o^^.o^^,
au commencement.
leurs véritables droits. Mais en parlant ainsi^ il vint à confesser que l'expérience universelle et le consentement du genre humain sont contraires à sa liberté mal entendue : quiconque , dit un apologiste moderne , est suffisamment versé dans l'histoire de la malheureuse nature humaine , sait que l'homme en général , s'il est rédtiit à l'isolement ^ est trop co?To??ipu pour vivre en liberté' que chacun\ea:amine l'homme dans son propre cœur, et il sentira que si l'on accorde à tous la liberté civile , il ri! y aura pas moyen de gouverner les hommes assemblés en corps de nation , sans quelque assis* tance extraordinaire \ Que si nous voulons revenir à l'Ecriture sainte, nous verrons cette vérité confirmée d'une manière admirable, puisque nous y trouverons l'institution des magistrats et les titres de leurs dignités ^ : nous y trouverons les lois divines à imposer aux rois ^, et le malbeur du peiqile là oii il n'y a pas de roi , et oii, chacun agit selon son caprice''^ nous y trouverons que c'est par Dieu que les rois régnent et que les princes commandent ^, nous y trouverons qu'il donne le royaume et H empire ^ , et le donne à qui il veut ^. En général on enseigne aux chrétiens de rendre à César ce qui appartient à César, et à Dieu ce qui est à Dieii ^, et que toute âme soit soumise aux puissances supérieures, parce qu'il n'y a point de puissance qui ne vienne de Dieu; de manière que quiconque résiste à la puissance, résiste à tordre de Dieu ^ I! nous a expressément recommandé ailleurs d'être soumis , au nom de Dieu, à toute créature humaine, soit au roi comme chef, soit aux géfiéraux comme délégués par lui^^. En définitive, cette vérité est si clairement démontrée dans les saintes Écritures, que les philosophes libéraux les accusent de j)rotéger la tyrannie : c'est ainsi que la monarchie est appelée dans leur vocabulaire ".
Institution de la puissance ecclésiastique.
III. Les principes un peu auparavant établis sufFnaient encore à faire connaître l'institution d'une autre puissance
' De Maistre, Del papa. L. III. C. 2. T. II. p. 27. Trad. Ital. Imola, 1822.
— 2 Exod. XXII. 8 et 28. Psalm. LXXXI. 1. — Joanu. X. 34. — ' Deuter. XVII 14. — * Judlc. XXI. 24. — " Proverb. VIII. 15. — « Daniel. II. 37.
— ' Idem. IV. 22. — « Mattli. XXII. 21. — ^ Ad Rom. XIII. 1 et seqq. — '« I Petii. II. 13. — " Rousseau, Contrat social. L. lY. Chap. 8.
pour gouverner l'Église, si nous n'avions pas à luUer conlLC t!es adversaires qui feignent de l'ignorance et font voir de i'opiîiiâlrelé. L'Eglise étant un corps compose d'hommes, et par conséquent de membres visibles, doit avoir des magistrats visibles et un chef également visible, qui aient l'autorité de gouverner, comme les sujets doivent être dans l'obligation d'obéir. Outre que VEglise formant un peuple uni sous un évoque , et un troupeau attaché à son pasteur ', celui-ci doit paître ses brebis ^, et les brebis ne peuvent m,épriser sa voix sans se rendre coupables. Et il est certain que ce fut aux apôtres, et non aux princes, que Jésus-Christ conféra sa mission, quand il dit: Allez y enseignez ^, comme mon Père in a envoyé y ainsi je vous envoie''. C'est aux apôtres, cl non aux princes, qu'il a dit : Qui vous écoute m'écoute ^, et tout ce que vous lierez sur la terre sera liée dans le CielyCt tout ce que vous délierez sur la t-erre sera délié dans le CieP. C'est aux apôtres, et non aux princes, qu'il a dit : Les péchés seront remis à ceux à qui vous les remettrez , et ils seront retenus à ceux à qui vous les retiendrez^ . C'est enfin aux ministres du sanctuaire, et non aux princes, que saint Paul disait : Vous ferez attention à vous et à tout le troupeau sur lequel Dieu vous a établis évêques pour gouverner l'Eglise de Dieu l Et il est à remarquer que, pendant trois cents ans^ l'Eglise fut parfaitement gouvernée par les seuls évêques et les prêtres. Lorsque les princes de la terre s'élevèrent et tinrent conseil cofUre le Christ^ ^ il s'en trouva trés-peu parmi eux qui embrassèrent la foi, tels que furent un Regulus "^, un Proconsul^\ l'empereur Philippe '^ et quelques autres. C'est pour cela que l'Apôtre imposa aux fidèles l'obligation d'obéir à leurs supérieurs sacrés, qui veillent pour rendre compte des âmes qui leur ont été confiées *% et qu'il en exige même une obéissance consommée , c'est-à-dire complète ".
Nature de la puissance séculière.