LA GRÈCE ANCIENNE
La Grèce est le pays qui nous fournira le plus grand nombre de ces hommes qui <Mit été^ qui sont encore rornemeut de l'espèce humaine. Je commencerai par dire un mot sur dle-mêm& Yoid en quels termes s'exprime Cioéron à l'^^ard des Athéuiena : Adsunt Athemenses undè humanitas doctrina , rétigio , fruge$ ,jura, leges orte atque in omnes terras distribute putarUur. ( Pro flacco. ) Il nous dit y dans ses Verrines , que les fêtes <ie Cérès et de Proserpine , ou des fruits de la terre , étsôent «i respectées des Romains , qu'ib ne les appelaient que les fêtes Grecques. Ce grand orateur attribue dans ce même livre a Gérés €t à sa fille y ou aux fruits de la ^rre y tout ce qu'il y a de bon et de grand parmi les
TROISIÈME SISGOURS. 173
hommes : A quïbus initia vitœ j aUfue victus legum , morwn , numsuetudinis j hunumitatis exemplo , honànibus et cmtatibus data , etc. Lucrèce a rendu le même hommage à la Grèce j dans la personne des Alhéniens , au oommenoement du sixième livre de son pôèma Les dépressions dont il se sert sont extrêmement remân|nables. Les Athéniens , dit-il y sont les premiers qui ont donné les fruits aux hommes corrompus , et ont ainsi renoui^elé leur vie.
Prùnœ frugiferos fœtus mortaUbus agris Dediderunl quondam prceelarœ nomine Athenœ Et recreavenmt vitam.
n y a eu dans cette contrée cinq époques remarquables de l'état frugivore; la p^mière est celle des Pélasges *, dont je vais dire quelques mots. Tous les historiens de la Grèce parlent d'une grande dispersion de ce peuple , qui, sorti de la Thessalie, se répandit en même temps en Epire^ en Italie, dans la Thrace , et les lies de l'Âsie-Minéure. On croit que cet érénement remarquable, semblable à l'action des vents qui répandent sur la terre les se-
* Ce nom yient de Pelasgus , l^^slatenr des Arcadiens , dont U perfectionDa le r^^e diététique. On pense que les Pâasgei étalent ori^nalm de ce pays.
174 THALTSIE. r
menées des plantes bienfaisantes y et non à celle des ouragans qui détruisent tout^ et dont tant d'autres peuples ont présenté l'image , eut lieu sous le règne de Deucalion. G>urt de Gébelih y d'après Hérodote et Denis dUalycamasse y dit qu'ils furent les possesseurs de toutes les contrées qui s'étendaient depuis les rives du Danube jusqu'à la mer du Péloponnèse. Le régime des Pélasges, et leur occupation favorite^ l'agriculture, expliquent leur nombreuse population. Us fondèrent des villes y notamment dans l'Italie méridionale y connue depuis sous le nom de Grande-Grèce, et il est bien remarquable que ce r^me des Pélasges fut renouvelé long-temps après eux dans tous les lieux où ils avaient porté leurs pas. Ils n'y étaient plus, mais ils j avaient laissé leurs semences.
Thucydide nous apprend que les Pélasges succombèrent par la confédération des Hellènes qui prit naissance parmi les Pélasges mêmes y qui abandonnèrent leurs mœurs pour prendre celles de quelques peuples de l'Orient avec lesquels ils avaient des relations de commerce. Tel est le commencement de la corruption chez les Grecs.
Tout démontre que l'influence des Pélasges
TROmiME PISCOURS. 175
s'âeAdit juaquaux d^rts qui séparent la Syrie de l'Egypte , et joignit par conséquent les limites de la domination morale des Indiens. On ne peut affirmer si les. Indiens instruisirent les Pâasges en arrivant à eux par la route du Caucase^ que ces derniers paraissent avoir habitée ^ ou s'ils se rencontrèrent avec ces peuples sur cette doctrine; mais ce qu'il y a de certain , cfest que Tesprit perfectionné de l'Inde vint s'enter sur celui des Pélasges au moyen de Ti^yptien Cécrops (27), lequel esprit "estait représenté par Tolivier que Cécrops portait dans une de ses mains , image d'une civilisation plus douce et plus avancée , dont le chêne y que les Pélasges offrirent les premiers a l'adoration des hcmunes dans les forêts de Dodone, d'où elle passa aux Celtes et aux druides (28) , était le premier degré (29).
Les Indiens et les Pélasges , les uns noirs et les autres blancs , pq^ntent l'image de la vigne noire et de la vigne blanche j étendant à Fenvi leurs rameaux bienfaisans sur toute la surface de hrterre«
La seconde époque est celle de Triptolème, qui donna une charrue , du . Ué , et des lois aux Athéniens. Une de ces lois s'exprimait ainsi : « Vous aimerez Dieu par-dessus tout , les
,176 thmlLtsie.
I) hommes après Dtea , et les animaux afffès » les hommes ». Admirahle manière de procéder , et qui met chaque dbose à son. lieia f H remplaça par le pain et le Tin les sacrifiées sanglanS : (c Apprenez , dit-il aux Greca » que » la chair dess animaux ne too& a poinfc été » donnée , et qu'en les mettant à moi:t voua D mourriez du même coup , puisque yous ces- » seriez dTêlre hommes ».
La trotaième époque est celle d'Orphée, qui renouvela les mystères d'Eleusis (3 A), fondés par Triptolème , et remit ses lois en vigueur.
Sylvestres hommes sacer , interpresque deorum
Cœdibus ei fœda victu deierruii Orpheus,
(Hoa.)
Les maximes d'Orphée furent érigées en culte public. Ce fut une religion qui eut ses prêtres.
La quatrième époque fut celle de Py thagore, qui communiqua de pouveau aux hommes ces idées nobles et ces pratiques pure% après les avoir renouvelées à leur source,
La cinquième époque , enfin , est celle de Platon, dont les idées s'étendirent dans le monde entier, que , sous d'autres noms , elles gouvernent encore. Il est remarquable qu'aucune de ces époque n'a été concentrée dans le foyer
TBOISICHE DISCOCBS. 177
qui lui donna (naissance ; je veux dire que les idées qui les ont rendues recommandables n'étaient point bornées dans le même temps à un seul pays : ainsi celle de Triptolème, en Grèce/ coïncidait avec celle d'Osiris en Egypte, n en est de même de toutes les autres.
Il se présente ici une reflexion que iious aurions tort d'omettre j bien que nous en ayons déjà fait une qui s'en rapproche ; c'est que tous les sages qui ont tiré les peuples de la barbarie ^ et les ont adoncis par l'usage des herbes , Budda dans llnde , Orphée , iBacchus , Triptolènie chez les Grecs , Manco-Capac en Amérique y Osiris en Egypte , Zamolxis chez les Daees et les Gètes , ont reçu j après leur mort , (les honneurs divins.
N0U 1 , page 104. — Cette fatale dégénérescence dat avoir lieu à mesure que le» impressions de Tancien séjour s'effaçant , celles du nouvean acquéraient plus de force. Elles étaient , je parle de ces dernières^ dans le méphitisme qui s'élevait de ces eaux qui avaient été la grande sépulture de tant d'êtres , et principalement des couches calcaires, avant qu'elles n'eussent acquis la solidité que bous leur voyons aujourd'hui * ; et il est même digne de remarque que la terrible maladie qui à décimé récemment plusieurs contrées de l'Europe n'a nullement sévi sur les terrains primitifs ; ce qui prouverait que la terre n'est point encore entièrement dégagée des liens de son ennemi ; mais espérons que quelques
* n est des substances calcaires teUement fétides , qu'on les a classées sons cette dénomination. Elles pourraient servira nous donner une idée de ce que devaient être les antres i cette époque reculée. Je parlerai ailleurs des diverses catises physiques qui ont pu influer sur l'état de l'homme , amener le mal moral j ou agrandir sa sphère , en remarquant que les plantes, dans tous les cas possibles, et par la seule force des choses , pour ne pas remonter plus haut , llsolent de ce mal y si je puis me servir de cette expression.
tSans heureux , joints à la grande circonstance que j'ti signalée dans le discours précédent, achèveront de briser ses fers , et que la divinité recevra enfin de loos les êtres Thommage pur qu'elle a le droit d'en attendre , et qui lui a manqué jusqu'à ce jour.
Note 2, page 110. — Ce respect pour les êtres créés se conserve encore, an rapport du voyageur Bergman , chez quelques peuplades de la Sibérie soumises aux Russes. Les hommes ,de ces peuplades ne mettent , comme ceux du Thibet , aucune différence dans le meurtre ; ils pensent que les imes ne peuvent point s'apprécier d'après l'étendue des corps où elles se trouvent renfermées , et qu'elles sont d'une valeur égale aux yeux du Créateur.' Ce raisonnement , plus spécieux que vrai , est précisément ce qui a maintenu ces pratiques chez ces peuples , séparés de leurs frères , en leur dtant l'embarras du choix.
Note 3 , page 111. — Le culte des Juifs , celui des parsis , ont duré plus long-temps , mais ce ne sont que les cultes de quelques individus. La religion de Moïse a réellement cédé à celle de Jésus, et la religion de Zoroastre à celle de Mahomet.
Noie & , page 111. — Ceux qui parmi nous ont écrit sur llnde, depuis Tabbé Guyon jusqu'à nos jours , bien que leurs ouvrages soient d'un mérite trës-éminent , n'ont pu, en parlant de ce peuple singulier , se défaire entièrement de leurs préventions. Le savant orientaliste Langlès a eu surtout devant
ses yenx un baDdeau excessivement épaîs^ On trouve plus de vérité chez les auteurs anglais, parce qu'ils ont vu les Indoux de plus près.
Note 5 j page 113. — On voit une remarque analogue dans Strabon » livre 15. Cet historien rapporte que les Indiens imitèrent les ouvrages que les Macédoniens avaient apportés dans Tlnde , trèspromptement et avec la dernière exactitude. Ainsi rien «'a changé dans ce pays.
Note 6 , page ïik. Dans un voyage récent en Abyssinie on reproduit celte même accusation d'avarice , qui est également fondée sur Tignorance du fait dont je parle; Après avoir dit que les banians ne tuaient aucun animal , qu'ils ne se nourrissaient de rien qid eût pris vie y on remarque , comme une contradiction , qu'ils ne manquent pas néanmoins d'aller à la boucherie pour acheter de la viande et en faire des distributions aux chiens. Certes, ce n'est pas là une preuve d'avarice ; et , quand à l'acte en lui-même , il ne prouverait autre chose, si ce n'est que , dans la pensée de ces banians , l'homme aurait été créé pur , aurait été créé pour ne se nourrir que de fruits , et le chien pour vivre de viande. Je ferai maintenant observer aux jeunes auteurs de ce voyage qu'aller loin ne donne pas précisément le droit de ricaner , de prendre des airs de supériorité envers des hommes qu'assurément on ne vaut pas ; qu'avant de mettre dans son bissac des provisions de boûchei il faudrait avoir mis dans
sa céte d*aatres provisions saas lesquelles , malgré le secours d*nné plume exercée , OQ^ ne peut produire qu*une œuvre informe y fastidieuse , et qui fan souhaiter que la porte des lieux que vous décrivez ne vous eût jamais été ouverte , ou qu'elle se fût fermée sur vous. Et pourquoi les banians seraient-ils avares ? Il ne leur &ut que deux choses, qui sont en même temps les plus communes , du riz pour vivre y du coton pour se vêtir.
Noté 7 , page il/i. À ce trait déloyal des Européens qui habitent Surate , je vais en ajouter un second, emprunté à un autre voyageur ; ils semblent bits exprès pour faire ressortir la noblesse , la bonne foi , Tinnocence et la pureté des' Indiens , que j'ai pour but d'établir.
« Lors de notre premier voyage h Tanor , nous avions logé chez le R. P. Mathias Fernandès , jésuite , directeur de cette mission , et nous y all&mes loger encore. C'était un parfaitement honnête -hom-^ me , également vertueux et civil , qui nous recevait avec toutes les démonstrations possibles d'une amitié sincère.
• n voulut dans cette occasion nous donner un nouveau régal , en nous faisant manger du bœuf , dont il y avait long-temps que nous n'avions point goûté , parce que dans le Malabar il est défendu d'en tuer sous de très-grosses peines. La proposition qu'il nous en fit nous faisait plaisir , mais nous avions peine à comprendre comment il y pourrait
réussir. Ce bon père avait un jardin fermé de murrailles ; il y laissait entrer les vaches et les veaux de ses voisins pour y venir pattre. Lorsqu'il w voulait tuer une , il fermait la porte , qu'un domestique fidèle tenait entr'ouverte pendant que le père chassait une à une toutes les bétes qui étaient entrées dans le jardin ^ où il faisait ensorte de retemr seulement celle qui lui paraissait la plus grasse et la meilleure. Alors il fermait tout-à-feit la' porte , et faisait entrer dans un salon qui répondait au jardin , la vache ou le veau que Ton avait dessein de tuer. Il nous dit qu'il en avait usé plusieurs fois de cette manière , et ce fut pour nous obliger qu'il fit ainsi enfermer tine jeune génisse^ que nous aidâmes à tuer après qu'elle eut été conduite dans le salon. On l'écorcha , on la vida sur-le-champ , on enterra la tète , les piedâ et les efitrailles , et Ton coupa le reste par morceaux , qui furent cachés avec tant de soin qu'à l'excepiion du petit nombre de domestiques qui étaient du secret ^ personne n'eut connaissance de ce larcin. Ceux à qui la vache appartenait, la cherchèrent pendant long-temps; n'en ayant aucune nouvelle , ils crurent qu'elle s^était écartée et qu'elle avait été dévoré par quelque tigre » . (Bellon , tome i, page 357 et suivantes. ) On voit de combien peu ils se trompaient.
Note 8 y page 115. — Cet exemple a été imité en Europe. Un étranger , M. Adeier , établi dans le voisinage d'Avignon , a fondé dans ses domaines
DU T&oisiÉmr DISCOURS. 183
une recraice pour les animaux infiilnes qui ont nsé leurs forces à son service. Puisse Texeniple de ce noble citoyen inffner à la longue sur les mœurs des haUtans de ce pays ! Ce qu'a exécuté M. Âdeler n'est qde juste ; mais ce qu'avait fait, un siècle au* paravanty l'aimable sœur de Tau leur des Mawinut^ est généreux / et tout-à-*fait dans l'esprit indien. Elle avait fondé chez elle un hospice pour les chiens vieux ou infirmes de toute la contrée , et elle prenait elle-même le plus grand soin de ces animaux, si malheureux lorsqu'ils ne peuvent plus servir , et dont les traitemens barbares qu'on leur fait alors subir contrastent si fortement avec leur inébranlable fidélité et leur absolu dévouement.
' Noie 9 , page 116. — La sensibilité des banians est si grande , ce qui redoid)le le mérite des rigueurs extrêmes qu'ils s'imposent dans un esprit de religion , qu'ils ne peuvent absolument soutenir le regard d'une statue tronquée , et ils nous accusent à ce sujet de barbarie , comme s'il s'agissait d'autre chose que d'un marbre. Ceci rappelle ce que raconte Montaigne de ces. cris affreux poussés par le peuple de Rome > à chaque coup que l'on donnait aux membres d'un malheureux condamné qui venait de subir sa peine , et qiû , par conséquent , avait cessé de souffrir.
Noté 10 y page 119. — C'est de là probable^ ment qu'est venue la rhinoplastie , ou l'art de faire des nez postiches , mais vivans , au moyen d'une
aulre partie charnue , qd , toatefois , a*est point celle dont il est question dans le poème d*Httdibras. Si cette invention se perfectionne , on forcera les Insulaires dont j'ai parlé de recourir à d'autres moyens de défense.
On a attribué à une autre cause Tinveution des nez factices ; on Ta attribuée au supplice , en usa^^e dans quelques états de llnde , qui prive de cette partie saillante du visage ; mais il est assez évident que la puissance qui inflige le mal , et qui a ses raisons pour cela , doit défendre de recourir à remploi du remède.
NoU 11 , page 119. —t Pourquoi le signe de ralliement des janissaires , leur marmite , était-il si terrible lorsqu'elle était renversée? Sans doute, parce qu'on n'y faisait cuire que du riz avec du beurre. Cependant ils ont été détruits. Ne serait-ce pas que leur marmite aurait été souillée ?
Note 12 y page 121. — Les Indoux dessécheraient leurs fontaines , ouvriraient même la barrière de leurs étangs , si un frangui , ou impur , s'y était désaltéré; ils regarderaient leurs maisons comme souillées s'il en eût seulement touché les murs ; mais ils ne refusent point à ces mêmes hommes de l'eau , des fruits , tout ce qui sert à leur propre nourriture y et ils leur donnent le couvert dans des lieux établis à cette fin, dans les étages inférieurs de leurs habitations. Leur humanité s'étend bien plus loin : des femmes charitables ne craignent pas de se consacrer
PU nOiSlËME DISCOUBS. 185
pour un kps de temps extrémemeDt long , de dix y de doaze années , et quelquefois davantage j à être b providence du voyageur dans des lieux où il ne 'trouverait aucune ressource , et à lui fournir gratuitement du riz , de Feau fraîche , des fruits , sans exception de personne. On voit donc que la caose de l'esprit d'isolement de ce peuple est unfqnemenc dans le meurtre dont le reste de la terre est souillé , peste morale dont on ne saurait trop éviter la contagion ; et , si ce sentiment est plus exalté relativement aux parias , c'est qu'il date de loin, que la causé en est permanente et prochaine , et qoe j ^de plus , il est entretenu et fortifié par la religion.
Note i S, page 122. — Cette expression désigne tout ce qui n'est pas noble , ou qui ne descend pas du soleil , chez les sauvages de la Louisiane ; elle est évidemment d'origine indienne. Celle de vilain , opposée à celle de gentil , qui a eu cours si longtemps dans notre pauvre France, présente avec Tautre uue grande analogie, car la laideur rappelle , ainsi que la corruption , l'idée du crime , comme la beauté et les parfums rappellent celle de la vertu, ie ne prends point ici le mot gentil dans son sens étymologique , comme l'a (ait dernièrement un de nos publicistes , mais dans son acception r^e et consacrée. Ce publiciste prétend que le mot gentilhomme signifie l'homme de la nation , j€ntU homo. C'est là, sans doute, son origine ; mais
de quelle nation s*agiMI ? car il y en a deiUi cdlc qui opprime e( celle qui est opprimée i or ce ne peut être de la nation du vilain , bien qa*il faille aussi entendre originairement par ce mot Tbabitant du bourg ou de la campagne » par la raison qu'il peut être assez modeste pour ne se pas louer , mais qu'il n'est pas assez bas pour se flétrir. Il est donc évident que le publiciste en question se trompe sur l'espèce > et qu'il eist bien positif que les hommes dont il parle avec tant de complaisance ne sont point des liommes de notre nation .
Noie ik , page 12&. — L*on en jugera par le trait suivant, emprunté à un voyageur que j'ai cité» et qui justifle parfaitement ce que j'ai rapporté 46 Bolts sur le même sujet : « Ou m'avait averti dès
» le matin qu'il y avait une jeune fenmie qui devait se » brAler Il y avait à peine une heure que nous
• étions arrivés quand nous vtmes venir cette femmOi, » qui était assez jolie , et qui pouvait avoir envi- 9 ron vingt ans. Elle lava le corps de son mari « » elle se lava ensuite , fit ses tours et ses adieux ,
• distribua ses prêtons , et regarda» avec une tntré- » pidtté surprenante , l'appareil de son sacrifice. » Elle entra sans hésiter dans la cabane , prit les
• feuillets que le bramine lui donna » et écouta ce > qu*il lui dit sans témoigner aucune crainte. Elle » reçut, sans s'émouvoir, le brandon ardent» et» sans » avoir tremblé ni fait paraître aucune faibl^se » elto
• alluma son bûcher de sa propre main. Comme je
• m'étais avaboé le plus près que j'avais pu , et
• qu'il n'y avait personne entre le bramine et moi, » il -me fat aisé d'observer qu'à Tinstant qu'elle eut
• mis le feu à la cabane , elle leva de terre la léte » de son mari , la mit sur ses genoux , appuya sou » visage contre celui ,dn mort , baissa son voile
• et mourut avec une constance qui me fit horreur » . (Bellon, tome i , page 1^^.)
Ce traie prouve évidemment que les femmes indiennes sont capables de toutes les actions qui exigent du courage ; et-c'est tout dire. «On peut ajouter à ce récit ce que rapporte sur le même sujet l'auteur de Vffiêioire philosophique des deux Inde», tome i, page 61 :
• La veuve d'un bramine, jeune, belle et intéressan-
• le, avait résolu de se brûler. On se refusait à ses sol- « lidlations. Cetteiemme, indignée, prit des charbons
• ardens dans ses mains, et, paraissant supérieure
• à la douleur , elle dit d'un ton ferme au nabab :
• Ne considère pas seulement les faiblesses de mon
• ige et de mon sexe , vois avec qu'elle insensibi-
• lité je tiens ce feu dans mes mains : sache que » c'est avec la même constance que je me précipi- » teitti au milieu des flammes ».
NoteiSy page i2U. — La nouvelle vient de se répandre en Europe ( Janvier 1830 ) que le gouverneur-général de l'Inde avait rendu un arrêt pour supprimer les sut lies , qui sont les actes en question. La compagnie n'y a pris , dit-on , aucune part } les brames y ont donné leur assenlîmeni.
f 88 NOTES
Cet arrêt a été confirmé le il Jaillet 1833 par le goHTememeDt de la Grande-Bretagne.
NoU 16 , page 128. — Les Egyptiens pensaient rendre hommage à la nature en adorant ses prodoctions les plus remarquables soit en bien soit en mal * , avec cette observation que, dans le premier cas j ils pi-iaient le bon génie, qu*ils adoraient sous le nom de Cneph , ou Tàme du monde , de leur foire du bien , et, dans le second , ils priaient le mauvais génie de ne leur point faire de mal. La politique se servait quelquefois de ce point de croyance. Voulait-on, par es^emple, rendre fécond, an moyen de Teau du Nil , un terroir stérile , il suffisait d*y faire rendre un culte au crocodile ; alors aucun travail ne coûtait pour foire arriver cet animal à sa destination. Il appartenait, à la vérité, au mauvais génie , et on n'avait rien à redouter de lui au milieu des sables ; mais on ne les habitait pas toujours ; on était exposé à sa fureur quand on naviguait sur le Nil , et il imporûit alors de se Têtre rendu fovorable. Au reste , ce culte , adressé au mauvais génie par Tadoration des objets qui le représentent , dans la vue d'apaiser sa colère , existe encore dans quelques lies de l'Arcliipel indien. A certaines époques remarquables on attache une jeune fille à
* Quem admodom et naturae rationes ocaltas in appareutibos fonnis qaasi symbolis exprimit , et dii veritatem idearum per manifestas imagines cxplicant. ( Jamblicns, de Mysteriis. )
oa poteau planté dans la mer poar qu'elle serve de proie au requin. Ceci rappelle Tliistoire d'Andromède^ qai fut exposée jadis pour une raison toute semblable^ mais que sa beauté sauvage 1^ mort.
Note 17 , page ïlk. — Ce fui Tidée dominante d'un des plus vrais amis qu'ait eus l'humanité, du gé* * DéralM. ()***. Il voulait l'égalité de rinstruction, sans laquelle celle des droits lui paraissait chimérique. Dans le délire de ses derniers mooiens , il plaidait cette cause , avec une rare éloquence , devant l'autorité d'alors ; il est mort enveloppé dans cette grande pensée, rajouterai quelques mots sur cet excellent homme : Quoique destiné , avant la Révolution , au génie militaire , ce n'était point par goût quHl suivait la carrière des armes. Un de ses intimes amis lui eo ayant demandé la véritable raison , il lui répondit : C*est pour éviter un coup de fusil à quelqu'un qui aura une mère. ( Lui-même avait eu pour mère une Comélie. ) Ce trait ei^ rappelle un tout semblable de La Tour-d'Auvergne , et il y avait en effet une grande
ressemblance entre ces deux caractères , les plus beaux Je pense, de ces temps modernes. (Voyez', sur le premier , une notice publiée par M. Dégerando. )
Je n'ai fait qu'entrevoir le général M. C***, tanium vidi/,,. plus tard je l'aurais interpellé , et je suis coBvamctt que ce n'eût point été en vain. Notre colloque eût été court. — D. Est-ce juste? R. Oui, si c'est nécessaire. D. Est-ce nécessaire? R. Voyons... Non I ce n*est point nécessaire. — Et assurément il
n'aurait pas eu besoio d'être interpellé i si ses idées eussent été le moins du monde tournées de ce eôié. Émule de Monthyon en générosité et en philanthropie , il aurait voulu , comme ce dernier , renouveler sa vie dans une autre source que le sang des animaux. Je me plais à embellir sa vie de ce dernier trait , et à le présenter alors comme le modèle le plus accompli à mes neveux, qui sont ses petits-neveux.
Note 18 y page lAS. — Trajan attribue cette vaillance extraordinaire des Daces et des Gètes à la croyance de l'immortalité de l'ftme , qui leur avait été communiquée par Zamoixis , en même temps que le régime ; mais il y avait une particularité de plus ; ils pensaient qu'ils reviendraient sur la terre après leur mort. J'ajouterai à ceci un trait tiré de l'hi^ toire des Gètes : un des successeurs d'Alexandre , Lysimaque , ayant porté la guerre chez eux , ftat vaincu et fait prisonnier , mais non mis à mort , comme ils en auraient eu le droit à l'égard d^iin brigand qui vient le fer et la flamme à la main. Lysimaque dut sa vie , dans cette circonstance y an régime des Gètes."
Au reste , j'aurais pu étendre vers le couchant la ligne que je trace plus bas dans le texte , puisque la Germanie n'était point étrangère à ces pratiques, ainsi que j'en aï fourni la preuve , non plns^ que la Gaule , ou l'on sait bionique le culte d'Isis était célébré. Que n'eût point été l'Europe si , au réveil
DU TROISIÈME DISGOUSS. 191
des idées » elle eût pu ne poiot méconnattre ce grand prindpe de fécondation !
Note 19 y page 168. — Pelloutier , dans Mn Hùioir* deê délies , prétend que les monts Riphées
sont les Alpes , comme les Hyperboréens sont les Çdtes. On Toit qn'il a mal pris le passage de Platarqne que j'ai cité.
Le môme historien émet d'antres erreurs qui font Toir i quels égaremens peut porter la science quand elle n'est point appuyée sur un bon jugement. Il eipliqae , par exemple , la fable des géants éle^ Ysnt des montagnes pour faire la guerre à Jupiter, par l'action des Celtes détruisant les tctmples des dieu étrangers. Dossé-je encourir ici le reproche que j'adresse à Pelloutier , je vais donner de ce fait une explication qui me paraît beaucoup plus vrai* semblable. Gehan , d'où est venu notre mot géant, exprime, dans les langues orientales , tout ce qu'il y a de plus grand ; on a dû le réserver pour désigner le grand travail de la formation des mon^ tagoes , qui réellement devaient avoir un air de menace par rappol*t au ciel ; et de là est résultée la personifieation mythologique par la similitude des termes.
Bien que cette explication s'écarte de mon sujet , plus d'un géologue me remerctra de l'avoir faite. C'est d'ailleurs une preuve ajoutée & tant d'autres que les anciens avaient tout deviné ; et lorsque je nomme les anciens on sait bien quels sont , parmi enX| ceux que j'ai en vue.
Note 30, page 151. — Cette prophétie paraît être au moment de s'accomplir ( Janvier 1833 ). Il y a menace de guerre entre la Caroline du sud et le goo- Temement central. Tant que les institutions de ce pays n'ont point été par&itement assises , tous les mouvemens ont été portés vers leur afiermissement ; maintenant qu'on n'a plus d'inquiétudes à cet égard , et que l'état de repos permettra le développement de toutes les infiuencés , l'on verra chaque chose produire son firuit. Ce premier mouvement sera certainement réprimé, parce qu'il est intempestif, comme tons les premiers monvemens ; mais le second l'emportera. Eh ! comment pourrait-on attendre une union durable d'une contrée où des hommes , tout en réclamant pour eux la liberté , en retiennent d'autres dans l'esclavage ! Serait-ce pour une telle fin que le noble sang français aurait été versé? Ah ! puissent les eaux du ciel favoriser sa sortie de ce pays barbare , et , le portant avec elles dans l'Océan , le faire revenir aux lieux d'où il était parti !
Noie 21 , page ihk, — Ce fait doit suflBre pour répondre victorieusement à l'assertion suivante , que l'on trouve dans le livre intitulé : Traité de Philo" Sophie ptycho-physiologique , page 311 : ^
« Augmentez de quelque chose la plus fonda- » mentale de nos qualités, celle qui, faisant de nous • des hommes , a été nommée humanité ^ rendez- » nous un peu plus humainM, et que l'horreur du
» saog y qui ^^ A'^' ^t innée ^ ài^iefïûe nd peu
* plus forte , nous n'aurons plus la force ni lecoorage > d*dter la vie à aocnn animal ^ et , faute de nonr^
* rilare et de défenses contre les bétes fëroces ,
* notre race ne pourra subsister ».
Or y l'exemple que je eite prouve qu'il est trèspossible d'avoir de la pitié pour la brebis , par exemple j sans en ressenlir pour Je loup ( degré d'humanité que nous pourrions donc acquérir sans risque ) , et que , pour combattre ce dernier^ il ne serait pas nécessaire d'avoir avec lui une fâcheuse identité. En effet , considérons ce qui protège la société contre les bétes féroces , telles que les loups en Europe , les hyènes et tigres en Asie, les lions en Afinque ; ce sont des hoipmes vivant de pain , de pilan ou riz cuit, de coustôus , etc., Cette opposition a même qudque chose d'assez remarquable. Le nègre frugivore ne redoute point non plos de joindre le requin et de le frapper dans son élément.
Prétendre qu'il faut craindre d'augmenter l'humaoité dans l'homme , est une singularité qui paraîtrait réservée à; pOtre siècle; mais, en vérité, elle a échappé à M. Massias comme elle aurait échappé à Fénélon.* Je sois persuadé qu'il la fera disperattre dans la prochaine édition de .son excelkat livre.
Noie 33 , page 155. — C'est ce qu'avait dit Séoèque, il y a environ i8(^D ans : Panem et aquam luilttrii Âèiiderat. Nemo ad hœe pauperesi, ( Epis-
194 NcyTES
lola 96. ) Voici ce qu'ajoute Joste-Lipse dans son commentaire :
Lacanos poeta^ pronom philosophos :
Disette quant parvo lieeat prtdueere viiain
Ei quantum naiura petat.
.•.Satis est popuUs fluviusque, Ceresque,
Qnoiqne Lucain ne s'exprime ainsi qn*à propos d'une armée qui , après avoir éprouvé les dernières extrémités de la soif , avait trouvé de l'eau , ce n'en était pas moins sa propre opinioù.
Il cite sur le même sujet deux vers d'Euripide , qui ont été rendus ainsi :
Nom quid opus est mortaUbus nisi hœc dieu Cererisque fhtges , pocuUunque purœ aquœ ?
Ces tableaux soulagent singulièrement l'imagination , et font voir que la vie, du moins, ne coûte pas plus qu'elle ne vaut. On verra dans le discours suivapt que ces mêmes paroles ont été le cri du cœur de plusieurs hommes recommandables de notre nation.
Note 23 , page 155. — Ce calcul d'un homme profondément versé dans l'économie politique, répond à la seule objection plausible qui puisse être faite , et que voici : ce régime est impossible à détruire ; alors pourquoi porter le trouble dans les esprits , leur ôter leur sécurité , rendre, en un mot, les hommes criminels , d'innocens qu'ils étaient à cet égard ? Or , l'on vient de voir que ce régime n*ëiait
i>Ù TROISlÉilE DISCOUBS. 195
|)às impossible à détraire , puisque les trois quarts de l'espèce humaine y en Europe même , lui sont i peu près étrangers ; et si l'on fait attention que ces trois parties , jusqu'ici presque inaperçues / se dessinent maintenant , s'élèvent , occupent un espace proportionné à leur nombre , tandis, que le quart vorace qui les opprimait commence à s'effacer , à se perdre dans la masse , enfin à m&cher à vide, relativement à l'espèce humaine , ne peut-on point conjecturer que le même accident ne tardera pas à lui advenir en ce qui concerne les animaux? Il ne s'agirait, pour amener ce nouvel ordre, que d'éclairer la multitude sur cette abstinence , qu'elle pratique peut-être à regret , et par la seule force des circonstances. Il en résulterait alors deux choses importantes , d'abord qu elle recueillerait de ces actes des fruits biens supérieurs à ceux qu'elle en a retirés jusqu'à présent , car la science est productive de sa nature, et, en second lieu, que , satisfaite de son état et du bon témoignage qu'elle se rendrait à elle-même , elle serait heureuse et calme , et que la paix du monde en serait plus assnrée. Et quant à la conversion de ce petit nombre dont je viens de parler , elle serait nécessairement amenée par cet état lui-même, car les communications se font de bas en haut bien plus que de haut en bas. Depuis que l'esprit de douceur , comme une rosée du ciel , est descendu sur le peuple , on a TU ce même caractère se répandre dans toutes les
cbs^. 'N*a-t*OD pas' été témoin, à P^ris, derniè- .-remeâty de la difieuhé qu'on a ëprohvëeàlronver an enpbcetfieot )[)Ottr (aire moiarir on coapahle , condamné pv les tribunaux , tandis qn'àitrefois , pour xin tel acte , tout était espace , tout était spectateur ? : Tfoté M I page 157. -*-i. « Les anciens Moscovites ne 'vtTaiènt que de melons d'Astracan, qulls faisaient confire avec de l'eau , de la farine et du sel. • *( JRêkaien euriêuseide Moseovie. -r-* Paris ^ 1698 , pagç tfti. ) '
Les melons soét ' cultivés , depuis cette époque , •dahsTintérienfde'la Russie. Oléarius. en a vu du •pôiijls dé quarante livres , et il assure que les Russes mit UB làlehi tout particulier pour la culture de cette frianie ^ aussi bien que pour l'apprêt de leurs herbes,* xe qu*il ditribue, relativemeiit à ces dernièi^^ à cette ekoonst^nce qu'ils ont plus de jours maigres que de jours gras , par la raison , ajoute-rt-il , que l'on fait bien ce que l'on fait souvent. Il fait provnir dé b; même cause le dégoût, que les Russes ont en général pour* la viande , dégoût <pii doit paraître d'auiai^^ ' plus extraordinaire qu'ils mangent leur poisson à moitié pourri , comme les nègres. . Les peuples du nord , et particulièrement ceux de la SSMrie , empruntent la majeure partie de leur jBéuiritûre! «au rohinia j ou arbre aux pois , dont les fruits leur paraissent: avoir un goût supérieur an légume qui porte ce nom.
Noté 26 y paf0 159. -^ Il est remarquable que
DU TftOISlÉllB DISCOURS. 197
ceux d'optre les Islandais qui se piourrissept habi-^ tueUement de cette substance , ont, comme les Nor-. wqpens , une vie extrêmement longue ; tandis que ceux qui font usage de la chair ou du poisson de- Yiemient la prpie du scorbut^ et meurent de yieiHesse . à cinquante anf.
N(^ 26 y page 164. — Voici le portrait qu'en fait Linné , qui les connaissait bien ; il diffère un peu de celui des relations dont je parie. Il les représente d'abord le col niuni d'un énorme gottre y . sans aucune exception. Il les tro9Te tous itufidei ^ • et si horriblement laids^ qu'on ne. saurait , dit*il , . distinguer chez eux les sexes. Il compare leurs joues à deux bourses de cuir vides y et leur peau à celle de la grenouille ( empreinte de richtjophagte, etc. }. . n observe qu'ils sont sujets à une maladie terrible qui, les décime deux fois l'an. En dernier résultat ^ la vie QMnmune chez ce peuple es.i trës^courte ; ceux qui la prolongent au-delà des bornes ordinaires doivent, sans doute cet avantagea plus de gélidité dans leurs humeurs ; circonstance qui doit les rendre aussi plus stupidies.
NoU 27 9 page 175. — Un érudit allei^and vient de faire un gros livre pour prouver que Cécrops n'avait jamais existé .-peu importe ^ pourvu qu'on ne contesté point le voyage de 4'olivier de l'Egypte dans la Grèce, on, du moins , l'art de le cultiver, et de tirer de l'huile de son fruit.
NoU 28 , page 175. — La transmission de ces
idées faite aax druides par les Pélasges apparatc aux caractères grecs dont se servaient ces prêtres des Gaules. ^
NoU 29, ptige 175. — Les Celtes, ne TÎvanl que d'herbes , immolaient cependant des hommes; mais c*était , je le répète , pour le dieu qu'ils redoutaient , car ils avaient la doctrine des deux génies. Le dieu qu'ils adoraient, ainsi que les Gaulois . était représenté par un chêne , qui était à la fois le dieu et le temple. C*est ce chêne , qui , lrans> formé eu colonne dans le temple de Delphes , fondé parles Celtes, y devint Timage d'Apollon. J'avertis, an reste, que la plupafrt des historiens ont confondu les Celtes avec les Scythes , c'est-à-dire deux peuples de mœurs entièrement opposées , avec cette remarque néanmoins que tous les Scythes ne se ressemblaient point , et que ceux qui , selon Homère , ne vivaient que d'hippaee , qui était du fromage bât avec le lait de jument , n'étaient point les mêmes que ceux qui , d'après le même poète , sacrifiaient les étrangers, et se nourrissaient de leur chair.
Note 30 , page 176. — Les mystères d'Eleusis n'étaient autre chose que le culte de Dieu , et de sa fille Cérès, qui avait donné le pain aux hommes. Ces fêtes ont survécu à toutes les révolutions delà Grèce *.
* Après avoir résisté à la ruine presque complète d'Athènes par le barbare Scjlla , elles furent détruites par AlariCy vers la fin du quatrième siècle. Chose singulière, Scjlla ne craint point de renverser Athènes de fond en com-
DC TEOISIÉHB DISCOURS. 199
li git le secret de la supériorité des Grecs sur toos les antres peuples. Ils durent aux pratiques amenées par ce culte cette finesse de Touie qui les rendait si sensibles à l'harmonie , cette vue perçante qui leur fit £dre tant de progrès dans les beaux arts^ enfin cette rare intelligeqce qui les a fait proclamer les législateurs du genre humain.
ble, et i^ s'arrête devant ses iostitutioDS. Alaric tremble derant les .restes d'Athènes , s'en éloigne arec terreur j et ne craint point de renverser ses institations ; c'est qu'il était bon d'état de les comprendre.
HXS IMBlVlDini QUI OMT ÉTÉ MOVMMB ^V
Après avoir rappelé les contrées où le r^îine des herbes a^été en honneur, nous dirons qudques mots sur les hommes qui , dans tous les pays ^ ont été conduits par cette pure lumière, et^ grâces a ce guide sûr , ont conservé le respect qu'ils devaient à Dieu , a la nature et à eux-mêmes. Nous ne comprendrons dans ce nombre que ceux qui ont suivi ces pratiques pour les seules raisons tirées de leur justice (1), et nous ne dérogerons point à ce principe en parlant des sectes qui, chez les anciens, s'étaient formées dans cet unique but. L'oixlre des temps nous oblige même d'ouvrir par là ce discours. Nous commencerons*par celle d'Orphée, comme
QUATRtÉflUB DISCOURS. ZÙi
là plus- anefeén^de teutes^ du, du moins, de ceBe5*4ttr: lesquelles upu^ ayonii des docimiena c^vlaÎDS. Etifâbord nouârp1aQ^iX>ns iuv IVvant^ 9cèite les figures des gcands jper^nnage^/dont cette secte est ime énianâtion , quoique, vus un peo à travers les ntlages, Comme les divinité if où on les fait descendre. C^ pe^nnages illuârr très sont Orphée, Linus ièt Musée, que l'on aperçoit tous les trois à Fongine de la grande fiunille humaine, qui reçut d'eux le bienfait de la dvilisation;
. Le premier homoe cOnnu de la sqcte 4'Or-^ pfaée, cest Hippoijte, (e fils de-Thésé&Ou peut le dter puisqu'il appartieiut îiMtemeât à l'époque ou k , mythologie finit et bu l'histoire com^ mencâ La mjîthologie, siije voulais y recourir , me fiaurBirait aussi de vastes documens. Je: me eontenferaî de remarquer, que. presque tous les héros des anciens temps bol .été nourris p^r les dryades, et Ton saura maintenant oe que oela veut dire (2). Je reviens à Hippoly te. Voici , dans la tragédie qui porte le nom de ce jeune prince, ce qu'Euripide, le peintre des mœurs antiques , dont j W déjà cité- quelques maximes , loi &it dire par son ipète , Taceusànt d'un crime qu'il n'a point commis : u Yante-toi maihte* » nant de ne rien manger qui ait eu vie , et
â02 THALTSIE.
. » marchant sur les traces d'Orphée , ton mai-
» tre , repais*toi aussi , pour mieux nous trom- » per 9 de la vaine fumée des sciences ! O secte )) pernicieuse , qui y spus des apparences dedou- » ceur , cadie le yenin d'un cœur corrompu , » puisse*tu n'obtenir des hommes que le mé- )) pris!^ » Gr, il élait impossible de faire un éloge plus accompli des hommes rigides qui suivaient les principes de la secte orphique. On peut juger aussi , d après les expressions d'£uripide, de la nature des animaux que le fils de Thésée poursuivait et mettait à mort. On voit que ce ne pouvait être que des bêtes féroces *^. Cette vie rude et agreste du chasseur, adoucie par les fruits des bois autant que par le sentiment de l'innocence , devait donner à Hippolyle un genre de beauté supérieur, peut-être , à ce que nous a présenté y dans la suite, de plus achevé^ le ciseau des Grecs. Faut-il s'étonner si la malheureuse Phèdre y fut trop sensible?
* Jatn gloriare et esu inaninuUorum , etc. ( Yen 953 . et snivans. ) -
** Lorsque Phèdre, hors d'eUe-même, demande qu'on la conduise dans lès forêts pour courir après les cer& , sur les pas des chiens , elle se trompe, où cherche à se tromper» en se figurant Hippolyte moins farouche qull ne Tanrait été sll n'eût poursuivi que des betes féroces.
QUATHliMB DISCOCBS. 203
Les deux plus anciens , et, à la fois, les deux plos grands poètes de l'autiquité (3) , ont célébré œ régime ^ans leurs immortels ouvrages. Le premier, cesl Hésiode, le père des antiques théogonies, le digne prêtre des muse^. Voici comment il s'exprime dans son poème Des Ombrages et des Jours., vers' 276 et suivans, ouvrage si révéré des anciens qu'ils le faisaient apprendre par cœur à leurs enfans : « Jupiter » a établi que les poissons , les bêtes farouches n et les oiseaux se dévoreraient entre eux les » uns les autres, parce qu'il ne leur a point » donné la justice, dont, il a gratifié l'homme » seul (4) ». On ne peut rien lire de plus clair , de plus précfs ni de plus péremptoire.
Dans son poème des OEui^res , il dit que les bons génies de la terre sont les premiers mortels qui ne vivaient que de fruits. Il les représente veillant encore sur elle ; ce sont ses anges gardiens. Tous les héros , tous les sages, descendent, selon lui, de cette race. *
En parlant d'une race méchante, qu'il oppose à celle-ci , il la désigne par ces mots seuk : vile ne se nourrissait pas de pain , comme s'il eût craint de souiller sa bouche en nommant une autre substance. Tout ce qu'il y a de vil appartient à cette classe. Le tableau qu'e^ fait
204 TUALTSIE.
Hësipde présente ane hornUe ressemblance avec la société actuelle.
On nie sait point positivement de quelle manière vivait Homère; il devait vivre de peu^ puisqu'il mendiait son pain. Dans tous les cas, on voit qu'il s'est plu à rendre hommage *à ces nobles idées, soit que dans V Iliade il représente Jupiter détournant ses yeux du cbamp de carnage pour les arrêter avec complaisance sut la race célèbre des hîppomolgues , les plus justes des hommes , qui ne se nourrissent que des fruits de la terre et du lait de leurs troupeaux ; soit que dans VOdjssée il arrête ses pinceaux sur cette description enchantée du pays des Lotophages , où les compagnons d'Ulysse oublièrent leur patrie Mais ce qu'il y a surtout de remarquable dans ce dernier poème, c'est la peinture de ces mêmes hommes dont les fruits du lotos n'ont adouci Jes Cœurs que pour quelques instant, lorsque, , descendus dans l'Ile du Soleil , pressés par les dernières extrémités de la faim, ils mettent à mort les génisses consacrées à ce dieu \ ces génisses aux cornes hautes et luisantes , au front lai^e et paisible, à la forme majestueuse , et qui paissaient aupi^ d'eux sans témoigner aucune crainte I.Les b^oins de ces hommes cruels ne
QUATHIÉttE DISCOURS. 20S
soDl pas encoi^ satisfaits, et déjà l'effroi s'est empapé de leur âme ; ils croient voir les restes ^es animaux qu'ils viennent d*^orger^ s'animer^ se mouToir , et s'avancer vers eux; ils entendent des gémissemens sortir dé leurs chaire fumantes. Cependant la faim prend le dessus, ilsVe]!^tâteni les uns les autres^ et ils consomment leut* afimix repas. Alors tous leurs remords s'évanouissent ; leurs coeurs^ comme c'est Tusagedans de pareilles circonstances , se fettnent entièrement à la pitié; et, pendant huit jours entiers , ils font retentir 111e sacrée de leurs chants hideux et des cris de leur féroce joie. Ils partent^ enfin ^ ils s'éloignent de cette ile, doutant s'il existe des dieux. Mais a peine opt-ils perdu la terre de vue^ que la mer gronde et annonce te colère; les vents mugissent; le vaisseau /saspendu entre les cieux et Tonde, ne se relève que pour pencher de nouveau vers Tablme qui menace de l'engloutir. Le juste ciel se platt à prolonger <» supplice. Enfin, un coup de foudre, lancé par Jupiter lui-même, anéantit le vaisseau, et livre à la fureur des vagues tous ces malheureux , qui luttent vainépuent contre leur destinée. Ils périssent tous , excepté le seul Ulysse, qui se sauve avec peine, quoiqu'il nVit point partagé l'horrible festin,
206 TUALTélE.
La couleur vraie et sombre de ce taUe&tt devrait laisser dans l'âine de ceux qui le lisent une salutaire terreur. S'ils se nourrissent, comme il n'est que trop vraisemblable, des génisses du soleil , ils ont à redouter un semblable cliatiment Que dis-je l de façoif on d'autre, ils le subiront inévitablement; la foudre de Jupiter les frappera dans quelque lien qu'ils vivent ou qu'ils meurent
On dira qu'Homère , dans cette peintuiY , n'avait en vue que de faire spntir l'horreur que doit inspirer le sacrilège. Je pense que son esprit allait plus loin , surtout après les tableaux que f ai rappelés au commencement de cet article 4 mais, dans le premier cas, il aurait élé dupe de sa muse^ qui , prenant sa place dans cette importante conjoncture , a gravé les traits du meurtrier de son burin éternel (5).
Après Homère , non point l'ordre des temps , mtfis celui des idées, rappelle le souvenir de Plutarque , dont l'éloquent Traité , inspiré en grande partie par cette description d'Homère, est comme un décret permanent d'accusation contre le genre humafn. On aurait tout lieu d'être étonné qu'il n'eût point opéré sa conversion, quelque endurci qu'il puisse être, si l'on ne savait qu'il doit y avoir dans tous les
QUATBléME DISCOURS. 20?
ooTrages une étendue proportionnée à l'objet qu'ils ont en vue. Çest ce qu'enseigne le goût et qudqde chose de mieux. Ainsi ^ ce que Ton. appelle remplissage n'est pas toujours aussi inutile qu'on le pense. Un coup de vent ne fiiit pas sur l'esprit la même impression que fait ce météore lorsqu'il est long-teoips prolongé. D'où vient donc que cet énergique Traité de Plutarque n'a pas converti le genre humain ? Parce qu'il est trop court , parce qu'il ressemble à ce coup de vent dont je viens de parler. Un ouvrage qui dépasse ses bornes a un inconvénient; semblable au premier; il devient nul par l'alFaissemeot qu'il produit: l'ennui n'a rien d'instructif. Il faut donc en
tout de l'art ^ ipéme dans la manière de dire la vérité. Heureux ceux à qui cet art est inspiré par la nature !
Je passerai à la célèbre école de Pythagore, . après avoir dit quelques mots sur son fondateur.
De tous les noms de l'antiquité qui sont parvenus jusqu'à nous, celui dePythagore est le plus populaire ; ce qui est un préjugé favo- ' rable à sa, doctrine. Mais, s'il faut le dire, Pythagore, qui, dans les sciences physiques et morales^ a été un des plus grands hommesi
qu'ait eus Faftliqmiéy n'entendait pas lui-même le syslBUK dont on croit qu'il est le: père y ci ses disciples ont été plus loin que lui a cet ^ard. Pythagoiie était timide et crédule; il adopta,
' sans aucun examen ^ tout ce que lut dirent les prêtres du oûUége dé Thèbes 9 comme s'il n'a-- ▼ait votiln rien perdre d'une acquisition qui lui avait tant coûté (on sait qtee, pour obtenir ces rares secrets , il fiillut qu'il consentit à se faire circoncire); et^ de retour eq Europe, il ne voulut pas heurter de front les opinions reçues. Il parait que, quoiqu'il ne mangeât point de viande y il goûtait néanmoins de la chair dessacrifices. L'histoire n'a qu'une voix a ce sujet. Elle Va même plus loin ; ^e raconte que lors-
I que Pjthagpre eut trouvé sa .fameuse démons* tration du quarré de l'hypoténuse, il en fut tellement ravi que, dans sa joie, il immola cent bœufs à Jupiter. Porpk3rre dit que ce n'étaient que des bœufs de pâte, comme les offraient les pauvres gens qui n'avaient pas le moyen d'acquérir de telles victimes, et je le croirais volontiers, puisqu'il est certain que Pjthagore avait excepté nommément de la proscription le bœuf et le bélier; mais n*était-oe pas toujours une approbation des sat^rifices sanglans , et un hommage qu'il rendait
QUATHUtalB M600UR8. 20$
an culte barbare qm les esigcait? Je <9rpts «itetidre id nm gnncl Dombre de toîs s^eerier que Pytkagore, en 6a qualité êe sage, respeitaît les opaious reçues; mais j'ioterpellerû à mon tour ces huâmes ^ et je leur deanand^mi s'ib voudraient être eux-méri!ie$ de la religion de Téotatès; que dis-jel si, ÎÉStraita comme Hs le sont, ils ^'auraient point fiiit des yaenx peur que cette religion iât détruite seulement un jour plus tôt; ce ffgà exige toujours un effort, car une religion pourrait bien finir de sa propi^ mort; mais c'est ce qui n'est jamais arrivé., on ne lui a jamais laissé ce temps ; cest quand éie est aulade qu'une autre, plemè de TÎgueur , vient , et s'ente sor'ses radnes. Cétait là ce qu'aunât dû entreprendre Pjthagore, que sa moderation d'ailleurs n'a pas sauvé.
Ceux qui ont dit que Pythagore , dans son mstitut, n'avait fait autce chose que rédiger des sègles pour un couvent, ne se scvit pas trop éloignés dé la vérité. JHai dit plus haut que ses discqilsi Avaii^t entendu mieux que lui son sysleÉie. Je serais foveé de rétracter cet âqge^ si l'on pouvait ajouter foi a ^e que l'oni noabte, «pâi certaines ^loques ik £usaiénl cavrtîr hàts tables de ^ndes
niw^ i
210 THALTSIB.
apprêtées ; et qu'après les avoir suffisamment coiiteiii)Jées ; Us se retiraient sans y avcnr touché, et les faisaient distribuer aux esdaves. Or, ce genre de mérite ne pourrait être conçu par un homme qui vivrait selon les lois auxquelles étaient Censés obéir les disciples de Pythagoi^ Quel que fût lapprêt des viandes , loin d'en être tenté , il ne verrait en elles que rimage de la violence et du meurtre , et il en détournerait sa tête avec horreur.
Le coite d'Orphée a péri parce que, en sa qualité de culte , il était trop simple , et Tinstitut de Pythagore a péri parce qu'il ne Tétait pas assez. Pythagore semble avoir voulu s'envelopper à dessein d'obscurité. Je crois qu'il a eu. d'excellentes raisons pour défendre le sA et les fèves , mais il aurait dû s'en expliquer. Que n'a-t-on point dit , par exemple , pour jus- Vifier. la défense relative à ce l^ume , jusqu'à ' l'ingénieux Jaucourt , qui , dans le siècle dernier, en a donné le véritable motif, qui est que les fèves , lot^u'elles sont en fleurs ,« exhalent -des odeurs qui ont des rapports avec l'âme humaine; de sorte que Pythagore, en mangeant des fèves, aurait cru manger quelque pçr^ime de sa famille , être anthropophage , en un mot; découverte qui, au demeurant.
QCATBièME DISCOURS. 211
£iit peu d'honneur aux ërudits des siècles pré* cédeos y puisque Horace l'avait dit long-temps avant Jancourt dans ce demi-vers de sa sixième Satire^ livre 2 : Faba Pjrthagorœ cognata (6).
Qu'oiqu'il en* soit y les idées de Fyth^gore , comme une étincelle que l'on approche d'un bois odorant dont elle révèle le mérite, se communiquèrent à tous les bons esprits de celte époque y et formèrent de siècle en siècle une génératicm d'hommes sages qui , si die ne s'est pas continuée jusqua nos jours , a du moins laissé sur la terre une force active et permanente où ont puisé , où puisent tous les jours ceux qui ^ dans les divers pays, créent on perfectionnent les arts , les lettres , la civilisation.
Parmi les disciples de Pjthagore , le premier qui se présente est Empédode , le plus grand des poètes après Homèi^e (7). Son ooème sur la Nature et les Prindpes des choses fut lu aux jeux oljrmpiques, où il obtint les applaudissemens de toute la Grèce. Horace , ennemi bas et acharné de la secte de Pjrthagore , rapporte qu'Empédocle se jet^ au milieu du cratère de l'Etna, dans l'intention de se fair'e passer pour un dieu , mais qu'il fut trahi par ses sandales de cuivre , que le volcan rejeta. Ce
212 TUALTSIE.
conte , qui présente quelque chose de dramatique y a été parfaitement accueilli par les hommes de coll^ , la pluparl sans discernement * y et est passe de leur bouche dans celle des enfans, qui s'entretiendront éteradlement de la vanité trempée d'Elmpedodie^ Miôs )« demanderai d'abord pourquoi Empédodb portait des sandale» de cuivre : on me répondra que c'était afin de ne pas souiller ses pîieds par la dépouille dfis animaux , dont il respectait (existence . et Cette réponse commencera par m'inspirer des* doutes. Des pensées aussi saines sur le bien » en 1^ supposant même exagéré!^ y des pratiques aussi pures , un amour aussi prononcé de la justice y ne s'allient point communément avec un sentiment puérile de
* Voyez comme oq j juge eacore Socrate , d'après les dernières paroles quHl a pronoocées , maigre rexplication qui en a étc4oanée , ou que nous possédons ; car son auteur , <ttii, tans doute , connaissait parfaitement les hommes^ avait dédaigné de lA rendre publique , et n'avait fait que la glisser» pour ainsi dire , dans une lettre confidentielle qui a été trouvée par hasard. Et cependant il n'est pas , à mon avis , de découverte plus intéressante , puisque non-seulement die rétiabifite^ mais encore qu'èlk complète le plus beau caractère qui ait existé. La pauvre espèce humaine ne se doute pas du nombre de vérités du premier ordre qu'un voile dérolie encore à ses yeux ; mais peu importe , sans doute , puisque, oe voUe soulevé, dit ne la voit pas davantage!
QVATRiÉMB DISCOURS. 213
vanité. Le &tt, considéré en lui-même, me pamltrà bien plus extraordinaire. Empédode y a6n dépasser pour undiea , se jette dans un goufire . enflammé, c'est-à-dire qu'il se livre, de gai té de oœar , à la oiort k plas épouvantable cpie IV» paisse imaginer ! D abord, le moyen n'était {MS infaillible, et dès qu'il ne s'agissait que de disparattre, il me semble qu'il eût été tout aussi aisé à Empédocle de s'embarquer forttvement dans un port de la Sicile , et d'aller joindre ses frères les gymnosophistes de la oÀte d'Arabie ou de la preS(j[u'ile de l'Inde ; ce qui Talait mieux que de se brûler (6): Enfin ^ il reste à considérer si œ principe que Thomme peat devenir dieu de la façon qu'on le suppose ici 9 est dans'h croyance d'Empédocle , ce qui est on point très-essentiel ; oi* on n'y trouve rien , absoloment rien qui puisse en faire soupçonner l'idée; Il serait donc plus raisonnable de conclure qu'Empédocle s'est trop approché dé la bouche du volcan , et qn'il a été victime de 9a curiosité sur l'Etna, comme Pline le fut an pied du Vésuve. Eh ! comment pourrait-on avoir une autre idée , si l'on songe qu'Empédoâe fut le meilleur , le plus vrai , le plus sage des hommes de son temps ^ et que ses opinions étaient des lois pour toute la Grèce ?
214 THALTSIE.
Ennemi de toute espèce de domination , il refusa d'être roi ; s'il avait voulu passer pour un dieu , c'est par là qu'il aurait commencé son apothéose.
Après Empédocle je nommerai Architas de Tarente , le plus savant homme de l'antiquité , et dont la moindre gloire n'est pas d'avoir eu Platon pour disciple (9). Horace l'insulte aussi dans ses vers ^. Il demande à son corps, qui fut trouvé gisant sur les rivages de la Fouille , où la tempête l'avait jeté , de quoi lui sert maintenant d'avoir mesuré les astres et dénombré les sables de la mer. Horace s'adresse mal : Architas n'était plus dans ce corps; il était dans un lieu où y malgré leurs beaux vers , il n'est pas accordé aux Horaôes de pai*venir.
Ocellus ne le cède point aux deux premiers. Cest le célèbre auteur du livi^ de VUnivers, qui est arrivé tout entier jusqu'à nous. Il est divisé en deux parties. La première renferme leslois de la nature, la seconde celles de l'homme. Aristote a beaucoup puisé dans cet ouvragie. Ocellus appelé le monde , le temple de la divinité : magnifique image qui lui a été em-
* On n*a pas biea compris qnd était le bat da poète dans son ode sur Architas, à cause d'an JutHce te qui en ôte le seul sens raisonnable ; or, ce but , le voici : c'était de se moquer à la fois de la science et de la vertu.
pruntee par Platon ! Il dit qu'il fhut que la terre soit couverte d'hommes le plus possible, paxxse que Thomme est le plus par&it et le plus doux, des animaux. D'après cette juste remaix]ae; sa r^le de conduite se trouve toute tracée. On voit^ par les lettres de Platon à Ârchitas, le cas que le premier faisait des livres d'Ocellus , qui ont tous péri^ à l'exception de celui que je viens de nommer. Il les demande avec instance sru philosophe de Tarente^ qui se rend aussitôt pour cet objet dans le pays des Lucaniéns; oit il trouve les livres d'Ocellus chez ses petitsfils^ qu'il juge dignes de les posséder. Platon* adncûre ce noble héritage d^ famille , c^r les ancêtres d'Ocdlus avaient été grands aussi dans la philosophie et dans les lettres. Ces pensées étaient si vraies en eux , qu'ils les transniettaient, pour ainsi dire , avec l'existence O heureux temps où ces hommes , véritables lenfiin^ de k nature ,* se communiquaient sans aucune restriction leurs pensées aussi fécondes que la vie j qu'ils respectaient ! Us auraient bien . pi^ se transmettre en même temps quelques erreurs sur les sciences mêmes dont ils avaient décourf vert les véritables systèmes ; mais leur morale n'en renfermait aucune^ et aujourd'hui comme alors elle sei*ait digne de servir de mod^e.
216 ' THMYrau
Après Oodlns je nommerai Timee de hoate, qpi a écrit ^ dans le Blême e^rik , wt Xnité qai existe encore , et que Plaida a rendu oâèbre. Cesi Timée qai a inspiré à Virgile ses yers sur le système de Pjthagore, les plus beauiL peut-être qui etistent :
Principio cœlum ac terras , etc,
Platon!... à ce aom adgasle on croit voir la philosophie elle-même qirïl représente. On croit voir encore plus ^ on Croit voir la terre aflranchie du mal moral , non par la puissance de quelques mots jetés en Tair ^ et qui ne laisseat point de traces » mais par oeUe du trSrràil le plus assidu^ le phis vaste^ le plus peiwvarant qui ait encere été fait , égal an travail matériel qui a remué la terreen tout sens pour en «rvn^ cher fes ronces etles épines^ Platon a été le plos ffBùd laboùx^rar dans le champ de rintdligenceL Pkton ne décide rien en apparence ; il seaable qu'il ne veuille apprendre qu'à douter , et cependant rien n'est pins affîrmalif que son dooiâ Cest parce qu'après avoir exposé si lumiiieusement le pour et le contre il ne vous laisse plus l'embarras du choix. Voila pourquoi sa ^philosophie tonvient a tous les individus comme à tous les peuples^ et devient indispensable
QUATRIÈME BISCOURS. 217
aojoaidluiiy à cette époque, unîqcie peut^tre dans l'histoire ^ où l'ancienn» action religieuse ayant cessé sans être remplacée par une noo- ▼eDe do noiême genre , on ne peot être re<tenu que par la beauté de la morale \ Il ne manque qu'une base à la doctrine de PlatOQ. En effet , bien que cette doctrine soit comme un lac formé des divers ruisseaux de Técole de Pjthagore , réunion à J^quelle il a donné seulement le goût qui lui était propre , celui de ce doux miel de Tabeille tithénienne dont il avait reçu le surnom ( 041 vox mcUe ntagis dulcis manabat ab ore) > il n'est pas mdtns vrai qu'on ne reconnaît plus leur origina En ^n mot j les rayons de la philosophie de Platon sont pleins de chaleur et d'éclat^ mais ils n'ont point de centre. Aien n'était cependi^nt plus facile à l'ami d'ELudoxe et d'Architas qu^ de le leur donner. Déplorons ici le malheur de la nature humai ne> qui^ quelque robuste qu'elle puisse être , n'est jamais exempte d'infirmité I
* fte Cette nécessité résaltaît aussi celle de la venue de sio iutirprefe, et la prdvideace y A pourvu. M. Cousin dédaie quelque part qu*il est plu«( pljttonlden que pijrtluH gorideo ; œux qui appartiendraient moins au premier phiksopbe qu'à Tautre n'auraient aucune pdne à penser quetfcst Platdn luKmême qui est itvenu expliquer sa doctrine 9 ear c'est bien loi que l'on croit Ure^ et surtout entendre-
218 TUALTSIE.
Platon voulaît être maître, et ne^ pas en avoir. Cette remarque va donner lieu à une légère discussion qui doit trouver ici sa place. Yoici ce que je lis dans une vie de Platon par Olympiodore f traduite en latin par Windet : Deirectiu^it et solenne pjrthagoreorum jus jurandum , et clausas fores , et ipse dixit, volens urbaniàs sese erga hommes con^arare. Voilà donc les raisons qu avait Platon de ne point bâtir sur les fondemens posés par Pythagore ; vains prétextes, puisqu'il dépendait de lui de supprimer le serment et d'ouvrir les portes fermées ! Reste Vurbaniùs comparare , ce grand cheval de bataille de tous les hypocrites anciens et modernes qui ont eu une morale pour penser et une morale pour agir , et que Ton pourrait traduire ainsi : il/aut être comme tout le monde ; on ne doit point heurter les opinions reçues ; et, pour compléter la maxime : ûfaut hurler awc les loups ; c'est-à-dire qu'il faut opprimer les faibles , si c'est l'usage , au lieu de les secourir ; faire, en un mot, comme les loups , manger tout ce qui est mouton. L'auteur des Re herches sur les Egjrptiens abonde dans ce sens lorsqu'il avance , dans cet ouvrage, que les pythagoriciens devaient périr par cela seul qu'ils ne s'asseyaient |X>int à la
Blême table que leurs concitoyens *. Si ce sayant homme y avait fait plus d attention , si y tout moine qu'il était , il n'avait point eu dans sa tête Xurbaniùs comparare , il n'aurait pu s'empêcher de voir, lui qui n'avait pas coutume de juger d après révénement , que c'était la taUe des pythagoriciens qui était faite pour s'élargir y et celle du reste des Grecs pour dinûnaer dans la même proportion , jusqu'à extinction finale. N'en connaissait-il pas qui s'étaient fort étendues , quoiqu'elles n'eussent commencé que par le nombre treize , nombre fort petit y et , de plus , regardé généralement comme de mauvais augure? Si la table dont je parle en ce moment , car il faut la mettre au singulier, eût conservé sa pureté primitive , il n'y a point de doqte qu'elle ne couvrit aujourdl^ui toute la terré. Uurbaniùs comparare a commencé par la déformer ] il a fini par la détruire.
Au reste ^ Platon , quelles que fussent ses
* Une raison plas forte était , sans doote, dans le mépris qoe montraient les pythagoriciens pour les antres hommes, qu'ils appelaient les morts. On n'avance rien avec des injon& Ainsi Tertuttien, appelant les chrétiens qui mangesdent de la viande apsichéistes , on corps sans âme , ce qui était bien ce que voulaient dire les pythagoriciens, loin de les convertir ne fit qu augmenter leur colère.
220 TBALT8». ^
Tues secrètes , ne pouTait s'empêcher de rendre hommage à ce principe de oooserratioa, tjrpe par cela même de tout çrdre , et qu'il ayait pris j)Our r^alateur de sa propre conduite; Voici ce quau deuxième livce de s^ Republùfue il met dans la bouche de Socraté , en parlant d0 deux yilles , l'une saine et l'aulre malade ; la première représentant l'origine des sociétés I et la seconde en exprimant la chute :
SoqiiATE. (( Leur nourriture ( des habttans x> de la ville saine ) sera de la farine d'oiige n et de froment, dont ils feront de la bouillie y » des pains et des gâteaux. On leur servira I) ces mets dans des corbeilles de jonc pu sur » des feuilles bien nettes. Ils mangeront , eox » et leurs enfans, couchés sur des lits de ver* » dure ; ils boiront du vin , couronnés de fleurs ^ i> chantant les louanges des dieux , et passeront » leur vie agréablement ensemble )>.
Glaucoec. « Mais il me paratt que vous I) ne leur donnez rien à manger avec leur » pain ».
SocRATE. (( Vous avez raison ; javais oublié » qu'ils auront outre cek du sel , des olives y » du fromage , des oignons , et les autres légor » mes que la terre produit Je ne veux pas
QCATBlèlfE D18G0UBS. 221
n mèooe les priver de dessert lis auront des » figues y des pois ^ des fèves et des fruits sau- » vages. Ds parviendront ainsi , pleins de joie » et de santé ^ jusqu'à une extrême vieillesse y, » et laisseront leurs en&ns héritiers de leur » bonheur.
» Voilà la vraie ville, la ville saine ; si yokis » voulez à présent que nous jetions un coup 9 dV)eil fiur la ville malade , chargée d'humeurs n dépravées , nous allons y procéder )>.
On devinera aisément la peinture de cette dernière. La guerre y vient à la suite du meurtre dea animaux. Elle j est amenée par les chasseurs y les cuisiniers y les pitres et les porchers. Tous les maux dont est remplie la boite de Pandore tombent à la fois sur cette ville coupable.
J'ai parlé du livre de ÏDniuers , de celui de l'^me du monde ;^\t parlerai maintenant des Harmonies de la nature j sujet dont qn de nos modernes écrivains a tiré un si grand parti y ou plutôt de, celui qui a composé cet ouvrage, du pythagoricien Philolaiîs, le même dont il est question dans le Phœdon. On connaît «a belle définition de Dieu : Eternel^ unit/uey immuable , semblable à lui seul et différent de tout autre. II est digne de remarque qua son
222 THALTSIE.
système dastronomiç, que le savaat cardinal de Cusa a fait revivre , est , à peu de chose près , celui qu'on enseigne de nos jours ( 1 0). Philolaiis toutefois mérite un reproche grave , celui dWoir livré a Platon le seul exemplaire qui existât de la doctrine de P jthagore j ouvrage de Ljsis ^ cat- Pjthagore n'a jamais rien écrit , à l'imitation d'autres sages y qui se sont contentés aussi de donner des instructions orales , sachant bien que ce qui était gravé sur le papier était toujours perdu pour la mémoire , et quelquefois pour le cœur* Platoa aurait-il acquis cet exemplaire unique dans le dessein de le détrufre? Pythagore, dans ce cas j aurait été vengé par Âristote y qui acquit y sans doute aussi dans le même dessein, du suc* cesseur de Platon, le livre qui renfermait la doctrine de ce dernier philosophe. Je ne sais s'il le brûla dans le teotiple que lui-même )uî avait élevé de ses pieuses mains.
L'histoire ne sépare point les noms célèbres de Zaleucus et de Charondas , l'un le législateur des Locriens * , l'autre des peuples de
* Qad âoge magnifiqae de Zaleuens dans œ» mots si isimples de Pindare , Olympia , od. x : Régit enim veritas urbem Locrorum. Pindare était contemporain de «e sage législatenr.
la Sicile On ne connaît rien de plus beau et de pins sage que le préatnbule des lois de 2ki* lencus. n n'existe rien chez les modernes qui en approcha II ne faut pas s'en étonner , ils n'ont pas puisé à la même source.
Lysis est principalement connu par une époque désastreuse de la secte de Py thagore % pour avoir échappé seul , ou presque seul y à la raine de la maison où se réunifient les pythagoriciens y laquelle fut brûlée par les Crotoniates y à l'instigation de leurs prêtres. Je ▼ais extraire de Plutarque^ relativement à Lysis, quelques détails qui serviront à faire mieux connaître les honunes de la secte pythagorique.
Lysis , après l'événement dont je viens de parler , s'était retiré à Thèbes en Béotie , ou il était mort , et où on lui avait rendu les llonneurs dus à sa mémoire. Tout-a-coup l'on apprend qu'un étranger, suivi d'un nombreux cort^e , avait paru la nuit autour de son tombeau. Le lendemain on avait vu, auprès de ce tombeau , des lits d'osier et de bruyère, sur lesquels letranger et sa suite avaient passé la nuit ; des charbons éteints , et des restes
^ On croit généralemeDt anjourdliai que c'est Ifii qui est Fauteur des vers dorés que l'on ayalt attribués à Pythagore. .
234 THALTftlE.
d'effusions, ainsi que des oblations de lait y qu'on avait repanda en rhonneur de Lysis. L'on apprend en même- temps que cet étranger est un homme de la $ecte de Pjlhagore^ qui, ayant été informé de k mort de Lysis , était venu de la Grande-Grèce en Béotie pour enlever ses restes, éi distribuer à ceux qui ravaieiit accueilli dans son exil les richesses dont tous les disciples de Pythagore l'avaient chargé à Tenvi. Il demande la maison de Polimnius, qui était précisément celle où Lysis avait été reçu , et où il était mort Introduit auprès de ce Thébain , il lui fait part des desseins qui l'amènent II faut voir dans Platarque les entretiens qui ont lieu entre Té^ tranger et l'hôte de Lysis , relativement k cette offre d'une immense fortune. Les ^^nfans; de Polimnius sont les premiers consultés ; Giphisias, le plus jeune, demande, en riant^ à son frère slb marieront leur pauvreté avec Plutus , pour en feire naître l'amour , sdon la pensée de Platon- Ne sacrifions pas le certain à nncertain, lui répond plus sérieusement son frère ; gardons , telle qu'elle est , notre excellente amie , notre bonne nourrice , qui fut aussi cdle de tant de gens de bien. (Si ;« ife^ mdfl nnint «xademcnt la lettre de Flor
QDAniÉME DISCOURS. 225
tarque je crois du moins rendre sa pensée ). Le père y enchanté y ajoute ses raisons à celles de ses nobles fils, et termine ainsi son disocrars : « Quant à toi , ami étranger > j'approuve » ta bonne volonté parce qu'elle est honnête » et vertueuse , digne d'un philosophe , et n Taime singulièrement ; mais je te dis que j» tu apportes des drogues médicinales à des » hommes qui ne sont point malades. Tu feras » donc rapport à tes frères de par-delà qu'ils » usent très-honnêtement de leurs biens et de ^ leurs richesses , mais aussi qu'ils ont des j> amis par-deçà qui usent bien de la pauvreté, n An demeurant y quant à la nourriture, fu- » nérailles , et sépulture de Lpis , il nous » les a lui-même bien rendues et payées, nous » ayant enseigné , entr'autres belles et bonnes » choses y à ne craindre point et ne nous » fâcher point de la pauvreté ».
Théanor / c'est le nom de l'étranger , ne pouvant réussir à faire accepter ses dons à Polimnius, touché jusqu'aux larmes, rendnoe à emporter les cendres de Lysis , et les laisse sous la garde de ce digne ami. Au reste, Lysis avait payé sa dette mieux encore que ne le croyait Poltmnius : il avait donné aux Thébains le sage Épaminondas.
229 TRALTSR.
En DommanC Epaminondas , je nomme le plu9 grand de» Grecs , au jugement de CîoérOM. Quoique guerrier , U ne souilla jamais ni aa bouche ni ses mains du sang des ahimaux. U donna des instructions à ce sujet à Pbifippe, roi de Madédoine ; il est à présumer qu'dlea profitèrent peu à ce prince grossier ; mais dles furent connues d'Alexandre y et elles influèrent sur les pensées de ce jeune héros.
On fera cette question : Pourquoi était-il guerrier ? L'auteur du Voyage du jeune Ana* charsis y répondra pour moL
t( Epaminondas^ sans ambition, sans Tanitë , )) sans intérêt 9 éleva en peu d'années sa nation » nu point de grandeur où nous Tavons Tue » Il opéra ce prodige d'abord par Finfluence de j> ses vertus et de ses talens. En même temps n qu'il .dominait les esprits par la supériorité » de son génie et de ses lumières , il disposait » à son gré des passions des autres^ parce qu'il » était maître des sieuies. Mais ce qdi aocé- » léra ses succès^ ce fut la force de ion caraclère. » Son âme, indépendante et altière , fut indi- » gnée de bonne heure de la domioatioa que » les Lacédémoniens et les Athéniens avaient » exercée sur les Grecs en fjsnénk y et sur les }) Thébains en partiadien II leur voua une
QUAniÉME DISCODBS. 227
» haine qu'il aurait reufermée en lui-même ; i> mais âès que sa patrie lui eut confié le soin » de sa vengeance^ îl brisa les fers des nations, }) ei d&^int conquérant par deKHÀr )>.
On sait jusqu'à quel point il réussit dans cette difficile entreprise. Il yainquit jusqu'au laconisme des Lacédémoniens. Epaminondas remarquait avec une ironie sanglante qu'il les avait forcés d^akmger leurs syllabes»
H arrive si rarement aux modernes , lorscpi'ils parient des andena, de faire mention de cette partie de leur vie privée , que je regarde comme si importante^ qoe je ne' puis assez resaerder le même auteur de ne les avoir point imités tottt-à-lait en cela* Après avoir repré* sente Epaminondas comme aussi éhoquerU que la plupart des orateurs d Athènes , aussi dévoué à sa patrie que Léonidas , et plus juste peutrétre qu'Aristide kd-même', il ajoute : c< Zâé disci[Je de Pjrthagore , il en imitait la » frugalité. Il s'était interdit l'usage du vin^ et >i prenait souvent un peu de miel pour toute » nourriture ».
Le premier des Grecs me rappelle celui qui en fut surnommé le dernier, par un semblable honneur. Cest Philopœmen. H était guerrier comme Epaminondas , qu'il avait pris pour
228 THALTSIE.
modèle Sa simplicilé et sa modestie brilleront à jamais dans ce trait connu de tout le monde , où le chef de la ligue des Achéens fut pris pour un homme de sa suite; et, quant à sa réponse à son ami : Je paie ï intérêt de ma mauvaise mihe^ il faut bien se garder de la prendre dans le sens qu'on Tentend communément ^ puisque Plutarque nous assure que les traits de Pbilopœmen étaient bien, loin d'être laids ^ et il en prend à témoin son portrait , que Ton voyait encore à Delphes de son temps. Son extérieur n^ligé ayait été la seule cause de la méprise. Ce grand homme ayait été éleyé par Eodemus et Demophanes, de Fécole d* Archésilas ^ les mêmes qui y après avoir chassé de Sycione et de M^alipolis , leurs villes natales y les tyrans qui les retenaient sous le joug , furent appdés par les habitans de Cyrène, dont ils renouvelèrent les lois. Heureux temps , je le répète , où, non -seulement les sages se communiquaient leurs pensées, mais- où les peuples ^ sentant leurs besoins, les invoquaient, et se plaçaient sous leur ^ide , les reconnaissant pour ce qu'ils sont en effet , pour les guides naturels et les bienfaiteurs du genre hunuun ! |
L'ordre des temps aurait dû me faire placer avant Épaminondas celui qui était comme lui
QCÂTlIléMK DISCOCBS. 229
la vertu personnifiée ^ Aristide le Juste, qui n'aurait point mérite ce glorieux surnom s'il eût trempé ses mains dans le sang des animaux. Nul homme n'eut jamais un amour plus vrai pour le bien, et, par suite, un amour plus sincère et plus désintéressé pour sa patrie. Ce n'est pas lui que les lauriers de Miltiades auraient empêché de dormir ^ mais bien ceux de Darius et de Xercès , s'ils avaient pu les cueillir dans les champs de l'Âttique.
Descendons un ïnoment de ces hauts lieux pour considérer plus à notre aise ces deux hommes qui s'avancent d'un pns égal et les bras entrelacés, toujoui*s jeunes et toujours beaux , malgré deux mille ans d'existence. Cest Damon et Phintias, l'éternelle gloire de l'école de Pythagore. Cette exclamation du premier : Il ne reviendra que trop} la plus belle qui soit sortie du noble cœur de Fhomme, va courant sur toute la terre, et, comme la vagite de la mer, frappe , émeut tous les lieux où il existe des traces d'hommes. Ce tableau n'avait^pas besoin , pour contraste , de la figui'e horrible du tyran , étonné d'avoir laissé échapper une si riche proie, et faisant de risibles efibrts pour se donner un air de bonté qui ne peut trouver place sur ses traits ignominieux.
230 THALTSIE.
Mais oe que le père n'a poial; iait , mûncu par ua ascendant irrésistiUe , le fils, Denis le Jeune *^ l'exécule^ ou cherdie a rexéouler 6or un autre disciple de Pjthagore. Je veux parler de Dion, le libérateur de Syracuse , l'un des plus grands Loounes dont le souvenir soit veau jusqu'à nous, qui sacrifia tout, jusqu'à sa femme et son enfant , pour le salut de son pays ( le tyran fit passer sa femme dans les bras d'un autre, et il déprava son fils), et qui fut luimême la déplorable victime de sa haute vertu. Dion , après beaucoup de longanimité , n'ayant pu résister à ceux qui lui demandaient le juste supplice d'un ennemi obstiné des lois qa'â venait d'établir , son âme intrépide , qui avait bravé seule, sans s'émouvoir, une armée entière, fut entraînée par la mort d'un homme coupable' qui succombait par ses ordres. Dion perdit dès ce moment la moitié de 'son être, et , abandonné ainsi de lui-même , il tomba presque volontairement sous le poignard d'un assassin. Grande lepon pour ceux qui, emportés par une noble ardeur, veulent, dans
* Ge prinoeest appdë, dans ma Préfooe, le jeune Denis; œ qui semblerait une méprise ; mais il n'était pas antre chose à l^épo^e qnejindique, n'ayant reçu le surnom de Jeune qpti'après la mm de son père.
QUATRlàllE JUSCOCBS. - 231
les lanps difficiles, ae placer à la télé des af&irôs! Os ne le doiveat poUit s'ils ne sentent point en eux-mêmes ;qadk|iie diose qui puisse S9isftid€ à «outes les ^ualiiés , c'esi-àfdire aux. vices -opÊmoe mm vertus de ceux quîils psélen- ^lenft .gouyemer ; car ce serait une bien raine •iUttaion <le penser jqu'Âb les élèveixMit à leur ^nleur. Toutefois , Texemiile suivant contre* dirait cette assertion, ai je pariais dautrtis temps jqpie ;de ceux où les passions sont en moave-
au pythagoricien dont les idées ont le plus influé sur les destinées des hommes, ^i je puis donner ce nom à un homme mort «tant la naissance de iPy tha^re (H ) ; 'mais -idle était l'estime dont ^jouissait ice ^pge , qii^n a .▼oulii imettDe sm* .son .compte môme le bien £iit avant Jui. Quant à moi , je sois «ep jâse jqae JKuaui >n ait pu jrien empruntei' à Bytlia- ^re : deu^ avis qui ^oni îles mêmes , 6a|is s^âlre «ODcevtés y ont sousent la force ^d'ime damons^iration; ils Vont'hien fièrement ioosqu'ibipfir^- 4eDt dejdeiiX;pecsonnages aussi éminens. •>: ^
i€enxjqui ^maintenqnt 49tudkroDt fhssUBre aMf^^des yenx >noulpearux , seepAtainorout.^que •toute )la .grandeur ' des £oa|aiu8 .appai^lient à {fuma , jquiciybidéeMiiait'iBéQessaieemept «de^as
232 THALTSIB.
inslitutioDS , comme il puisait lui-même sa sa gesse dans les eaux de la fontaine Egérie^ et dans les herbes de ses jardins.
Le caractère des Romains se compose érir demmenl de celui de leurs deux premiers rois. Romulus fut nourri par une louve , Numa le fut par Cérès. Ces deux caractères se balancèrent long-temps; malheureusement le lait de b louve finit par l'emporter.
Quant à Numa^ de crainte que Ton ne pikt m'aocuser d'altérer les faits j je vais emprunter à un historien connu le tableau de R(»ne sous le règne de ce prince.
« .......... Numa inspira le même goût et les
» mêmes sentimens , non-seulement à ses pro- » près sujets, mais à la plupart des villes voi- » sineSy dans lesquelles, comme si une heureuse D impression de douceur et de calme , partant » de Rome, se fût répandue dans les environs , »on aperçut un admirable changement de )> mœurs, et Ton vit succéder à la fureur de la o guerre un ardent désir de vivre en paix, de D cultiver la terre , d'élever t^nquillement ses » enfans, et de servir paisiblement les dieux. » Dans tous le pays ce n'était que fêtes , que D jeux, sacrifices, festins et réjouissances de Dgens qui se visitaient réciproquement, et
» qui allaient les uns chez les autres sans » aucune crainte , conune si la sagesse de M Numa eût été une riche source d'où la » vertu et la justice eussent coulé dans Tes- » prit de tous les peuples^ et répandu dans » leur cœur la même tranquillité qui ripait » dans le sien * »•
Il serait aisé de faire voir que celte admirable peinture convient trait pour trait a tous les peuples qui ont été soumis au régime de Numa^ soit parmi les anciens^ soit parmi les niodemes. Si elle perdit bientôt de sa ressemblance chez les Romains, il ne faut point s*en étonner ; la position de Rome , au milieu d'une foule de petites nations qu'elle devait vaincre ou qui devaient la subjuguer, les oracles qui lui promettaient la conquête du monde, et, enfin, les premières impressions qu'elle avait reçues , et qui furent malheureusement renouvelées par le successeur de INuma, Tullus Hosttiius, en qui semblait i^vre Romulus, firent fléchir, à la longue, les institutions du sage Etrurien, mais elles donnèrent a ce peuple fintelligence , sans laquelle il n'eût été qi/un vil ramas de brigands; elles attachèrent aux
* Hisi. rom, t par RblliD , tome 1.
284 TSALÏfllE.
aiks de la guerre la gmodeur d ame et la foi des sermens *.
ftollin , dans le |)asftige ^e rje viens de citer y {Mtrle de saorififies et *de iesftins , Bttns dice en qnoi ils jooBsistmemt ; il laarait dû d'amant {dus ^ue qudques écrûrains oat commis à cet ^ard d'étranges méprises. Yoici ce (|a'on lit dans Plufearque : « Ïjss sacrifices même » 4pie Noma institua sfaocaidaieni et se tap- » portaient fort a la manière de sei'vir les )> dieux dont usaient les ipy tfaa^ioieas^ car on •» n'y répandait pas le sai^ ; mais ils 'étaiapi » faits^ pour la iplupart, arec .un peu de farine ^ » et un peu d'effusion de vin et de 'lait ».
Ces exfilîoatiotts sur les saciâfioes dispensent de parler des festins.
* Les Romains aucûfiot voulu que la ierre entière n'eût été qu'une extension de Rome; œuvre excellente, sans doute, si Rome n'eût point changé, si die eût conservé Tesprft de filama. Mais, à propos de ^œt esprit, on demandfra ^peiitêtrç sU ne faodnit point attritHiar cette ^mndeur., vraimesit remarquable , aux institutions religieuses établies ^par ce sage , plutôt qu'à son régime. Je répondrai que je ne puis séparer Ton de Fautre, et que si Nnma n'eût point sahri œ Brtfghne, aes insttontioasrdigicBMs <niaiiraîCBt ^nint jâbé ce fuselles furent. Je fortifierai cette assertion par un exemple abtiolument identique : voyez ce qu'était la Grèce avant Py thagore , et ce qu'elle fut lorsqu'il y-eut jeté la semence de tant de grands hommes.
QUATRIÉMB mSGOURS. 236
H Nama y ajoole Rollin y moorot dans une » extrême vieUledse, après un règne de qua- » ranle-trois ans , et tl finit sa vie par le » genre de mort le plus doux y c'est-à-dire par i> une pure dë&iliance de la nature: » •
Cest le fruit mûr qui tombe y et c'est ainsi que devaient finir tous les hommes.
Un nouveau Romulus succède à Numa , ainsi que j'en ai déjà fait la remarque : Tàllus-Hostilius fait entendre la voix de la guerre etappdle les Romains aux combats ; mais les traces de Numa ne peuvent s'effacer entièrement ; nous verrons son esprit y infusé dans le corps de la nation , revivre dans ses personnages les plus illustres.
Gndnnatus, Fabricius^ Mannius-Curius y ne vivaient que de ce que faisait naître leur charrue y qu'ils reprenaient avec joie après Tavoir laissée pour triompher des ennemis de la patrie. Une circonstance de la vie de ce dernier y modâe de la frugalité romaine y exàctissima norma romanœ frugalitatis , a rendu célèbres les raves dont il composait habituellement sa nourriture (12).
Les Gracques furent aussi animés de l'esprit de Numa ; ils voulurent ôter des mains des esclaves cette charrue qui féconde à la fois la
236 THALYSIB
terre et le cœur de Thomme. Les intentions de ces grands citoyens forent méconnues , ou plutôt elles furent trop comprises : ils périrent; mais le peuple, dont ils étaient les bienfaiteurs, plaça leurs statues dans les temples à côté de celtes de ses dieux , et leur offrit , comme à ces derniers , les prémices des moissons. Les ennemis du peuple furent punis comme ils le méritaient ; ils eurent les fans Gracques dans Marins.
' Scipion , le fils de Paul- Emile y le plus illustre des Romains , quoique opposé aux Gracques , n'en nourrissait pas moins chez lui Tesprit de Numa , que fortifiait son amitié pour LœUus, auquel il était uni par les mêmes sentimens et les mêmes pratiques. Avec quel charme Horace nous représente ces deux grands hommes descendus de la scène du monde , s'entretenant familièrement avec Lucilius dans le temps qu'ils faisaient cuire leurs herbes, ou, pour parler comme le poète , jusqu'à ce que leurs herbes fussent cuites.
Nugari cum illo et discenti tudere dqnec Decoqueretur olus (13).
Quelle délicieuse suavité dans cette expiéession discenti {\^)y et comme elle s accorde
QUATaiÉME DISCOUBS. 237
avec le reste du tableau ! Cette GonYersation enjouée dont parle Horace rappelle celle qui avait lieu aux banquets de Cyrus *. C'était aussi celle des soupers de Socrate et de Platon; ironie fine qui ne vient pas de l'orgueil^ mais qui tient à une certaine satisfiaction de soi qu'il est plus aisé de sentir que d'exprimer. L'on sait que ce qu'il y a de mieux dans les comédies de Térence , chefs-d'œuvre de l'urbanité romaine, n'est point étranger à ces deux illustres personnages (15).
Scipion, après avoir détruit Carthage , pleura sur ses ruinés. 11 pensait que, ce contre-poids enlevé , Rome éprouverait tôt ou tard un sort pareil ; et en effet , le luxe , la domination injuste , le débordement de tous les vices , la destruction de Rome , en un mot , sortit ou parut sortir de celle de Carthage, qui ne fit autre chose qu'en avancer le moment (16).
Catoh l'Ancien avait l'esprit moins cultivé, les moeurs moins polies que Scipion et Lœlius ,
* Ce qu'admire le plus l'assyrieu Gobrias dans le repas des Perses où assistait Cjms , repas qai n'était composé, comme on sali , que de pain , d'eau et de qndques herbes crues , est la plaisanterie ingénieuse et la gaité innocente qui Fanèrent pendant tout le repas. ( Rollin , Histoire ancienne , tome 2 , page 193. )
238 THALTSIE*
et il bst à présumer qu'il ne sertit point arrivé de Im-Bdéme à ce résultat d'une haute intelli* geaee. 11 ,en fut redefaUe à une ciroonstanoe fortuite. Servant dans rarmée de Falûos^ qui Élisait le si^ de Tarente ^ il eut le bonheur^ apràs la prise de cette ville , d'entendre le pythagoricien Néardie. Il ne s'attendait pas à trouver en hiî un vainqueur. Il courba sous le )0ug de la sagesse / exprimée par la bouche de Iféarefae^ cette tête fière qui n'aurait pu en recevoir d'autre (1 7). Giton dut à ce r^îme une vie extrêmement longue et exemple d'infirmités. On le voit a f âge de plus de quatrevingts ans ( de qfmtre^vingt-dix , selon Tite- Ijive ) poursuivre devant l'assemblée du peuple un ennemi de la patrie. Il lui dut aussi d'être moins romain^ c'ost^^ire que ce r^Une servit à tempérer en lui cette inflexibilité de caractère qui , portée trop loin , aurait œssé d'être une vertu.
La frugalité de Caton se Iransmit à ses doscendans. Yoici avec quelle sublime brièveté liucain dépeint celle de Caton d'Utique , datis le magni&[ue portrait qu'il fait de ce grand homme : Huic epube vicissejamem.
Cette conversion de Caton PAncîen me rappellecelle de l'empereur AuréUeUrqui> marchant
QUAtRUÈKfi UiSCOCBS. 23^
avœ mm armée contre Zénobie, s^arrèta pour finielesicige de Tyan^qai fat pour œ guerrier illustre ce que Tarenle avait été pour le sage romain. Aurâieft employa le loisir que lui laisssiit le siège a étudier la doetrine d^ApcJlonkis, qJH embrassa ^ se proanettant ^ dès qolil serait de retour à Rome , de lui faire bâtir un temple On sait queSeptbne-SQfère, sans a?oir élevé de temple i ApoUonias, avait plaoé sa statue dans sOÊïsacrariuai^^i que ce fut f impératrice Julie, sa £emme^ digoe en cela d'un tel époux , qui engagea Philostrate à écrire la viede ce philosopha
Déplorons maintenant ce malheur^ que la vérité pour entrer dans le cœur de l'homme, ait besoin de circonstances fortuit^^ qui, par cela mène qu'elles sont fo^uites, se présentent rarement Il les faut ces circonstances, il faut de gnmds nnrere ou une étude approfondie de lliomme pour aperçevcar ce qui vous parle , ce qui vous frappe , ce qui vous envdoppe dq toutes £arts.
Après Giton je nommerai Sertorius, quoique la fin de la vie de cet homme illustre nait point été digne de son commencement Xeint qu'il vécut d4ierbes y comme sa biche, sa vertu jeta le plus pur éclat. Il avait Ibndé en Es^ pagne un nouvel empire romain , dont il était
240 THALTBIE.
le chef. Deux mille hommes dévoués l'entouraient ; ils le suivaient dans les batailles, tous résolus à quitter la terre dès que le grand Sertorius n'y serait plus (1 8). .11 perd sa biche ; il se relâche un seul instant Dès-lors sa verta
se ternit , les enfans d'Osca périssent , et luimême est assassiné dans un festin.
Uesprit de Numa.se perd de plus en plus, et avec lui disparaissent toutes les vertus qui soutiennent les empires. Les Romains , après avoir abreuvé leurs épées du sang des peuples, les tournent contre eux-mêmes ; tout devient un épouvantable désordre. De ce désordre doit surgir un état nouveau. Le monstre paraît; il est aimable , beau , courageux ; on le prendrait pour un fils de Numa ; il se nomme César.
Arrêtons-nous un instant sur cette époque.
Il avait fallu de grands efforts pour établir la puissance romaine.
Tantœ molis erat romanam condere gentêm !
Eh bien ! tous ces grands efforts suivis pendant Fespaoe de sept cents ans ont abouti à un seul bomme. Cet homme meurt ; il est tué par des hommes sobres, comme le dit par dérision Rousseau l'Ancien ; mais ce qu'il était
QUATEl&IIB DISCOURS. 241
impossible à œ Rousseau de voir, et ce que je ne crois pas que .personne ait enoore remarqaéf c'est que César était la crise , le dé* nouement de ce grand travail ; et ce qui le prouve , c'est qu'il ne mourut point tout d'un coup, n avait fallu près de trois siècles pour le former , il fallait le même temps «pour accomplir sa perte ; et , en effet , après cette période 9 il s'éteignit tout-à-fait dans Augustule.
firutns et Gissius formèrent , dit-on , une entreprise insensée. Il s'agissait bien de cela ! Il fallait que César périt (19). Voyez; cependant comme ce grand colosse > comme ce représentant de la fausse grandeur des Romains, imr pose encore ! Ses assassins , avant de le frapper, prennent la posture de supplians ; celuûqui est chargé de lui porter les premiers coups , le frappe par derrière ; lorsque César se retourne, 0 ne peu^ supporter ses regards , et c'est dans^ ce même instant que les autres conjurés le percent de leurs poignards. Tous les meurtriers de César périssent, et ils devaient périr ; mais le monde est vengé.
L'on a reproché à Brutus et à Cassius d avoir toéle tyran , eb non la tyrannie. Ils aiiiraient pu tuer l'un et Vautre du même coup ens'immolaiit eux-mêmes sur la place publique , . apr^s
ÛM tHALtSiÈ.
àtôir faartmgaé le people : acte de dé^rouettieiit qui n'était pes inootina à Rom^, et c[îii, ^ar tout fBLjêy à èonstâmmétit rdevë le parti yaincu. Cétàit le seul moyen de créer un notiv^ or^ dre de sensations. Sans doute quil né s'oSHt jjMiht à leur peilsée , ou peut-être en furent^-ils détournés par le trépas inutile de Caton; mais Giton n'était point mort sous les jexxx des Romaitîs.
La nécessité qu'il y Jivait de créer a Rome ûh nouvel esprit , c'est-à-dire de ranimer celui de Numa , est bien démontrée par ce qui ent lieu quatre-vingt-quatre ans après , à la suite du meurtre de Gidigula. Les statues des Césars fijirent renversées, le sénat essaya de reprendre ses droits ; aucun obstacle ne s'opposait en ap^ ]parence au rétablissement de l'anoienne liberté, H il y en avait un si grand qu'il était impossible de le surmonter (20).
a Bi^utus et Cassius se tuèrent , dit Mon^ » tesquieu,«vec ime précipitation qui n'est pas » eiLCUsable , et l'on ne peut lire .cet endroit » de leur vie , sans avoir pitié de la K^ubli- » que, qui fut ainsi abandonnée )>.
Gc^nment le sage Montesquieu n'a-t-il pas vu la cause de cette précipitation? Elle est dans le crittle vïJblueux de ces illustres Romains. Mon-
QVATBIÉifB BIMOCRS. £43
tes^ea pense-t-il qae l'on puisse verser le sang impucément ? *
* H ne fidlait donc point tver César ? Non, certaûieilieDt ; il ùlkitrcinpêcfaer de naître. César était k punition des crimes des Romains ; U eût ayorte quelques siècles plus tôt Se préseoterait-il un tyran en Suisse ou aux Etats-Unis dans le momeot actnd ? On en sent l'Impossibilité, Si on Ty portait , il loi arriverait comme aux serpens^qui meorest d'ein-*mêmes lorsqu'on les dépose dans des climats salubres. Que devaient doDcfiôreBrutas et Cassius, les liens de la société étant dîsaoas? Bs devaient se retirer , se mettre à l'écart y vivre pour eoxHnêmeS) attendre. Sertor;^us, dans les mêmes droonstances y avait £ût le projet de se rendre aux Des-Fortunées , et (fy unir ses jours. Mais comment enlever à des Romains, plus romains qne Sertorius , Tinusion que Rome existe encore ? Gonncnt, a^ l'ont perdue , leur enlen»* le désir de ranimdr sesceodrcs ? CeA ce qui a fait pardonner le trépas de Câar ; que dis-je ! qui a rendu ses meurtriers Fadmiration de tons les âèdes! En effet, quelle ne dut pas être la grandeur de leur sacrifiée ! Ds immolaient rhomme qui leur avait ù\x don de là Tie. Qadle hante vertu un td acte n'exigeait*!! point S R fallait que Brutos etCassius fussent les premiers ^on lesder-
niers des humains. Or , il ne s'est élevé aucun doute sur la vertu de Brotns. Je n'en voudrais, quant à moi, d'autrespnwes qne l'aetioii de ce généreux Romain, qui, poiur le sauver, se livre au parti d'Antoine , en disant qu'il est Brutus , s'apprêtant à recevoir le prix de ce noble mensonge y et ce coUaque aussi expresàf qull est court, et qui annonce .déjà hmtndeCésar: Qud temps pour être malade , dit Bmttis a uo de ses amis qu'il a été visiter ! S'il se passe quelque chose digne de toi, Brutus, répond le malade, en se dressant sur son séant, je me porte bien I Ses lellres à Cicéron en disent encore plus.
244 TUALTSIE.
Le fantôme de Bnitus est connu de tout le monde; personne aujourd'hui ne croit à l'apparition de ce fiantôme ^ personne non plus ne doute qu'il n'ait été tu de Brutus. Pourquoi l'a-t-il TU ? parce que son âme, quoique si ferme et si courageuse , n'était point tranquille.
PoursuiTOns :
Brutus fait part de sa TÎsion à Cassius; oduici ne peut y croire , d'après ses principes de philosophie^ et il dit à son ami ce qu'il ^i pense :
te Noua tenons , Brutus , en notre secte de » philosophie, que nous ne souffrons ni ne » TOyons à la Térité tout ce que nous pouTons » Toir ou souffrir, et que c'est chose iHen in- )) certaine et tromperesse que le sens naturel de » l'homme ; mais de dire qu'il y ait des esprits » ou des génies, et encore qu'il y en eût, qui » aient formé des hommes , Toix , ou puissance )) aucune qui panàenne jusqu'à nous , il n'est y> pas Traisemblable. Quant à moi, je le tou- » drais, afin que nous eussions confiance, non- » seulement en si grand nomhre d'armes , de )) chcTaux et de naTires , mais aussi au secours » des dieux ^ attendu que nous sommes auteurs »> et défenseurs de très-beaux , très-saints et » très-Tcrtueux actes ».
QUAniÉMS DISGOUBS. 24S
L'on Voit par ces paroles , d'ailleurs si nobles de Gissios y combien il est sûr de son £sdt. Le remords direct ou indirect, je me sers de ce terme y faute d'un autre pour exprimer la nuance que je veux peindre, ne s'est pas encore éveillé en lui ; mais la journée de Philippe arrive, la bataille est livrée.— Qu'advient-il à Gissius, au vainqueur des Parthes, à celui qui, enfant, frappe durement le fils de Scylla, comme fils d'un tyran , à celui qui veut que l'on tue César en passant la dague, s'il le faut, au travers de sa propre poitrine; enfin, à celui qui ne peut croire à la vision de Brutus? Il aperçoit toutà-ooup dans la mêlée un cavalier armé de tonte pièce , et d'une foime gigantesque , qui s'avimce vers lui. Il reconnaît César : c'était César grandi de tout ce que la mort lui avait donné. Cassius ne peut soutenir la vue de ce fantôme; il lui tourne le dos en s'écriant : Gest à présent qui il faut quitter la pcartie. 11 se jeta aussitôt sur son épée , et rendit par là inutiles les efforts de Brutus , qui , de son côté, avait remporté la victoire.
Je reviens au sujet dont cette digression m'avait écarté, mais pas autant que Ton .pourrait le croire.
246 THALTSIB*
Apvès la mort de César , et sous rempire d'Auguste, l'esprit de Numa acheva de s'éteindre dans la nuit de la servitude qui oouvrit alors toute la terre; mais cette éclipse ne servit qu'à faire sentir combien sa présenee était nécessaire, et ce fut avec étonnement qu'on le vit bientôt chercher à se faire jour de toutes parts, et renaître avec vigueur, comme ces plantes qui s'élèvent avec plus de force dans les champs de la dévastation et de la mort. Sous les régnes de Tibane , de Calignla et de Néron , les plus illustres &millesde Rome crurent rappeler Tancienne liberté en usant du seul régime qui lui convienne *. Ces t jnms ne ij trompèrent point ; ils regardèrent oonune autant d'accusateurs ces hommes qui reqieotaient la vie des animaux, et ce fut à cette occasion que le père de Sextius éerivit plsi* samment à son fils, qui était précisément à la tête de ces gens de bien, de mieux souper à l'avenir, s'il voulait vivre; et que Sextius, ne voulant point être la proie du tyran, ni re-
* Les Rhasieas, dans le pajs desqnds^ pasult Agédks, lui envoyèrent les Tivies ks pins recherchés. AgésOas garda pour loi les farines, et fit distribuer le reste aux esclaves , regardant *les mets simples comme la vraie pâture de la liberté.
QUATBiians discocbs. jt|>7
noncer ^ eue qu'il croyait de toute justice 9 f 14^
Vo^%é plusieurs foi^, dans 9^ prcmçpa^ p^r
)Q90phîque$ sur les l^rds 4e U ipei*^ ^ ii^S^-
cipiter dans les ilats (21). Je dois djr^ qiiel-
qpibes mots de plus ^air œ s^g^ Quoiqiue l^en
moins célèbre que ceu^ qi^e j'ai nçuniné^, U
p'^^it inférieur ^ ^ucun d^P^^ eu^- .SeUiq^
ftst dfPW ftome, )f le r^pè^e, Ji'iDSti^tetMr d«
ew idées nettes e( pi:M*es (j[ui éjtaieat conwM^
le f^pir^poid^ 4^ crimes de cette époque; e|^
c'ert eyec plaisf^* que Ton rca(W^}^e^; ^m^ hf
neesbre de .ee^iCrqw suÂyiceut so^ ^exemple ^ 1^
fils 4e Mai^C-Auiojne f q^i av^il; k expier à ç^p
égard Ijaat de fautes de son pn^^ Allais il v^i^
i^îeuf qiVe jf laiase p^JL^^ 09 autre qpe moi-
L'ar^ide ide Sexti,us f ^ jTait par Diderot; }e
:iiais 1^ çi^ar pow p^n^i^r^ iiaî^QQs^ xlptyi ^
(irimcipsiJe se tpowerif ji^atift ,4^ }^ %9tiff^
i( Quint«ST^liw>^pelp,pftr.Sa wijpanfie ^
» psr4a.4;Wiaid^^atiQp da»t jil jppiswit, ^ii;^ 1^
^mièfies .4m^^ 4y4^> /«tft t«u'/^ Aé^lsm^^
» 4'î¥taaî4str^r 4aÇ|S HU^al; w^i ,par ^ j^firSe » déjà }it^v\4,,S9flt,ni;ffi)^ 4^re £^^^t ^mpvfi »^ s^pg,dopt ^ i^âU itp .wro§<^.^q» le » .tiîwaïviT?t,*t yftu'ily^î .;ffkt i^rayé, fip^^.fl^'il )) ne;rvM qMe,4v pérU ^knf J^ Ai^JûM? WV
248 THALTSIE.
)) la plrilosophie, et fonda une secte nouveDe )) qni ne fut ni le stoïcisme > ni le pythagortsme ^ » 'fbais un composé de Tun et de Tautre. Voici )) la manière dont Sénéque en parle :
c( J'ai lu Fouvrage deSextius; quelle vigueur, )) quelle âmel Cest une trempe qui n'est pas » ordinaire 9 même entre les philosophes. «Tétais » froid 9 et je me sens animé; j'étais fiable, et )) je me sens fort; j'étais pusillanime, et je me » sens du courage: Je puis maintenant défier ï> tous les événemens, je puis m'écrîer : O sort, » je t'attends; viens avec tontes tes terreur», » elles ne feront rien sur moi ! Je brûle de » m'exereer contre Finfortune, je m'indigne » que Poccasion de montrer la vertu ne se pré- » sente pas. Sextius a cela d'admirable , que, y> sans* Vous dissimuler i'importance et la diffi* » culte d'obtenir le bonheur et le repo3 de la 1) vie , il ne vous en 6te pas l'espoir. U met la » chose haut, mais non si haut qifavec de la » résolutron on n'y puisse atteindre. H vous » montre la vertu sous un point de vue qui » vous étonne, mais qui' vous enflamme ».
Diderot ajoute : « Stetios assied le sage a » côté de Jupiter. La nuit ; lorsqu'il s'était re- » tiré , et que tout' était en silence autour de ;) lui , il s'interrogeait et se disait : De quel vice
QUATBIÉME DISCOUBS. ^ 240
». t'es-tu corrigé? quel bien as-tu fait? en quoi » es-tu devenu meilleur ? Il avait eu le pylha- » goricien Sotion pour instituteur. Celui-ci l'a- » vait déterminé à Fabstinenoe de la chair. En n effets rijr a-t-il pas assez d autres alimenSj » sans user du sang? N^ est-ce pas encourager » les hommes à la cruauté r que de leur per- I) mettre d enfoncer le couteau dans la got^e I) des animaux ? n
Cet aveu de Diderot est extrêmement précieux; il fait voir clairement que tous les philosophes de ce temps , unis par un fonds commun dldées, auraient adopté le régime de Sextius^ si, après les avoir amenés sur ce terrain, on les eut sommés de rendre cet hommage à la vérité et à la justice ; ou bien ils seraient descendus du rang des philosophes, dans celui des rhéteui*s.
Les quatre plus grands poètes de Rome ont payé leur tribut à ces idées. Quoique Horace se permette de temps en temps quelques saillies à r^rd de Pythagore, parce qu'il était d'une autre secte, la justesse de son esprit lui fait trouver fréquemment des idées toutes semblables à celles que ce philosophe a énoncées. Lorsqu'il nous représente Orphée interdisant aux hommes le meurtre des animaux, il l'appelle
2S0 TBALTSIC. *
interprète des dieux ^. Que ^urraitron exprimer de plus fort , que poarraitK)n dire de jJus ooncluant? Lui-même nous apprend combien il était sobre : il dit dans sa sixième satire du livre premier, qu il ne soupait qu'avec des porreanx ou des pois chiches et on plat de bouillie , et qu'il ne dtnait qu'autant qu'il le fallait pour attendre sans peine le souper.
Adporris et ciceris refera , laganique catinum ♦*.
Horace, dira-t-on, agissait en homme raisonnable; il ne poussait point les choses à
* Syivestrts h&mmes saeer, mterprestpte Jeorùm Çœdfluu etfatdo ntictu deierruU Oijfhnts.
Tai ea Toccasioii de citer ces <jbm bcaia vers daasie discours précédent. J'ai parlé aussi des aaimaux féroces qu'Orphée, Bacchus, etc., au moyen du même régime-, avaient adoucis au point de les atteler k leurs chars comme des animaux domestiques. D'après Néméstea, ou Gilpomius^Bocchus jurait été plus loin, il leur aurait servi du vin dans des coupes :
Et Ijmci prœhet cratera hihenti.
Les sons de la lyre terminaient levr éducation , qu'on a cru , un peu trop l^èrement, qu'ib ovatent œmnuncée, pnîsqac c'est alors seulement qu'ils étaient en ét^t de les entendre*
"^"^ Le 'laganus était plus que ce qu'on appelle aujourd'hui dans le même pays de la polenta; on y mêlait du fromage, <félait une espèce de macaroni. Au reste, Horaïae 'éuiî né , pour ainsi dire , dans la sobriété , puisque son père avait vécu longues années avec une livre d^ farine par jour, ce qui était tonte la ration que Ton donnait aux esblaves.
QUATEtitfE DISCOURS. 2S1
rextrèm& Oui^ sans doute; mats cependant la rég^e est bonne ^ on pourrait même avancer qu'elle convient en général à notre nature, incertaine et variable. Dans tous les cas , elle est de rigueur lorsqu'elle découle de la justice , et qu'elle en est l'expression. Plotin aima mieux mourir que de prendre un remède qui devait jui sauver la vie , mais ou il entrait quelques particules de substances animales ; cependant il n'existait aucune proportion entre la vie de ce sage 9 auquel pn rendit après sa mort les honneurs divins 9 et quelques grains de poudre de vipère; mai^ c'était sa règle. Ce fut pour elle que Socrate se soumit au supplice injuste qu'il aurait pu éviter, et Horace la violait lorsqu'il fuyait lâchement à Philippe , sous les yeux de Brutus! Mais, dira-t-on encore, la r^Ie de Plotin n'était pas celle d'Horace ; d'accord , et ifest de cela précisément que je le blâme ; elle devait l'être dès l'instant qull appelle Orphée f interprête àes dieux. Du reste, Horace est fort difficile à juger , comme tous les esprits emportés qui n'ont point d'assiette fixe, comme sont les Italiens de nos jours, auxquels il ressemble. Le portrait qu'il fait au commencement de son Jrt poétique, de la réunion discordante de plusieurs objets formant un tout , lui convient
2S2 THALTsis.
parfidtement G)inme la femme qu'A choisit, pour terme de comparaison , bdle da visage , laide des extrémités y
Desinit in piscem mulier formosa ,
6011 ouvrage offre à la fois les plus beaux vers qui aient été faits y et les plus infâmes.
Cest Virgile qui est le véritable historien de la secte de Pjthagore. Qui ne connaît ce magnifique morceau du sixième livre de V&iéide, dont la grandeur n'a pu être rabaissée par Vindigne application qu'il a faite des principes qu'il y expose! Qui a-t-il placé dans les Qiamps- Eljsées à la tête des justes qui y goûtent un délicieux repos ? Cest Orphée y qui lés charme encore par les sons de sa lyre ; c'est Musée qui leur sert de guide et leur récite ses vers; c'est Numa y la tête ornée d'une couronne d'olivier , offrant encore aux dieux un pur encens. Plus on lit Virgile, plus on est convaincu qu'à l'exception de cette malheureuse part faite aux circonstances, il était entré dans le secret intime de la pâture , qui n'avait pas de voile pour lui. Voyez avec quelle profonde vérité il donne une espèce de conscience au loup y et une âme au rossignol ! Que de choses ne fait-il point entendre dans celte fameuse comparaison de Philo-
QUATBliBIB DISGOCBS. 263
meie, le plas beau morceau , sans doute , et le plus mélancoKque qui existe dans aucune langue! Quelle supériorité de sentiment , et c'est tout dire^ ne donne-t-il point à l'oiseau sur le rustre qui lui ravit ses petits ! Cest Virgile qui , plus que Qcéron , a enlevé la fleur immortelle des Grecs, et la portée chez les Latins , à l'époque remarquable que je signale
Si Virgile est l'historien de la secte de Py thagore, Ovide et Juvénal en sont les poètes moralistes. Le premier, surtout, mérite ce titre. Le quinzième livre des Métamorphoses est le plu9 beau résumé de la doctrine de Pjthagore , et Ton pourrait croire que ce fut lui qui créa ce nouvel ordre de choses dont je viens de parler,
dvilitotion , les poètes ne créent point les impressions, mais transmettent seulement, dans un langage plus beau, plus animé que le langage ordinaire , celles qu'ils ont reçues.
Juvénal s'exprime à cet égard moins explicitement qu'Ovide; cependant, dans la comparaison qu'il' fait des mœurs des lemps -anciens avec celles de l'époque bù il vit , c'est toujours l'antique sobriété qu'il rappelle, et dte pour exemple. Il parle avec admiration de Curius, ne vivant que des herbes de son jardin , qu'il
254 THALT8IB.
faisait ouire lui-même à son petit foyer, Jàcis breî^ibus; iierbes, dit-il, qu'un vil esclave repousserait aujourdlLai avec m^ris. Sa onzième^' et surtout sa quatorzième satire , sont remplies de ^œs exemples. Dans la onzième , on le voit, pour ainsi dire, à taUe avec Fabius, Scaurus, Fabridus, Caton, partageant leur bouillie, qu'ils mangeaient dans les vases les plus ccMnmuns* Le même aliment reparait dans la quatorzième satire , où il est le seul aussi de ces guerriers qui ont fait trembler la tarre. H dépeint ain leur cuisine :
Bi grandes fitmabani puUibus ollœ.
La implicite de la nourriture répond, on ne peut mieux, à la grandeur des résultats. Enfin 90n....cultivillicus orti, etc., doit lui faire trouver grâcç pour d'autres vers, où il veut &ire montre de sobriété, et où assurément il n'est sobre que par comparaison , tant l'exemple que nous avons sous les yeux exerce sur nous d'influence!
Je pourrais nommer Perse après Juvénal, et d'autant mieux que j'ai quelque!» raisons de croire qu'il était pythagoricien dans la pn^ tiqua — (( Vous demandez aux dieux , dit-il , » une excellente santé , une* belle vieillesse ; » mais votre table s'y oppose, die lie les mains i
QUATRIÈME DlfiCOURS. 255
ïï Japilar^. H termine ainsi : OffrODS w^l dieux » quelque chose que les Messala' iie puissent n leur présenter avec tous leurs plats remplis » de la chair d'animaux choisis^ un cœur pur », L'époquç de Sextius, si peu remarquée quoique si digne de l'être , était comme l'aurore du jour le plus brillant qui eût encore éclairé la terre. On sent que je veux parler de la seconde école de Platon y qui abolit nettement le meurtre -des animaux^ sans tergiversations et sans arrière-pensées: de ce fameux éclectisme^ qui fut le refuge de tous les êtres doués d'une intelligence supérieure y lors de la lutte des deux croyances populaires qui se disputaient le monde, et qui servit si éminemment cdUe qui l'emporta , bien que son intention ne fût d'en servir aucune. Il serrjt inutile de s'jétendre sur on sujet aussi connu ; il me suC^ra de rappeler ici les principaux noms dont cette secte s'honore : Ammonius y Jamblique y Plotin' , dont il vient d'être question ; Porphyre , auteur d'un savant traité sur les matières qui sont l'objet de œ livre (22); l'empereur Julien (23), et Zénobie/ reine de Palmyre. Trois siècles après, un homme seul , Produs , rival à la fois d'Archimède et d6 Platon y releva cette secte et balança k
266 TUALTSUS.
Je ne dis rien ici y paroe qu'il en sera question dans un autre ouvrage^ d'Apollonius de Thyane y non plus que de la belle et malheureuse Hypatie, l'un qui a été le précurseur de l'édectisme^ et l'autre qui l'a vu tomber avec elle; commencement et fin dignes de la plus belle institution qui ait paru sur la terre ^ puis* qu'il n'exista rien de plus parfait qu'Apollonius et qu'Hypatie.
(Ce morceau toutefois est si court, et il trouve si naturellement ici sa place , que je vais le joindre à cet article :
(( .... Hélas ! pourquoi ai-je rappdié ici ce nom dé la plus intéressante des créatures! Oui, je l'avouerai, de tous les événemens de ce monde , si fécond en terribles catastrophes, la mort d'Hypatie est celui qui a «rempli mon âme de la plus amère douleur. Je ne saurais en dire la raison, puisque cette fin n'a rien de plus extraordinaire que celle d'un si grand nombre de bienfaiteurs de l'humanité qui, pour prix de leurs services , ont reçu des mains de leurs semblables une mort non moins violente!
Apollonius ouvrit la carrière, Hypatie la fSsrma : l'un fut le plus beau et le plus intelligent des hommes , l'autre fut de toutes les femmes la plus belle et la plus accom[die,Si l'un d'eux
QUAimiiU 0I8GO17R8. SST
eâl maïqiié à la tev^e, un aese aurail eu fcr^ à en^er a Fautre. Nobles eufiin^ de la nature , ne se nourpissant que des (mits des arbres , ne se dâipliéroBt ifue de Feau des font^ines^ leurs images olFiironl un modèle achevé et toujours vivant de la {dus hante perfection oà l'espèce bumaioe puisse atteindre. Des siècles les séparèrent sur la terK^ ils sont unis maiifr tenant dans un plus heureux s^oar I ^ )» )
Ce diseenrs formerait un gros volume si je iroidais rappdep , aveo qudque détail j |ous les grands hommes de Fantiq^ité qui se sont «IiSr tenus de la chair des animaux ^. Je vais maior tenant placer au hasan) cpm^ dpnt U» mm
♦ ^tr^t 4'W WTf ^ fe^t , iotkiOp' : permèrç raison de la philosophie } etc,
^ n est une omissioii pAat impoitaote, et dont mon ouvvafe 4oit Decessiirfiii^iit se oassentif , poÎBqvr cet|e «m^i^ip^ f^ JrtYP 4p P»8«Mr 4» f^9»g9?P«f 4? pl«s 9Ûr, du plus ï;^faU)Jbley4p Ç4^ 4^ femmes. Or, bien que toutes lessectes*, chez 1^ ^Tecs , aieqt pu slionorer de quelques-unes , le nombre des pjthagorideBDes étak «i grand que fenr nom seol a /oanii la iDalin*e d^w gros vjiym^ ay phi|q^p^ ^JiilfOQrw ; ^aisfp liyr^ (f^p pefàn, et Vç/snem^ni dfis fèmfnes, le ^l^ce; recommandé jj^ l^hagore, n*ajant étë violé par aucune d'elles, je ne pourrais parier que d^un bien petit otoibre; 9 ^^^ vùma, ne peint mettre les pic!d9 4^ içsf}e
#W*t^«Ç*t#¥,»^«a'*W«fiipM^ des
]|9l|a^^. ^^PfM <^)o d^ ^<°^ i^'? ezb4)é ^ j^o^ 4p^^ parfums.
258 THALT91E.
se présenteront à mon esprit , à quelque secte qu'ils aient appartenu. Platon, si renommé pour sa sobriété, vivait habituellement d'olives , d'après Diogène-Laërte , et de figues, selon Plutarque; oe dernier observe même qu'il en reçut un surnooL Son disciple , Àrcésilas , qui fut le chef de la seconde académie, ne vivait que de raisins. Quoiqu'il doutât de tout en fait d'opinions , il était bien sûr que l'homme n'avait aucun droit sur la vie des animaux. Carneades , son successeur , et fondateur de la troisième académie, exclusivement occupé de la nourriture de l'esprit, aurait entièrement oublié celle du corps , si on n'eut pris soin de l'y ramener. Son éloquence était si entraînante , que Caton crut devoir prémunir contre elle le sénat, devazft lequel il devait parler comme député des Athéniens. Phodon, qui était la vertu personnifiée, ne vivait que de lentilles, l^ume connu par son genre particulier d'éloquence (24). Zoroastre, le célèbre l^slateur des Perses , n'avait goûté , durant toute sa vie , que du lait (25). Démocrite et Héradite^ si connus, l'un par sa gaité, Fautre par sa tristesse, que le vulgaire s'est plu à exagérer^ ne vivaient que d'herbes. Héradile, après avoir dédaigné le &ste de Darius et de sa cour (26) ,
ne se crut point assez loin des hommes injustes et meurtriers en s'enfennant dans sa maison , à Ephèse ; il alla vivre sur une montagne escar^ pëe; mais^ malheureusement , la grotte où il se retirait la nuit était humide; il y prit une hydropisie dont il mourut à soixante ans, c'està-dire^ à la fleur de l'âge pour un pythagpricien. Démocrite est un des plus grands hommes dont s'honore le Grèce. Ayant été mis en accusation^ aux termes de la loi, pour avoir dissipé ses biens, il dit de quelle manière il les avait dissipés ; c'était en allant en Egypte , en Chaldée, et jusque dans l'Inde pour conférer avec les sages de ces divers pays. Il présenta aux juges le livre qui contenait le r^ultat de ses observations; ils furent tellement satis- Ceiits que , non-seulement ils le remirent dans la jouissance de ses biens , mais qu'ils lui érigèrent encore des statues. Le mérite de Démocrite était si grand, qu'on a cru qu'il avait excité la jalousie de Platon (27), et Cicéron prétendait que c'étaient ses eaux qui avaient arrosé les jardins ( horticulos ) d'Épicure.
Épicure , qui le croirait ! occupe un des premiers rangs dans ma liste. Lucrèce est loin de partager l'opinion de Cicéron sur ce philosophe. 11 ne trouvait point que ses jatxlins
S60 THALYSIK.
fussent pedts y ni qnlls fassent arrosés par Aes eaux ëtrangères y puisqu'il Tappdle k finjdt intellectuel de la Grèce ^ âoge le plus grand quaucun homme ait enoore reçu. Il a donné son nom à une secte nombreuse, qui a évidemment abusé de ses principes (28). Épicure était loin d'être épicurien y il ne vivait que de gros pain et d'eau ; il n'avait de sensuel que son esprit Mais je me trompe , car, que j a-t-îl de plus sensuel qu'un morceau de pauni assaisonné par l'appétit ? Quand il voulait faire un repas splendide, epulari pretiosius , il joignait à ce pain un peu de fromage c jthéridîeo , préparé par les mains pures des habitans de l'Ue de Vénus, qui, ne se nourrissant eux-mêmes que de lait et de miel , étaient comme une médaille vivante et symbolique frappée par la déesse des amours.
Il n'était pas toujours nécessaire d'éti*e pythagoricien, platonicien ou épicurien, pour suivre le r^ime des herbes. Plusieurs stoïciens sesontc(Miformés a ce noble principe ; ce qui est d'autant plus à remarquer de leur part , qu'ils se faisaient un mérite de mépriser la douleur. Les exemples en seraient nombreux ; je n'en citerai qu'an , celui de Qéanthe, successeur de Zén<m, qra a le plus déoQiontré par sa vie combien la richesse
QnATBiÉMB Discouas. 26 1
^tait diose peu ûëoessaire. Appelé devant Parao-
page pour rendre œmpte^ aax termes de la loi,
de ses moyens d'exisfcenœ, il y comparut assisté
d'un jardinier et d'une bonne femme, le pi*e-
mier Jttt donnant qudques herbes pour la peine
qo'il prenait la nuit d arroser son jardin, car il
ne voulait rien dérober à ses éludes, et Tautre
lai donnant un morceau de pain pour le soin
qu'il prenait de pétrir pour elle. L'aréopage ,
rempli dadmimtiony.offrit a Cléanthe un trésor,
qu'il refusa comme lui étant inutile. Il se laissa
mourir de faim à quatre-vingt-^dix^neuf ans,
pensant qu'à cet âge personne n'avait besoin
de lui sur la terre, et qu'il serait mieu)( ailleurs.
Je me garderai d'omettre le nom du sage
des sages ; la vérité du r^ime pourrait , avec
quelque apparence de bon droit , être mise en
doute si elle était privée d'un tel appui. On ne
peut point dire que Socrate fût de l'école de
Pythagore , puisqu'il en avait^ une lui-même
qui était contemporaine de cette dernière ; mais
il était pythagoricien dans la pratique. Je n'en
donnerai point pour preuve ses petits soupers
dont on se trouvait bien , même le lendemam ,
et que Platon d'ailleurs pourrait réclamer, non
plus que ces mots dont Diogène^Laërte se sert
pour le caractériser : fvu^ item enu et conti-
262 THALTSIE.
nem ; mais j'aurai recoars à des témoignages plus précis , a un fait qu'on ne peut révoquer en doute. Lorsque Onésicrate eut été envoyé par Alexandre auprès des gymnosophistes pour qif il s'informât de leur doctrine y un d'entre eux , après la lui avoir exposée , lui demanda si l'on tenait parmi les Grecs de semblaUes discours; Onésicrate répondit que non-seulement ces discours étaient tenus, mais encore qu^ls étaient mis en pratique par un grand nombre de personnages distingués parmi les Grecs, notamment, a)outa-t-il, par Socraie , qu'un oracle a déclaré être le plus sage de tons les hommes , et par Diogène , mon maitre. J'ajouterai moi-même qu'il est de la d^nière évidence que ce que Platon met dans la boudie de Socrate au sujet des dewL TiUes , l'une bonne et l'autre mauvaise , dont j'ai fait mention à l'article du premier , était dans les opinions de Socrate, et par conséquent dans ses pratiques.
Maintenant ne serait-on pas étonné si , en remontant vers les temps héroïques , je plaçais le redoutable Achille dans ma liste , Achille, qu'Homère à dépeint si impitoyable , et préparant lui-même ses repas sanglans ? Ce grand poète, en dessinant son héros, s'était fondé, sans doute, sur la tradition qui portait qu'Adiille
avait été nourri du sang de la terre; knaisPlutarque a fort bien expliqué que le sang de la terre n'est autre chose que le suc des herbes et des fruits y et c'est en effet ce que l'on devait attendre de l'éducation qui fut donnée au fils de Thétis. Je n'en veux d'autre preuve que le grand tableau trouvé de nos jours à Herculanum y qui représente le centaure Chiron, si fameux d'ailleurs par sa connaissance des {Jantes , enseignant Achille à jouer de la lyre. Les sons de la lyre tiennent l'âme à une hauteur où le meurtre ne peut arriver. Hercule annonçait ce qu'il devait être un jour lorsqu'il brisa celle de Linus (29).
Ésope , le plus spirituel de tous les hommes, était trop occupé de peindre ce qu'il voyait , pour qu'il pût songer a ce qui devait être; il a cependant exprimé assez clairement sa pensée dans cette courte fable que Plutarque nous a aussi conservée : « Le loup ayant aperçu des M bergers qui mangeaient un mouton dans leur » loge, s'approchant d'eux, Quel bruit vous me- » neriez , leur dit-il , si je faisais ce que vous » faites ! »
Quant à Lockman et a Pilpay, qu'Ésope avait pris pour modèles , la sagesse] de leurs actions répondait a celle de leurs préceptes. Le
M4 TUALTMB»
dehiier évàl ^iMiùso^hkte , et o*iot to dire ÊêBlélSf. Aprè^ tovoirchttrmé IXMetii^ Us ingtnii^ éeht ëntDre l'Occidetit. Ge sont des fleurs ptsU GOtiDttes ) mais le parfum qu'elles exhalent eU i^piré avee délices.
Je ne placerai point ici le poète de Sjtoi^ cose pour des opiùions fiivorsMes au rë^^in^ des kerbe& Chose étrange ! ses- idylles n'en offrit aucune trace ; mais je Vj placerai pour œs cinq knots que je destine à être gradés un JOUI' awdiessus de la grande porte de riastilui delà noÙTelie doctrine > et que dès ce momeni je oMe [dais a regarder comme prophétiques.
ki'ièhç d^t Bahyniç. (30) (WyL Tll.)
Simonides , malgré la colère dont il est animé contre Pittacus^ est forcé de convenir à son sujet que ceu^ qui nb se nourrissent que des fruits de la leire sont meilleurs que les autres hoDimes.
Pittacus^ ruh des €epi sages de là Grâfcei après avoir artacbé son pays au joug étranger, le plaça sous l'empire de lois équitable i seul but qui lui avait fait accepter Tautèrité souveraine , d6nt il se départit aussitôt que son œuvre fut accomplie. G>mme on
QUATRIÉn DUGOURS. MU
fodbât Itfcombler de rieheMes^ il ne deinanda fbuxt tOttCe prOfNriétë que Pe^ce de Ceite que sa flèche , une fois hnoée ^ aurait pàroouni } €â qui étmt bieA j liste cb qu'il lui fallait pour vivre, et qui cependant devait être assez ^ puisqu'il vécut plus de cent ans. Covahiea ne devrait-on point désirer tiv^ment paiHii noua l'introduction de ce régime > s'il devait ramener de idles moeurs I
Cest Pittacusi qui, le preâiier> a énoncé la naxiine devenue chrétienne: Ne &is pas à entrai ce que tu nû Voudrais pës qui le fût faiti et par sliite , Ne fais point à l'aniiâcial ce que lu ne voudrais pas qu'on lui fît > 6i tU étais i sa ^acè. Je présume même que c'est cette dernière pensée » que je suppose ici cotnme Une ligne qui se prolonge , qui a dû engager l6 sage PîttacuÀ ( sage doit être synonyme de îaste ) à s'abstenir de la chair des aniniauX4
J'ai à faitie uhe autre remarque importante au Mjet de Pittàcus : il fut le malti^ de Phéré-^ Cfâe I qui fut ôelui de Pjrthagore. Or y Gcérôn ateorde à Phérécide le mérite insigne d'avoir été te preiûier philosophe qui ait enseigné Tim*mortalité de l'ame y et Suidas Ipi attribue l'intention de la métempsycose. Pittàcus se trouve ioi lé père d'une bien noble postérité. Il ré*
266 TUALTSIE.
sulterait aussi de cette remarque que Pjthagore était tout formé lorsqu'il entreprit le voyage de l'Égjpte et de Flnde/
Après avoir parlé du roi de Mjtilène , je parlerai du soldat de Marathon , car c*est là le nom qu'Eschyle , l'un des plus grands hommes de l'école de Pythagore , prend dans son épithaphe, composée par lui-même. Il n y fait aucune mention de sa qualité de poète tragique, lui y le créateur de son art , sans doute parce que ses vers étaient trop bien gravés dans l'âme des Grecs pour qu'il pût craindre qu'on en perdit jamais le souvenir; mais les services ont quelquefois besoin d'être rappelés à la mémoire des peuples , lors même qu'ils ont été nobles et désintéressés. Or , Eschyle, que Tingratitude de ses concitoyens avait obligé à s^exiler de sa patrie , pouvait bien rappeler à ces mêmes hommes que sans lui et ses compagnons d'armes , le Mède j à la longue chapelure ( il désignait par là les Perses ) aurait été le maître d'Athènes. La vie d'Eschyle y qui fut sans tache et sans ombre , méritait une autre fin. On sait qu'il périt parce que dans le temjfe qu'il rêvait profondément, assis sur le flanc d'une montagne , un aigle , prenant sa tête chenue et immobile pour le sommet d'un rocher , laissa
tomber sur elle une tortue dont il voulait £ûre sa proie. O fatalité ! Cest ainsi qu'Euripide a subi une mort non moins funeste ! Tandis qu'il rêvait aussi, errant dans un bois, il fut surpris et mis en pièces par une meute de chiens. De tds événemens , à T^ard de teb hommes , semblent arrangés à dessein par le génie du maL Nous pourrions leur adjoindre Sophocle pour le même fond de pensées, puisque le héros de sa première tragédie étail TriptcJème, et qu'il y célébrait le culte de Gérés. Admirons maintenant , avec une satisfiu:tion inêlée de quelque étonnement , cette douceur pythagorique dans les trois grands poètes tragiques de la Grèce ; elle forme un aimable contraste avec ce sentiment déchirant
de pitié et de terreur qu'ils ont porté au degré le fJus élevé où ce genre d'émotion puisse parvenir.
Ma vive sympathie pour les trois grands poètes que je viens de nommer m'engage à placer après eux le philosophe que j'aime, le Fythagore scythe, qui, moins heureux que celui des Gètes , reçut la mort des mains de SGKi propre frère , lequel n'entendait point que les moeurs de son peuple fussent adoucies. Ce grand homme, dont la Grèce fut peut-
S68 THALTSIB.
être jaloose» n'est guère conali que par des mots heofeax , qui , à l'exemple de quelques autres du même genre , laisseront sur la teiire une empreinte étemelle. Qément d'Alexandrie» je me plais a dter cet ami de l'abstinence f fait un éloge si àooompli de celle d'Ânacharsis , dans le seûs qui nous occupe , que son savant commentateur s'étonne que la remarque n'en ait point été faite par Diogène-Laërte« Peutêtre est-ce encore pour le motif dont j'ai parlé i CAr les Grecs tenaient à être le peuple doux pat excellenoe ; ils pensaient avec raison que la douceur donnait du prix au courage, comme la grâce en donne à la beauté. Il est une circons* tance particulière de la vie d'Anacharsis que je me plais surtout a rappeler, à cause d'une cer* taine identité qui m'apparait dans l'éloignement Je l'emprunte^ à regret , à l'impur Lucien ; elle se trouve dans son discours , d'ailleurs assez insignifiant, du Scythe ou Vétranger. a J'ai » beaucoup souffert, dit Anacharsis à un de ses » compatriotes , que le hasaiti lui fit rencontner » dans une rue d'Athènes , j'ai beaucoup souf- I) fert dans ce, pays où j'étais venu étudier la » Sagesse ^ servant de jouet aux en&ns à cause >> de la nouveauté de mon costume ».
Et tout cela en attendant une mort cruelle !
QUATBiÉME BMCOCRS. 260
ainsi los Nuées précédèrent celle de Spcra te. Mais pour revenir à ces derniers mots d'Ânacharsis ^ il est sûr que la yërite en personne ^ se mon . trant en public avec des habits étrangers ^ produirait un effet tout semblable Le pauvre genP€ kumain ignore à quds miséraUes pièges il se laisse prendre t
Le mépris de Diogène pour certaines bienséances fiiit que Ton éprouve quelque répugnance à le citer ; mais cette répugnance cesse lorsque Ton songe que l'aréopage fit reconstruire aux frais de la République son tonneau (31) , que des étourdis avaient brisé dans son dMence; non <pie l'aréopage pensât que les Athéniens dussent se logei' dans des tooneaux , mais il jugeait que ce tableau de modération ^ même extrême , avait son utilî^. Tous les aperçus de son esprit fin et caustique étaient la vérité même. Il avait remarqué que les hommes injustes, violens, superbes, se levaient des tables bien fournies , et vice vers cl L'analogie qui existe entre la voracité et Tespriit de tyrannie, ne lui avait point échappé. Il ne vivait que de pain I comme Epicure, et fiusaitdes vœux pour que tous les hommes fussent ainsi ^ue lui masophages ; c'éf ait Tepcpressioa dont il ee s^vwt Le ma^a était une sppte de pain donc
270 THALTSUS.
le peuple se nourrissait , en le trempant dans de l'eau miellée.
Démdsthènes était platonicien ; mais ce nom n annonce pas toujours , comme celui de pythagoricien y FabsUnence de la chair. Il était^ du reste , extrêmement sobre, et il a dû bien sûrement à cette sobriété la majeure partie de son talent (32). Il ne buyait que de Teau au milieu du nectar de la Grèce (33^. Cest quïl en produisait un lui-même encore plus exquis. Ce naturel a manqué au grand orateur de Rome , parce qu'il pratiquait^ moins que Démosthènes y ce qui chez lui eût été une vertu y et n'était peut-être chez l'orateur d'Athènes qu'un fruit du terroir. Au reste, la pensée de Cicéron a été manifestée dans le bel éloge qu'il a fait des Athéniens , et que j'ai rapporté plus haut (34).
Eschine , le rival de Démosthènes y était de la secte des orphiques , et dès-lors on ne peut avoir aucun doute sur sa manière de vivre. Il ne feindrait pas trop peut-être se presser de réclamer ses titres à cet ^rd , puisqu'ils sont consignés dans un passage de la femeuse harangue de la couronne , par lequel Démosthènes a cherché a répandre du ridijcule sur son antagoniste, et y a complètement
QUATBJÈIfE DISCOURS. 27-1
réussi y si l'on ne savait que toutes les sectes ont des pratiques dont se moquent ceux qui n'en font point paitie. Nous apprenons donc par ce passage qu'Eschine avait rempli le rôle de corybanthe aux fêtes d'£leusis , ou de Baochus et de Cérès^ qui étaient FOsiris et risis de TEgypte, c'estnà-dire le soleil et la terre ; enfin ^ à la fête du pain et du vin , remise en honneur par un autre culte.
Sénèque ^ qui donna aux Romains de si belles espérances , ne vécut pendant plusieurs années que des seules herbes de ses jardins > et il confesse que cç temps fut le plus heu^ reux de sa vie. (c Sénèque , dit Montaigne, » ayant mordu chauldement y a l'exemple » de Sextius , de ne manger chose qui eût » prins vie , s'en laissa seidement pour n'être » souspçonné d'emprunter cette r^e d'aul- » cunes rdigions nouvelles qui la semaient n. Mais il revint secrètement à cette nourriture de sa jeunesse y lorsqu'une longue et pénible expérience des hommes et des choses eut fait entrer dans son cœur la vérité, qui auparavant n'était que dans son esprit ; et il est même vraisemblable que cette découverte , ùite par Néron , fut la principale cause de sa mort , pour les raisons que j'ai déjà émises. Lucain^
272 TBALTSIK.
le célèbre aulaur dfi la Pharscâe y s'a^sejnût aussi a celte l^ble frugale , et il fut dévové par le n^ême monstre.
Ajoutopg quelques moto sqr ^ po^ illua» tne. «Tai cité ceux de Juste^Lipse a son sujet ? Lucanus poeta , prorsùm pldloiophtu. Oui , Lucain élait poète , mais par^deçsus tout phi« losopbe; aussi est-ce là le principal car^iotèpë de son ouvrage y qu'aucun autre n'égale pour rëlévation des sentimens , et ne surpasse pour la beauté des images. Lucain est exagéi^ y mais c^est après qull a dit tout ce qu il ÊiUait dire; de sorte qu^ y ainsi que le remarque le meilleur de ses traducteurs , il n'y aurait qu'a effacer* 11 faut d'ailleurs faire attention que Lucaia a péri a vingt-sept ans , et que y si le tempe ne lui eât manqué , il n'y a point de do^le qu'il n'eût retranché cette exubémoc^ ( II l'a fiftit pour les trois premiei^ livMS de son poème. ) Lucain était espagnol ; il de^ vait avoir les défauts de son pays comme il en avait les hautes qualités. Quelle impartialité ! qudle exactitude ! quelle vérité i Je ne dirai pas avec qud art , mais avec qu'elle no- Uesse il nous intéresse à des moeurs étranges y lorsqu'il nous peint la veuve <f Hortensius redevenant fépouse de Gitonl II est si exaot ^
, QUATRliME nSGDURS. HS
pomr <^ p^ dure si instruit des effets de la na^pre ,. qu'un physicien d^ nos j&ars , abstrac- Uoiti fuite de la oûulear' poétique y n'aurait pas nûwx^ rendu les effets du ga2 dététere sur la jeune aihylle , l'intéressante Phémonoë. Je ne pwle pcÂnt de ces grands morceaux que tout le monde sait par cgeur ; on* croit lire Corneille y et )e ne praiserais pas avancer un paradoxe en disant que c'est Lucain qui a fait édore )e génie de ce grand poète. Qui a mieux peibi l'horreur des guerres civiles ? Si Tou peut a'étonner d'une chose, c'est quelles existent après les descriptions qu'il en a faites. Enfin , SGoi courage n'est point inférieur à celui des héros qu'il célèbre. Dans le cinquième diant de son poème> il invoque un autre Brutus pour venir an secours des Romains , et reçoit , c'était juste , le prix de ce noble appel. On l'a accusé d'avoir y pour sauver sa vie , dénoncé sa propre mère. C'est faux ; je n'en veux d'autres preuves que ses vers qu'il récite en mourant ; Fid^ume éteint toute idée de gloire. Non , il ne Fa pas plus accusée que Sénèque , son onde y n'a approuvé le meurtre d'Agrippine , dût Tacite ; qui l'affirme pour l'un et l'Insinue* pour Fâutre y passer pour un calomniateur (35).
274 THALTSIE.
Je terminerai cette nomendatuve dliomiiies illustres par le nom de Pline T Ancien, ne futce qu'à cause de cette touchante reflexion sur les animailx qu'on forgeait pour les présages : A suppUciis vitam ùusfncantur unam taniùm ob culpam quia nota sont ; réflexion profonde et si digne d'être méditée , qu'elle suffirait seule pour faire une révolution parmi les hommes, s'ils avaient <x>n8ervé une ombre de bonté et de justice. Cest à un tel langage que l'on reoonnatt l'interprète de la nature; et Hine devait être en efifet le plus savant des hommes , puisqu'il possédait si bien la vraie sdence:
Il ^s'en faut que la morale ait été cultivée par les modernes comme elle l'a été pkr les anciens , et la raison n'en est pas difficile a trouver ; c'est que cette morale est comprise dans lem* religion ; tandis que c'était tout l'opposé diez les andensi où la religion et la morale formaient deux cat^ories très-distinctes.
Cependant, après la destruction de l'empire romain et l'établissement des peuples du Nord , une plus grande stabilité dans l'état civil et polique des nations, en conservant la suite des idées , et permettant de mettre a profit lès fruits, quoique tardi&, de l'expérience, a fini par
QUATHIÉMB DISCOURS. 27S
créer je ne sais qael champ neutre où la pensée a relrouvé une partie de Tinclependance qu'elle avait chez les anciens , avec une supériorité marquée quant aux données positives , résultat d'une observation plus vaste et d'une analyse plus exacte ; mais ces données ressemblent encore à ces belles inscriptions gravées sur la pierre , et qui ne sont point dans les cœurs. Les modernes , en un mot , sont la statue du fabuliste : cette tête est belle ,* quel dommage qu'elle soit vide !
Toutefois la nature change , mais ne se détruit point ; rien né meurt entièrement sur son sein ; tout ce qui a été est et sera ; il n'y a de différence que dans les quantités. Voyons rapidement chez les modernes ceux en qui
cette portion de l'esprit des anciens s'est fait jour y comme ces plantes rares que l'on trouve sur le globe au même degré d'élévation , quoique séparées par de grandes étendues de terre , analogues à l'ancienneté des temps. Je ne ferai mention ^ je le répète , que de ceux qui se sont livrés à ces pratiques par des motifs tirés d'elles-mêmes ^ et dont l'exemple puisse être offert à la généralité des hommes ; et trop souvent il faudra nous conlenter des opinions^ au défaut des pratiques.
Je commenoerai j)ar la France , oà, pour mieux dire^ pressé par le temps et par les bornes de mon livre , je ne m'occuperai guère que de ce qui s'est passé relativement à cet objet dans cette partie intéressante du globe, faite pour en être le centre moral , et qui le deviendra lorsqu'elle aura acquis la certitude de tout ce qu'elle vaut à cet égard.
Ce n'est pas la première fois que la France entend parler de ce noble sujet. Ses anciens prêtres , qui étaient ceux de la nature végétale y représentée par le plus robuste de ses enfans , l'en avaient entretenue en offrant à son adoration le gland de ses forêts , frère de celui des forêts de Dodone , quoique leurs inspirations fussent loin d'être les mêmes. Le druide , héritier du Pélasge , était dur et austère connue l'était dans son pays l'arbre dont il portait le nom , presque toujours battu par le souffle des tempêtes ; mais le ba^xle , son ministre , adouci par les charmes de l'hanûonie. était le meilleur des mortels.
Cest le chant qui police les, hommes ; l'harmonie du chant crée ou réveille celle de l'âme, et les pensées qui en résultent sont pures comme lui.
Les troubadours remplacèrent les bardes
QUATRIÈME BISCOURS. 277
' sur la terre même ou ils avaient vécu , et comme eux s'abstinrent y pour la plupart, de yerser le sang des animaux. Il faut attribuer à ces influences Tacte mémorable du bon René, qui de roi se fit berger. Il gardait les troupeaux arec la reine son épouse, dans les cbamps parfuma de la Provence. Il a célébré son bonheur et celui de ses agneaux , car il n'était point berger à la manière de Poljphème. Sa vie paisible forme le plus frappant contraste avec celle de sa -fille Marguerite , la souveraine agitée d'Albion.
II avait paru vers le même temp un de ces êtres extraordinaires qui n'appartiennent à aucune époque, parce que la circonstance qui les produit, et qui est nécessaire pour les produire y peut appartenir à tous les lieux ^t à tous les siècles: ainsi le feu caché dans le sein de la pierre iie se manifeste que lorsqu'elle est frappée par un corps étranger. Je suis sûr que la noble servante de Yaucouleurs , rhéroïne de la France, ne vivait que de pain et d'eau. Elle portait la bannière , mais elle ne voulut jamais Geindre l'épée ^ Son cœur était trop pur pour
* JVn demautle mille pardons 4 la jeune et intéressante princesse qui,- dans: un beau, morceau jde sculpture ^rqiiresente Jeanne d'Arc venant de couper la tcte à un Anglais.
que ses mains fussent souillées par le sang. Cet esprit de prévision j qu'elle possédait à un trèshaut degré , est une nouvelle preuve de ce que j'avance; car, je le répète, toute lucidité vient de là. Cest ainsi que le jeune Daniel fut pleiu de la connaissance de l'avenir tant qu^il refusa les viandes qui lui étaient offertes par le roi de Babylone , et ne fut qu'un homme très-ordinaire lorsqu'il eut cédé à ce funeste entraînement.
Quelques siècles auparavant, dans un âge de demi-barbarie où Tesprit, que l'on commençait à cultiver , avait pour pâture la plus triste proie (la scholastique), on vit le plus habile docteur de ce temps revenir à la nature, se retirer dans un désert pour y être avec Dieu et les herbes. A cette nouvelle , une jeiinesse studieuse quitte les villes et prend le chemin de cette solitude. Une multitude de cabanes s'élève autour de celle d' Abailard ; chacune avait son jardin; elles présentaient l'aspect d'un ru-
Jamais» je le répète, cette noble fille ne versa le sang. Il faut tontefob savoir, gré à Tartiste de l'expression de regret qn'eUeamis dans les traits de son modèle; éUeadeviné oe sublime caractère.
On voit la même faate » et sans le même correctif, dans le ridicule montmient q[oe la ville d'Orléans a élevé à Hiéroïoc de la France.
QUATEIÈME DISCOURS. 279
cher^ et Ton y vivait avec la même innocence. Un événement du même genre eut lieu relativement à saint François d'Assises^ qui s'était retiré dans une grotte sur le bord de la mer ; toutes celles des rivages de TOmbrie se peuplèrent à son exemple *. Telle est Torigine des couvens, qui furent loin de tenir ce qu'iU avaient d'abord promis. Hélas! pourquoi la philosophie n'a-t-elle point de semblables retraites! Cest à elle surtout qu'elles conviendraient ; elle seule peut entretenir et accroître le feu sacré qui doit finir par s'éteindre dans d'autres mains ^.
* Ce qui s'est passé rdativement à Abailard et à saint François d'Assises, avait eu lieu jadis pour Polemon , un des successeurs de Platon. Les mêmes cirooiistanGes doivent amener les mêmes résultats.
^ Si , comme on n'e peut douter , ces pratiques pures sont le principium et forts de la philosophie, pourquoi n'élèveraiton point des asiles pour les recevoir, comme on plantait jadis des bocages sacrés auprès des fontaines? Au milieu des ^garemens des hommes, il est indispensable de conserver , à l'abri de tout changement, un modèle inaltérable du bien. Aind, une mesure commune, faussée par le temps, est remise dans son état au moyen du type primitif. Là, dans ces asiles,, iraient retremper leurs forces tons les Jiommes qui , par leur puissance morale, influent sur la multitude, d'autant plus portée alorsi à recevoir leurs avertissemens, qu'elle en connaîtrait mieux l'origine. Tout le temps qu'on .sera privé d'une semblable institution , la philosophie n'aura point de
280 THALTSIB.
L'indépendance que les croisades avaient coAimuni^^ué aux esprits par la ccmiparaisoii
lampe allamée ; dk marchera aa hasard y dk fera fiasse roDte. Cet établissement serait digne du people k plus sensible et le pins dvilisé de la terre. Malheur à Ini si nn antre en prenait llnitlatiye! son courage en serait nécessairement affaibli ; U ne ferait que suivre de loîii tn exemple ^11 est fait pour donner au monde.. Il est malheureusement trop certain qu'on ne voit rien , pour le moment , dans nos institutions qui puisse favoriser un semblable projet^ mais le pajs, qui va toujours plus I<^n qiie ce qui le gouverne , y pourvoira peut-être. Nous avons beaucoup à espérer de l>sprit d'association qui honore notre époque. Dans tous les cas, ]e pense que ks propositions suivantes, que je n'ai pu moi-même dévdopper, pressé par l'abondance des matières, intéresseraient autant les gouvernans que les gouvernés , et mériteraient d'être soumises à k méditation d*une sodété savante:
1.« Savoir si une ossification plus lente, résultat du régime ém herbes , en mettant plus de temps à élaborer les organes de llntdligence, n'accroît pas le cerde des conceptions « et la justesse de l'esprit qui en est k suite.
2.« Si , en donnant aux masses un caractère plus uniforme , c'est-à-dire sans divei*gence on oppo^tion sensible , ce r^me ne fkvorise pas leur mouvement vers le prindpal but qu'elles doivent se proposer , qui est leur perfectionnement
3.» Si les idées de fécondité, d'ordre, de vitalité que ce r^me inspire, ne tendent point à établir une paix perpétudle entre les états et les fàmtUes , tandis que les idées de destruction , de désordre et de mort, communiquées par le r^flme contraire, soit visiblement soit d'nne i^çon occulte , établissent entre ces mêmes états et entre ces familles une étemdle guerre ^ etc. , etc.
d'objets nouveaux^ reçut sa consistance des guerres civiles qui en fut*ent la suite ; toutes ces eitx^onstances ^ réunies et fortifiées Tune par Tautre^ permirent au seizième siècle de produire un fruit d'une nature si éxqpise^ qu'on n'était pas tout-à-fait en droit de Fattektdre d'un terroir encore si négligé. Ce n'était qu'un livre , mais ce livre, fils du passé j était père de l'avenir. Il n'y avait point d'événement dont l'influence pût égaler la sienne. Je veut parler des Ë^scds de Montatigne. Cet octvrage si achefvé, malgré son titre, et écrit sous la dictée de la raison, na pas peu continué à établir ces idées saines y plus répandue^ en France que dans tout autre pays , et peut-^fe ne serait-ce pas trop avancer que de dire que cest lui qui a cré é la philosophie du dit-buitième siècle, qui a été plus loin que Montaigne, tnais dont Montesquieu^ le Montaigne de cette époque, a réprimé l'exubérance. (Lui seul a atteint le but que les autres ont dépassé.) Montaigne a renfermé dans ce Uvre une foule de réflexions en faveur des àniiAaux , et on reconnaît même dans ces endroits une touche de sensibilité dont il n'est pas ordinairement prodigue. Il craint de refuser à son chien la fête que celui-ci lui
282 THAXTSIE.
offre hors de saison, et qu'il lui demande. Aimable parité ! G>mbien d'hommes y bien moins utilement occupés que Montaigne^ lors même qu'ils penseraient tenir dans leurs mains la destiqée des états, i^uraient renvoyé brutalement leur chien dans les mêmes circonstances I Montaigne, que le simple vol d'une mouche suffisait pour distraire ! Il reconnaît qu'il y a des obligations mutuelles entrç l'homme et les animaux. Il va plus loin ; il les place, à peu de choses près, sur la même ligne : a Quand je rencontre, dit-il, parmi » les opinions plus modérées les discours qui » essaient à montrer la prochaine ressem- )> blance de nous aux animaux, et combien )) ils ont de part à nos plus grands privilèges , » avec combien de vraisemblance on 'nous les » apparie ; certes j'en rabats beaucoup de notre » présomption , et me démets volontiers de » cette royauté imaginaire quW nous donne )) sur les autres créatures ». Il avait dit ailleurs que tcut ce que nous savons nous le tenons des bêtes; or, d'après cette observation, ne devrions-nous pas avoir quelque reconnaissance pour elles , et , en outre , quelque respect pour ces lettres vivantes qui forment, en quelque sorte, le livre de la divinité ?
Au livre 2 y chapitre 1 2 de ses Essais , où il a consacré tant de belles pages à Fapologie des animaux , il reproduit un passage de Platon qui expridie absolument la même pensée. (( Platon , dit-il y en sa peinture de l'aage doré soubs Saturne^ compte entre les principaulx advantages de Thomme de lors^ la communication qu'il avoit avecques les bestes, desquelles s'enquérant et s'instruisant ^ il sçavait les vrayes qualitez et différences de chascunes d'icelles; pat* où il acquérait une très-parfaicte intelligence et prudence , et en conduisoît de bien loing plus heureusement sa vie, que nous ne sçaurions faire : nous faut-il meilleure preuve a juger Ximpudence humaine sur le faict des bestes? »
Cest dûns ce même chapitre que se trouve cette phrase admirable, à propos de l'homme et des animaux : (( Cest une même nature qui roule son cours ». Il le sentait si bien j qu'en parlant de l'amitié^ de cette amitié qu'il a si bien connue et dépeinte , il avait dit : « L'image » même que j'en vois aux bestes , si pure, avec- » que quelle religion je la respecte ! »
Les partisans du meurtre des animaux sont affligés de ces peintures; ils voudraient qu'il n'y eût aucune liaison entre les animaux et
284 THALTSIE.
rhodu&e; aussi, en rabaissant les liiis prennentils le soin d'^aller infiniment Fautre, sans songer qu'ils I/ai imposent des devoirs relatifs à cet état âevé. Bnffon explique la sapériorité de liiomme sur les animaux par celle de l'esprit sur la matière, u L'homme , dit-il , doit être le maître des animaux, par cela seul qu'il pense et que les ariimaux ne pensent pas ». Mais s'msuit41 de là qu'il doive les égorger? Ce serait alors une triste prérogative que la faculté de |iaiser ; elle ne pourrait être l'ouvrage que d'un gÀiie malfaisant
Au reste je ne cite ici que les opinions de Montaigne , qui , comme chez tant d'autres , étaient peu d'accord avec ses pratiques, bien qu'il fût naturellement sobre. On le voit plein d'admiration pour Métrodore, qui ne vivait qu'avec douze onces de pain par jour, et pour Ëpicure, qui se contentait de moins ; mais il n'a pas jagé à propos de les imiter. J'ai parlé de l'obstacle qui arrêtait les modernes dans cette voie , leur religion qui leur a tout dit, et qui , lors^méme qu'ils ont cessé d'y croire, leur dicte encore leurs règles de conduite, tant ils sont gens d'habitude! Montaigne n'avait point aperçu cette cause de leur . infériorité , mais si fait bien ses résultats, lorsqu'il disait au livre 3 ,
QUATRIÈME DISCOURS. 9t$5
chapitre 9 de ces mêmes Essais : « Nous ne » laissons pas d'avoir des hommes Tertaenx^ » mais c^est selon noas ».
Charron^ qui a marché sur les traces de Montaigne, dont il avait tout, excepté le naturel, &it, dans le 8.^ chapitre du livre de la Sagesse, une longue comparaison des animaux avec l'homme, qui n'est point à l'avantage de ce dernier *. De teUes idées durent paraître bien extraordinaires à l'époque où dles furent émises. Je ne serais point étonné qu'dUes eussent produit , en éveillant l'esprit de contradiction , celles qui leur furent opposées dans le siècle suivant. Il j avait de l'exagération dans les unes et dans les autres , mais mcnns cependant dans les premières. L'homme étant un dernier résultat, et, pour ainsi dire, un être à part, il ne peut point être mis sur la même ligne que les animaux ; mais il est lié à toute la nature comme le fruit l'est aux branches de
* l^orarîas, dans son ouvrage : Quod animalia brttla ratione utantur melius homines, va pins loin que Cbantm ; il va même trop loio. Ce livre est siDgnlier ; mais sa plus grande singularité est, sans doute, d'avoir été fait par un nonce , quoique ce nonce fût cdai de Qément YIIL Au reste , je ne dte id Rorarius que pour rappeler la savante et ourieose diasertatioD qu'a faite Bayk à son artlde i sur le même sujet.
^ 286 THALT81E.
larbin ^ et par elles au tronc et aux racines ^ et ces rapports y plus ou moins prochains , lui imposent des obligations , ainsi que le dit Montaigne. Que sera-ce lorsqu'il aura été prouvé que tout le bonheur de Thomme, et jusques à sa destination ultérieure , en dépendent! En effets raisonnons en passant sur ce dernier objet; qu'est-ce qui doit s'élever -jusqu'à Dieu ? ITestrce pas ce que nous reconnaissons pour lui appartenir sur la terre , la bonté , la mansuétude ? Lorsque nous en faisons dans lliolnme l'heureuse rencontra elle nous pénètre d'un charme qui est^ sans doute/ le plus grand que nous puissions éprouver. Cest ce qui nous porte d'abord à rechercher avec ardeur la société de nos semblables , comme si nous ignorions l'énormité de leurs pertes , comme si nous ne savions pas que tout ce qu'ils avaient de sentimens honorables avait été se briser conti^ les membres meurtris des animaux y et c'est lorsque nous en avons acquis l'entière certitude, du moins celle du résultat, que nous détournons d'eux nos regards pour rentrer tristement en nous-mêmes. Or, peut-on penser que ce ^ui est repoussant , horrible pour les hommes, sera accueilli par la divinité ?
Quatre hommes d'état remarquables ont porté
QUATBIÉME DISCOUBS. 287
si loin la sobriété y que l'on peut bien supposer que l'intérêt des animaux y entrait pour quelque cbose , ce que l'on sait d'ailleurs bien certainement de l'un d'eux. Ces quatre hommes sont Sully ^ d'Aguesseau , Bacon et Bameweld. On pourrait y joindre le vertueux Malesherbes y le d'Aguesseau de notre âge ; on sait qu'il vivait de peu y et sans songer à ce qu'il mangeait y qu'il couchait sur la dure et à demi-habillé , pom* échapper plus vite au sommeil. Ce sont de tds hommes qui m'ont inspiré le désir de les éclairer sur les raisons de leur abstinence^ dont ils ne sondent pas toujours le motif. Il est^ sans doute., dans cette aspiration continuelle du bien , qui, leur fait rejeter naturellement, et le plus souvent a leur insu , tout ce qui ne formerait pas avec lui im parfait amalgame.
Deux autres conseillers de rois y comme Sully et Malesherbes y doivent trouver ici leur place V quoique à des titres différens : l'un est un esprit remuant du siècle dernier y le cardinal Albéroni. Fils d'un jardinier y l'ayant été lui-même jusqu'à son adolescence , il ne vivait que de quelques herbes y et malgré lesPcontrariétés et les déceptions auxquelles il fut en proie , il poussa sa carrière jusques à quatre-
vingt-sept ans. Pfemier ministre d*E^ps^e y il voulait donner à œ pays , qu'il avijiit adopté, la place laissée vacante par les Jloinaiiis , et il a tenu a peu de chose que cette con^ raiion contre le reste du monde n'ait en un plein succès.. S'il eût vécu dans un aqtre temps, et qu'il eût été pape, comme Yoltaire i'espérait , ou le lui faisait espérer , c'eût él^é Rome elle-même qui eût recsommencé soii empire ; idée fatale qpe ruminent encore de nosjoniv des honanes habiles et pervers , qu'on ne craint plus de vqir se réaliser, mais à laquelle on a lieu d'être étonné que la terre ait pu échapper , puisque c'eût été le plus gr^nd de ses malheurs.
Ceci n'est point a (avantage du r^ime , il en faut convenir. Tout ce qu'on peut dire à ce sujet, c'est que le mal est qudquefcÂs bien inspiré , et qu'il sait alors où il doit prendi^ la force et la lucidité qui lui mAUquent. Nous verrons quelques autres exemples de cette ruse , qm toutefois est rarement couronnée du succès 9 parce qu'il j a tQU)Qurs quelque chose d'essentiel qui lui échappe,
Ge%égime s'alliant d'ordinaire avec une oertaine austérité, on sera plus étonné , sans doole^ de le renecmtito dans le cardinal de Serais,
QUATRliHE DIS€OUBS. 289
poèce él^ant , hoipme d^ cour et de plaisir ; oii lie p6at néanmoins concevoir à cet égard 9ttGane espèce de doute , puisqu'il nous èa a iait lui-même la confijdence. Les oppositions sont ,du'go4t de tou( le monde. Peut-être en Toulait-il fisiire une avec l'époque où son palais^ a RcMue , était , comme il le disait lui-même , timberge de France, dans un carrefour de V Europe* Quoiqu'il en. soit, la raison doit en être bonpe, c'est-à-dire valable pour ce livre, car bieA sûrement le cardinal de Bernis n'aurait point agi ainsi par esprit de mortification.
J'ai hâte d'arriver au philosophe qui , après avoir été un des précurseurs de* Newton dans les deux, partagea nvec De^cartes l'empire du monde pensant; à l'une des plus grapdes gloires de la France ,à Gassendi, qui défendit la sensibilité des bêtes contre Descartes, qui n'en faisait que des machines (36). U prouva que l'homme * n'est point fait pour s'en nourrir (37). Il s'empara du systàne d'Épicure, et le fit revivre en France après l'avoir perfectionné; mais il en arriva des épicuriens de Gassendi comme de leurs devanciers; ils furent loin d'agir comme leur maître. Cependant Chapelle , Bernier (38), Molière , reçurent de lui des impressions qui ne purent manquer d'influer sur leur génie.
290 THALTSIE.
Je veux parler surtout de oe dernier ; )e pense qu'il n'aurait point atteint cette perfection , dont il n'existe point ailleurs de modèle y sans ces idées qui durent étendre la sphère de ses sentimens (39) , et par suite celle de ses pensées. Peut-être pourrait-on appliquer la même remarque à Racine, qui jpassa sa jeunesse à Port-Royal-des-Champs (40) , et à Massillon, qui trempa son génie dans les austères rigueurs de la solitude de Sept-Fonts, puisqu'on sait que les premières impressions sont les plus fortes ; on pourrait dire même qu'elles sont indOTaçables. M'opposera-t-on Corneille et La Fontaine? Mais on sait qu'uniquement occupés du but de leurs travaux, ils n'avaient pas la conscience de leurs alimens (4 1 ), ce qui prouve au moins qu'ils étaient sobres ; et il n'est pas douteux que s'ils l'eussent été davantage, leurs talens, quoique si supérieurs, n'eussent acquis quelques d^rés de plus. Personne n'égale Corneille pour l'élévation des sentimens et la sublimité des pensées ; mais le goût lui manque quelquefois , et l'on a remarqué qu'il a constamment échoué dans les peintures de l'amour *. Ce sont de 1^-
* D faat en excepter le Cid , où il y a des mouvemens fort jndres , et je n*eiiteods parler que de ceax-d ; mais c'est grâces à Guillain de Castro.
QUATBIÉME DISGOCRS. 291
'es ombres^ si l'on vôut, dans un si grand talent; mais ce sont des ombres. La Fontaine est uniqu'e pour le naturel , la naïveté et les grâces ; mais il pèche du côté de l'invention y j'en excepte celle des détails; c'est-à-dire qu'il était ihcapable de créer par lui-même , qu'il fallait qu'il reçût d'ailleurs un premier mouvement^. Il est remarquable que dans les nombreux sujets de ses Fables y il v^tn est point un seul qui lui appartienna L'on a comparé cette invention à la toile sur laquelle un peintre dessine son tableau; mais cette comparaison n'est juste qu'en cela seulement que sans la toile le peintre n'aurait point fait son tableau y oommç sans les sujets donnés La Fontaine n'aurait point fait probablement ses Fables. A mon avis , Tinvention du sujet y du moins dans ce cas , est au-dessus de tous les embellissemens dont on peut l'orner y quel que soit leur charme ; et c'est à cause de cette invention que je pense (ju'Ésope doit être placé au-dessus de La Fontaine y comme il est à la tête des philosophes les plus versés dans la connaissance du cœur humain. Je reviens à Gassendi après cette di^
* La Fontaine passaîl de son temps poar l'homme le plus ennuyé de France. La Maison en est dans ce que je viens de dire.
292 THALT8IE. .
gression. Ses sentimens ne furent pu moins fructueux pour ses amis que pour ses discî-ples. Je ne puis méconnaître leur influence sur Lamothe-le-Ya jer ; ce sont eux qui ont guidé infailliblement ce moraliste dans le bel éloge qu'il a fiait de Pjthagore , et lui ont inspiré cette définition de la bonne chère, à laquelle on ne se serait point attendu. Cesl, d'après Lamotbe-Ie-Vayer , un repas fait avec la satisfaction de Famé et du corps ; or ^ Tâme pourrait-elle être satisfaite à l'aspect de cadai^res d'animaux privés injustement de la vie ? . Enfin c'est Gassendi qui, en vertu de cette lucidité de son esprit, a porté les premiers coups à la philosophie scholastique , cette mère des ténèbres , honneur faussement attribuée Descartes.
J'ai opposé Tun a l'auti^ ces deux hommes célèbres. On serait donc bien étonné si , après cela , je les rangeais dans la même catégone , non en vertu de faits semblables , mais par un même fond de pensées. En effet , qu'estce qui a pu inspirer à Descartes , tellement sobre , qu'il ne mangeait positivement que pour vivre, des idées si contraires en apparence à celles de Gassendi ? Quoiqu'il fût extrêmement jaloux de son redoutable compétiteur à l'em-
QCATElAlIE mSCOUES. 293
pire y pour ooBtinuer la même comparaison^ û n'est pas à présumer qu'un homme tel que Descartes ait pu être déterminé , même a son . insu , par un semblable moti£ Tout |h dépendu dans ce grand homme d'une fausse direction. Nous nous en convaincrons en con*» sidérant sur quel raisonnement il a fondé son système ; le voici i il est consigné dans Pune des deux épitres de Louis Racine sur TAme des bêtes : « Les bêtes paraissent souffrir lors- » qu'on les tue, et cependant elles sont inno- » centes ; il &ut donc qu'elles soient insen- » sibles, sans quoi Dieu, qui les a créées, serait » injuste (42) ». Ce raisonnement est concluant J'ajouterai qu'il faut de tonte nécessité être cartésien , ou convenir qu'on est gn malhonnête homme. Rien n'est plus rigoureux que cette conséquence. Or, parmi ceux qui connaissent Descartes, personne ne doutera que si on eût pu le tirer de son erreur il ne fût devenu un des plus ardens défenseurs des animaux. Je ne dirai pas la même chose de Buffon , qui a adopté et soutenu l'opinion de Descartes , parce que je pense qu'aucune émotion p'est jamais entrée dans ce colosse de pierre.
On raconte que , dans une spirée d'hiver , Fontenelle et Mallebranche conversant ensem-
294 TnALTSIE.
ble auprès du feu , ce dernier donna un gram coup de pied dans le ventre à un chien qui Tenait prendre sa part de chaleur au foyer domestique. Fontenelle y ému par les cris'douloureux du chien y blâme Mallebranche , qui , à son tour , gronde Fontenelle , et lui demande $11 pense qu'une machine puisse souffrir. Je conviens quune porte que Ton fera tourner sur ses gonds a^iera comme le chien quand on le frappe ; mais Mallebranche aurait dû j&ire une expérience plus décisive ; il aurait dû se contenter de menacer lanimal^ au lieu de le frapper , et il se serait convaincu qu'il a non-seulement de la mémoiœ , mais encore de l'imagination; car j'ai remarqué bien des fois que les animaux étaient moins sensibles au coup qu'à la menace , loi^qu'elle n'était pas trop souvent répétée. Enfin, soit que les ouvrages du sage Côndillac aient amené ce changement 9 soit que Terreur ait un terme plus ou moins court , personne aujourd'hui ne pense que les bêtes ne soient que des machines; cependant beaucoup de gens l'ont cru , et parmi eux d'exdellens esprits. Que ceci nous serve d'avertissement pour nous mettre en garde contre les opinions qui nous paraissent le mieux établies. Tout le monde pense au-
QVATRlÉilB DISCOURS. 29K
joardilui que rien nW plus simple, plus juste; plus nécessaire y que de se nourrir de la chair des animaux; si mon ouvrage survit à Fépoque où cette funeste habitude aura cesse , on croira que j'ai créé des chimères pour me donner le plaisir de les combattre.
* G>ndillac, que je viens de nommer , me rappelle le célèbre anglais qui posa les fondemens de cette nouvelle philosophie. Ce^t Locke. La grande idée qui domine tout cet ouvrage £ut la base de son Livre sur r Éducation, et un témoignage de cette force est précieux à recueillir. Je remarquerai au reste que le fameux axiome qui a £ût une révolution dans la métaphysique y et qui a été le fond des idées de Locke , il rijr a rien dans Fentendemeni qui riait été auparavant dans les sens, avait été emprunté aux anciens, et avait été dit, dans les mêmes termes , par un homme dont le cœur et les mains étaient pures ; et remarquons encore que Gassendi l'avait reproduit avant Locke : singulière influence des mêmes pratiques sur des esprits également élevés ! ^
* Le savant Pearson , dans ses Leçons sur le Symbole des Apôtres , a exprimé les mêmes idées , qu'il avait empruntées j selon toutes les apparences , à Gassendi , dont il était le contemporain. Elles étaient fort extraordinaires pour ce temps.
296 THALTSIB.
II tiou^ faut 4ine place pour Bossiiet , car il était bien impossible qu\in si savant homme eût laissé passer un tel tajet sans l'en- TÎsager sous quelqu'une de ses faces : sa manière de vivre devait Vj disposer. On sait qu'il était extrêmement sobre ; l'abbé de Longuerae trouve même qu'il Tétait trop; je ne dirai pas que , iselon moi, il he l'était pas encore assez , parce que ce mot de sobriété , malgré l'application que j'en ai souvent faite dans ce discours , ne sonne pas bien à mon oreiUe: Qu'exprime-t-il en effet , si ce n'est un moindre degré dans le mal ? Puisse arriver bientôt le temps où ce mot cessera de designer une vertu • Yoici , au demeurant , la pensée de fiossuei^ telle qu'il l'a consignée dans son célèbre Discours sur tffistoire mmersetle :
. « Avant le temps du dâuge, la nourriture » que les hommes prenaient sans violence » dans les fruits qui tombaient d'eux-mêmes^ » et dans les herbes qui aussi bien léchaient » si vite, était, sans doute, quelque reste de » la première innocence et de la douceoi^ a » laquelle nous étions formés. Maintenant » pour nous nourrir il faut répandre du sang , D malgré l'horreur qu'il nous cause naturelle- » ifnent, et tous les raffinemens dont nous nous
quateiAhë discoubs. S9T
» servons pour couvrir i^fos tables suffisent » à pdûe à nous dëgubèr les cadavres qnll » hous faut Aianger pour nous aSsouVin
» Mais ce n^est là que la tnoindre partie tâe » nos malheurs. La vie y déjà raccourcie, s^a^ )) br^e encore par les violences qui s*intro- 0 duisent dans le genre liumain. L'homme, D qu'on voyait datis les premiers temps épar- » gner la vie des bétes , s^t accoutumé à » n'épargner plus la vie de ses semblables. » Cest eh vain que Dieu défendit, aussitôt » après le déluge , de verser le sang humain , S) en vain pour sauver quelques vestiges de » la première douceur de notre nature , en ^) permettant de itiaiigér de la chair des bêtes » il en avait réservé le sang; les meurtres » se inuïtiplièrent isisms mesure etc. {Page » 173 ) ».
Voila un admirable prédis de l'influence du r^ihe sanglant sur le moral de l'homme Oh a dû remarquer ces tnôts , lesquels présentent un càràctète de doûCeiii^ si grande ,que l'on pourrait là croire elcagéi^ : Dans les fraks qui tombaient deux-mêmes , et dans les herbes qui aussi bien séchaient si "Dite; ils manifestent la pensée intime de Bossùet , qui était qu'il fallait éviter avec soin tout ce qui restemble
298 TUALT8IB.
à riù justice et a la violence. Il arrive y qod* ques pages plus bas, à la dernière oonséquenoe du meurtre des animaux : Le sang humain abruti ne pouuait plus s^ékt^er aux choses inteUectueUes.
Pourquoi Bossuet , convaincu du danger de ces pratiques criminelles y n'a-t-il pas donné luimême un exemple contraire? Pourquoi n'a-t-il pas imite en cela saint Bernard, avec lequel il avait tant de tant de traits de ressemblance 7 La raison en est simple : saint Bernard était en dehors des hommes; il les soulevait avec un levier plus fort que s'il eut été parmi eux, levier dont Bossuet n'aurait pu se servir, parce que, dans les circonstances où il se trouvait, il eût manqué de point d'appui. Ces circonstances voulaient que Bossuet ne s'éloignât pas trop de la manière de vivre de ses contemporains, afin d'en être mieux entendu (43). Son opinion n'en est pas moins précieuse à recueillir , et elle ne saurait être infirmée par sa conduite. Plaignons ceux qui , en apercevant le but y aperçoivent en même temps, ou croient apercevoir un obstacle insurmontable qui doit les empêcher de l'atteindre.
Le nom de Fénélon parait inséparable de celui de Bossuet j et une place dans ce recueil
QUATRIÈME DISCOUfiS. 299
lui est acquise , moins à cause de la description enchantée qu'il nous a donnée des anciens peuples de la Bétique , que pour cet acte de sa vie qui a rendu ^ plus que tout autre, sa mémoire chère à tous les hommes. On sait qu'au péril de ses jours il alla dans le camp ennemi redemander une vache qui faisait le bonheur d'une pauvre famille , et fut assez heureux pour la ramener. Peu de traits peuvent être comparés a celui-là , car ce n'était pas d'une vache seulement qu'il s'agissait, mais d'une vache quaucune autre n'aurait pu remplacer. Il le sentit, et quitta tout pour la chercher. Fénélon cependant avait une idée si élevée de l'hopime, que les animaux étaient hien petits à ses yeux ; mais son cœur était en cela meilleur juge que son esprit. Cest parce que l'homme est élevé qu'il ne peut pas être cruel. S'il le devient, il n'est plus homme.
Il me faudrait un article plus long que ne le comporte ce discours pour analyser le fond des pensées de Leibnitz , l'une des plus fortes têtes du dix-septième siècle. Il ne prenait point de nourriture tant que le soleil était au-dessus de Fhorizon; il ne pouvait alors digérer que des pensées ; à la nuit , comme si son corps eût été épuisé par son esprit , ou qu'ils eussent
300 THALTSIX.
fiât enscmUe le partage de la lamière et des ténèbres, il faisait un rqMS très-copieux , oan»posé ordinairement de lait Leibnitz plaçait a . la tête de tous les philosophes Pythagore et Platon , et c'était tout dire.
On sait que le grand Newton avait une
extrême tendresse pour les animaux ; la mort
^dtt moindre d'entre eux lui causait une vive
douleur. Je vais laisser parler sur ce sujet
Yoltair^ , dont Tautorité ne sera pas sans doute
suspecte. Voici comment il s'exprime dans les
Élémens de la Philosophie de Newton , 1 ."