partie , cLap. 6 : <c II y a surtout dans lliom
» me une disposition à la pitié aussi géné-
» ralement répandue que nos autres instincts.
» Newton avait cultivé ce sentiment dliuma-
» nité , et il retendait sur les ' animaux.' U
» était fortement convaincu avec Locke que
» Dieu a donné aux animaux une mesure
jo d'idées , et les mêmes sentimens qu'à nous.
» U ne pouvait penser que Dieu, qui ne &it
D rien en vain , eût donné aux bêtes les or-
» ganes du sentiment , afin qu'elles n'eussent
» point de sentiment II trouvait qne con-
» tradiction bien affreuse à croire que les
yy bêtes sentent, et à les &ire souffrir : sa mo-
» raje s'accordait en ce point avec sa philoso-
QDATRIÉMK DI8C0UHS, 301
ni phie. // ne cédait qtimec répugnance à » tusage barbare de nous nourrir du sang n et de h chair des animaux , et il rien m fcàsait point éleî^er chez ^Ud , etc. »
lAm Toit par œ moro^u y non moins ho* noràbk pour Voltaire que pour Newton , que (fêtait là aussi le fond des idées de ce grand poète y et il n'est pas douteux qu'il ne les eât mises en pratique sans l'extrême mn^iliiê de sra esprit , qui , l'emportant maigre lui ^ a (Aéy par cela méme^ tout caractère moral à ses actions. Au reste, son Dialogue de la Poule et du Coq a fait rerser beaucoup de larmes y et d'autant plus que l'intention apparente de Fauteur n'était point qu'on en versât
Quant a la part, toute petite qu'elle fût, du r^me funeste sur ces deux hommes , les plus étonnans peut-être qui aient existé , on ne l'aperçoit que trop distinctement dans Voltaire. Pour Newton , on sait qu'il a commenté l'Apocalypse
Milton..... faudrait-il s'étonner que ce grand homme , qui ne buvait point de vin , dînait avec des herbes , et soupait avec quelques oliyes, crut entendre , dans la nuit une intelligenoe céleste qui lui dictait ses vers ? Je remarquerai à son sujet que le régime reproduit les mém^
302 THALTSIE.
hommes y dans les mêmes circonstances. Milton était républicain comme Curius. S'il a fait uae finisse application de ses principes y du moins sa bonne foi est intacte; nul n^a eu une idée plus élevée de l'homme que ne l'avait Milton ; on pourrait la comparer à celle que Nevirton avait de Dieu.
Inscrire ici le nom de Pope après celui de Newton , de Locke , de Milton j c'est réunir ce que l'Angleterre a eu de plus illustre. Depuis Ovide on n'avait point entendu sur le sujet que je traite de plus beaux vers que ceux dotit Pope a ômé la troisièpxe épitre de son Essai sur tHomme. Il faut lire dans l'original la belle description commençant ainsi :
Nor think , io naturels state they blind'y trod The State of natare was the reign of God ;
^void comme il la termine :
The fiuy passions from that blood b^gan , And tara'd on man a fierœr savage* man.
Image terrible^ Dd ces meurtres surgissent des passions furieux qui aiment contre l'homme un nouvel animal plus féroce que tous ceux qui existent; quel est-il? F homme.
Après cette admirable peinture, Pope^ comme Bossuet, représente lliomme privé de son
OUATRIÉBIE BISCOUBS. 303
inlelligence par l'usage des viandes ^ réduit a recourir à celle des animaux.
Je n'ai pas besoin de rechercher maintenant si Pope a mis à profit pour lui-même ce cpi'il oonseiUe aux autres ; tous les tableaux du bien ne peuvent être qu'une invitation de s'y conformer. Il me suffit que ce soit la vérité • qu'il exprime, puisque c'est la vérité que jeveux^ et ne veux point autre chose :
Quid verum.,. euro et rogo , et omnis in hoc sunu
. Pope , né avec une santé languissante ^ vivait de peu y et il eût été facile de mettre sur le compte de son tempérament ce qu'il aurait fallu raporter à sa seule vertu ; mais la question se simplifie beaucoup en demandant si ce qu'il vient d'exprimer en si beaux vers est^ je le répète, la vébité. Si c'est la vérité» adoptezlà, au lieu de l'outrager par vos réticences.
Que je plaindrais Pope s'il avait louvoyé comme tant d'autres ; si, comme tant d'autres, il avait eu deux visages ; si , pour quelquesvaines considérations , il eût sacrifié à un tempssi court, qu'on peut à peine le fixer, commeil le dit lui-même ^ , les trésors' de son éter-
* Let us ( siDce life can little more supply ThaD just to look about us , and to die ).
304 THALT8IB.
nitél Eh I qud C9S ferail*il aujourdlitti de oeçpL a qui il aurait fait cp sacrifice? Pa^ plus dp oas qu'on ne fidt de quelques o^oes de pousaière> Je oe parle ni dg Swifc ni de BoljngltHtit^ey qui ne rauraîeut point exi|^
Ce n'est point îqî le lieu de rechercher œ qui a produit ce gnmd malheur; des sociétés modernes , où Ton ne peut être soi , et où il £Biut par conséquent renoncer a la plus douce et a la plus chère des propriétés. Eh I pourquoi m'en plaindrais-je dès que personne ne Jea phuBt ? On s^est conformé à tons Içs usages y on a ohéi a toutes les idées vouku9S et reçues , on meurt satisfait , tout autant qu'on l'était jadis lorsqu'on ayait la certitude d'être enterré dans une robe de capucin.
Ajoutons aux beaux yers de Pope des vers gracieux de Goldsmith , ex&aits de sa dâicieuse ballade de TErmite , au chapitre 8."^ de son Vicaire de Wak^^idd.
(c Je ne condamne point ces troupeaux k » être forgés; ils paroourent librement la » vaOée. Tai appris de celui qui a pitié de n moi da»Qir pitié d'eux \
* Taiight tbat po^r that pitiés me J Ifara to pity them.
.QUATRIÈME DISGOUfiS. 305
» Ce qui m'est' nécessaire pour un inno- » cent festin , une mallette d*herbes et àe » fruits , je la cueille sur ces monts ver- » doyanSy et la transporte dans ma cellule; j'y » mêle l'onde limpide qui découle de cette » source, etc. »
J'ai eu l'occasion de nommer plusieurs fois Bacon y le précurseur de la philosophie moderne. Ce grand homme occupe un des premiers rangs dans cet ordre élevé, qui en compte, comme on le voit , un si grand nombre. On sait qu'il a parlé d'une rénovation nécessaire dans l^pèce humaine , à quoi il a ajouté qu'elle devait être prise dans ses premiers fondemens : No(^a instauratio facienda est ab imis Jundamentisi II a omis de s'expliquer sur la nature des matériaux qui devaient former l'édifice , mais il est facile de suppléer à cet oubli lorsqu'on le voit attribuer au mélange de la viande avec ses autres alimens , ce les^ain corrupteur qui fait fermenter tous les vices dans le sein de t homme, et y détruit les germes de bonté, de sagesse , de justice que la nature jr apoit semés. Ces mots , joints à la pitié de l'article précédent , forment un enseignement complet
(( Nous devons , dit Montesquieu , a la vie )) champêtre que l'homme menait dans les
» premiers temps, cet air riant répandu dans » toute la Ëible ; nous lui devons ces descrip- » tions heureuses , ces aventures naïves , ces » divinités gracieuses, ce spectacle d'un état » assez différent du nôtre pour le désirer , » et qui n'eu est pas assez éloigné pour » choquer la vraisemblance. Enfin, ce mélange » de passions et de tranquillité. Notre ima- » gination rit à Diane , à Pan , à ÂpoUon , » aux nymphes , aux bois , aux prés , aux » fontaines. Si les premiers hommes avaient » vécu comme nous dans les villes , les poètes » n'auraient pu nous décrire que ce que nous » voyons tous les jours avec inquiétude, ou » que nous sentons avec dégoût.
» Les poètes qui nous décrivent la viecham- )} pêtre nous parlent de l'âge d'or qu'ils re- » grettent, c'est-à-dire nous parlent d'un temps )> encore plus heureux et plus tranquille i».
* . , #( OEuures posthumes^. )
^ Montesquieu , dans cç morceau, a parfaitement dépeint les influences du l'^me ; malheureusement c'était pour lui un dieu caché; il n'a pu nous dire son nom.
Tout le monde connaît sur ces matières l'opinion de J.-J. Rousseau , qu'il a manifestée énergiquement dans son Emile (44); d'accord
QUATRIÈME l>ISCOUttS. 307
en cela âtec Locke , dont il a pris le contrepied potir tout le reste^ et cette opinion doit être d'an grand poids en laissant la question dans le domaine de la sensibilité, car peu d'hommes ont senti plus vivement que Rousseau, et |e dois défendît ici son caractère moral, puisqu'il est le garant de cette preuve. On lui a trouve de grande défauts , des vices même; on lésa bien sûrement exagérés , et je pensé qu'ils tenaient bien moins à lui qu'à sa position. Elle fut telle, en effet, qu'on a lieu d'être étonné qu'il ait pu en surmonter les obstacles. Mais d'oi^ vient qu'en notant le mai avec tant de rigueur, on a omis de lui tenir compte du bien qui le compensait avec tant d'avantage , et qui s'est d'ailleurs manifesté par tant de diefj^'œuvre ? Pourquoi, entre autres choses, n'a-t-on poiiït remarqué qu'il avait vécu pauvre? Il attrait pu , s'il l'eût voulu , être aussi riche que Voltaire ; il n'a point cédé à une envie si commune , pourquoi ? était-ce par esprit de justice ? pensait-il qu'un homme qui a plus que le nécessaire retient la vie d'un autre homme à qui ce nécessaire manque, ou sa liberté^ qui est plus que sa vie ? ou bien , son esprit , hors des voies battues , craignait-il l'embarras des richessses , et préférai t^l, noble
308 TUALTSÎB.
parasite , orner , libre de tous soucis y la maisoD ou le parc d'ua grand seigneur y peut-être par le même esprit qui engagea Diogène à viyre dans un tonneau au milieu du luxe d'Athènes ? Cétait ce qu'il fallait voir. On en aurait conclu^ jepense,ceque jVi dit plus haut , que Rousseau n'était point à sa place. Il a vécu, en effet, comme un homme incertain de sa route , qui la cherche et ne la trouve point. De là toutes les oppositions de sa vie, dont la plus remarquable j sans doute , est d'avoir envoyé ses enfans .à l'hospice après avoir composé le plus beau des livres sur l'éducation. Il a £ût connattre les motifs d'une conduite si extraordinaire , mais il n'en a point donné la véritable raison , qu'il ignorait lui-même. Rousseau, éloignant ses en&ins de lui pour les ranger sous la verge commune , était conune Hercule , qui , sur le mont Oëta , brûle tout ce qu'il a de mortel *.
Quoique Rousseau , je le répète , n'ait pas toujours suivi ses principes de morale , il a trop
♦ Cest ainsi qu'ayant formé le projet de se fixer à Génère, ilTabandonna pour plusieurs raisons, dont il ignorait encore la véritable ; c'est qu'il y eût été trop à l'étroit. Il lui fallait Paris pour agir, par le moyen de ce puissant levier, sur le reste du monde.
enrichi son domaine , et je lui ai , en mon particulier^ trop d'obligation^ relativement au sujet que je traite, pour que je ne doive p^s relever des expressions injurieuses à sa mémoire y insérées dans un livre de critique littéraire fort répandu. Voici en quels termes l'auteur, de cet ouvrage s'exprime sur ce grand génie : « Rousseau ^ au milieu de sa vie impure, se croyait le plus vertueux des hommes ». Il dit ailleurs que ceux qui, entraînés par Fillusion , ne se sont pas cru m^Ueurs qu'un tel homme, se sont calomniés ; ce qui dit assez clairement que Rousseau était le dernier des humains; enfin il déclare que ses fautes ne peuvent lui être pardoonées. L'auteur de cet ouvrage était fort jeune lorsqu'il émit ce jugement plus que sévère, puisqu'il est injuste ; Boais ne l'ayant point adohci dans sa dernière édition , après une expérience de plus de vingt » années , il en conserve toute la responsabilité. M. deB*** est trop loin de Rousseau pour qu'on puisse attribuer un paroil jugement à l'envie (45); mais plus il a lui-même de talents plus il a été à même d'apprécier celui de ce célèbre écrivain , et il est surprenant que l'admiration qui a dû résulter de cette élude ne l'ait pas engagé à ménager ses termes. Un
310 THALYSIS.
démon qui parviendrait à ravir les harpes célestes y et qui remplirait les airs de leur nélodie , serait encore intéressant a tous les jesax; et combien le sensible Rousseau , pialgré œ qu'en on dit des hommes stupides ou ingrs^U » n'était-il pas loin d'être un démon ! Remarquons d*aboixi que Ton ne connaît les fautes de Rousseau que d'après l'aveu qu'il en a fiût lui-lnême (^6), aveu qui , aux yeux de la morale la plus austère, en réclame impérieusement le pardon , que le critique s'obstine à lui refuser. Je ne connais point la vie privée de ce juge inflexible y et quand je la oonoditrais elle serait .Mçrée pour moi y die n'est point du ressort de mon investigation. Elle doit être pure si elle s'est réfléchie d^ns cet écrit, dont le calme et la luddité sont les caractères distinctjfs. Il nç faudrait point s'ea étpnner; tant de regards ont dû être tournés vers lui d^ns son enfance pour l'édairer, tant de nmp$ ppar . le conduire, qu'il est possible qpHl n'ait fait aucune chute. La vertu est facile avec de tels secours. Il n'en a point été ainsi du malheureux Rousseau! Mais enfin il a su se^éinè- 1er tout seul de la fange où le sort l'avait jeté et retenu y il a su trouver des ailes ppur s'élever dans les' plus hautes régions du génie,
QUATRI&ME DISCOURS. 31 1
qui sont aussi^ j'ose le croire, celles de la vertu , car leur source est commune. Rousseau , en efifet y rendu à lui-même , a été le meilleur des hommes. Comme citoyen , l'on peut présuqier ce qu'il eût été j s'il eût vécu de nos ours. Toute comparaison à cet ^ard ne servirait qu'à relever , qu'à faire ressot*tir toute la grandeur de son âme , et je suis sûr que ceux qui voudraient encore nier les qualités privées de Rousseau lui accordenûent les autres. Ce qui peut avoir donné lieu à ces méprises ou a ces faux jugemens y c'est que Rousseau était faible dans son état ordinaire ; il n'était fort que lorsqu'il s'échauC&it , et voilà pourquoi il n'a pas toujours suivi ses maximes ; mais les noms sacrés de patrie et d'humanité ont constamment élevé son âme à une hauteur dont , je le répète , peu d'hommes ont approché. Je n'ajouterai qu'un mot : Rousseau avait pris pour devise y vitam irnpendere vero , et il l'a par&itement remplie ; il est juste qu'il ait tous les mépris de ceux ( je n'entends faire ici aucune application particulière ) qui ne prennent point pour devise: ommaprx> tempore nihil pro veritaie , mais qui agissent en conséquence.
Le traducteur du Zend-Avesta , le savant
312 THALTSIE.
Anquetîl , en honneur dans Tlnde ooninie on dit que le fut jadis Pythagore y ne vivait que d'herbes. Il nous en a informés dans une de ses lettres y écrite par lui à ses amis les brames y qui auront appris avec une vive satisfaction que. * toute l'Europe n'est point composée de barbares (47).
Je remarquerai y k pit>pos d'Anquetil , com^ bien les bons exemples sont profitables. S*il neut point été dans l'Inde , il est infininient probable y on peut dire mrâie sûr., qu'il n'aurait jam^ embrassé les pratiques indiennes , qu'il n'adopta que long-temps après être re-. venu de ce pays, lorsque ses réflexions furent venues à lappui deses souvenirs. Çest parce que M. de J*"^"^ a visité cette contrée qu'il a conçu l'idée de son philosophe pjthagoriden (48), et il aurait été lui-même ce philosophe s'il avait été assez fort pour faire un pas de plus , ce grand pas du sage Anquetil. Cest au séjour dans rinde d'un grand nombre d'Anglais qu'il faut attribuer l'usage de ces pratiques, plus répandues en Angleterre que dans beaucoup, d'autres pays (49) , en faisant la part de Teaprit d'opposition ; car partout Texcès de la cruauté produit , dans les âmes bien disposées y l'extrême douceur (50); non que ces Anglais
dont ]e parle puissent avoir droit eux-mêmes à ces faveurs , lliabitude de la tyrannie les leur interdît pour toujours ; mais ils les communiquent à l'aide de leurs récits , tout en y demeurant étrangers. Tel , dans un sens opposé, le voyageur, revenant d'Egypte, porte dans les replis de sa robe la maladie qui doit moissonner sa famille , et dont il ne sera pas lui-même atteint.
Je joindrai au savant Anquetil M. Girod de Chantrans , philosophe , littérateur , et naturaliste célèbre. Il vit retrré dans un ermitage sur les bords du Doubs , où il goûte au moins autant de quiétude que le vieillard de Virgile en goâtait sur ceux du Galèse. !Vf . Girod de Chantraiis embrassa ce régime à l'âge de vingt-quatre ans. Il en a aujourd'hui quatre-vingt-sept , et est jeune encore. On voit que , sans s en douter , il a placé ses fonds à de très-gros intérêts. Je dois à M. Charles Nodier, qid rèi^e souvent le monde ou ton ne versera point le sang^ de m'avoir fait connaître cette partie essentielle de la vie de cet homme recommandable.
En passant à Sceaux, il y a plusieurs années, lieu qui n'est point sans souvenirs , j'aperçus un grand peuplier dans le cîmelîére de ce
314 THALTSIE.
Tillage. Ma première pensée fut qu'il devait pmhrager le tombeau de qudque homme de bien y et jç ne me trompai pas : c'était œlui de Florian. Je ne sais point précisément de quelle manière Florian a vécu, mais je sais bien de qu'elle manière il était, plus que lout autre, fait pour vjvre. Si les citicon$-< tances au milieu desquelles il s'est trouyé l'ont fait sortir de sa voie , il a , du ipoins , laissé soa témoignage, et sa fable de l'Écureuil e^t du Léopard a acquité une partie de sa dettes on dit que le reste l'a été par un de ses neveux.
Puisqu'il n'est question dans ce moment que de la seule opinion , je rappellerai ici le mun de Sterne, à cause de cet acte du principal héros de son roman, qui, pt^ès de tuer une mouche qui rincommodait , la délivre en s'écriant : « Le monde est assez grand pour nous deux ». J'aurais pu l'y comprendre aussi pour une action qui lui est personnelle, pour avoir donné un gâteau à un pauvre animal dans une rue de Lyon. Cest peu de chose, dira-t-on , que d'avoir lâché une mouche qu'on a prise , et d'avoir donné un macaron à un âne. Oui, sans doute, c'est peu de chose , quant à la valeur, mais c'est beaucoup pour l'intention \ et c'est ainsi qu'en jugent l^s Orientaux, assez bons connaisseurs sur ces ma-
QUATAISMK |»|SGOnRS. 31 S.
tière& 2k)]XMistr^ y se proixieii4nt aux enfers^ dans 1^ ^^^piexif^ 4^ roi^ , en vit un auquel il manquait une îaDpibe;.!! en demanda la raison à Dieu 2 q^î lui répondu que, Iprsque ce roi était sur la terrç^ il approcha, avec sa jambe, ^oa drqmadfire , une auge y que ce dernier ne pouvait atteindre parce que 4a corde avec laquelle ou lavait attaché était trop courte , et que^ pour cette bomie action , cette jambe avait été nfiise df ps le p^r^dU.
Je joindrai à ^tçi*ne sou Elisa , autant qu'elle pouvait lui appartenir par le cœur. Cette fem m^, dWe délicatesse et d'une sensibilité peu CQpimunes, était venue eja Europe , marquée ^ pour ainsJL dire^ au coin de l'Inde, où elleétait ijiéç. QuQiqiie d'origine étrangère, tout prouve qu'elle n'était poiat du parti des oppresseurs de ce oialheureux pays. Sterne avait pris pour lui plaire le titre de bramine , et (ppsqu il lui recommande de i^e point éppu&er un ricbe nabajb , ellç lui répond qu elle ne s'unira jamais à l'assassin de ses frères. O Sterne , ô Élisa , endormis aujpurd'hui danç la tombe ! si vous viviez encore vous n'auriez ppipt entendu sans plaisir cette voix partie de la vieille Gaule pour porter sur toute la teiTe, comme la coloaaibe qui annonce la fin de 4'wage , des paix>lje5 de joie et d'es-
316 THALTSIE.
péranoe! vous Tauriez accueillie les premiers. Elisa Tavait entendue dans l'Inde y cette même yoixy mais ce n'était que celle d'une caste , et elle ne s'adressait pas à tout le genre humain.
En évoquant tant d'ombres illustres dont se peuple ma solitude , je recherche avec soin tout ce qui, dans leur passage sur la terre, a pu leur servir pour un voyage de plus long cours , et je n'y vois que ce parfum de bonté, quand même il n'aurait duré que le temps nécessaire au papillon pour prendre sa nourriture dans la corolle d'une fleur!
A peu près pour les mêmes raisons qui m'ont engagé à (aire mention de Sterne , je nommerai Wemer, poète allemand de nos jours, peu connu en France, mais très-estimé dans son pays. Ce sera pour le passage suivant, inséré dans son terribledrame intitulé Le2i Fwrier :
a ..... Ce même couteau était à terre, et les » deux enfans jouaient sur le devant de la » porte; leur mère venait de tuer une poule.
» Le petit garçon avait vu forger la poiile : » viens, dit-il a sa petite sœur, nous allons » jouer au jeu de la cuisine. Je serai la cuisinière )) et toi tu seras la poule. En même temps je le M vois se saisir de ce couteau ; je veux me jeter » sur lui ; mais c'en était fait , la petite fille était
r> baignée dans son sang ; le cou venait de lui » être coupé par son frère ! h
Que de réflexions n'j.auràit-il point à &ire sur ce morceau ! quel tableau vrai ne présente t-il point de tous les crimes de ce monde ! Il était impossible d'en offrir aux yeux l'origine d'une manière plus énergique. Le voilà ce couteau sanglant qui parcourt incessaboiment la terre 9 visitant toutes les habitations humaines, sans en omettre une seule; allant constamment de la poule à l'homme , bien que cette dernière façon de procéder ne soit pas toujours visible! * Toutefois y après avoir jeté en avant cette grande et épouvantable image, Weruer s'arrête , et n'en poursuit point les conséquences ; on dirait d'une sorte d'inspiration qui lui serait venue à son insu, et semblable à ces feux soudains que l'on voit errer sur la terre sans pouvoir découvrir de quels lieuxils sont partis. Cependant, après avoir cherché la cause de ce mouvement intuitif si remarquable, je crois l'avoir trouvée. Wemer, durant un séjour qu'il fit à Varsovie , fréquentait assidûment le monastère de Biélany , situé dans les environs de
* C'est ce même couteau qui s'est alongé sur la place publique pour punir ce dont il est cause. O inconséquence , 6 folie!
318 THALTSie.
cette ville. Or le meurtre est hatini. de ce monastère, qui ., pour le dire en passant , quoique netifé au milieu des bois, parait être la source de vie qui a communiqué à la Pologne les qualité qui la aistinguent (51). Maié ce qu'il y a de bien surprenant, c'est que Wemer, qui projetait alors une réformé absolue de la morale, quil voulait fonder sur l'entière abn^tion de soimême, n'ait point su tirer partie d'une tdle observation ; qu'il n'iait point tu que le meurtre des animaux était précisément le plus grand ôbstade à cette réfoime, car il y a assuriéihént beaucoup d'égoisme dans ce meurtre. Mais le très-mystique Wemer avait la tête trop pleine d'ahtécédens pour que les véritables rapports des choses entre elles ne lui échappassent p6nit, et il a bâti en l'air comme les autres.
J'ai &it mention dans un autre discours dé quelques personnes qui avaient montré pour certains animaux une amitié extraordinaire; on peut bien supposer qu'eDes auraient éien'cïu cette affection à tous , quoique à différens dé^ grés , si une habitude fatale n'eut point arrêté Fessor de leurs généreux mouvemens. Je tne plais à placer à leur tête Henriette de France, fille de ce Henri qui, par bonté, sacrifia la poule , et qui l'eut sauvée par une bonté plus
grande ou plus ëclaîrée (52). Voici ce qu'on lit dans les Mémoires de M.^ de Mottei^ille.
i< ..r.. Après que cette princesse fut reposée )) environ quinze jours/ elle se mit courageu y> sèment sur la mer avec neuf vaisseaux qui lui y> étaient restés , car elle en avait perdu deux ; )) et y pour cette fois ^ elle aborda sûrement en » Angleterre y à un petit village sur le bord de )) la mer. Elle demeura quelques jours en ce » lieu y attendant des troupes du Roi y qui , la n devaient voiir escorter et recevoir. L'armée » parlementaire y qui la suivait de près, et qui )) l'avait suivie sur la mer pour la prendre y vint » border le rivage du lieu dû elle était. Tandis » qu'elle dormait la nuit dans son lit y elle fut » réveillée par les coups de canon de ses enne- » mis, qui percèrent la maisonnette où elle était » logée. Milord Germain y son premier écuyer » et son niinistre, là vint trouver, et lui dit , )) qu'il Êdlait se sauver, et qu'elle était dans' un » péril extrême. Elle quitta ce lieu apvès avoir )) mis une robe sur elle , et alla se cacher dans )) des cavernes qui étaient hors du village. Elle )) avait une laide chienne , nommée Mitte ,
» qu^elle aimait fort , et' qu'elle avait laissée » endoitaie dans son lit Du milieu du village , » se souvenant de Mitte , elle retourna sur ses
320 THALTSIE.
» pas j et y malgré ceux qui Ja suivaient , elle )) alla reprendre ce^te bête, puis se sauva des » coups de canon qui la menaçaient ».
Maintenant, si Ton songe à la position où se trouvait cette femme courageuse , si IVm considère que le succès de son entreprise, que la fortune des Sluards, en un mot, reposait tout entière sur sa tête, bien que révénement n'y ait point repondu , on n'en admirera que davantage un pareil trait Imprudence, dira-t-on; heul^use imprudence, répliquerai- je, qui a décelé le plus beau naturel qui ait existé. — Mais elle aurait pu , du moins , envoyer qudque personne de sa suite. — Oui , conune dans Bodogune, au sujet du poison :
Qa*oa en fasse Tessai sur quelque domestique.
Noble Henriette ! si ton esprit , comme il le paratt, était aussi riche que ton cœur, et que Tunivers eut eu besoin d'une reine, c'est toi qui aurais été faite pour le gouverner (53).
Par une autre progression , on pourrait admettre aussi que ceux qui ont montré pour leurs semblables une bienveillance peu commune , n'auraient pas été indifférens a la destinée des animaux si leur esprit eût été mis sur cette voie. Je veux dire par ceci , comme
QUATRIÈME DISOOUKS. 321
par ce qui précède , que tout ce qu'il y a de généreux sur la terre se tient par la main , et forme une alliance indissoluble. Je ne citerai qu'un seul trait de ce genre, celui d'un vertueux anglais, Philippe Sidney, dont le nom a été élevé si haut par le glorieux supplice d'un homme de sa famille. Sidney, tourmenté sur le champ de hataille de cette soif dévo^ rante qui accompagne les grandes blessures, demande avec instance un yerre d'eau -, mais , tandis qu'il s'apprête à le recevoir , il aperçoit non loin de lui un soldat dans une position pareille à la sienne ; il lui Êiit apporter ce verre d'eau , et meurt Depuis qu'il existe des hommes sur la terre, ils ne se sont jamais fait l'un à l'autre un si riche présent (54). Infirmera-ton par ce trait même les avantages que j'attribue au régime des herbes , en faisant voir que la vertu la plus élevée peut exister sans lui? J'en demeurerai d'accord, si le plus gnmd nombre de ceux qui entendront parler de cette action de Sidney se sentent capables de l'exécuter , sans quoi il faudra l'attribuer à des circonstances extraordinaires'qui ^ par cela même, ne peuvent s'appliquer à la généralité des hommes. Sidney était un être à part , comme il en a existé un bien petit nombre.
322 THALTSIE.
J'ajouterai quelques mots : je demauderai si, dans les actes généreux de la jeunesse, la force de la nature ne pourrait pas en réclamer une bonne part y et si cette générosité se soutient dans un âge avancé, lorsque l'individu est réduit a ses propres moyens , quoique riche d'uue longue expéiûence? Je croirais bien que non. Or, j affirme que laclion du régime en question est permanente et invariable jusqu'au dernier instant On voit en effet ce naturel toujours le même chez les peuples de l'Inde» soumis à cette manière de vivre. Dans le premier âge , c'est la jeunesse avec sa fleur; dans le dernier , c'est la jeunesse avec son fruit y que l'on appellera vieillesse si l'on veut , mais il faudra alors lui appliquer de tout autres idées que celles que ce mot présente en Europe.
Si la simplicité de la vie est d'autant plus remarquable dans les états élevés de la société qu'on est plus accoutumé à ne l'y point voir ^^ avec quel plaisir ne donnerons-nous pas ici une place a Clément XIV, qui représente dans Rome nouvelle ce qu'était Marc-Aurèle dans l'ancienne ; Marc-Aurèle , que j'ai omis de placer à son rang 9 sans doute parce que ses pensées j dont un si grand nombre est favo* rable à ma doctrine , sont dans les mains de
QUATRIÈME DISGOUBS. 323
tout le monde. Gément XIY dut à cette manière de Tivre sa santé y son esprit , sa gai té , et, ce qui ne valait pas moins, il lui du( aussi de n'être point ébloui par l'éclat de la double couronne.
Le grand pontife de l'Italie me rappelle son ' grand poète , l' Arioste y que nous avons en ceci pour confident II nous apprend lui-même qu'il était digne des siècles où les hommes ne vivaient que de gland. On saura maintenant où il a puisé la fraîcheur intarissable de ses tableaux *.
Je me trouve heureux de pouvoir placer ici un mot de Goethe, cet homme étonnant qui n'a point eu de jeunesse et qui n'aura point de vieillesse. On l'a comparé aux premiers noms de notre littérature; c'est absurde, à moins, que toutes les grandeurs ne soient semblables comme tous les rois sont égaux. Goethe est le premier littérateur de l'Allemagne , et sa part
* Je sois affligé de ne pouvoir comprendre le Tasse dans ' cette catégorie où la nature lui avait assigné une des premières places; je ne le puis, malgré le mot en forme d'éloge que j'ai cité fle lui sur les Grecs , al cibo parchi. Malheureusement il vivait à la cour de Ferrare, dévorante comme toutes les cours. Qu'en estr41 résulté? que la nâtura lui a retiré, long-temps avant la fin de ses jours , l'esprit qu'elle lui avait donné : il est mort fou.
324 THALTSIE.
est assez bonne Voici comme il s'exprime, par la bouche de Wertber, dans la lettre 1 2.^ de ce roman qui commença sa célébrité :
« Que je suis content d'avoir un cœur capa- )) ble de sentir cette joie simple et innck:ente » d'un homme qui sert sur sa table le chou » qu il a lui-même &it venir , et qui non-senle- » ment jouit de son chou^ mais qui se rappelle » encore, dans un même instant j tous les beaux ït jours qu'il a passés à le cultiver , la belle ma- » Unée où il le [danta , les douces soirées où il }) larrosa, et.où il eut la satisfaction d'en remari> quer l'accroissement! ))
Si Goethe eût été l'homme qu'il dépeint ici , il aurait été un génie du premier ordre , il ne se serait point arrêté aux portes de ce palais ultra-terrestre^ si vaste quoique si peu rempli. Elles se sont ouvertes à dem^ battans, ces portes merveilleuses^ pour recevoir l'homme illustre^ extraordinaire expression de cet âge distingué par ses ruines amoncelées, son unique monument! ruines que le dédain d'une âme exaltée ne lui permet point de songer à reconstruire , dans la pensée sans doute que ce qu'on leur substituerait ne vaudrait pas mieux , mais qu'elle se réserve pour les contempler à son aise , les fouler^ les presser^ en humer la triste
essence. Tel est Byran. Nul n'a marché à plus grands ps^Sy n'a pénétré plus ayant dans cet empire tombé , où un seul cri se fait entendre , celui de la désolation. Faut- il s'étonner que dans cette nuit sombre et orageuse il ait été vivement frappé de cet iris/ de ce point lumineux seul guide de l'homme , le seul qui puisse le conduire à travers ces débris en désordre, contre lesquels il aurait été se briser comme sur autant d'écueils h
On a demandé à quel genre appartenait Byron , si c'était au classique ou au romantique ; on peut répondre , à aucun. Son genre échappe et échappera à toutes les définitions. Byron est l'interprète d'une nature dont lui seul parait avoir eu le secret Je ne disconviendrai pas cependant que les romantiques ne semblassent avoir plus de droit que les classiques à se l'approprier; du reste , la citation suivante fera voii? si c'est avec ou sans fondement Voici le genre romantique , sinon défini , du moins jugé à l'avance par Voltaire, dans ses Mélanges phUosopfiiques et Uttéraires^ article Esprit : ce L'art, dans les grands ouvrages^ con^ » siste à bien raisonner sans faire trop d'ai^u- )) mens , à bien peindre sans vouloir trop pein- » dre , à émouvoir sans vouloir toujours exciter
326 THALTSIE.
» les passions * ». Or, le romantique disant tout , ne laissant rien a deviner , a méconnu la première des puissances, celle de l'imagination. U en résulte que son œuvre finie est tellement finie, qu'on n'y revient plus, par la raison toute simple qu'il a enlevé à la magicienne qui Técoutait, sa baguette, cette baguette qui grandit, varie, embellit tous les ouvrages de Tesprit, quelque beaux qu'ils puissent être, et par-dessus tout les fait vivre. Or , cette grande magicienne a été souverainement respectée par Bjron.
Ajoutons quelques mots sur la cause probable du genre romantique : on ne peut intéresser les hommes qu'en offrant à leurs regards des perspectives nouvelles , et comme tout est nouveau dans les passions , parce que tout y est inépuisable, on est sûr de les rendre attentifs eu leur ouvrant cet immense champ d^ joies et des
* EUynal, Histoire phUosophiquc*ct politique des deux Indes , tom. 4 ( Du Goût chez les Romains ) , dépeiot assez bien le romantisme , ou déchéance de la liltérature :
Il parle d'abord des temps antérieurs à cette déchéance : « Les grâces , dit-il , étalent dispensées avec sagesse ; tout ce » qui était au-delà du beau était habilement retranché... Il » continue : A des images pleines de noblesse , à des tours n d'une grande énergie , à des expressions assorties au sujet , » on substitua l'esprit de saillie, des rapports plus singuliers » que \rais , etc. »
QUATRIÈME DISGOUBS. 327
peines de la vie. Mais il faut savoir distinguer le fonds qui leur convient On a a*u que l'an^ cien avait été suffisamment exploité , et on en a cherché un autre. Ce terrain des passions a été transporté au foyer domestique; mais il ne fut jamais de méprise plus grande; jamais ennui plus mortel que celui qui sortit de cet âtre glacé ! Comme pour se dédommager , on s'est jeté alors avec fureur du côté opposé, sans s'apercevoir que l'exagération , qui caractérise ce dernier genre, en détruisant son effet le rend , à peu de chose près , semblable au premier y du moins quant au résultat
En somme , le romantisme ressemble à ces • cerfs*volans qui s'élèvent bien haut; mais ils ne tiennent que par un fil , et ce fil est dans les mains d'un en&nt.
Voici ee qu'on lit dans une des lettres de Bjron à sa mère; c'est la 33.^ du tome 1 , en date du 25 Juin 1811. Il avait vingt-trois ans à cette époque, étant né en 1788.
(( Je dois vous apprendre que depuis long- » temps je me suis restreint à un régime entiè- )) rement végétal, ne mangeant ni viande, ni » poisson ; ainsi je compte sur une grande pro- » vision de pommes de terre, d'herbes potà- » gères et de biscuit Je ne bois pas de vin )>•
328 THALTSIE.
Ces grandes provisions que Byron demande à Tavance font voir que toute sa maison devait participer au même r^ime.
Et il ne faut point croire que cette résolution n'ait été chez lui, comme dans bien d'autres y qu'une effervescence passagère de jeunesse ; nous le retrouvons le même, dix ans après, dans ses Com^ersations , publiées par Medwin; seulement il avait ajouté le vin à sa diététique ; mais, dit-il, comme s'il s'en était fiadt un re[HXiche , ce n'est encore qu'un régime végétal *,
Dans les notes de Mj^^ Belloc sur le même écrivain, travail qui a décelé /Un talent si remarquable, on lit cette phrase qui vient à l'appui : (( Lord Byron aimait beaucoup les )> animaux \ il en avait acheté plusieurs pour
* D'après ce que Ton vient de lire , Byron possédait Krotes les cooditiODS d'une longue existence. U faut donc mettre sa mort rapide sur le compte des médecins qui ont traité cette haute intelligence comme Ib auraient traité une liiteUigeiice commune. Cette immense perte est la seconde du même goire qu'ils ont fait subir à Técole de Pjthagore. Byron est mort du délire qui lui a été occasioné par de fortes doses de quinquina. Gassendi succomba sons Teffort de treize saignées; treize saignées à. un homme qui ne mangeait que des liâmes, et ne buvait que de l'eau , et dont le sang , par conséquent , devait couler avec toute la modération désirable ! Ce n'est qu'aux carnivores qu'il fautôterdu sang, comme on ôtcrait du venin aux reptiles, s'il était en circulation , et qu'on voulût lescfiérir.
» les sauver de la bmialite de leurs maîtres n ou de la barbarie de leurs gardiens. On a )) vu ailleurs qu'il voyageait avec une espèce » de ménagerie ».*
On assure que Byron a voulu se peindre lui-même dans ce délicieux portrait de la sobriété de Conrad 9 dans le Corsaire , ouvrage dont l'époque cobicide avec celle de la lettre que j'ai citée, a On ne versa jamais pour lui » le nectar couleur de pourpre y et les soldats » les plus durs de sa troupe trouveraient ses » repas trop sévères. Le pain le plus noir , les » herbes les plus simples , quelquefois le luxe » des fruits de Tété, composent tous ses mets y » qu'un anachorète rigide ne désavouerait pas. » Mais y tandis qu'il se prive des jouissances » grossières des sens j son esprit semble sç » nourrir par l'abstinence ».
Cette dernière phrase révèle peut-être la pensée de fijron et le véritable motif de sa propre abstinence. Elle lui aurait réussi dans ce cas bien au-delà de ses prévisions.
Au reste y cette peinture de la frugalité du corsaire n'aurait rien de déplacé y quand même elle ne se rapporterait qu'à luL Beaucoup d'hommes de cette catégorie en ont fimrni des exemples tout jiareils. Cest ainsi que vivaient
330 THALTSIE. '
Aureng-Zeb et Thamas Kouli-Rhan (55). Ces grands destructeurs^ des lioinmes éporgoaieat la vie des animaux ^ soit qu*en ménageant une existence qui découlait immédiatement de la divinité et qui avait oonsenré son expression dans sa simplicité et sa pureté premières, ils.
«crussent avoir plus de droits de s'emporter contre celle des hommes ^ si fort sortis de leurs voies y loi*squ'ils s'opposaient à leurs desseins; soit que la nature se modère elle-même , et que le volcan en fureur soit averti qu'il va déchirer ses propres entrailles. Ainsi, la nature aurait inspiré la sobriété à ces dévastateurs , comme elle a incliné la gueule du requin , et échancré
-- les ailes de Toiseau de proie (56);t>u peut-être, enfin , ils ne s'abstenaient d'animaux que pour vivre d hommes plus long-temps; car il est bien digne de remarque que le plus doux plaisir de l'homme sur toute la terre , l'Inde , ou plutôt les Indoux exceptés , c'est de verser le sang de
" son semblable , non point , si l'on veut , à la manière des assassins, la bassesse diminue le plaisir si elle ne l'exclut, mais en mettant sa propre vie pour enjeu , et en fournissant aux autres , du moins par le fait , la même chance de volupté. Cette pente de l'esprit humain mériterait d'être étudiée; on se -convaincrait
QUATRIÈME DISCOU&S. 331
quelle est le résultat du cette ombre de justice qui vit encore eu lui, et qu'il ne fait que se juger lui-mêm& Si ce sentiment acquérait quelques degrés de plus^ on s ne' tarderait pas à voir tout le genre humain y divisé en deux bandes, offrir au ciel, impassible témoin, le même spectacle que présenta aux Romains cette armée de barbares qui se mit en pièces, moins pour donner à ce peuple un spectacle digne de lui , que pour s'enivrer elle-même à plaisir de la destruction et de la mort
Pour tenipérer Tborreur de ces peintures, bien étrangères d'aUleui-s au Lbérateur de la Grèce , je vais rappeler le souvenir de celui de nos écrivains qui a tiœ les sons les plus doux de sa flûte pastorale. Il était presque Fénélon ; il eût été le premier disciple de Pythagpre, s'il eût vécu de son temps. Cet écrivain me représente uh caractère rare, et qui na point été encore remarqué ; c'est ce caractère moral , mitoyen entre l'homme et la femme, et qui est comme un mélange parfait de l'un et de l'autre. Le prêtre avec sa robe blanche, ses chants mélodieux, Tencens et les fleurs de l'autel, en offre quelquefois l'image. Il y a de tout cela, et quelque chose de plus , ce quelque chose qui a formé les âmes des tourterelles et des colom-
332 THALTSUL
bes y dans l'aoteur que j*ai ea vue. Jai appris d'un ancien ami de Bernardin de Saint-Pierre qu'il avait use rigoureusement du r^tme des herbes pendant dix années de sa vie^ et c'était précisément l'époque où il composait son délicieux roman de Paul et Virginie^ cdui*la même où il a déposé la suave expression dont j'ai pailé (57) , et de tous les ouvrages modernes, le seul peut-être que l'antiquité nous envierait (58). Je ne sais par quelle fatalité ou par quelle faiblesse il n'a point persisté dans une si louable entreprise. Sans doute qu'il faut beaucoup de courage pour se soutenir seud et debout au milieu des flots de la multitude qui vous poussent en sens contraire. Mais au d^aut d*un exemple permanent, cet auteur fournit d'excellens préceptes ; ils ornent les plus belles pages de son dernier ouvrage , Les Harmonies de la Nature j qui répondent à d'autres pages du même genre et du même méritç, de ses Vœux dun Solitaire ; d'où il résulte que ^ du moins quant à ses sentimens y il a fini comme il avait commencé. Quoique les ouvrages de Bernardin de Saint-Pierre soient connus de tout le monde y il ne sera pas inutile d'extraire de celui que je viens de nommer un fait qui me servira de preuve pour le discours suivant^
eft que ]e prie le lecteur de ne point oublier.
(( Ce régime prolonge l'enfance, et y par
» con^uent, la vie humaine. «Ten ai vu 'un » exemple dans un jeune Anglais, âgé de quinze » ans , et qui ne paraissait pas en avoir douze. » Il était de la figure la plus intéressante, de la » santé la plus robuste et du caractère le plus » doux. Il faisait les plus grandes traites à pied^ Il et ne se fâchait jamais, quelque événement » qu'il lui arrivât. Son père, appelé M. Pigott, » me dit qu'il l'avait élevé entièrement dans le » r^ime pythagorique , dont il avait reconnu » les bons effets de sa propre expérience. Il » avait formé le pi*ojet d'employer une partie » de sa fortune , qui était considérable , a éta- » blir dans les Etats-Unis une société de py tha- » goriciens occupés à élever, sous le même » régime, les enfans des colons américains » dans tous les arts qui inléressent l'agriculture. » Puisse réussir cette éducation digne des plus » beaux jours de l'antiquité ! (59) »
Je ne sais à quoi il a tenu que je n'aie eu le droit de comprendre dans ce recueil un des hommes les plus véritablement sa vans et les plus judicieux de ce sièda Yolney, à son retour des États-Unis , débarqua à Bordeaux , où il fit quelque séjour. Il annonça , en arrivant ,
33 i THALTSIE-
quil ne vivait que de légumes^ et on le Servit selon son goût Uu jour il vit un plat qui lui parut composé de grosses racines coupées à morceaux; il demanda de ce beau v^étal; on lui répondit que c'étaient des tianches de veau. Non, non, reprit Yolney, je reconnais fort bien la racine de ce pays , que l'on appelle jambon de Bayonne , la mâochia que j ai vue / il y a quinze, ans sur les bords du Nil. On n'eut garde de contredire un si habile homme. Il est vi^i que ces tranches de veau n'ayant ni queue ni tête 9 elles pouvaient passer aisément pour des racines. Cette méprise , qui probablement a eu des suites, a été fatale à ce célèbre voyageur; il est mort avant la décadence de l'âge , et dans la maturité du talent, d'une congestion abdominale
Il se pourrait que Yolney , revenu malade d'Amérique, eût fait ses réflexions dans la traversée , et alors la saillie dont je viens de parler ne prouverait autre chose, sinon que son changement, datant de peu de jours , n'était pas encore bien assuré ; mais ses notes qu'il publia en France, et quelque temps après son retour, n'en offrent aucune trace. Peu importe : l'opinion d'ancun homme n'est capable d'infitmer lin principe , et , à plus forte raison , une action
toujours suspecte d'intérêt ou de prévention y subordonnée à l'habitude y etc. il sera plus instructif de rechercher y à la place de ce qu'a fait Yolney y ce qu'il aurait dû faire , et c'est ce que nous allons entreprendre, d'autant plus sûr d'à- Toir raison y que nous tirerons nos argumens et nos preuves de ses propres observations.
Yolney attribue la fièvre jaune à un état combiné de l'usage des viandes et de la fermentation produite par la chaleur de l'atmosphère élevée à un certain degré. Or , en voilà déjà bien assez pour établir l'état frugivore dans une grande partie de l'hémisphère américain y ainsi que dans les parties correspondantes de 1 autre hémisphère , puisque la peste y la lèpre et autres maladies du même genre, sont décidées, selon Yolney, par la réupion des mêmes causes. Et maintenant si nous raisonnons par analogie; manière dont notre auteur a fait souvent usage, ne ponrrio\is-nous pas induire de ces faits que toutes Tes maladies, en général , découlent de cette même source , et qu'il n'y a de différence que du plus au moins ; surtout si nous considérons que dans les pays tempérés la chaleur de l'atmosphère s'élève par fois à ces mêmes degrés qui établissent dans les humeurs une fd^inentation funeste?
336 THALTSIC.
Passons au moral : Yolney attribue les mauvaises inclinatious des Orientaux a 1 acretë de la nourriture dont ils usent Voilà , pour le principe^ une concession bien importante, et qoi pourrait nous dispenser de toute explication , lors même que Yolnej, par ces mots , n'aurait pas voulu désigner la viande; mais il est de fait qu'en Orient y où le principe sucré est si universeUement répandu, il n'y a d'âcreté que . dans la viande, qui y devient alors un véritable poison (60). Ce serait donc, a ce compte, l'usage de cette substance qui rendrait en Orient les hommes méchans, quoique Yolney ne s'en explique qu'à demi'; mais la contre-épreuve ôtera à cet égard toute espèce de doute, et nous la trouverons dans le portrait qu'il trace avec^ , complaisance de Satadji , pacba de Bagdad , l'on des plus grands hommes de ces temps modernes : (( Satadji chérit la justice, protège la » veuve et l'orphelin ;..... il vit de beurre et de » laitage ». ( f^ojage en Syrie et en Egypte, tome 2 , chap. 30. )
Revenons maintenant à l'Occident. Ici il n'y a plus à douter ; l'opinion de Yolney est toat-àfait explicite :
a Le sauvage américain, chasseur et bou- » cher^ qui, dans tout animal, n'a vu qu'une
QCATRIÉMB DISCOURS. 337
» proie...., a contracté un caractère féroce, est » devenu un animal de l'espèce des loups et des » tigres (61) ».
Yolney- ajoute par réflexion que . Thabi^ude de verser le sang, ou seulement de le voir verser, corrompt tout sentiment d'humanité. Ne doit-oa pa8 être bien étonné de le voir, après un tel aveu, partager le. repas de ces mêmes sauvages , et s'iodentifîer avec eux au point de préférer, à leur exemple, un morceau d'ours à une aile de dinde ? Indigne bravade qui est un outrage à la civilisation et à la morale , nonseulement à cause de l'espèce de préférence que Yolney donne ici aux sauvages, mais parce qu'un changement de cette nature dana son régime alimentaire devait nécessairement éveiller sa conscience , et, en le transportant hors du domaine de l'habitude, faire naitre en lui au moins quelijues doutes; ce qui arrive aux homr mes les plus ordinaires, peut-être parce qu'étant de la classe commune , leur esprit a conservé sa primitive candeur. Au i^este, cette confidence, qu'il fait sans rougir, est bientôt suivie d'une absurdité, et l'on devait s'y attendre. U avance que ces Grecs et. ces Romains si vantés étaient parfaitement semblables aux sauvages dont il vient de parler, et qu'il a si
338 , TUALYSIE.
bien dépeints ; de sorte qu'il ne met absolument
aucune différence entre la république romaine
et celle des Irpquois. 11 est dair que Yolnejr est
seul ici de son avis, et qu'on trouverait plus
juste, sans doute, l'assertion suivante, savoir:
que les sauvages de la Grèce, ne se nourris^
sant que de fruits et de racines, annonçaient
le peuple a jamais illustre qui devait porter au
plus haut degré les lois, les arts, la morale, et
les communiquer au reste du monde; tandis
que les sauvages de l'Amérique, ne virant que
de proie , annoncent le peuple stupide et féroce
qui , resserrant chaque jour son cercle de vie
par la destruction même dé ce qui l'entoure,
est destiné à disparaître bientôt et à jamais
de la terre, à la grande joie et aux applau-
dissemens du reste de ses habitans.
Ce qui vient d'être remarqué an sujet des Grecs pourrait convenir en grandç partie aux Romains. Ils ont commencé par être des brigands , et l'on devrait être d'autant plus étonné qu'ils eussent montré les plus hautes ' vertus dont s'honore l'espèce humaine , si je n'en avais déjà donné la véritable raison. Mais si vous mettez à leur place des Albanais ou des Monténégrins, il en sera absolument comme des sauvages dont il vient d'être question.
QDATBIÀME DISCOURS. 339
Voluey blâme, avec raison, les Romains d'avoir subjugué le monde. Il les accuse d'égpïsme et d'injustice à l'égard des autres peuples dont ils avaient ravi les droits. IMEais en admettant ce reproche dans toute son étendue ^ n'a-t-il point lui-même cet esprit de vidienœ , de rapine, de domination injuste? N'est-il pas romain à l'égard des animaux? et pense-t-il que la cruauté , la violence , l'injustice, puisant se déposer à volonté ? Il ne le pensait point , il ne pouvait pas le penser. Mais ce qui a perdu Yolney, comme tant d'autres bons esprits, c'est qu'ils partent tous d'un point convenu; ils ne s'aperçoivent pas que la ligne qu^ils suivent a un commencement sur lequel ils ont omis de jeter leurs regards. Heureux si , prêtant leur attention à des mouvemens qu'ils ne peuvent expliquer, parce qu'ils appartiennent à cet ordre qu'ils ont laissé derrière eux, ils eussent compris qu'il y a sur la terre des choses ' qu'ils ignorent , et dont la connaissance leur serait* d'une indispensable nécessité ! Cest en vain; ils ne profitent point de cet avertissement. Mais ce qui a surtout le droit de surprendre , c'est qu'il existe un bien dont ils connaissent toute la valeur , d'autant plus graur de qu'en le perdant ils perdent tous les autres.
340 TUALYSIE.
et que le principe de la conseryation de la vie est précUémeot le même que celui qui en fait le charme (62).
Or , pourquoi ces grands projets, si Ton ne s'assure point les moyens dé les terminer? Nous avons vu que la mort de Yolney avait été prématurée. Marmontel , dans les Mémoires de sa vie y raconte tout ce qu'il doit de bonheur et de quiétude à une vache noire dont il a pris long-temps le lait pour toute nourritut% (63). Il oublia les conseils de celte seconde nourrice , et il mourut y un peu tard si la vérité, d'^ne attaque dapoplexie. L apoplexie est évidemtnent coupable, puisque ce n'est point la coutume de la nature d'agir par bonds , et qu'elle menace toujours avant de frapper. Le {>résident Hénault, moins oonnu dans un certain monde par son Abrégé chronologique de VHistoire de France que par ses petits soupers, qui ne ressemblaient point à ceux de Socrate, est mort imbécille, comme LucuUus son modèle (64); terminaison encore plus commune que l'autre , et qu'il faut rapporter à la même cause. Où y avait-il un être plus heureux que Marchangy ? Il était un des premiers hon^mes de lettres de son temps; ce qu'il avait dit de la France ancienne lui avait fait recueillir toUs
QUATRIÈME DISCOURS. 34t
les bienfaits de la France nouvelle II parait ' sur le seuil de sa maison , nouvelleinent bâtie ou nouyellement achetée , et un coup de yeût le balaie dans le souterrain. Elevons-nous plus haut : Pitt croit être le pivot sur lequel tourne ' le monde ^ et il meurt au moment de ses plus belles espérances; Fox lui succède^ et . il succombe avec la même rapidité. Peutêtre aurait -il dû mourir plus tôt pour sa gloire 3 mais enfin il ne s'est pas moins trompé dans ses calculs. Canning n'a fait que paraître comme Marcellus ; il semble n'avoir paru que pour relever le genre humain, et le laisser retomber de tout son poids (65). Luther , rhomme du hasard et de la circonstance^ lui qui n'aurait pas eu le pouvoir de changer un livre de place dans la bibliothèque de son couvent, range sous ses étendards la moitié des rois et des peuples de l'Europe. Que de raisons de conserver sa vie! Invité à souper par le seigneur de son village, il se gorge de viandes , et on le trouve étouffé dans son lit (66). Frédéric II aurait bien voulu passer encore quelques revues , et jouer quelques mauvais tours à ses voisins ; mais une anguille y mit bon ordre. Ce ne fut point ainsi que raisonnait jadis le peintre Protogène; char-
342 THALTSIE»
gé de faire pour la TÎlle de Rhodes on tableau qui exigeait dix années de travail^ il voulut être sûr de ^a vie pendant cet espace de temps , et, autant pour atteindre ce but que pour aecrottre son intelligence , il se mit sur-le-champ au régime des herbes. U termina son tableau , qui fut tellement achevé que Démétrins, faisant le siège de Rhodes, aima mieux renoncer à prendre cette ville que de 1 attaquer par l'endroit 011 était placé ce tableau, qui était le seul accessible; acte inoui dans les fastes des conr quérans (67).
Ce que j'ai dit de Yolney, je puis le dire aussi du voyageur Sparrman, presque aussi célèbre. Ce dernier n'a point affiché, comme l'autre, des prétentions au régime^ mais il a fait plus, il en a défendu le physique avec beaucoup d'habileté contre le redoutable adversaire auquel je répondrai moi-même tout à l'heure. On ne pouvait pas exiger qu'il en défendit le moral ; Sparrman était suédois, il était du culte réformé , et , ce qui comprend tout, il était médecin (68). S'il fournit donc quelque chose à cette partie importante de la question , c'est bien sans le vouloir; mais ce quelque chose n'en est pas moins précieux à recueillir. A propos d'un lion qui a montré
QUATRIÈME DlSCOtBS. . 343 *
pour un homme une apparence de générosité, il fait cette réflexion amère : « Je ne sais trop >» comment expliquer cette disposition miséri- »oordieuse du lion envers l'espèce humaine. » Serait-ce qu'il a plus de vénération pour » l'homme , conmie étant ainsi que lui le tyran H des animaux ? » Cette raison n'est pas concluante, mais elle manifeste* la pensée de Sparr- ^
^man, qui est que l'homme est le tyran des anianimaux ; il use lui-même largement de cette tyrannie durant le cours de son voyage dans les terres incultes qui avoisinent le cap de Bonne-Espérance, voyage qui, si on le jugeait avec d'autres idéea que les idées reçues , n^ serait autre chose que Texpédition drixn détestable brigand. En retournant de cette expédition , dont il semble avoir pris le modèle dans^ l'histoire des conquérans , il rencontre sur sa route les ossemens des bêtes qu'il a mises à
* mort pour le seul plaisir de les tuer , et il les voit avec la plus parfaite indifférence. Cette solitude qu'il a créée, et qu'il mériterait de rencontrer partout, ne lui fait éprouver aucune émotion. Son âme est satisfaite; il a montré aux déserts de l'Afrique une bête plus féroce que toutes celles que ces contrées ont enfantées, la bête qui abuse de sa puissance.
344 THALTSIE.
et qui rompt l'équilibre de la nature en mettant du côte de Fattaque de nouveaux moyens que la défense ne pouvait prévoir , tandis que c'était du côté de la défense qu'il fallait les employer : alors on aurait pu lier amitié avec ces animaux, que la crainte a rendus faroudies, mais dont le naturel est plein de douceur; et ce qu'on aurait appris de leurs mouvemens libres, de leurs mœurs, de leurs habitudes, aurait donné une tout autre lumière que ce qu^on a cru découvrir dans leurs entrailles fumantes.
Sparrman tue un coucou indicateur an mo* ment où ce dernier l'invitait , par son ramage, à le suivre vers un essaim d'abeilles qu'il venait de découvrir. Les Bosbis de sa suite, qui sont \es hommes sauvages de cette partie de l'Afrique, quoique extrêmement féroces, sont indignés de ce procédé. IT dit lui-même que bien qu'il eût promis aux Hottentots des récompenses , et notamment du tabac , qu'ils aiment avec passion , pour les engager à lui procurer cet oiseau , il n'en éprouva que des refus ; ils ne voulurent point, dit-il, trahir leur bienfaiteur , et il les en loue. G)mment un tel exemple n'a-t-il point été assez fort pour retenir sa main ? ne spntait-il point qu'il outrageait par
cet acte la morale universelle^ et que la bienfaisance est si noble qu'elle doit être respectée jusque dans ses images les plus éloignées? On i*econnait bien là le caractère du barbare euix)péen; vil esclave^ malgré ses cris de liberté^ il se croit permis tout ce qui ne lui est pas strictement défendu par une loi autre que celle que Dieu a gravée dans son cœur; il a ainsi le plaisir de satisfaire sa mécbanceté sans encourir le châtiment qui devrait en être la suite immédiate^ mais auquel il n'échappera point Je i^marquerai cependani; qu'un autre voyageur (Chatellux, que j'ai déjà cité) a eu plus de retenue. Naturaliste comme Sparrman, mais plus philosophe, il s'abstint de tuer une espèce d'hirondelle qu'il aurait voulu étudier, par la seule raison que cet oiseau était en vénération auprès de ses hôtes (69).
'Je fais voir, dans un autre discours, que la zoophagie et l'anthropophagie avaient entre elles beaucoup de connexité;en voici la prauve dans une réflexion de notre voyageur. Après avoir dépeint les Hottenlots accrochant aux arbres , aux buissons , à leurs charriots , des lambeaux de chair des animaux qu'ils avaient tués , pour les faire sécher au soleil , Sparrman ajoute : « Us étaient sans cesse occupes à écarter les
346 TOALTSIE.
» oiseaux de proie qui , volant autour d'eux et » sur leurs têtes, cherchaient à leur attraper » qudques morceaux de ces viandes. Cet hor- » rible spectacle de tant de créatures carnii> voreSy humaines et autres, éveilla en moi un » vif souvenir des cannibales de la Nouvellei> Zâande, et m'ôta totalement lappétit ».
11 dit ailleurs : a De plus, nos hommes
» Boshis portaient sur leurs têtes des paquets » de chair qui leur couvraient les yeux et les ' )) oreilles ; ainsi accoutrés , nous aurions assez » bien représenté , aux yeu^L de quelques voya- » geurs, une boucherie ambulante. Lorsque » nous fûmes un peu éloignés des restes du » bufiQe , nous vimes que nombre d'oiseaux )) carnivores , aigles , faucons de diverses espè- » ces , nous avaient remplacés ». La même comparaisoa revient toujours; elle est juste, il &ut la subir.
G>nune pour mieux faire sentir ce que Thomme mérite de haine, et combien il doit inspirer d'horreur, il place au milieu de ces sanglantes images l'éloge le plus accompli d'une espèce de gazelle particulière à cette partie de l'Afrique. <( Cest , dit-il , la plus belle » de toutes les gazelles qui soit au monde. Elle » est surtout distinguée , comme les autres ani**
QUATBlÉlftB DISCOURS. . 347
» mausL du même genre , par la beauté et le D' brillant de ses yeux. Cette gazelle , dit-il en- » core y semble n'avoir été placée sur la terre » que comme un gage de La bonté céleste >>. Et cependant, après un tel éloge, en vertu du prétendu droit dont j'ai fait mention plus haut , il la tue sans regret comme sans remords.
De combien cette gazelle ne Temporte-tTelle point sur les Boshis , sur les Hottentots , et sur Sparrman lui-même ! Eh quoi ! Dieu , en répan* dant ses trésors sur la gazelle, n'en aurait point laissé tomber sur l'homme? Cest ce qui n'est nullement vraisemblable. Il faut donc croire qu'il a beaucoup changé!
Quatre noms des plus illustres termineront cette galerie d'hommes recommandables. Nonseqlement ceux qui les portaient honorent les nations auxquelles ils appartiennent et qu'ils semblent représenter, mais ils apparaissent encore comme des colonnes élevées faites pour rallier autour d'elles tout le genre humain. Ce sont Monthyon , pour la France; Franklin, pour l'Amérique (70); Howard, pour l'Angleterre, et Mazochi, pour l'Italie. Je donne ici une place au vénérable Monthyon (et en le nommant je crois nommer la vertu même), parce que bien que le principe religieux fCit
348 TBALT91E.
très-prononcé chez lui y je suis oonyaiocu qu il n'a été pour rien dans sa i^ésolution , et qu'A n y a été conduit que par la justesse da son esprit éclairé , jointe au plus heureux naturel *.
Je dois rouvrir ma liste pour y placer une conquête récente et illustre , que rien encore ne semblait annoncer *^ y et qui, par cela même, en est plus précieuse. Le plus grand de nos poètes vient, dans son dernier ouy rage f La Chute dun Ange, d'émettre formellement son opinion contre le meurtre des animaux. La suite de ses méditations devait nécessairement l'amener à ce but. S*il m'était permis de revendiquer qudque chose dans cette résolution soudaine, le fruit que j aurais recueilli de tnon labeur dépasserait de beaucoup mes espérances. Ce n'est pas que je veuille me' présenter ici comme l'inventeur d'un système dont il a été tant parlé avant moi ; on me contesterait avec raison cette qualité; je demanderai cependant pourquoi cette question, ayant si fort et si long-temps occupé les esprits , personne n^avait encore imaginé de
^ Honthyon a dû une longue vie à ce r^imc : il a \éc\ï quatre-vingt-sept ans. Franklin a approché de ce terme.
** On aurait pu cependant cousidcrcr son opinion contre ]a peine de mort comme an acberaioement vers cette doctrinr.
]a Iraiter ex professa. Ne serait-ce point parce qu'elle n'était considérée que comme très-secondaire y tandis que je l'ai placée au premier rang de toutes les questions, et bien au-dessus de celles qui étaient regardées comme les plus' essentielles, lesquelles, ainsi que je l'ai fait voir, ne le sont plus ou moins qu'en raison de ce qu'elles lui empruntent ? et c'est en ceci que je suis réellement inventeur , puisque ce que j'ai aperçu dans ces pratiques ne lavait été ni par les Indiens, ni par Pythagore et ses disciples , ni par les prêtres d'Egypte , qui tous les ont nommées bonnes et très-bonnes, mais non , comme jer Tai avancé , nécessaires , obligatoires , indispensables.
Je saisirai cette occasion de discuter ici quelques paroles de M. de Lamartine qui se rapportent au sujet, quoiqu'indirectement : les voici telles qu'il. les fît entendre , il y a quelques années , du haut de la tribune nationale :
« Je vois des hommes qui , ébranlés par les » secousses répétées de nos commotions poli- )) tiques, attendent de la providence une rêvé- )) lation sociale , et regsirdenè autour d'eux s'il » ne surgit pas un homme, un sage, une doc- » trine qui vienne s^empai^er violemment du
350 THALTSIE.
M gouvernement des esprits^ et raffermir le n monde ébranlé : ils espèrent , ils invoquent , » ils cherchent cette puissance, qui se posera ^ » de son plein droit, arbitre et donunatriœ
» de l'avenir. »
Tel est Tétat actuel de la société exprimé dans ce passage. On lil quelque chdse de semblable dans presque tous les ouvrages de philosophie publiés depuis un petit nombre d'années; renseignement public, dans presque toutes les villes de France , présente le même caractère mystérieux d''inoertitude , de désir et d'attente. Il est vrai que l'orateur que je cite, d'accord avec les autres sur les fistits, ne partage point le doute qu'ils éprouvent; il indique nettement le remède, et signale la presse comme étant la puissance qui doit répondre à tous les vœux. Eh ! oui , sans doute, ce sera la presse qui fera connaître le moyen extraordinaire qui doit changer la £aice de la société; mais la presse toute seule, je veux dire livrée à ses ressources accoutumées, ne le pourrait point. Quel est en effet son mode 'd'agir? n'est-ce point par une succession lente, quoique continue, non p&s d'années seulement, mais de siècles? Or, comment cette lenteur pourrait- elle s'accommoder aux besoins ac-
tuels y $\ vifs et si pressans , en supposant même que tout ce qui importe au \Âen de la société entre nécessairement dans le cours de ce grand fleuve y et qu'on puisse distinguer à travers le voile des eaux ces objets purs de c^ux qui ne le sont pas , mais qui en pi^ennent l'apparence? Ce que nous demandons ^ ce qu^il nous faut absolument, ne doitdonc pas être l'œuvre tardive du temps ^ mais l'apparition soudaine d'un météore moral qui , vu et senti au même instant par tous les hommes , les unisse aussitôt par une même pensée. Or, jls serais bien étonné si le livre que je publie aujourd'hui y presque sans antécédens, et comme par une volonté expresse de cette providence qu'on invoque, n'était pas ce moyen désiré, attendu, qdon cherche et qiion espère; car, je le répète, il le faut simple , facile , et à la portée de tout le monde. Fermement convaincu que c'est lui , que ce ne peut être que lui , et que c'est aussi dans ce moment l'avis de M. de Lamartine , je vais le résumer dans les axiomes suivans :
^ L'bomme moral ne peut être bon si l'homme physique est dépravé.
Pbur améliorer l'homme physique, il &ut le remettre dans son moule primitif.
iSon moule primitif est indiqué dans ce co-
352 THALVSIE.
roilaii-e : Le paiu est pour Tboaime ce que I ambrosie était |x>ur les Dieux.
La question qui m'occupe fut mise au concours par rinstîtut de France, après la période des meurtres juridiques dont sa solutîcm semblait devoir prévenir le retour. Le choix aecd de cette question suffisait pour manifester Topinionde Flnstitut à cet égard. Toutefois, le champ était libre comme il devait l'être , et on fut le maître de soutenir le pour ou le contre. Je ne sais laquelle des deux opinions Fa emporté , mais je le devine. Si le défenseur des animaux était en même temps un.de leurs meurtriers, il n'a pu (aire qu'une mauvaise déclamation. Dans tous les cas, ce n'est pas, je le répète , peu de chose qu'un tel sujet ait été offert à une discussion publique par un ccfrps qui renferme l'élite pensante de la nation.
La même question a été e£Qeurée a la Chaùibre des Députés, dans la séance du 28 Juin 1 822 , à propos de l'introduction en France de bœufs étrangers. M. Alexandre de Laborde a soutenu que la viande n'était qu'un objet de luxe. Quel luxe ! Mais enfin c'était le mot propre , puisqu'il s'agissait de l'opposer à celui de nécessaire. M. Méchin s'est aussi écrié, avec un nv>uvement qui partait du cœur : Oui y la
quatriéHe discours. 353
viande n'esl qu'un objet de luxe! (Le noble général Foy , dans la séanoe précédente ^ avait posé en fait que le pain, et le pain seul, était, comme aliment, un objet de nécessité.) Le silence du centre, à qui M. de Girardin a adressé une apostrophe piquante, le rire stupide de la droite , semblaient tracer la ligne de démarcation entre le bien et le mal , lorsque le mimstre du Roi est venu peser de tout . son pioids dans le plateau fatal de la balance. On avait établi, d'après des calculs très-exacts, qu'un Français ne mangeait que quatorze livres de viande, tandis qu'un Anglais en consommait deux cent-vingt D'après un autre calcul, honorable au premier peuple, et qui est la preuve la plus évidente de son perfectionnement, il résultait que , dans une année donnée , en 1817, Ton avait consommé , à Paris, quarante millions de livres de viande de moins qu'en 1789, en supposant la population égale, tandis qu'elle est plus considérable ; et moi , a dit le ministre, avec œ ton de supériorité de-* vant lequel doivent tomber tous les raisonnemens , je fais des vœux pour que les Français puissent un jour manger autant de viande que les Anglais! Yoilà des tceux redoutables, et qui pourraient m'inspirer de justes craintes , si
3K4 THALTSIB.
, je ne parlais moi-même au nom d'une autorité dont la puissance me rassure. M. le ministre des finances voit bien ce qu'il voit , mais il ne voit pas tout; il me rappelle la bourse du Juif- Errant où il y avait toujours cinq sols , et pas davantage. Je suis sûr qu'il n'a jamais pris la peine de débattre cette question , savoir si les hommes de peine ont principalement besoin d'être nourris ou d'être lestés. Il souhaite que les Français puissent manger autant de viande que les Anglais ; leur donnera-t-il le correctif de ces derniers , le charbon de terre, qui ne les empêche point d'être lourds et passablement moroses, mais qui, d'après l'opinion d'un de leurs plus célèbres médecins du dernier siècle, les préserve , par sa vertu anti-septique , de la mort , qu'une telb quantité de viande ne pourrait manquer de leur donner ; et si ce ministre ne leur procure point ce correctif, n'a-t-il pas à a^aindre qu'un tel foyer de corruption , avant de causer la perte de l'individu, se réfléchissant . au moral , ne lance dans la société des élémens inconnus du mal , ou ne rappelle Ceux qui ont épouvanté les derniers siècles? Qu'aux deux cent vingt livres de la chair du bœuf, en un mot, il ne soit ajouté, par forme de supplément..... Je m'arrête. Je me contenterai de rap-
peler au ministre l'époqae da 24 Avril 1617 '^. De l'assemblée de France , passons au parlement d'Angleterre. Œaque année un membre de ce parlement y M. Martjn ** , élève sa voix en faveur des animaux victimes des mauvais traitemens des hommes , et autant de fois le ministre de Sa Majesté Britannicpe prend , comme de juste , la parole pour le combattre. On a vu même ce ministre, tant il croyait devoir affecter de mépris pour les opinions de M. Martyn, sortir de la voie ordinaire des
* Ma prophétie a été an momeut ' de s'accomplir sur les sQoœsears de ce ministre, le 18 Novembre 1830. Il s'en est fallu bien peu qulls n'aient été mangék J'ai entenda le claquement de dents de leurs adversaires.
** Richard Martyn , député du comté de Galwai , en Irlande. Cest l'esprit de ce pays qu'il semble représenter, de ce pays qui fbt aussi celui de Shéridan, le défenseur des opprimés, et le Démosthène de ces temps modernes. Grâces à cet esprit, source de toute fécopdité, les Irlandais, trop semblables maintenant aux malheureux Grecs, sortiront, comme ces derniers, de leur état de déchéance, et fleuriront après que les Anglais auront cessé d'exister. Ce sera l'essaim d'abeiUes logé dans la gueule du lion mort
N. B, L'opinion de M. Martyn a prévalu à la fin. U a fait ajouter au bill pour les chevaux un article en faveur des chats, animaux sur lesqueb s'exerçait principalement la cruauté britannique. Après les avoir éoorchés vivans pour avoir leur peau, on les lançait dans la rue pour faire rire les passans.
3S6 TUALT9IE.
discussions pour descendre au ton de la plus basse plaisanteria Ainsi , faisant semblant d'entrer dans le sens de l'orateur , à la manière socratique ^ E*^ moi, a-t-il dit^ fe demande un biU en faveur des hannetons que les efifans attachent awc un fit j et font tourner autour (Fun bâton. Je ne sais jusques à quel point * ce jeu cruel peut influer sur le naturel des enfans* qui ^y livrent; on en pourrait, juger par M. le ministre lui-même , qui parle trop pertinemment de ce jeu pour n'avoir point été du nombre de ces enfans ; mais ce qu'il j a de certain y c'est qu'un enfant a été condamné à mort, par l'aréopage, pour avoir jeté un moineau dans la neige après lui avoir ôté ses plumes. Au demeurant, toute recherche ou toute comparaison à ce sujet seraient de la plus grande futilité , puisque le ministre a ici d'autres vues que celles de Ia*morale privée ou publique. Cette question est toute politique. Si les Anglais perdaient leur cruauté, ils cesseraient d'opprimer les Indiens; et que deviendrait alors leur fiche commerce dans cette vaste partie du momie? Un autre ministre avait déjà établi, en maxime générale ^ que si les Anglais étaient, justes, ils n^auraient pas pour trois jours d'existence; il faut donc qu'ils continuent à
QUATEIÉME DISCOURS. 357
vivre de bœuf , et à se jouer avec les hannetons.
J'ai tracé dans ce discours une esquisse rapide des hommes qui ont vécu ou qui auraient souhaité de vivre confoimément aux principes dont le but de cet ouvrage est de démontrer la justice et la nécessité. On voit que ce sont les meilleurs et les plus éclairés qui aient paru sur la terre. Je suis loin de les avoir tous nommés. Ce concert a été troublé de nos jours par une seule voix *. Cette voix est redoutable;
* Je me trompe, il y en a deax ; mais la seconde se serait perdue dans la première , comme le satellite se perd dans rétoile principale , sans quelques circonstances qui ne permettent pas de la regarder comme non avenue. La Harpe a réussi à donner de l'importance à son opinion, en la consignant dans un ouvrage qui est encore dans les mains de la jeunesse prompte à recevoir toutes les impresnons , et k admettre pour vrai tout^cequiest dit avec un ton insultant et dogmatique. Cétait à propos de J.-J, Rousseau que La Harpe avait d'abord jeté son feu $ il se ravisa ensuite j et se rejeta sur le poète Roucher, [a) pour ne point perdre ses phrases,
La Harpe avance, dans cette sortie, que cette question est au-
(a) Houcher , dans son poème ifef Mois , a composé sur ce sujet des Ters di^^ de ceux de Pope. Cet aimable et infortuné poète, que La Harpe insulte avec la grossièreté qui lui était propre , ne voulait point la mort des animaux , et il. nt les a\iprèti de la sienne avec un sang froid dont on s^est empressé de reçueilUrr des preuves qui honorent l'homme autant que le .poète, tand:
358 THALYSIK.
mais fort ^de l'appui de tant dliommes émi-
desioiis même d'ane diaciusioa philosophique; mais oe n*^ point de cela qall s'agissait; il fallait se ressouvenir qn*on avait substitué no poète à un prosateor , et considârer si cette opinion avait ou n'avait point nn caractère poétique. An reste , La Harpe aurait parlé plus juste, s'il eût dit que la plus simple question de philosophie était au-dessus de la portée de son esprit.
La Harpe se plaçait jadis au rang des philosophes , et il s'élevait alors contre les hommes à prrjngés , qull insultait amèrement. GeuY-d, pour se mieux venger , prennent les habits des premiers, et commettent, en leur nom , toutes sortes de crimes. 1b rencontrent La Harpe sur leur chemin , et, le jugeant fort mal à propos sur ses paroles , ik le traitent mieux quil ne l'a mérité, et aussitôt La Harpe de maudire les philo* sophes et la philosophie. Q devient chrétien , sans songer que le faux christianisme a fait répandre plos de sang que la fausse philoso|rfile.
An demeurant , oe qui diminue beaucoup id l'autorité de
que La Harpe • qui aurait voulu qu'on tuAt tout , esoepté luT^ oomae on en peut juger par œ yen, où ia férocité le dispote au maufaii goût :
... • do MD(»
Le MBf dmuM la rage • et le rafe la aBort.
était tremblant dans sa prison, inToquant, Tun après Tantre, tous les saints qu*il avait jadis bafToués. S*il avait succombé , on aurait pu lui appliquer ces mots d'un ancien, MulUhriter et ignmvè fferiil, mkU periii, en retrandbant tonteibb de la citation le mot muHeenter, puisque les femmes ont montré dans nos malbenrs un courage dont il est impossible à aucune autre nation de fournir des exemples , je ne dis pas seulement aussi élevés , mais aussi nombreux : or, c'est préasémeot oe nombre qui constitue le caractère d*une nation;
wienSy et soutenu surtout par la justice de ma
Lia Harpe, c'eâqDlléuit fort iotéresséà la choâe ; je ne dirai pas commeDt, cela aurait l'air d'une injure personndle, et ne ferait rien au fond de la question. 0 yaut mieux le conyaincre lai-niême d'erreur^ en lui opposant ses propres paroles^ ce qui est aisé à l'yard de tons ceux qui parlent beaucoup , et n'ont que des opiDions de circonstance.
Après avoir rappelé l'histoire û connue de ce lion écbappë de là ménagerie de Florence^ qui, prêt à dévorer Un enfant, le regdit à sa mère qui Iç lui demandait à genoux , il ne peut s'empêcher de reconnaître dans ce trait un lien de famille qui unit entre eux tous les êtres crées. Pourquoi donc La Harpe a-t-il la barbarie de le rompre? doute-t-il que les animaux j slb étaient instruits du sort qu'on leur prépare (a), ne se jetassent tous aux pieds de leur assassin et ne lui demandassent la vie à genoux? La Harpe la ienr<refiiserait-il? aurait-il moins de pitié que le lion ? '
n dte lui-même un autre trait tiré du livre de Jonas, dans lequel ce prophète fait dire à l'Éternel que les animaux enfermés dans Ninive ont contribué à arrêter son bras prêt à frapper cette ville coupable. Quelque étonné qu^l soit de ce singnUer incident , et quelque difficulté qull prouve à s'en rendre raison , il ne peut le révoquer en doute. Pourquoi donc La Harpe ne jugerait-il pas comme la divinité? pourqnc ne jetterait-il point, à son exemple, sur les animaux , quelques regards de bienveillance ?'Cest une nécessité , dira-t-il , d'en vivre ; nous sommes nés à ce prix. Je
(a) Je me suit oonnÛDca que c'est oette ignoranoe des animaux qui lait que l'homme n*a point de remords , ou en a peu , lorsqu'il se rend leur meurtrier , parce que les animaux n'ont point en mourant un langage accusateur comme Thomme qu'on dépouille 'de la Tie.
360 THALT8IE.
cause, j'essaierai de lui répondre. Ce sera le sojel du discours qui va suivre.
yeux hien le lui accorder poar nn momeot ; mais cette préteDdue nécessité a des bornes ; et par cda seul qnll reoonoait qne les animaux sont chers à la divinité , qoi a mis son pbisiràles former, et qoilemetàles conserrer, il faut en oser trèMobrement , il fimt craindre , en on mot , d*oatre-passer h mesure du besoin, et ces considérations ont une telle lîaisoo ayec d'antres y tirées d'une source qui mérite d^être reqiectée , qu'dles auraient du suffire pour convaincre La Harpe qat cette question n'est pas aussi étrangère à la philosophie quil Pavait d'abord imaginé ; et, puisqu'il payait son écot en e^t dans ces maisons où l'on se fait gloire d'étaler , en un jour, plus de cadavres d'animaux que n'en contient un cabinet dliistoire naturelle, ou une rôtisserie de sauvages, qud mcfllcnr usage aurait-il pu faire de cet esprit, que de donner à ses hôtes et à leurs convives ces conseils de sa nouvelle rdlgion , qui étaient ceux de son ancienne philosophie ?
TJK DB QUATRIEME DISCOUBS.
VU ^Anjâmm Bisooirafl.
Note l, page 200. — Ainsi se trouve exclue de cette liste la nombreuse classe des cénobites qui ont prétendu suivre ce régime dans un esprit de pénitence et de mortification ; méprise étrange , puisque c'est dans ce régime , et dans ce régime seul , que réside la grande et véritable joie de la nature.
Noie 2, page 201 « — Les dryades étaient de la famille de Cérès. Quoique leur nom semble indiquer qu'elles nourrissaient leurâ élèves avec du gland , au-, cune nourriture végétale n'était exclue. Remarquons, une fois pour toutes , que le gland de la Grèce était fort doux , et que c'est de celui-là qu'il doit être toujours question lorsqu'on dit que les premiers hommes ont été nourris de ce fruit , parce que ce sont les Grecs qui nous ont transmis la mémoire des faits. Le gland des contrées septentrionales est fort âpre, aussi les hommes n'en ont-ils jamais mangé ; les habitàns de / ces contrées possédaient la châtaigne , qui , quoique moins célèbre que le gland, avait bien son prix , comme elle Ta encore. Le gland de la Grèce se re* trouve en Espagne, ainsi que j'en ai fait l'observatio,n ;
il existe aussi en très^gnmde abondaDce sur le mont Atlas , où il nourrit les nombreuses popolatioas de celte partie de rAfiriqne.
Noie l , page 203. — An rapport de Varron , cité par Auln-Gelle , une inscription gravée su^ un trépied qu'Hésiode avait placé lui-même sur le^mmit Hélicon , faisait connaître que ces deux poètes étaient contemporains ; cependant la chronique de Paros faut Hésiode plus ancien qu'Homère. Salomon vivait aussi vers le même temps; c'était une époque de haute moralité.
Noie &||Ni^203.~-
Maoger ron Faotre est propre des oiseaux , -
Des animaux de la terre et des eaux;
Car pdnt n'y a parmi eux de justice.
Aui hommes seob Dieu en donna DOtice-.
( Plutabque y iraduction dÂmiai. ) Noie S^ page 306. — Il est question, dans le Koran , d'un grand peuple qui a péri tout entier » comme celui de Ttle Atlantide « pour avoir mis i mort hi feinelle d'un chameau qui , sortie miraculeusement d'un rocher , allait oflrant son lait à tout le monde. La %ure est des plus claires , et cependant les Mahométans ne l'ont pas comprise. Il ne faut point s'en étonner , les Chrétiens n'ont pas compris davantage la substitution du sacrifice. Ainsi les Grecs n'aperçurent autre chose , dans le morceau cité » qu'Apollon se courrouçant pour ses génisses. Le isomnambule ne voit jamais ce qui tombe sous ses'yeux, quoiqu'ils soient parfaitement ouverts.
DU QUATRIÈME DISGOUB^. 363
Note J^ , page 911. — C*est |k)ur une raison voisine de celle-là que Pythagore avait proscrit atfssi la mauve , tout en permettant de la cultiver , parce que la mauve croit principalement sur les tombeaux, ou dans les lieux solitaires propres à ces dernières demeures , que peut-être^ elles révèlent par leur présence. Pythagore a défendu aussi de planter le palmier, mais c'était uniquement pour rendre hommage à la providence , pour conserver la preuve constante de son action toute bonne et toute puissante. Essayez, en effet , de prouver à un Arabe qu'il n'y a point de Dieu ; il vous montrera , pour toute réponse , son palmier et son chameau.
Note 7 9 page 311. — Il eut pour maître Xénophane , pythagoricien éléatiqué , qui poussa sa carrière au-delà de cent ans. Comme j'aurai souvent l'occasion de rappeler ce chiffre , en parlant de ceux qui se sont abstenus de chair , il faut que je m'en explique une fois pour toutes. Qu'est-ce, dira-t-on, qu'une vie de cent ans comparée à celle de quatrevingts ans, par exemple, qui est atteinte par beaucoup de carnivores ? Peu de chose sans doute en appa:rence ,, puisque la différence n'est que d'un cinquième ; mais si Ton songe combien , lorsqu'on est né avec ces conditions de vitalité , 'ou qu*on se les est procurées par le régime , il en résulte de fermeté , de force , de maturité , et même de grâce et de fraîcheur dans les seniimens et les pensées , Ton jugera que cette différence vaut la peine d'être
prise en considération. L*on pourrait dire, en effet, qu'elle constitue une espèce i part , iMen qne ce soit celle qu'avait voulue primitivement la nature.
Noté 8 , page 215. — J'ai déjà fait l'obsenratioa que les gyouiosophistes , adorateurs du feu étemel , finissaient presque tons leur vie sur un bûcher. Un volcan est, sans doute, plus beau que tous les bûchers, mais n'est pas un bûcher. D'ailleurs cet esprit particulier des Indiens n'était pas celui des Grecs.
Noie 9 , page 2i&. — Architas parlait si éioquemment sur la doctrine de Pytbagore , que Platon fit exprès le voyage de Tarente pour l'entendre, et que les Tarentins le prièrent de vouloir bien prendre la peine de les gouverner. Qu'offre Tarente aujourd'hui que les noms d'Architas et de Pythagore n'y frappent plus les airs ? Une araignée venimeuse, et des brigands toujours prêts à plonger leurs mains dans le sang des voyageurs. N'est-il pas bien remarquable que ce qui reste de ces colonies grecques offre tout ce qu'il y a de pire parmi les hommes> comme si, en descendant un seul degré de l'échelle du perfectionnement, on était confraintde les descendre tous? Il parah aussi qu'il est plus aisé d'oublier la vertu que la langue , puisque celle des anciens Grecs était encore parlée dans la Calabre au donxjème siècle.
Note 10 , page 222. -^ N'est^il pas admirable que toutes les vérités physiques soient sorties , en même temps que les vérités morales, de l'école de
DU QUATaiÉMS DISCOURS. 366
Pylhagore? Le monvemeni de la terre autour da soleil y la décooTerte du feu central qui s'était éteini dernièrement , mais qui vient de se rallumer plus fort que jamais ""^ en un mot ^ toutes les découvertes physiques jusques à Tattraction , au jugement de quel* ques-uns , appartiennent , en même temps que les plus beaux enseignemens de la sagesse , à Fécole de Py thagore ; sans doute parce que les unes comme les autres dépendent de Textrême lucidité de l'esprit que le régime seul de cette école peut donner. Eratostbène , de l'école de Cyrène , qui professait les mêmes principes , détermina si exactement la figure de la terre , que son opération n'offre qu'une différence imperceptible avec celle qui fut faite par TAcademie des Sciences , le siècle dernier.
Note il y payé 381. — La chronologie de Volney lait Noma postérieur à Pythagore ; mais jusqu'à ce qu'elle soit adoptée , supposé qu'elle doive l'être t il iaudra s'en tenir à l'avis opposé de Cicéron et de toute l'antiquité. Pezron , dans sa Chronologie , \e
* ,Cette chalenr du fea central est si grande , qu'A a été calculé qu'à uoe profondear de 16,250 toises seulement on a la température de l'eau bouillante. Ce feu ne^ passait pas pour être si ardent à l'époque on Mairan faisait ses observation» sur ce sujet , sans quoi Maupertuis n'aurait pas imaginé , pour arriver aux antipodes , ce fameux trou , lequel a tant fait rire Voltaire , qui croyait lui au feu central sans avoir lu Mairan, par la raison qu'il avait mangé des articbanx et d« asperges au mois de Janvier , malgré les neiges, et sans le secours d'Un seul rayon de soldl.