SCÈNE V OLIVIER, MADAME VAL IN
MADAME VALIN
Quel bruit ?
OLIVIER
Du bruit, on a fait du bruit ? Je n'ai pas entendu. . .
MADAME VALIN, à part.
Il a l'air tout bouleversé...
OLIVIER
Je t'affirme ! (Riant d'un air contraint.) Je vais te
dire, c'était une répétition, je plaidais... en faveur d'un mari outragé et j'allais ferme, va, je te prie de le croire. C'est toujours ridicule un mari outragé, mais le devoir professionnel... Et voilà pourquoi...
Tu as jeté les meubles par terre ? Je ne t'ai jamais vu prendre aussi furieusement à cœur les intérêts d'un client. Dieu merci ! si tous les avocats se démenaient ainsi, les tapissiers feraient vite fortune. Quel saccage, vois donc !
OLIVIER, à part.
Elle rit. Qu'en dois-je conclure ?
LES ÉTRENNES D'ÉUOUAKU
MADAMK VALIN.
Mais Côm'me il a chaud! (Lui essuyant le front.) Je
te défends de te mettre dans ces états-là, entends-tu ?
OLIVIER
C'est fini, mon amour, c'est fini, (n range les meubles.) Je suis froid, maintenant, là. Où donc est ton amie ?
MADAME VALIN
Magdeleine interroge les enfants.
OLIVIER
Bon! Edouard dessine, lui. Du reste, tu l'as via?
MADAME VALIN
Oui.
OLIVIER
Vous avez même échangé un sourire, (a part.) Ils doivent en avoir échangé un.
Pas du tout...
OLIVIER
Il m'avait semblé...
MADAME VALIN
Il t'avait semblé. (Brusquement.) Olivier, regardemoi bien en face !
OLIVIER
Très volontiers.
LES ÉTRENNES D'ÉDOUARD
MADAME VALIN
Tu as quelque chose en tête.
OLIVIER, à part.
En tête... je le crains. (Haut.) Par exemple !
MADAME VALIN
Oh ! je te connais.
OLIVIER
Eh bien, oui, j'ai quelque chose. Tantôt, ton trouble en présence d'Edouard., et puis ceci et puis cela, (vivement.) Jure-moi que tu ne le connaissais pas, que tu ne l'avais jamais vu?
MADAME VALIN, après un temps.
Non, mon ami je ne peux pas jurer cela.
OLIVIER, tombant sur un fauteuil.
Grands Dieux !
MADAME VALIN
Je l'avais vu, mais lui ne me connaissait aucunement.
OLIVIER
Hein ! tu sais qu'il ne ferait pas bon se moquer de moi ?...
MADAME VALIN
Ah! mon pauvre ami, cela viendra plus tard.
OLIVIER
Gomment ça viendra plus tard !
LES ÉTRKNNES D'EDOUARD
MADAME V ALI N
Oui, quand tu sauras tout et quand j'aurai le loisir de m'occuper de tes soupçons ridicules.
OLIVIER
Merci.
MADAME VALIN
Dam! aimerais-tu mieux qu'ils fussent justifiés?
Je n'ai pas dit...
MADAME VALIN
Eh bien, écoute ; oh ! dans l'attitude qui convient à un jaloux pris en flagrant délit d'erreur et d'impertinence.
OLIVIER
Va toujours, je préfère ça.
MADAME VALIN
C'est que..,
i OLIVIER.
Tu hésites à présent ?
MADAME VALIN
Je ne devrais peut-être pas — il s'agit d'un secret qui n'est pas le mien.
OLIVIER
Un secret !
LES ÉTRENNES D'EDOUARD
MADAME VALIN
Surpris par moi; il y a quelques jours, j'étais à la ferme. (Embarrassée.) Un but de promenade...
OLIVIER
Pourquoi ne pas m'avouer que tu portais un secours au père François, il n'y a pas de honte à ça, • va chère amie.
MADAME VALIN
Les charges sont lourdes dans cette ferme, les enfants nombreux. Près du petit lit rustique où dormait le dernier-né, j'aperçois un berceau élégant, dans ce berceau un bébé si joli que je mourais d'envie de l'embrasser, mais il sommeillait si profondément!... J'interroge du regard lajeune fermière, elle sourit. « Un Monsieur de Paris nous l'a confié... jamais nous ne voyons la mère... il n'en parle pas, c'est un homme généreux, nous sommes bien payés, l'enfant ne serapas à plaindre!... car le parisien paraît l'aimer à la folie. » La fermière allait continuer lorsqu'un bruit de pas se fit entendre au dehors. Le voilà, justement! - Qui? - Le parisien!... Je n'ai que le temps de me réfugier derrière le rideau d'une alcôve fort sombre; l'inconnu entre..
OLIVIER
Je devine... c'était Edouard?
MADAME VALIN
J'ignorais...
LES ÉTRENNES D'ÉDOUARD
OLIVIK R
Oui, tu ignorais, mais tu l'as reconnu tout à l'heure. Edouard a un entant! la singulière aventure... au fait, pourquoi pas? ça devait lui arriver... un homme à bonnes fortunes... c'est tout simple mais pas drôle. Je vois avec plaisir qu'il se conduit en galant homme !
Bon ! vous allez faire son éloge à présent, vous tombez bien! Magdeleine m'a mise au courant... Figurez-vous...
olivier.
Je sais, je sais...
MADAME VALIN
Et vous ne m'aviez rien dit... Ah! les hommes s'entendent tous pour nous tromper: J'ai été moins discrète, moi.
OLIVIER, à part.
Ou plus bavarde.
MADAME VALIN
Pour fortifier mon amie dans la résistance, je lui ai raconté la scène de la ferme.
OLIVIER
Bien! alors, c'est un secret à quatre... sans compter les fermiers..
LES ÉTRENNES D'ÉDOUARD
MADAME VALIN
De sorte que maintenant, ce monsieur ne saurait plus concevoir la moindre espérance; comment Magdeleine pourrait-elle céder aux obsessions du père d'un enfant... je ne veux pas faire de suppositions...
Et tu as raison !
MADAME VALIN
Je dis seulement que c'est sans doute un enfant... adultérin.
OLIVIER
Oui... seulement. Voyons, voyons je ne te reconnais pas, une brave femme comme toi !
MADAME VALIN
Une brave femme comme moi ne veut pas que son mari fréquente un mauvais sujet comme monsieur Edouard Montbert, voilà!
OLIVIER
Voilà !
MADAME VALIN
Il t'a rendu service, tu te crois obligé... laissemoi faire, je trouverai un moyen.... honnête... on peut bien rester l'ami d'un homme et ne pas le voir, n'est-ce pas?
LES ÉTRENNES D'ÉDOUARD
OLIVIER
Ta, ta, ta, ta, tout à l'heure je ne savais pas ce que je disais, parce que... les apparences... ma tête, mais maintenant, j'ai recouvré toute ma lucidité d'esprit, toute ma dextérité de praticien. C'est à moi d'aviser. Rejoins ton amie et fie-toi à mon adresse. L'habitude de porter la robe et de parler à perdre haleine donne aux avocats la finesse d'une fe iiime.
MADAME VALIN, lève les épaules, en souriant.
Quel homme !
Elle sort.