‹ The High school French reader with vocabulary and notesChapitre 23 sur 126 · LE MAURE CHA T OU LE CHA T BOTTÉ · texte numérisé non relu

LE MAURE CHA T OU LE CHA T BOTTÉ

Il mit du son et des lacerons dans son sac, et. s'étendent comme s'il eût été mort, il attendit que quelque jeune lapm, peu instruit encore des ruses de ce monde, vînt se fourrer dana son sac pour manger ce qu'il y avait mis. A peine fut-il couché, qu'il eut contentement ; un jeune étourdi de lapin entra dans 5 son sac, et le maître Chat, tirant aussitôt ses cordons, le prit et le tua sans miséricorde. Tout glorieux de sa proie, il s'en alla chez le roi et demanda à lui parler. On le fit monter à l'appartement de Sa Majesté, où étant entré, il fit une grande révérence au roi, et lui dit : " Voilà, sire, un lapin de garenne 10 que M. le marquis de Carabas (c'était le nom qu'il prit en gré de donner à son maître) m'a chargé de vous présenter de sa part, — 'Dis à ton maître, répondit le roi, que je le remercie, et qu'il me fait plaisir." Une autre fois, il alla se cacher dans un b'é, tenant toujours son sac ouvert, et lorsque deux perdrix y 15 furent entrées, il tira les cordons et les prit toutes deux. Il alla ensuite les présenter au roi, comme il avait fait du Itpin de garenne. Le roi reçut encore avec plaisir les deux perdrix, et lui fit donner pour boire. Le Chat continua ainsi, pendant deux ou trois mois, de porter de temps en temps au roi du 20 gibier de la chasse de son maître. Un jour qu'il sut que le roi devait aller à la promenade sur le bord de la rivière, avec sa fîîle, la plus belle princesse du monde, il dit à son maître: " Si vous voulez suivre mon conseil, votre fortune est faite ; VOL' ^ n'avez qu'à vous baigner dans la rivière, à l'endroit que 25 je vous montrerai, et ensuite me laisser faire." Le marquis de Carabas fit ce que son chat lui conseillait, sans savoir à quoi cela serait bon. Dans le temps qu'il se baignait, le roi vmt à passer, et îe Chat se mit à crier de toute sa force : "Au iecours 1 au secours 1 voilà M. le marquis de Carabas qui se 30 noie ! '' A ce cri, le roi mit ia tête à la portière, et reconnais-

i6 FRENCH READEl^^PART IL

sant le Chat qui lui avair apporté tant de fois du gibier, il ordonna à ses gardes qu'on allât vite au secours de M. le marauis de Carabas. Pendant qu'on retirait le pauvre marquis de 'a rivière, le Chat, s'approchant du carrosse, dit au roi que, dans 5 le temps que son maître se baignait, il était venu des voleurs qui avaient emporté ses habits, quoiqu'il eût cx\é au voleur / de toute sa force : le drôle les avait cachés sous une grosse pierre. Le roi ordonna aussitôt aux officiers de sa garde-robe d'aller quérir un de ses plus beaux habits pour M. le marquis

iode Carabas. Le roi lui fit mille caresses ; et, comme les beaux habits qu'on venait de lui donner relevaient sa bonne mine (car il était beau et bien fait de sa personne), la fille du roi le trouva fort à son gré, et le marquis de Carabas ne lui eut pas plus tôt jeté deux ou trois regards fort respectueux et un peu

16 tendres, qu'elle en devint amoureuse à la folie. Le roi voulut qu'il montât dans son carrosse et qu'il fiit de la promenade. Le Chat, ravi de voir que son dessein commençait à réussir, prit les devants, et, ayant rencontré des paysans qui fauchaient un pré, il leur dit : " Bonnes gens qui fauchez^ si vous ne dites pas

20 au roi que le pré que vous fauchez appartient à M. le marquis de Carabas^ vous serez tous hachés 7nenu comme chair à pâté." Le roi ne manqua pas de demander aux faucheurs à qui était ce pré qu'ils fauchaient. " C'est à M. le marquis de Carabas," dirent-ils tous ensemble ; car la menace du Chat leur avait fait

26 peur. "Vous avez là un bel héritage, dit le roi au marquis de Carabas. — Vous voyez, sire, répondit le marquis, c'est un pré qui ne manque point de rapporter abondamment toutes les années." Le maître C^at, cjui allait toujours devant, rencontra des moissonneurs, et leur dit : " Bonnes gens qui moissonnez, si 30 vous ne dites pas que tous ces blés appartiennent à M. le marquis de Carabas^ vous serez tous hachés menu comme chair à pâté"

LE MAI IRE CHA T OU J.E CHA T BO 7 TE. t 7

Le roi, qui passa un moment après, vouîut savoir à qui appartenaient tous les blés qu'il voyait. " C'est à M. 1j n-;arquis de Carabas," répondirent les moissonneurs, et le roi s'en réjouit encore avec le marquis. Le Chat, qui allait devant le carrosse, disait toujours la même chose à tous ceux qu'il rencontrait ; et : le roi était étonné des grands biens de M. le marquis de Carabas. Le maître Chat arriva enfin dans un beau château, dont le maître était un ogre, le plus riche qu'on ait jamais vu : car toutes les terres par où le roi avait passé étaient de la dépendance de ce château. Le Chat eut soin de s'informer qui était 10 cet ogre, et ce qu'il savait faire, et demanda à lui parler, disant qu il n'avait pas voulu passer si près de son château sans avoir l'honneur de lui faire la révérence. L'ogre le reçut aussi civilement que le peut un ogre, et le fit reposer. "On m'a assuré, dit le Chat, que vous aviez le don de vous changer en.!toutes sortes d'animaux, et que vous pouviez, par exemple, vous transformer en lion, en éléphant. — Cela est vrai, répondit brusquement l'ogre, et, pour vous le montrer, vous allez me voir devenir lion." Le Chat fut si effrayé de voir wn lion devant lui, qu'il gagna aussitôt les gouttières, non sans peine et sans 2-» péril, à cause de ses bottes, qui ne valaient rien pour marcher sur les tuiles. Quelque temps après, le Chat ayant vu que l'ogre avait quitté sa première forme, descendit et avoua qu'il avait eu bien peur. " On m'a assuré encore, dit le Chat, mais je m saurais le croire, que vous aviez aussi le pouvoir de prendre la : . forme des plus petits animaux, par exemple de vous changer en un rat, en une souris : je vous avoue que je tiens cela tout à fait impossible. — Impossible ! reprit l'ogre, vous allez le voir; " et en même temps il se changea en une souris, qui se mit à courir sur le plancher. Le Chat ne l'eut pas plus tôt aperçue, c quil se jeta dessus et la mangea. Cependant le roi, qui vit

en passant le beau château de l'ogre, voulut entrer dedans. Le Chat qui entendit le bruit du carrosse qui passait sur le pontlevis, courut au-devant, et dit au roi : " Votre majesté soit la bienvenue dans ce château de M. le marquis de Carabas ! —

s Comment, monsieur le marquis, s'écria le roi, ce château est encore à vous ! Il ne se peut rien de plus beau que cette cour et tous ces bâtiments qui l'environnent ; voyons les dedans, s'il vous plaît." Le marquis donna la main à la jeune princesse, et, suivant le roi qui montait le premier, ils entrèrent

10 dans une grande salle, où ils trouvèrent une magnifique collation que l'ogre avait fait préparer pour ses amis, qui devaient venir le voir ce même jour-là, mais qui n'avaient pas osé y entrer, sachant que le roi y était. Le roi, charmé des bonnes qualités de M. le marquis de Carabas, de même que sa fille,

15 qui en était folle, et voyant les grands biens qu'il possédait, lui dit, après avoir bu cinq ou six coups : " Il ne tiendra qu'à vous, monsieur le marquis, que vous ne soyez mon gendre." Le marquis, faisant de grandes révérences, accepta l'honneur que lui faisait le roi ; et, dès le même jour, il épousa la prin-

20 cesse. Le chat devint grand seigneur, et ne courut plus après ies souris que pour se divertir.

JULES CLAKETIE,

L'enfant restait étendu, pâle, dans son petit lit blanc, et, de ses yeux agrandis par la fièvre, regardait devant lui, toujours avec la fixité étrange des malades qui aperçoivent déjà ce que 25 les vivants ne voient pas.

La mëre au pied du lit, mordant ses doigts pour ne pas crier, suivait, anxieuse, poignardée de souffrance, les progrès de la maladie sur le pauvre visage aminci du petit être, et le père, un brave homme d'ouvrier, renfonçait dans ses yeux rouges les pleurs qui lui brûlaient les paupières. 5

Et le jour S3 levait, clair, doux, un beau matin de juin, entrant dans l'étroite chambre de la rue des Abbesses, ovi se mourait le petit François, l'enfant de Jacques Legrand et de Madeleine Legrand, sa femme.

Il avait sept ans. Tout blond, tout rose, et si vif; gai^^ comme un passereau, le petit, il n'y avait pas trois semaines encore ! . . . Mais une fièvre l'avait saisi, on l'avait ramené, un soir, de l'école communale, la tête lourde et les mains très chaudes. Et depuis il était là, dans ce lit, et quelquefois, en ses délires il disait en regardant ses petits souliers bien cirés i5 que la mère avait soigneusement placés dans un coin, sur une planche :

" On peut bien les jeter maintenant, les souliers du petit François ! Petit François ne les mettra plus ! Petit François n'ira plus à l'école . . . 'amais, jamais ! " 20

Alors le père disait, criait : " Veux-tu bien te taire ! " et la mère allait enfoncer sa tête blonde, toute pâle, dans son oreiller pour que le petit François ne l'entendît pas pleurer.

Cette nuit-là, l'enfant n'avait pas eu le délire ; mais depuis deux jours il inquiétait le médecin par une sorte d'abattement 20 bizarre qui ressembla-.*: à de l'abandon, comme si, à sept ans, le malade eût éprouvé déjà l'ennui de vivre. Il était las, silencieux, triste, laissant ballotter sa tête maigre sur le traversin, ne voulant rien prendre, n'ayant plus aucun sourire sur ses pauvres lèvres amincies, et, les yeux hagards, cherchant, ^ voyant on ne savait quoi, là bas, très loin. . . .

20 FRENCH READER— PART Tl.

" Là-haut ! peut-être ! " pensait Ixadeleine qui frissonnait.

Quand on voulait lui faire prendre une tisane, un sirop, un peu de bouillon, il refusait. Il refusait tout.

" Veux-tu quelque chose, François ?

5 — Non, je ne veux rien !

— Il faut pourtant le tirer de là, avait dit le docteur. Cette

torpeur m'effraye ! . . . Vous êtes le père et la mère, vous

connaissez bien votre enfant. . . . Cherchez ce qui pourrait

ranimer ce petit corps, rappeler à terre cet esprit qui court

10 après les nuages ! . . . "

Et il 4tait parti.

" Cht chez I "

Oui, sans doute, ils le connaissaient bien, leur François, les braves gens ! Ils savaient combien ça l'amusait, le petit, 15 d'aller saccager les haies le dimanche et de revenir à Paris, chargé d'aubépines, sur les épaules du père, ou encore aux Champs-Elysées, d'entrevoir Guignol dans Tintérieur de la fich^ie^ avec les petits riches. . . . Jacques Legrand avait achèt;é à François des images, des soldats dorés, des ombres 20 chinoises ; il les découpait, les mettait sur le lit de l'enfant, les faisait danser devant les yeux égarés du petit, et avec des envies de pleurer, il essayait de le faire rire. . . .

" Ça c'esb un général ! . . . Tu te rappelles, nous en avons

vu un, un général, au bois de Boulogne, une fois ? . . . Si

•25 tu prends bien ta tisane, je t'en achèterai un pour de vrai avec

unj tunique de drap et des épaulettes d'or. ... Le veux-tu,

dis, le général ? . . . .

— Non, répondit l'enfant, de la voix sèche que donne la fièvre.

20 — v'^eux-tu un pistolet, des billes. . . . une arbalète ?

— Non, répétait la petite voix, nette et presque cruelle. . ^"

Et à tout ce qu'on lui disait, à tous les pantins, à tous Icc ôallons qu'on lui promettait, la petite voix — tandis que les parents s'entre-regardaient désespérés — répondait : " Non . = . non . . . non 1 "

" Mais qu'est-ce que tu veux, enfin, mon François?" demanda 5 la mère. " Voyons, il y a bien quelque chose que tu voudrais avoir. . . . Dis, dis-le-moi 1 ... à moi ! ... ta maman ! " Et elle coulait sa joue sur l'oreiller du petit malade, et elle lui murmurait cela à l'oreille, gentiment comme un secret. Alors l'enfant, avec un accent bizarre, se redressant sur son lit et lo étendant vers quelque chose d'invisible une main avide, répondit tout à coup d'un ton ardent, à la fois suppliant et impératif :

" Je veux Boum-Boiim I "

Boum-Bou7ii ! i.-

La pauvre Madeleine jeta à son mari un regard effaré. Que disait donc là le petit ? Est ce que c'était encore une fois le délire, l'affreux délire qui revenait ?

Boum Boum I

Elle ne savait ce que cela signifiait et elle en avait peur de 20 ces mots singuliers que l'enfant, maintenant, répétait avec un entêtement maladif, comme si, n'ayant pas osé jusque-là formuler son rêve, il s'y cramponnait à présent dans une obstination invincible :

" Oui, Boum-Boum ! Boum-Boum! Boum-Boum! Je veux 25 Boum-Boum ! "

La mère avait saisi nerveusement la main de Jacques, disant tout bas comme une folle :

" Qu'est-ce que ça signifie, ç i, Jacques ? Il est perdu 1 "

Mais le père avait sur son visage rude de travailleur un sourire presque heureux et stupéfait aussi, le sourire d'un condamné qui entrevoit une possibilité de liberté.

Boum-Boum ! Il se rappelait bien la matinée du lundi de :. Pâques où il avait conduit François au Cirque. Il avait encore dans Toreille les grands éclats de joie de l'enfant, son bon rire de gamin amusé, lorsque le clovm, le beau clown tout pailleté d'or avec un grand papillon mordoré, scintillant, multicolore, dans le dos de son costume noir, faisait quelque

10 gambade à travers la piste, donnait un croc-en-jambe à un écuyer, ou se tenait immobile et raide sur le sable, la tête er bas et les pieds en l'air, ou jetait au lustre des chapeaux d-: feutre mou qu'il attrapait adroitement sur son crâne, où ilj formaient un à un une pyramide, et à chaque tour, à chaque

15 lazzi comme un beau refrain égayant sa face spirituelle et drôle, poussait le même cri, répétait le même mot, accompagtij par fois par un roulement de l'orchestre : Boum-Boum !

Boum-Boum ! Et à chaque fois qu'il arrivait, Boum-Boum I le cirque éclatait en bravos, et le petit partait de son grand

20 rire. Boum-Boum ! C'était ce Boum-Boum-là, c'était le clown du cirque, c'était l'amuseur de toute une partie de la ville qu'il voulait voir, qu'il voulait avoir, le petit François, et qu'il n'aurait pas et ne verrait pas, puisqu'il était là, couché, sans forces dans son lit blanc !

2ô Le soir, Jacques Legrand apporta à l'enfant un «^lown articulé, tout cousu de paillons, qu'il avait acheté, dans un pas sage, tris cher. Le prix de quatre de ses journées de mécanicien ! Mais il eût donné vingt, trente, il eût donné le prix d'une année de son labeur, pour ramener un sourire aux so lèvres pâles du malade. . . .

L'enfant regarda un moment le joujou, qui étincelait sur ses draps blancs ; puis, tristement :

" Ce n'est pas Boum-Boum ! . . . Je veux voir Boum- Boum ! "

Ah ! si Jacques avait pu l'envelopper dans ses couvertures, 5 l'emporter, le porter au Cirque, lui montrer le clown dansant sous le lustre allumé et lui dire: "Regarde!" Il fit mieux, Jacques, il alla au Cirque, demanda l'adresse du clown et, timide, les jambes cassées d'émotion, il monta une à une les marches qui menaient à l'appartement de l'artiste, à Montmartre. 10 C'était bien hardi ce qu'il venait faire là, Jacques ! Mais, après tout, les comédiens vont bien chanter, dire des monologues chez les grands seigneurs, dans les salons. Peut-être que le clown consentirait à venir dire bonjour à François* N importe, comment allait-on le recevoir, lui, Jacques Legrand, 15 là, chez Boum-Boum ?

Ce n'était plus Boum-Boum ! C'était M. Moreno, et, dans le logis artistique, des livres, des gravures, une élégance d'art faisaient comme un décor choisi à un charmant homme qui reçut Jacques dans son cabinet, pareil à celui d'un médecin. 20

Jacques regardait, ne reconnaissant le clown et tournait, retournait entre ses doigts son chapeau de feutre. L'autre attendait. Alors le père s'excusa. C'était étonnant, ce qu'il venait demander là, ça ne se faisait pas .... pardon, excuse .... Mais enfin, il s'agissait du petit. ... Un 25 gentil petit, Monsieur. Et si intelligent ! Toujours le premier à l'école, excepté dans le calcul qu'il ne comprend pas. . . Un rêveur, ce petit, voyez-vous ! Oui, un rêveur. Et la preuve. . . . tenez. ...

Jacques maintenant hésitait, balbutiait ; puis il ramassa son 30 courage et brusquement :

24 FRENCH READER—PART y/.

" La preuve c'est qu'il veut vous voir, qu'il ne pense qu'à vous et que vous êtes là, devant lui, comme une étoile qu'il voudrait avoir et qu'il regarde. ..."

Quand il eut fini, le père très blême, avait sur le front de

•''grosses gouttes. Il n'osait regarder le clown, qui, lui, restait

les yeux fixés sur l'ouvrier. Et qu'est-ce qu'il allait dire,

Boum-Boum? S'il allait le congédier, le prendre pour un fou,

le mettre à la porte ?

"Vous demeurez? demanda Boum-Boum.

^^ — Oh ! tout près ! Rue des Abbesses !

— Allons ! dit l'autre. Il veut voir Boum-Boum, votre garçon ? Eh bien, il va voir Boum-Boum."

Lorsque la porte s'ouvrit devant le clown, Jacques Legrand cria joyeusement à son fils :

'5 " François, sois content, gamin ! Tiens, le voilà, Boum- Boum ! "

Et l'enfant eut sur le visage un éclair de joie. Il se souleva sur le bras de sa mère et tourna la tête vers les deux hommes qui venaient, chercha un moment, à côté de son père, quel

20 était ce monsieur en redingote dont la bonne figure gaie lui souriait, et qu'il ne connaissait pas, et quand on lui dit : " C'est Boum-Boum ! " il laissa tomber lentement, tristement son front sur l'oreiller et resta encore, les yeux fixes, ses beaux grands yeux bleus qui regardaient au delà des murailles de la

25 petite chambre et cherchaient toujours les paillons et le papillon de Boum-Boum, comme un amoureux qui poursuit son rêve. . .

" Non, répondit l'enfant de sa voix qui n'était plus sèche, «nis désolée non, ce n'est pas Boum-Boum."

BOUM-BOVM. '25

Le ciown, debout, près du petit lit, laissait tomber s"ur le isage du petit malade un regard profond, très grave et d'une louceur infinie.

Il hocha la tête, regarda le père anxieux, la mère écrasée, dit en souriant : "Il a raison, ce n"est pas Boum-Boum ! " - Et il partit.

^' je ne le verrai pas, je ne le verrai plus, Boum-Boum!" répétait maintenant l'enfant dont la petite voix parlait aur. anges. " Boum-Boum est peut-être là-bas, là-bas, où petit François ira bientôt." 10

Et tout à coup —il n'y avait pas une demi-heure que le clown avait disparu —brusquement la porte se rouvrit comme tout à l'heure, et, dans son maillot noir-pailleté, la houpette jaune sur le crâne, le papillon d'or sur la poitrine et dans le dos, un large sourire ouvrant comme une bouche de tirelire, sa bonne 15 figure enfarinée, Boum-Boum, le vrai Boum-Boum, le Boum- Boum du cirque, le Boum-Boum du quartier populaire, le Boum-Boum du petit François, Boum- Boum parut.

Et sur ce petit lit blanc, une joie de vie dans les yeux, riant, pleurant, heureux, sauvé, l'enfant frappa de ses maigres 20 petites mains, cria bravo et dit, avec sa gaîté de sept ans, qui partit tout à coup, allumée comme une fusée :

"'■ Boum ! Boum-Boum ! C'est lui, c'est lui, cette fois t Voilà Boum-Boum ! Vive Boum-Boum ! Bonjour, Boum- Boum ! ' 26

ÏV

Quand le docteur revint ce jour-là, il trouva, assis au chevet du petit François, un ciown à face blême, qui faisait rire encore et toujours rire le petit, et qui lui disait, en remuant un morceau de sucre au fond d'une t^^sse de tisane ;

26 FRENCII RE A DER - PA. R T n.

"Tu sais, si tu ne bois pas, petit François. J3ouin lîoum ne reviendra plus."

Et l'enfant buvait.

*• N'est-ce pac que c'est bon ?

5 — Très bon ! . , . merci, Boum-Boum !

— Docteur, dii lO clown au médecin, ne soyez y^as ialoux. . Il me semble pourtant que mes crimaces lui font avU-anj de bien que vos ordonnances ! "

I.e père et la mère pleuraient ; mais, cette foi?, c'était Ce 10 joie.

Et jusqu'à ce que le petit François fut sur pied, une voiture s'arrêta tous les jours devant le logis d'ouvrier de la rue des Abbcsses, à Montmartre, et un homme en descendit, enveloppé dans un paletot, le collet relevé, et, dessous costumé 15 comme pour le cirque, avec un gai visage enfariné.

" Qu'est-ce que je vous dois, Monsieur? dit à la fin Jacques Legrand au mPitre clown, lorsque l'enfant fit sa première sortie, car enf j : vous dois quelque chose ! "

Le clown tendit aux parents ses deux larges mains d ïlerculc 20 doux.

" Une poignée de main," dit-il. . . .

Puis, posant deux gros baisers sur les jou^s redcv^nucs roses de l'enfant :

" Et, dit-il. en riant, ia permission de mettre sur tr.r-^; mîtr^îw de visite :

B0U.V.30UM Docteur acroI)atc, médecin ordinaire du petit François ! "

nONCLE n AMERIQUE. ^7

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