‹ The High school French reader with vocabulary and notesChapitre 24 sur 126 · EMILE SOUVESTRE · texte numérisé non relu

EMILE SOUVESTRE

Bien qu'au commencement de ce siècle Dieppe eût déjà Leaucoup perdu de son importance, ses expéditions maritimes avaient encore une grandeur que le commerce restreint de nos jours ne peut faire soupçonner. Le temps des fortunes fal)u- Jeuses n'était point tellement passé qu'on ne vît, de temps en 6 temps, revenir des pays lointains quelques-uns de ces millionnaires inattendus dont le théâtre a tant abusé, et l'on pouvait encore, sans trop de naïveté, croire à la réalité des onaes a' Amérique. En effet, on montrait alors à Dieppe plus d'un négociant dont les navires remplissaient le port, et lo qu'on avait vu partir, quelque vingt ans auparavant, en simple jaquette de matelot. Ces exemples étaient un encouragement pour les forts et une éternelle espérance pour les déshérités. Ils rendaient l'invraisemblable possible et l'impossible vraisemblable. Les malheureux se consolaient de la réalité en 15 espérant un miracle.

Ce miracle semblait près de s'accomplir pour une pauvre famille du petit village d'Omonville, situé à quatre lieues de Dieppe.

La veuve Mauvaire avait subi de rudes épreuves. Son fils 20 ai.né. le véritable soutien de la famille, était mort dans un naufrage, laissant quatre enfants à la charge de la vieille femme. Ce malheur avait arrêté et peut-être rompu le mariage de sa fille Clémence, en même temps qu'il dérangeait les projets de son fils Martin, qui avait dû quitter ses études tardives pour 25 venir reprendre sa part des travaux de la ferme.

Mais au milieu de l'inquiétude et de l'abattement de la pauvre famille, une espérance rayonna tout à coup ! Une lettre écrite de Dieppe annonça le retour d'un beau-frère de la

veuve, parti depuis vingt ans. L'oncle Bruno revenait avet quehjues curiosités du Nouveau- Monde ^ ainsi qu'il le disait luimême, et dans la résolution de s'établir à Dieppe.

Sa lettre faisait, depuis la veille, l'objet de toutes les préoc-

B cupations. Bien qu'elle ne renfermât rien de précis, le fils Martin, qui avait de la lecture, y reconnut le style d'un homme trop libre et de trop bonne humeur pour ne pas s'être enrichi. Évidemment le marin revenait avec quelques tonnes d'écus, dont il ne refuserait pas de faire part à sa famille.

10 Une fois en route, l'imagination marche vite. Chacun ajouta ses suppositions à celles de Martin ; Julienne elle même, la filleule recueillie par la veuve, et qui habitait la ferme moins comme servante que comme parente d'adoption, Julienne se mit à chercher ce que l'oncle d'Amérique pourrait

15 lui donner.

" Je lui demanderai un caraco de drap et une croix d'or," dit-elle, après une nouvelle lecture de la lettre que Martin venait de faire tout haut.

" Ah ! dit la veuve en soupirant, si mon pauvre Didier vivait,

20 voilà qu'il eût trouvé un protecteur.

— 11 y a toujours ses enfants, marraine, fit observer la jeune fille sans compter mam'selle Clémence, qui ne refuserait pas une dot.

— Pour quoi faire ? dit Clémence, en secouant tristement la

S6 tête.

— Pourquoi ? répéta Julienne ; mais pour que les parents de M. Marc n'aieat plus rien à dire. Ils ont eu beau embarquei leur fils, à cette fin d'empêcher le mariage ; si l'oncle Bruno le veut allez! le futur sera bientôt de retour.

30 — Reste à savoir s'il a envie de revenir, objecta la jeune fille à demi-voix.

n ONCLE U AMÉRIQUE, 29

— Eh bien ! si ce n'est pas lui, tu en trouveras un autre, dit Martin, qui ne voyait que le mariage de sa sœur, tandis que celle-ci voyait surtout le mari ; avec un oncle d'Amérique on trouve toujours une bonne alliance. Qui sait même s'il n'a pas avec lui quelque compagnon de fortune, quelque mil- 5 lionnaire dont il voudra se faire un neveu ?

— Oh ! j'espère bien que non, s'écria Clémence effrayée ; rien ne presse pour mon mariage.

— Ce qui presse, c'est de trouver une place pour ton frère, reprit la veuve d'un ton chagrin. 10

— Monsieur le comte me fait toujours espérer la recette de ses fermes, objecta Martin.

— Mais il ne se décide pas, reprit la vieille femme ; en attendant le temps se passe et le blé se mange. Les grands seigneurs ne savent pas ça ; leur esprit est au plaisir, et, quand 15 ils se rappellent le morceau de pain qu'ils vous ont promis, vous êtes déjà mort de famine.

— Nous n'aurons plus ça à craindre avec l'amitié de l'oncle Bruno, dit Martin ; il n'y a pas à se tromper ; sa lettre dit : ' J'arriverai demain à Omonville, avec tout ce que je possède.^ 20 Ce qui signifie qu'il ne compte pas nous oublier.

— Il doit être en route, interrompit la veuve, il peut arriver à chaque instant. Avez-vous bien tout préparé, Clémence ? "

La jeune fille se leva et montra le buffet garni avec une abondance inaccoutumée. Près d'un gigot de mouton qu'on 25 venait de retirer du four se dressait un énorme quartier de lard fumé, flanqué de deux assiettes de fouasses de froment et d'une terrine de crème douce. Plusieurs pots de cidre compléta'T.t ce menu, qui fit pousser aux enfants des cris d'admiration et de convoitise. 30

La veuve choisit alors dans son armoire à linge une nappe

et des serviettes jaunies par le manque d'usage. La jeune servante prit dans le vaisselier les assiettes les moins ébréchées et commença à mettre le couvert, en plaçant au haut bout de la table l'unique cuiller d'argent que possédât la famille. 5 On achevait ces préparatifs, lorsqu'un des enfants qui faisait le guet au dehors se précipita dans la maison en criant :

" Le voici ! le voici !

— Qui cela ? demanda-t-on de toutes parts.

— Eh bien ! parbleu ! l'oncle Bruno, répondit une voix forte 10 et joviale.

La famille entière se retourna. Un matelot venait de s'arrêter sur le seuil et restait encadré dans la baie de la porte subitement ouverte ; il tenait sur le poing un perroquet vert, et de la main gauche un singe de moyenne espèce, 1^ Les petits enfants épouvantés se sauvèrent dans le giron de la grand'mère, qui ne put elle-même retenir un cri. Martin, Clémence et la servante regardaient stupéfiés.

" Comment ! est-ce qu'on a peur de ma ménagerie ? reprit Bruno en riant. Allons, braves gens, remettez-vous le cœur, et 20 qu'on s'embrasse ; je viens de faire trois mille lieues pour ça!"

Martin se hasarda le premier ; puis vinrent Clémence, la veuve et les plus grands de ses petits-fils ; mais rien ne put décider la petite-fille ni le cadet à s'approcher.

Bruno s'en dédommagea en embrassant Julienne. 25 " Par ma foi ! j'ai cru que je n'arriverais jamais, reprit-il ; savez-vous, maman Mauvaire, qu'il y a une bonne bordée à courir de Dieppe à votre maison.

Martin remarqua alors les chaussures du marin qui étaient 30 couvertes de poussière.

"Est-ce que l'oncle Bruno est venu à pied? demandât il tout surpris.

n ONCLE DAME RIO UE. 31

— Pardieu ! voudrais-tu que je fusse venu en canot à travers vos champs de blé?" répondit le matelot gaiement. Martin se tourna vers la porte : " Mais ... les bagages ? . . . hasarda-t-il.

— Mes bagages, je les ai sur moi, dit Bruno. Un marin, 5 mon petit, ça n'a besoin pour garde-robe que d'une pipe et d'in bonnet de nuit."

La veuve et les enfants se regardèrent.

" Pardon, objecta b garçon ; mais, d'après la lettre de Fonde, j'avais cru ... 10

— Quoi donc ? que j'arrivais avec un vaisseau à trois ponts ?

— Non, reprit Martin, qui s'efforça de rire agréablement ; mais avec vos malles . . . pour un long séjour; car vous nous aviez fait espérer que vous resteriez longtemps.

—Moi ? 15

— La preuve, c'est que vous nous avez dit venir avec tout ce que vous possédiez.

— Eh bien, le voilà, tout ce que je possède, s'écria Bruno : mon singe et mon perroquet.

— Quoi ! c'est tout ? s'écria la famille d une seule voix. 20

— Avec mon coffre de matelot, où il y a pas mal de bas sans pieds et de chemises dépouillées de manches ! Mais on n'en ciit pas plus triste pour ça, les enfants. Tant que la conscience et l'estomac sont en bon état, le reste n'est qu'une farce ! Faites excuse, belle-sœur ; je vois là du cidre, et vos quatre 25 lieues de chemin de terre m'ont desséché le gosier, Houp ! Rochambeau, salue les parents."

Le singe fit trois gambades, puis alla s'asseoir un peu plus loin, en se grattant le museau.

Le marin, qui avait gagné la table, se servit à boire. so

La famille paraissait consternée. En voyant le couvert

mis. Bruno s'était acsis sans façon et avait déclaré qu'il mourait de faim. Bon v^xé mal ce, il fallut servir la soupe aux pommes et le lard lumé qui avait é'.é aperçu ; mais la veuve Mauvaire referma 1^ bu<Tet sur le reste, ii Le matelot nue . .:rUn continuait à interroger, raconta alors comment il avait parcouru vingt ans les mers de l'Inde sous divers pavillons, sans autres gains que sa paye, aussitôt dépensée que reçue. Enfin, au bout d'une heure il parut évident que l'oncle Bruno n'avait pour fortune que beaucoup de bonne

10 humeur et un excellent appétit.

Le désappointement fut général, mais se traduisit selon le caractère de chacun. Tandis qu'il n'éveillait chez Clémence que de la surprise mêlée d'un peu de tristesse, chez Martin c'était un dépit humilié, et chez la veuve du regret et de la colère.

15 Ce changement de dispositions ne tarda pas à s'exprimer. Le singe ayant effrayé la petite fille en la poursuivant, sa grand'mère exigea qu'il fût relégué dans une écurie abandonnée; et le perroquet s'étant permis de becqueter dans l'assiette du matelot, Martin le déclara impossible à supporter. Clémence

20 ne dit rien, mais elle sortit avec Julienne pour vaquer aux soins du ménage, tandis que la veuve allait reprendre son rouet hors du seuil.

Reste seul avec son neveu, qui cherchait à donner l'apparence de la distraction à son air maussade, l'oncle Bruno

25 reposa tranquillement le verre qu'il avait vidé à petits coups, sifflota un instant, puis s'appuyant des deux coudes sur la table, il regarda Martin en face.

* Sais-tu bien, garçon, dit-il tranquillement, que le vent me paraît être un peu au nord-est dans la maison? Vous

30 avez tous des mines qui foi:l froid au cœur, et personne ne m'a encore adressé ici le plus petit mot d'anilic 1 C'est pas

n ONCLE n AMERIQUE.

::omme ça qu'on reçoit un parent qu'on n'a pas vu depuis vingt ans ! "

Martin répondit assez brusquement que l'accueil était ce qu'il pouvait être, et qu'il ne dépendait pas d'eux de lui faire meilleure chère. 5

" Mais il dépend de vous de faire meilleur visage, répliqua Bruno, et vous m'avez reçu comme un grain blanc. Au reste, c'est assez causé sur l'article, mon petit ; j'aime pas de querelles de ménage. Rappelle-toi bien seulement que vous vous repentirez un jour de la chose ; je ne te dis que ça." ii

Ayant ainsi parlé, le matelot se coupa une nouvelle tranche de lard, et se remit à manger.

Martin, frappé de ces paroles, eut un soupçon.

" L'oncle Bruno n'aurait point cet air d'assurance, pensa-t-il, s'il ne possédait, comme il le prétend, qu'un singe et un perro- 15 quet ! Nous avons été dupes d'une ruse ; il a voulu nous éprouver, et Tespèce de menace qu'il vient de me faire l'a trahi ; vite, tâchons de réparer notre sottise et de le ramener à nous."

il courut aussitôt à sa mère et à sa sœur pour leur faire part 2c de sa découverte. Toutes deux se hâtèrent de rentrer : les visages qui étaient partis renfrognés revenaient épanouis et souriants. La veuve s'excusa de ce que les nécessités du ménage l'eussent forcée à quitter le cher beau-frère, et s'étonna de ne pas voir la table mieux servie. 2:

"Eh bien ! où est donc le gâteau, s'écria-t-elle ; où sont les fouasses et la crème que j avair. mises à -yx'i pour Bruno ? Julienno à quoi oensez-vous, ma chère ? Et vous, Clémence, î'oyez s'il ne reste pr.s des noisettes dans le petit buffet ; ça îiiguisc les dents et ça aide à boire le pîot'' st

lyT. jcuue fille obéit, et, quand tout fut sur la table, elle vint

s'asseoir souriante vis-à-vis du matelot. Celui-ci la regarda avec complaisance.

" Eh bien ! à la bonne heure, dit-il ; voilà une figure de vraie parente ; je retrouve la fille de mon pauvre Georges ! "* 5 Et, lui passant la main sous le menton :

" Du reste, c'est pas d'aujourd'hui que je te connais, petiote, ajouta-t-il ; il y a longtemps qu'on me parle de toi.

— Qui cela," demanda la jeune fille étonnée.

Avant que le matelot eût répondu, une voix haute et brève 10 fit entendre le nom de Clémence ! Celle-ci se retourna stu[)é faite et ne vit personne.

" Ah ! ah ! tu ne sais pas qui t'appelle ! dit le matelot en riant.

— Clémence ! Clémence ! redit la même voix. 15 — C'est le perroquet, s'écria Martin.

— Le perroquet, répéta la jeune fille; et qui donc lui a appris mon nom ?

— Quelqu'un qui ne l'a pas oublié-, répliqua Bruno en clignant de l'œil.

20 — Vous, mon oncle }

— Non, fillette, mais un jeune matelot^ né natif d'Oiiionville.

—Marc?

— Je croie bien que c'est son nom 1

— Vous l'avez donc vu, mon oncle ?

25 — Un peu, par la raison que je suis revenu sur le navire oii il était embarqué.

— Il est de retour?

— Avec une part de voyage qui lui permettra, dit-il, de se mettre en ménage sans avoir besoin de ses parents pour lu, 30 pendre la crémaillère.

— Et il vous a parié. . .

n ONCLE DAMÉRIQUE. 35

— De toi, dit le marin, qui acheva la pensée de sa nièce, assez souvent pour que Jako ait retenu le nom, comme tu vois."

Clémence devint rouge de plaisir, et la veuve elle-même ne put retenir un geste de satisfaction. Le mariage projeté entre sa fille et Marc lui avait toujours souri, et elle s'était b sérieusement affligée des obstacles apportés, dans ces derniers temps, par la famille du jeune homme. Bruno lui apprit que celui-ci n'avait été retenu à Dieppe que par les formalités nécessaires à son débarquement, et qu'il arriverait probablement le lendemain, plus amoureux que jamais. 10

Cette nouvelle réjouit tout le monde, mais particulièrement Clémence, qui embrassa son oncle avec un véritable transport de reconnaissance.

" Allons, nous voilà bons amis à la vie, à la mort, pas vrai ? dit-il en riant; aussi, pour que tu ne t'ennuies pas trop à 15 attendre le matelot, je te donne mon perroquet ; ça te parieia de lui."

Clémence embrassa de nouveau son oncle avec mille rcmercîments, et tendit les mains à l'oiseau, dont elle n'avait plus jicur ; il s'élança sur son bras en criant : 2

" Bonjour, Clémence ! "

Tout le monde éclata de rire, et la jeune fille ravie l'emporta en le baisant.

'*Vous venez de faire une heureuse, frère Bruno, dit la veuve, qui la suivit des yeux. 20

— Je voudrais bien que ce ne fût pas la seule, répondit le marin, en redevenant sérieux ; vous aussi, belle-sœur, j'aurais quelque chose à vous offrir; mais j'ai peur de vous remuer un triste souvenir dans le cœur.

— Il s'agit de mon fils Didier ! s'écria la vieille femme, avec 30 cette lucide promptitude des mères.

— Vous l'avez dit, reprit Bruno. Quand il a fait nauV:?,ge,

là-bas, nous étions malheureusement séparés. . . Si l«r? bon

Dieu nous eût mis sur le même navire, qui sait ? je nage à

rendre des points aux marsouins, moi ; j'aurais peut être pu

5 lui donner un coup d'épaule, comme à l'affaire de Tré^iort.

— En effet, vous lui aviez une fois sauvé la vie ! s'écria la veuve, subitement rappelée à un lointain souvenir ; ;e n'aurais jamais dû l'oublier, beau-frère."

Elle avait tendu une main au matelot ; celui-ci Ir, serra dans 10 les siennes.

"Bah ! c'est rien, dit-il, avec bonhomie, un simple service de

voisinage ; mais dans l'Inde il n'y avait pas m^^yen : quand

notre navire est arrivé, celui de Didier était à 1?. côte depuis

quinze jours. Tout ce que j'ai pu faire, ça était de savoir où

15 on l'avait enterré, et d'y planter une croix de bambou.

— Vous avez fait cela ! s'écria la mère baignée de larmes ; oh ! merci, Bruno ; merci, frère !

— C'est pas tout, reprit le matelot, qui s'attendrissait malgré

lui : j'ai su que des gueux de Lascars avaient vendu les nippes

20 des noyés; si bien qu'à force de chercher j'ai retrouvé la

montre du neveu, je l'ai rachetée avec tout ce que j'avais

vaillant, et je vous la rapporte, belle-sœur ; la voilà "

En parlant ainsi, il montrait à la vieille femme une grosse montre d'argent suspendue à un bout de fîlin goudronné. La 26 veuve la saisit en poussant un cri, et la baisa à plusieurs reprises. Toutes les femmes pleuraient; Martin lui-même paraissait très ému ; quant à Bruno, il toussait et essayait de boire pour combattre son attendrissement.

Lorsque la veuve Mauvaire put retrouver la parole, elle

80 serra dans ses bras le digne matelot, et le remercia avec

chaleur. Toute sa mauvaise humeur avait disparue ; elle ne

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