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LE VOYAGE DU PETIT GAB

ANDKÉ THEURIET.

De mes fenêtres le regard plongeait, à travers la cour, sur l'intérieur de l'entresol habité par la famille du petit Gabriel, que dans la maison on appelait familièrement " le petit Gab." — Le père était coupeur dans un magasin de confection ; la mère, maladive et déjà toute blanche à quarante-cinq ans, è s'occupait du ménage et y usait le reste de sa santé. De ses cinq enfants, les trois aînés avaient essaimé au dehors ; il ne demeurait au logis qu'une sœur de dix-huit ans, qui était couturière, et le petit Gab qui était bossu. Son épine dorsale déviée faisait remonter ses épaules jusqu'au niveau des oreilles, 10 ses jambes grêles et molles pliaient sous son buste déjeté et mal équilibré ; il ne pouvait marcher que lorsque sa taille était soutenue par un corset orthopédique. Sur ce buste contourné, bombé en avant et en arrière, se dressait une tête au crâne trop développé, mais au visage d'une délicatesse exquise, d'une i . expression singulièrement poignante. Bien qu'il eût huit ans à l'aspect de son pauvre corps rabougri et noué, on lui en eût donné à peine cinq ; on lui en eût donné vingt à voir sa physionomie méditative, son front saillant et ses grands yeux d'un brun noir, si tristes et si précocement pensifs. Le père, la 20 mère et la grande sœur l'adoraient à cause de ses façons tendres et de son intelligence extraordinairement éveillée. Le médecin avait défendu qu'on le fît travailler, mais pour le distraire et le changer de milieu, on le conduisait à une école, où il se bornait à écouter gravement et où il retenait tout ce 25 qu'il entendait dire.

Un soir, à la sortie des classes, je l'aperçus sous le porche de la maison, assis contre la loge de la concierge. Sa mère

étant allée faire quelque emplette, et sa sœur n'étant pas encore revenue du magasin, il avait trouvé en rentrant la porte de l'appartement fermée, et, accoté contre le mur, les yeux avidement tournés vers la rue, il attendait avec une mine réfléchie 5 et douloureusement résignée. Tandis que je le questionnais, ses noires prunelles jetaient sur moi de longs regards observateurs et effrayés. Sur ces entrefaites, la grande sœur arriva toute essoufflée : "Ah ! mon pauvre Gab, s'écria-t-elle, je t'ai fait attendre! Tu t'impatientais, hein? — Non, répondit Gab 10 d'une voix calme, claire comme un timbre d'argent, je me disais seulement que vous ne vouliez peut-être plus de moi et que vous ne reviendriez pas. . . Je suis si malade et si ennuyeux ! — Ah ! vilain méchant, murmura la jeune fille en le couvrant de baisers ; puis se retournant vers moi avec des ïsyeux pleins de larmes : — il est' si mignon, ajouta-t-elle, et si intelligent ; il raisonne comme une grande personne. . . Quel dommage qu'il ait si peu de santé ! . . . Le médecin dit que s'il pouvait aller cet été à Berck, l'air de la mer et les bains de sable le guériraient probablement, . . Mais vo c'est loin, Berck, et c'est de la dépense ! . . . Enfin, je vais tâcher de gagner de quoi l'y conduire. ..."

Et la courageuse jeune fille travaillait du matin au soir pour amasser la somme nécessaire. Elle s'énervait sur sa machine à plisser et à tuyauter ; elle taillait, assemblait, coure sait presque sans se reposer. Bien avant dans la nuit, j entendais le tressaillement sec et précipité de la machine, pareil au bruissement saccadé que font les sauterelles dans les champs ; derrière les rideaux éclairés par la lampe, je distinguais la silhouette laborieuse, et je pensais involontaire- 30 ment à une des strophes de la terrible chanson de Thomas Ilood : "Coudre, coudre, coudre, jusqu'à ce que les yeux

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