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LE VOYAGE DU PETIT GAB

deviennent lourds et sans regards ! — Ourlet, gousset et poignet, — ^jusqu'à ce que sur les boutons, je tombe de sommeil,— et que je les couse comme dans un rêve. . . Coudre, coudre, coudre, — dans la froide lumière de décembre,— et coudre, coudre, coudre— quand le temps est chaud et le ciel 5 bleu,— tandis qu'au long des toits les hirondelles par couples, caracolent, — comme pour me montrer leurs plumes ensoleillés — et me narguer avec leur printemps ! "

Dans la maison, tout le monde connaissait l'histoire du petit Gab, et les femmes des locataires confiaient volontiers de 10 l'ouvrage à la grande sœur. On arrêtait l'enfant au passage, sur le carré ou dans la cour ; on le caressait, on le choyait, on lui envoyait des friandises. Lui, toujours farouche, se dérobait aux caresses, et, plus inquiet que réjoui, méditait longuement sur ces soudaines marques d'amitié: "La dameis du troisième me donne des joujoux, demanda-t-il pensivement à sa sœur, pourquoi, pjisqu "elle ne me connaît pas?" Puis, après avoir ruminé un moment, il ajoutait avec une perspicacité qui ouvrait de navrantes échappées sur le travail de la réflexion dans ce cerveau d'enfant: "C'est sans doute 20 parce que je suis bossu."

La besogne abondait, la tirelire grossissait dans le coin obscur d'un tiroir de la commode ; juillet était proche et on commençait déjà les préparatifs du départ : — achat d'une belle malle de cuir, confection d'un costume pour l'enfant, — 25 et le petit Gab, émerveillé, ne parlait plus à ses camarades de classe que de son voyage aux bains de mer, quand, à la dernière heure, un incident malheureux vint tout bouleverser. La jeune femme de l'employé du cinquième avait chargé la couturière de regarnir sa robe de noce et de l'arranger à la 30 mode du moment, — une robe qui avait coûté gros et qu'on

voulait faire resservir pour les petites sauteries du prochain hiver. Un soir, en jouant avec l'encrier, Gab le laissa glisser de ses doigts maigres et. l'encre ruissela malencontreusement sur le satin de la jupe. . . On ne le gronda pas, hélas ! non, 5 sa figure consternée faisait trop de peine à voir. La grande sœur étouffa un cri de terreur ; silencieusement, nerveusement elle épongea l'étoffe et m.esura l'étendue du désastre. L'encre avait outragement taché huit mètres de salin. Conter le malheur à la cliente du cinquième et l'apitoyer en faveur de

10 Gab, il n'y fallait pas songer ; d'abord la femme de l'employé n'était pas riche, et sa toilette de noce constituait son unique ressource pour les jours de tralala et de cérémonie ; puis l'ouvrière était fière et ne se souciait pas de mettre la maison au courant de ses misères intérieures. Le plus expédient et

15 le plus digne était de courir au Bon-Marché et de chercher à rassortir l'étoffe. Huit mètres à quinze francs, cela donnait un total de cent vingt francs ; une rude brèche à la tirelire, et au budget du voyage ! — C'était fini, il fallait renoncer aux baini de mer pour cette année. — La couturière embrassa le petit

'X) Gab et se remit à travailler.

L'hiver qui suivit, on piocha dur à l'entresol. L'automne avait été pluvieux et la santé de Gab s'en était ressentie. Les os lui faisaient mal, il avait des mouvements de fièvre et des douleurs au cerveau. Le docteur, en l'auscultant, avait hoché

25 la tête et insisté de nouveau pour qu'on envoyât l'enfant à Berck dès le retour de la belle saison. Cette fois, c'était décidé ; coûte que coûte, on partirait pour les bains de mer dès la fin de mai ; et la machine à coudre recommençait avec plus de précipitation son bruissement de sauterelle, et les

30 veillées se prolongeaient plus avant dans la nuit. On avait acheté au petit Gab un livre d'images où il n'y avait que des

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