‹ The High school French reader with vocabulary and notesChapitre 28 sur 126 · LE VOYAGE DU PETIT GAB · texte numérisé non relu

LE VOYAGE DU PETIT GAB

paysages de mer : des vues de ports avec leurs forêts de mâts rangés le long de la muraille des quais ; des falaises escarpées aux rochers lavés par des vagues écumeuses ; des barques de pêcheurs, s'éparpillant au large comme une volée d'oiseaux aux ailes blanches. — L'enfant ne parlait que de la mer : il las voyait dans ses rêves, et parfois même en plein jour, à travers le brouillard gris qui emplissait la cour intérieure, il avait de maladives hallucinations de côtes battues par le flot, et de grands espaces liquides traversés par des navires aux voiles gonflées. Parfois il prenait sur la cheminée un gros coquiU i^' lage ; il l'approchait de son oreille, et le cou enfoncé dans les épaules, les yeux pensifs, il écoutait pendant des heures ce bruit de mer, qui semblait venir de très loin, de très loin, à travers la coquille. . . .

L'hiver fut exceptionnellement humide et froid, et je ne 15 rencontrai plus le petit Gab sous le porche de la maison. Lo médecin avait défendu expressément qu'on le laissât sortir. De temps en temps, je l'apercevais à la fenêtre, dont l'un des rideaux était soulevé. Ses yeux tristes et renfoncés erraient dans le vide et, sur la vitre claire, ses doigts maigres dessi-20 naient de vagues formes de navires. Puis tout d'un coup ses regards s'arrêtaient sur la croisée où j'étais en observation, et, se sentant épié, d'un geste farouche il tirait le rideau de mousseline.

Vers la mi-mars je ne le vis plus près des carreaux. 25 Ses os le faisaient de plus- en plus souffrir, ses jambes trop faibles ne pouvaient plus le porter et ses maux de tête redoublaient. Il passait maintenant des journées entières étendu sur son petit lit, feuilletant pour la centième fois le livre d'images où l'on voyait la mer et les grands navires aux^o voiles blanches. Il n'avait pas renoncé à l'idée de son voyage ;

'* Quand partirons-nous? " demandaic-il à sa sœur ; et lorsque celle-ci lui avait expliqué qu'il fallait attendre le beau temps, il reprenait de sa voix grêle : " C'est que je suis pressé, je voudrais me guérir vite, bien vite, afin de ne plus te voir 5 pleurer." Et il se faisait indiquer les noms des villes par où l'on passerait. Il les connaissait déjà toutes par cœur : Chantilly, puis Clermont, Amiens, Abbeville et enfin la mer. . . " Une fois que nous serons là-bas, disait-il, je suis sûr que mes os ne me feront plus mal." En attendant, il

10 voulait avoir constamment près de lui, le grand coquillage rose de la cheminée, et, l'oreille appuyée contre les valves nacrées, il écoutait attentivement le bruit lointain de cette mer qui devait le délivrer de toutes ses misères.

Vers Pâques je n'entendis plus le sourd tressaillement de la

15 machine à coudre. On ne travaillait plus dans l'appartement de l'entresol, et pourtant une lueur de lampe, dorant l'une des fenêtres très avant dans la nuit, indiquait qu'on y veillait toujours, près du lit de l'enfant malade.— " Il est au plus mal, murmurait la concierge en serrant instinctivement contre ses

20jupes un gros garçon joufflu, il n'en a pas pour longtemps. . . Le pauvre, ce sera une délivrance ! . . ." Un matin, je me croisai sous le porche avec un étroit cercueil porté par deux croque-morts et suivi de la famille. . . . C'était le petit Gab qui partait enfin pour son voyage vers la mer insondable de l'Inconnu.

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