JULES CLARETIE
En ce temus-là les bêtes parlaient. On prétend qu'il n'en est plus amsi.
Maître Renard s'occupait de politique, et compère le Loup, son oncle, était un guerrier renommé qui remportait force victoires sur les moutons. s
D'ailleurs, paraît-il, le P.enard et le Loup ne se quittaient guère, quoiqu'ils ne s'aimassent pas beaucoup. Ils voyageaient souvent ensemble, et passaient leur temps à se jouer des tours dont les trois quarts étaient pendables. Et si le loup était le plus fort, le Renard était le plus malin. A compère féroce, 10 compère rusé. Le Renard avait donc souvent le dessus. Il faut dire aussi que le Loup, avec ses grosses dents menaçantes et ses yeux farouches, portait beaucoup moins de cervelle dans son crâne que le Renard au museau pointa
Or, il arriva un jour qu'après une longue route, le Renard i5 et le Loup, qui marchaient depuis le matin, se trouvèrent en appétit à la nuit tombante. Mais comment apaiser sa faim ? Les poules étaient couchées, et maître Mâtin, à la porte de la bergerie, faisait sentinelle pour les brebis.
Les deux compères ressentaient depuis longtemps des 20 tiraillements d'estomac et faisaient bien piteuse mine, lorsqu'ils aperçurent dan:; un champ un tas de noix, vertes comme un pré, qu'on venait de gauler, et qu'on avait laissées là jusqu'au lendemain.
" A la guerre comme à la guerre, dit le Renard ; voilà qui 26 fera notre repas pour ce soir. Voyons, compère, partageons. Que choisissez-vous dans la trouvaille? Le dedans ou le dehors?»
Compère le Loup regarda ces belles couleurs vertes de la noix, et dit au Renard :
" Je choisis le dehors — Va pour le dehors," fit maître Renard. 5 Et, arrachant vivement les écorces, il les donna au Loup qui les mordillait en faisant la grimace, tandis que ie Renard croquait la chair blanche des noix, et répondait : " Ah ! quel bonheur ! " à l'autre qui faisait : " Ah ! pouah ! "
Et voilà comment compère le Loup se coucha ce soir-là, 10 sans souper.
Le lendemain, au point du jour, les deux compagnons se remirent en route. Le Loup répétait qu'il avait faim, et qu'il voudrait bien déjeuner.
" Tiens, dit tout à coup le Renard, en avisant au bord d'un 15 chemin un panier d'olives, voilà le déjeuner tout trouvé! Tant pis pour le berger qui a oublié là sa cueillette.
— J'aimerais mieux manger le berger, fit le Loup, mais on prend ce qu'on trouve.
— Partageons," dit encore le Renard.
20 Compère le Loup sourit finement et regarda d'un air madré le Renard qui, très sérieux, lui demandait :
*' Or, çà, que choisissez-vous cette fois, compère ? Le dedans ou le dehors ?
— Oui-da, fit le Loup, me prends-tu pour dame l'Oie ? Je 25 choisis le dedans, beau railleur !
— Va pour le dedans," dit maître Renard. Et, grignotant le vert de l'olive, il en jetait les noyaux à compère le Loup, qui, les voulant briser, se cassa deux dents Et voilà comment compère le Loup continua, ce jour-là, son 30 chemin sans déjeuner.
" Bah ! je te rattraperai bien, songeait le Loup. Je me vengerai comme il faut, et je te rendrai fèves pour pois."