ACTE PREMIER
LE DUC
Ah 1 Urbain, va, dis 1 mon cœur à moi est épuré depuis un instant et peut recevoir tes douleurs. Quel malheur t'a frappé?
URBAIN
Un malheur bien simple. J'ai aimé.
LE DUC
Je m'en doutais ; mais tu étais aimé ?
Non.
LE DUC
Comment, non?
URBAIN
C'était une femme mariée qui ne me voyait qu'à travers un remords.
LE DUC
C'est comme ça que les femmes mariées doivent aimer. Autrement, on n'en saurait que faire I Et tu la prenais au sérieux?
URBAIN
Comme je prends tout.
LE DUC
Et... naturellement elle t*a planté là?
URBAIN
Elle est... morte.
LE DUC
Ah! diable! c'est autre chose. Et quand est-elle morte?
URBAIN
Il y a trois ans.
LE DUC
Je vois qu'une seule passion a rempli toute ta vie. Mais, si tu Tas pleurée trois ans, c'est assez, c'est bien gentil.
Tais-toi, Gaétan, tais-toi! c'est moi qui l'ai tuée.
LE DUC
Tu t'imagines ça I est-ce qu'on tue les femmes ? Quand elles meurent, c'est qu'elles ne peuvent plus faire autrement.
URBÂIX.
Ne ris pas, je t'en prie; ma douleur est sans remède, parce que ma faute est san^ excuse. J'ai employé ma volonté, mon intelligence, toutes les forces de mon âme, non à combattre ma passion, mais à l'inspirer à un pauvre être qu'elle a brisé. Je te dirai tout... aujourd'hui, je ne peux pas. Ce souvenir m'étouffe... et... j'en meurs, Gaétan!
LE DUC
Toi? tu l'aimes toujours?
URBAIN
Je ne peux pas regretter une vie de lutte et de tourments; mais je ne peux plus aimer, voilà ma punition.
LE DUC
Allons donc I pour un seul roman? Tiens, il n'est guère possible d'avoir aimé plus souvent que moi? Eh bien, je ne me donne pas trois mois de campagne...
URBAIN
Oh ! toi ! tu es de ces natures vivaces qui refleurissent à chaque saison nouvelle! Mais je ne veux pas t'attrister, souvienstoi seulement qu'à un moment donné je peux avoir un grave service à réclamer de toi.
Dis tout de suite.
URBAIN
Non, laissons cela ; je vas rassembler tes lettres de change, dont tu feras ce que tu voudras.
LE DUC
Je \eè ferai encadrer.
URBAIN
Libre à toi. *