ACTE DEUXIÈME
URBAIN, gaiement.
Dites donc aussi que vous êtes heureuse, chère mère, et nous serons, comme disent les bonnes gens, vos obligés pour la vie.
LA MARQUISE
Oui, je suis heureuse... moyennant Tespoir de Têtre encore davantage si...
URBAIN
Je vous entends! Mais laissez-moi vous rappeler que le mieux est l'ennemi du bien; or, en fait de mariage... (Caroline se lève et
s'éloigne à gauche. )
LA MARQUISE, à Caroline.
Où allez-vous ?
Voir si la pendule ne retarde pas.
LA MARQUISE, souriant.
Non, ma chère enfant, elle va très-bien. Voyons, mon fils,
vous disiez?... (Caroline remonte à gauche.) URBAIN.
Qu'un homme à qui Ion conseillerait de se pendre pour sa santé, ferait bien d'y regarder à deux fois.
LA MARQUISE
Qui vous conseille pareille chose ?
URBAIN
Ceux qui me conseilleraient de me marier pour me marier, sans connaître la personne...
LA MARQUISE
Mais on se connaît, quand on ne refuse pas de se connaître.
URBAIN
Ah ! et comment s'y prend-on? Nous savons bien comment se font les mariages du grand monde. On est présenté à une jeune personne qui est censée ne rien savoir de vos prétentions et qui, sans avoir l'air de vous remarquer, vous examine tristement ou narquoisement, en se disant à elle-même : « Je tâcherai
de m'habituer à la figure de ce monsieur-là; mais je Tauraismieux aimé autrement I » On se revoit deux ou trois fois. Si on se voyait davantage, il serait trop tard pour se raviser. Donc, oi> s'épouse sans se connaître ; après quoi, l'on se convient si l'on peut.
Je suis de votre avis, vous méritez mieux que ces mariage» de hasard, et c'est à moi de trouver celui que vous pourrez accepter de confiance; fiez-vous à votre mère, Urbain !
URBAIN. Il s'assiAd sur le siège qu'occupait Caroline; celle-ci s'assoit è gauche et coupe un livre.
Les parents, ma bonne mère, ont toujours des espérancessuperbes, parce qu'ils ont des illusions charmantes. C'est unetendre mère qui a dit naïvement :
Mes petits sont mignon*, Beaux, bien faits et jolis sur tous leurs compilons.
Vous vous créez pour moi un idéal impossible.
LA MARQUISE
Non ! je rêve...
URBAIN, regardant Caroline, qui ne s'en aperçoit pas.
Les choses que l'on rêve n'arrivent pas. Pourquoi ne pas se contenter d'apprécier celles qu'on voit?
LA MARQUISE
Vous connaissez donc quelqu'un?...
URBAIN
Je parle de cela à un point de vue général, chère maman. Je dis que la perfection morale mérite qu'on se prosterne devant elle et qu'on peut la rencontrer sans l'avoir cherchée. Quant à vous qui voulez la rencontrer pour moi, associée à d'autreschoses moins essentielles, vous ferez bien des pas inutiles dans» le pays des songes.